IV

Ma vie s'arrêta.

Je pouvais respirer, manger, boire, dormir, car je ne pouvais pas ne

pas manger, ne pas boire, ne pas dormir; mais la vie ne se manifestait

pas en moi, puisque je ne sentais pas la raison de mes désirs ni la

satisfaction de les voir accomplis.

Si je voulais quelque chose, je savais d'avance que, mon désir fût-il

réalisé ou non, rien n'en résulterait.

Si une fée était venue et m'avait proposé d'accomplir mes vœux, je

n'aurais su que dire.

Si parfois, dans un moment d'ivresse de la pensée, il me venait comme

une réminiscence de mes anciennes aspirations, je savais que ce n'était

que supercherie, que je ne devais rien en attendre.

Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je

devinais déjà en quoi elle consistait.

La vérité est que la vie est un non-sens.

J'avais vécu, travaillé, marché en avant et j'étais arrivé à un abîme,

et il n'y avait rien devant moi excepté la ruine.

Et cependant je ne pouvais ni m'arrêter, ni revenir sur mes pas, ni

fermer les yeux pour ne pas voir qu'en dehors des souffrances et de la

mort absolue, c'était le vide, l'anéantissement complet.

Il arriva que moi, homme bien portant et heureux, je sentis que je ne

pouvais plus vivre.

Une invincible force m'entraînait à me débarrasser de la vie d'une

manière ou d'une autre.

On ne peut pas dire que je voulusse me tuer.

La force qui m'entraînait hors de la vie était plus puissante, plus

pleine, plus générale que le désir que j'en pouvais avoir.

C'était une force semblable à celle de mon ancienne aspiration à la

vie; seulement elle se produisait en sens inverse.

J'aspirais de toutes mes forces à me défaire de la vie.

L'idée du suicide me vint tout aussi naturellement que précédemment les

idées de l'amélioration de la vie.

Cette idée était si tentante que je devais user de ruse envers moi-même

pour ne pas l'accomplir trop précipitamment. Je ne voulais pas me

hâter, uniquement parce que je voulais voir clair en moi; si j'y

parvenais, il serait toujours temps.

Et voilà que moi, homme heureux, je me cachais la corde pour ne pas me

pendre à la solive, entre les armoires de la chambre, où chaque soir

j'étais seul en me couchant, et je n'allai plus à la chasse avec mon

fusil, pour ne pas être tenté par ce moyen trop facile de me défaire de

la vie.

Je ne savais pas moi-même ce que je voulais: j'avais peur de la vie, je

tendais à en sortir, et malgré cela j'espérais d'elle encore quelque

chose.

Cela se passait dans un moment où toutes choses étaient pour moi ce qui

peut être considéré comme le bonheur complet; je n'avais pas encore

cinquante ans; j'avais une épouse, bonne, aimante et aimée; de bons

enfants, un grand bien qui s'accroissait sans aucune peine de ma part.

J'étais respecté de mes proches et de mes connaissances plus que jamais

je ne l'avais été; j'étais comblé d'éloges par les étrangers et je

pouvais croire sans exagération mon nom célèbre.

Avec cela je n'étais pas fou, ou malade psychiquement. Au contraire, je

jouissais d'une force morale et physique, que j'ai rarement rencontrée

parmi les personnes de mon âge. Physiquement je pouvais faucher tout

aussi bien que les paysans. Intellectuellement je pouvais travailler

huit heures de suite sans éprouver aucune conséquence fâcheuse d'un

pareil effort.

Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne pouvoir pas vivre; et, ayant

peur de la mort, je devais employer des ruses pour ne pas me tuer.

Cet état de mon âme se traduisait ainsi:

--Ma vie est quelque méchante et stupide plaisanterie qui m'est jouée

par _quelqu'un._

Bien que je ne reconnusse aucun _quelqu'un_ qui m'eût créé, cette

idée que quelqu'un s'était moqué de moi sottement et méchamment en me

produisant au monde, était la forme la plus ordinaire sous laquelle mes

inquiétudes se manifestaient.

Il me semblait involontairement que là, quelque part, il y avait ce

_quelqu'un_, qui s'amusait maintenant à me regarder!

