Pendant que je cherchais la réponse à la question de la vie,
j'éprouvais tout à fait le même sentiment qu'éprouve l'homme qui s'est
égaré dans la forêt. Ayant débouché sur une clairière, il grimpa sur
un arbre et vit clairement des espaces illimités, mais pas une seule
maison; et il comprit qu'il ne pouvait s'en trouver. Il alla alors dans
l'épaisseur du bois, dans les ténèbres; mais, là encore, nulle trace
de refuge!
J'errais ainsi dans la forêt des connaissances humaines, parmi les
lueurs des sciences mathématiques et expérimentales, qui, tout en me
découvrant des horizons lumineux, ne pouvaient me fournir aucun abri.
Je vaguais au milieu de l'obscurité des connaissances théoriques,
toujours plus sombres à mesure que je m'y enfonçais, jusqu'à ce que je
fusse enfin persuadé qu'il n'y avait et qu'il ne pouvait pas y avoir
d'issue.
En étudiant les côtés positifs de la science, j'avais compris que je ne
faisais que détourner mes yeux de la question. Malgré tout l'attrait
et la clarté des horizons qui s'ouvraient devant moi, malgré tout
le charme qu'il y a à se plonger dans l'infini de ces connaissances,
je compris désormais que ces connaissances m'étaient d'autant plus
claires qu'elles m'étaient moins nécessaires et utiles à la solution du
problème que je poursuivais.
--Eh bien,--me disais-je,--je sais tout ce que la science veut
savoir si obstinément; mais sur ce chemin il n'y a pas de réponse
à la question du sens de ma vie. D'autre part, dans le domaine
théorique,--malgré, ou justement parce que son objet est strictement
dirigé vers la réponse à ma question,--il n'y a pas d'autre réponse
que celle que je me donnais à moi-même: «--Quel est le sens de
ma vie?--Nul»; ou: «--Qu'est-ce qui sortira de ma vie?--Rien»,
ou: «--Pourquoi existe tout ce qui existe et pourquoi est-ce que
j'existe?--Parce que tu existes.»
M'adressant à un côté des connaissances humaines, je recevais une
quantité infinie de réponses précises sur ce que je ne demandais pas:
sur la composition chimique des étoiles, sur le mouvement du soleil
vers la constellation d'Hercule, sur l'évolution des espèces et de
l'homme, sur les formes infiniment petites, impondérables parties de
l'éther; mais à ma question: «Quel est le sens de la vie?» je recevais
pour toute réponse dans ce domaine de la science: «Tu es ce qui
s'appelle la vie; tu es une agrégation accidentelle de molécules. La
transformation de ces parties et leur influence mutuelle s'appelle la
vie. Cette agrégation tiendra quelque temps, puis l'action réciproque
de ces parties cessera: et ce que tu appelles vie cessera également,
comme aussi toutes les questions que tu te poses--tu es une petite
boule de «quelque chose» qui s'est accidentellement amassé. La petite
boule se consume en fermentant, et cette fermentation de petites boules
s'appelle la vie. La boule éclatera--et la fermentation finira de même
que toutes les questions.» C'est ainsi que répondent les sciences
positives et elles ne peuvent répondre autrement si elles restent
logiques avec leur point de départ.
Il est évident qu'une telle réponse n'en est pas une, eu égard à ma
question. J'ai besoin de savoir le sens de ma vie. M'expliquer qu'elle
est une petite partie de l'infini, au lieu de lui donner un sens, c'est
en détruire tout sens possible.
Ce compromis entre le savoir expérimental et la théorie pure, d'après
lequel le sens de la vie consisterait dans le développement et la
coopération à ce développement, ce compromis ne peut, pour cause
d'inexactitude et d'obscurité, être compté comme une réponse.
L'autre côté du savoir, le côté théorique, lorsqu'il serre de près sa
propre logique, donne et a toujours donné pour réponse directe à ma
question:
--Le monde est quelque chose d'infini et d'incompréhensible. La vie
humaine est une partie incompréhensible de cet incompréhensible _tout._
Je ne veux pas parler de tous ces accommodements entre les sciences
théoriques et les sciences expérimentales, lesquels forment tout
le bagage des demi-sciences qu'on nomme juridiques, politiques,
historiques.
Dans ces sciences également, on introduit irrégulièrement des idées,
des développements, des perfectionnements, avec cette différence que
tout à l'heure il était question du développement du tout en général,
et qu'ici il ne s'agit que de la vie humaine.
L'irrégularité est la même: le développement, la perfection dans
l'infini ne peut avoir ni but, ni direction, et ne répond rien à ma
question.
Là où la science théorique est précise, dans la vraie philosophie--et
non pas dans la philosophie que Schopenhauer nomme la philosophie
de profession, laquelle ne sert qu'à classifier tous les phénomènes
existants d'après de nouvelles bases philosophiques et à les nommer par
de nouveaux noms,--là où le philosophe ne perd pas de vue la question
essentielle, la réponse est toujours la même,--réponse donnée par
Socrate, Schopenhauer, Salomon, Bouddha.
«Nous ne nous rapprocherons de la vérité qu'autant que nous nous
éloignerons de la vie», dit Socrate se préparant à mourir.
«Pourquoi nous, qui aimons la vérité, nous précipitons-nous vers la
vie?--Pour nous débarrasser du corps et de tout le mal qui sort de la
vie du corps. Si c'est ainsi, comment donc ne pas nous réjouir quand la
mort vient à nous?
«Le sage cherche la mort toute sa vie. C'est pourquoi la mort ne
l'effraye pas.»
Et voici ce que dit Schopenhauer:
«Ayant compris l'essence intime du monde comme une volonté et
n'ayant reçu que l'abjection de cette volonté depuis l'incontestable
précipitation des forces obscures de la nature jusqu'à l'activité
pleine de la conscience de l'homme, nous ne pourrons absolument pas
éviter la conséquence suivante. Avec la libre négation de sa propre
volonté, disparaîtront aussi tous ces phénomènes, cette précipitation
continuelle et cette traction sans but ni repos par tous les degrés de
l'abjection, dans laquelle et à l'aide de laquelle existe l'univers.
La variation des formes successives disparaîtra. Disparaîtront aussi
avec la forme tous ces phénomènes avec leurs formes générales, l'espace
et le temps, et finalement la dernière forme fondamentale--le sujet
et l'objet. S'il n'y a pas de volonté, s'il n'y a pas de figuration,
il n'y a pas d'univers non plus. Certainement il ne reste devant nous
que le néant. Mais ce qui s'oppose à cette transition au néant--notre
nature--n'est donc que cette même volonté de l'existence (Wille zum
Leben), de laquelle nous consistons ainsi que notre monde. Notre
horreur du néant ou bien cette volonté que nous avons tous de vivre
veut dire seulement que nous-même nous ne sommes que ce désir de vivre
et ne connaissons rien d'autre que ce désir. C'est pourquoi pour nous,
qui sommes pleins de volonté, après la destruction complète de la
volonté, il ne reste que le néant; mais, au rebours aussi, pour cent
chez qui la volonté s'est changée et s'est niée elle-même, pour ceux-là
notre monde, si réel avec tous ses soleils et ses voies lactées, n'est
aussi que le néant.»
«Vanité des vanités,--dit Salomon,--vanité des vanités, tout est
vanité! Quel avantage l'homme tire-t-il de tout le travail qu'il
fait sous le soleil? Une génération passe et une autre génération
vient; mais la terre demeure toujours ferme et ce qui a été est ce
qui sera; ce qui a été fait est ce qui se fera, et il n'y a rien de
nouveau sous le soleil. Y a-t-il quelque chose dont on puisse dire:
Regarde, cela est nouveau? Cela a déjà été dans les siècles qui ont
été avant nous. On ne se souvient plus des choses qui ont précédé; de
même, parmi ceux qui viendront à l'avenir, on ne se souviendra point
des choses qui seront ci-après. Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur
Israël, à Jérusalem, et j'ai appliqué mon cœur à rechercher et à
sonder avec sagesse tout ce qui se faisait sous les cieux, ce qui est
une occupation fâcheuse que Dieu a donnée aux hommes afin qu'ils s'y
occupent. J'ai regardé tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà:
tout est vanité et tourment d'esprit. J'ai parlé en mon cœur, et j'ai
dit: Voici, j'ai grandi et crû en sagesse par-dessus tous ceux qui
ont été avant moi sur Jérusalem et mon cœur a vu beaucoup de sagesse
et de science; et j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et
à connaître les erreurs et la folie; mais j'ai connu que cela était
aussi un tourment d'esprit; car où il y a abondance de science, il y a
abondance de chagrin; et celui qui s'accroît de la science s'accroît de
la douleur.
«J'ai dit en mon cœur:--Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie
et jouis du bien; mais voilà, cela aussi est vanité. J'ai dit touchant
le ris:--Il est insensé, et touchant la joie:--De quoi sert-elle? J'ai
recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que
cependant mon cœur s'appliquât à la sagesse et comprît ce que c'est
que la folie, jusqu'à ce que je visse ce qu'il est bon aux hommes
de faire sous les cieux pendant les jours de leur vie. Je me suis
fait des choses magnifiques. Je me suis bâti des maisons; je me suis
planté des vignes; je me suis fait des jardins et des vergers, et
j'y ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers; je me suis fait des
réservoirs d'eau pour en arroser le parc planté d'arbres. J'ai acquis
des serviteurs et des servantes, et j'ai eu des serviteurs nés en ma
maison, et j'ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui
ont été avant moi à Jérusalem. Je me suis amassé de l'argent et de
l'or et les plus précieux joyaux des rois et des provinces. Je me suis
acquis des chanteurs et des chanteuses, et les délices des hommes, une
harmonie d'instruments de musique, même plusieurs harmonies de toutes
sortes d'instruments. Je me suis agrandi et je me suis accru plus que
tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et avec cela ma sagesse
est demeurée avec moi. Enfin, je n'ai rien refusé à mes yeux de tout
ce qu'ils ont demandé, et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur; car
mon cœur s'est réjoui de tout mon travail, et ç'a été tout ce que j'ai
eu de tout mon travail. Mais ayant considéré tous les ouvrages que
mes mains avaient faits et tout le travail auquel je m'étais occupé
pour le faire, voilà: tout était vanité et tourment d'esprit; de sorte
que l'homme n'a aucun avantage de ce qui est sous le soleil. Puis
je me suis mis à considérer aussi bien la sagesse que les sottises
et la folie, car quel est l'homme qui pourrait suivre un roi en ce
qui a déjà été fait? Je reconnus qu'elles toutes ont le même sort.
C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur. Il m'arrivera comme à l'insensé.
Pourquoi donc ai-je été plus sage alors? C'est pourquoi j'ai dit en mon
cœur que cela aussi était une vanité. La mémoire du sage ne sera point
éternelle, non plus que celle de l'insensé, parce que dans les jours à
venir tout sera déjà oublié. Et pourquoi le sage meurt-il de même que
l'insensé? C'est pourquoi j'ai haï cette vie, parce que les choses qui
se sont faites sous le soleil m'ont déplu, parce que tout est vanité
et tourment d'esprit. J'ai aussi haï tout mon travail qui a été fait
sous le soleil, parce que je le laisserai à l'homme qui sera après moi.
Car qu'est-ce que l'homme a de tout son travail et du tourment de son
cœur dont il se fatigue sous le soleil? Car tous ses jours ne sont que
douleurs, et son occupation n'est que chagrin; même la nuit son cœur
ne repose pas. Cela aussi est une vanité. N'est-ce donc pas le bien de
l'homme qu'il mange et qu'il boive, et qu'il fasse que son âme jouisse
du fruit de son travail? J'ai vu aussi que cela vient de la main de
Dieu.
«Pour tout et pour tous la même chose; le même sort au juste et
à l'impie, au bon et au méchant, à l'homme honnête et à l'homme
malhonnête, à celui qui fait des sacrifices et à celui qui n'en fait
pas. Comme au bienfaiteur, ainsi au pécheur; comme à celui qui jure,
ainsi à celui qui a peur de la malédiction. Ce qui est mauvais en tout
ce qui se fait sous le soleil, c'est qu'il n'y a qu'un sort pour tous
et le cœur des fils des hommes est plein de méchanceté. La folie est
au fond de leur cœur, de leur vie. Après quoi ils s'en vont chez les
morts. Pour celui qui se trouve parmi les vivants il y a encore de
l'espoir; de même qu'un chien vivant est plus heureux qu'un lion mort.
Les vivants savent qu'ils mourront et les morts ne savent rien. Il n'y
a plus de rémunération pour eux, parce que leur souvenir est livré
à l'oubli; et leur amour, et leur haine, et leur jalousie sont déjà
disparus et il n'y a plus d'honneur pour eux en rien de ce qui se fait
sous le soleil.»
C'est ainsi que parle Salomon ou celui qui a écrit ces paroles.
Et voici ce que dit la Sagesse indienne:
Çakia-Mouni, un jeune prince heureux à qui on avait caché les maladies,
la vieillesse et la mort, va à la promenade et voit un vieillard
affreux, édenté, à l'aspect repoussant.
Le prince, qui ne connaissait pas la vieillesse, s'étonne et demande
ce que c'est et pourquoi cet homme est arrivé à une situation si
pitoyable, si dégoûtante et si hideuse. Et lorsqu'il entend que c'est
le sort de tous, que lui, jeune prince, est inévitablement menacé de la
même décrépitude, il ne peut plus aller se promener et retourne à son
palais pour réfléchir sur ce sujet.
Et le voilà enfermé tout seul et songeant!
Probablement il se crée quelque consolation, puisque gai et heureux il
sort de nouveau.
Mais, cette fois-ci, il rencontre un malade. Il voit un homme épuisé,
devenu bleuâtre, tremblant, ayant des yeux troubles. Le prince, à qui
on avait caché la maladie, s'arrête et demande ce que c'est.
Et lorsqu'il apprend que c'est la maladie, à laquelle sont sujets tous
les hommes et que lui-même, prince bien portant et heureux, peut, dès
demain, tomber malade de la même manière, il sent sa disposition à se
divertir lui manquer de nouveau. Il ordonne de revenir et cherche la
tranquillité. Il la trouve probablement, puisqu'il va se promener pour
la troisième fois.
Mais, cette fois-ci, un nouveau spectacle s'offre encore à lui: il voit
qu'on porte quelque chose.
--Qu'est-ce?
--Un homme mort.
-Que veut dire mort? demande le prince.
On lui dit que mourir veut dire être ce qu'est devenu cet homme.
Le prince s'approche du mort, ouvre le cercueil et le regarde.
--Qu'est-ce qu'il en sortira après? demande le prince.
On lui dit qu'on le déposera dans la terre.
--Pourquoi?
--Parce qu'il sera sûr qu'il ne sera plus jamais vivant et il ne
sortira de lui que vers et puanteur.
--Et c'est le partage de tous les hommes? Sera-ce la même chose avec
moi? M'enterrera-t-on et n'y aura-t-il de moi que la puanteur et des
vers qui me mangeront!
--Oui.
--Arrière! je ne vais pas me promener et je n'irai plus jamais.
Et Çakia Mouni ne peut trouver de consolation dans la vie et il décide
que la vie est un énorme mal. Il emploie toutes les forces de son âme
à s'en libérer et à en libérer les autres, de telle sorte qu'après la
mort la vie ne se renouvelât pas de quelque manière que ce fût, pour
exterminer la vie dans sa racine même.
Voilà ce que proclame la sagesse indienne tout entière.
Voici ce que dit encore la sagesse humaine lorsqu'elle répond sans
détour à la question de la vie.
«La vie du corps est un mal et un mensonge. C'est pourquoi l'abolition
de cette vie du corps est un bien et pour cela nous devons le désirer,»
dit Socrate.
«La vie est ce qui ne doit pas être, c'est un mal; et le passage au
néant est le seul bien de la vie,» dit Schopenhauer.
«Tout au monde: sottise, sagesse, richesse, misère, gaieté, chagrin,
tout est vanité et sottise. L'homme mourra et il n'en restera rien. Et
cela est sot,» dit Salomon.
«Vivre avec la conscience de l'inévitabilité des souffrances, de
l'affaiblissement et de la mort est impossible.... Il faut se délivrer
de la vie, de toute possibilité de la vie,» dit Bouddha.
Ce qu'ont dit ces esprits forts, des millions d'hommes semblables à
eux l'ont dit, l'ont pensé, l'ont senti. Et c'est ce que je pense et ce
que je sens moi-même.
C'est ainsi que mes incursions dans le domaine des sciences,
non seulement ne me débarrassèrent pas de mon désespoir, mais
l'augmentèrent encore. L'une ne répondait pas aux questions de la vie.
L'autre répondait directement, confirmant mon désespoir et montrant
que la situation à laquelle j'étais arrivé n'était pas le fruit de
mon erreur, de l'état maladif de mon esprit. Au contraire, elle me
démontrait que je pensais correctement et que je tombais d'accord avec
les plus forts esprits de l'humanité.
Il n'y a pas à s'y tromper: tout est vanité! Heureux celui qui ne fut
jamais né. La mort vaut mieux que la vie, dont il faut se défaire.