J'avais vécu trente ou quarante ans en apprenant, en me développant,

en grandissant de corps et d'esprit, et maintenant que je m'étais tout

à fait fortifié l'esprit, que j'étais arrivé au sommet de la vie, à ce

point, où elle s'ouvre entièrement, je me tenais comme un crétin sur ce

sommet, comprenant clairement qu'il n'y avait rien dans la vie, qu'il

n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais rien.

--Et lui de se moquer de moi!

Mais s'il est ou s'il n'est pas ce _quelqu'un_ qui se moque de moi,

cela ne me soulage pas.

Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune action de ma vie.

Je m'étonnais seulement comment j'avais pu ne pas comprendre cela dès

le commencement.

Tout cela, me disais-je, est depuis si longtemps connu de tout le

monde! Si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain que viendront les

maladies, la mort,--et elles sont déjà venues,--pour les personnes

aimées, pour moi, et il ne restera rien, excepté la pourriture et les

vers. Mes actions, quelles qu'elles soient, seront oubliées tôt ou

tard et moi je ne serai plus. Pourquoi donc prendre du souci? Comment

l'homme peut-il ne pas voir cela et vivre, voilà ce qui est étonnant.

On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais

lorsqu'on se dégrise, on ne peut pas ne pas voir que tout cela n'est

qu'une supercherie et une supercherie stupide. Ce qui est déjà bien

vrai, c'est qu'il n'y a même rien de risible ou d'ingénieux en cela; ce

n'est que cruel et stupide, tout simplement.

La fable orientale du voyageur surpris dans le désert par un animal

furieux, est bien vieille.

Se sauvant d'une bête féroce, le voyageur saute dans un puits sans eau;

mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le

dévorer. Et le malheureux, n'osant sortir de peur d'être la proie de la

bête féroce, n'osant pas sauter au fond pour ne pas être dévoré par le

dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage qui croît dans la

fente du puits. Ses mains faiblissent et il sent que bientôt il devra

s'abandonner à une perte certaine; mais il se cramponne toujours et

voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, faisant également

le tour du buisson auquel il est suspendu, le rongent par dessous.

Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement; mais,

pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui et il trouve

sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel; il les atteint

avec la langue et les suce avec volupté.

C'est ainsi que je me tiens sur les branches de la vie, sachant que le

dragon de la mort m'attend inévitablement, prêt à me déchirer, et je

ne puis comprendre pourquoi je suis martyrisé de la sorte. J'essaye de

sucer ce miel qui me consolait autrefois; mais ce miel ne me réjouit

plus et la souris blanche ainsi que la souris noire rongent jour et

nuit la branche à laquelle je me tiens. Je ne vois qu'une seule chose:

l'inévitable dragon et les souris--et je ne puis détourner d'eux mon

regard.

Ceci ce n'est pas une fable, mais c'est la pure, l'incontestable

vérité, compréhensible pour tous.

La supercherie des jouissances de la vie passée, qui étouffaient

l'horreur du dragon, ne m'abuse plus.

On a beau me dire:

--Tu ne peux pas comprendre le sens de la vie; ne pense pas, vis!

Je ne puis pas faire cela, parce que je l'ai fait trop longtemps déjà.

Je ne puis pas ne pas voir maintenant le jour et la nuit qui courent et

me mènent à la mort.

Je ne vois que cela puisque c'est la seule vérité. Tout le reste est

mensonge.

Ces deux gouttes de miel qui, plus longtemps que les autres, me

détournaient les yeux de la cruelle vérité,--l'amour pour ma famille et

pour les lettres, que je nommais art,--n'avaient plus de douceur pour

moi.

--La famille ... me disais-je;--mais la famille--épouse, enfants, ils

sont donc aussi des hommes. Ils se trouvent dans les mêmes conditions

que moi: ils doivent ou vivre dans le mensonge, ou bien voir l'affreuse

vérité.... Pourquoi donc doivent-ils vivre?

Pourquoi les aimerais-je, les protégerais-je, veillerais-je sur eux?

Pour qu'ils connaissent le même désespoir qui est en moi ou pour qu'ils

vivent en êtres stupides?

Les aimant, je ne puis leur cacher la vérité; chaque pas dans le savoir

mène vers cette vérité. Et la vérité, c'est la mort.

L'art, la poésie....

Longtemps sous l'influence du succès et des louanges des hommes, je

me persuadais que c'était là un travail qu'on pouvait faire malgré

la mort qui détruira tout: mes actions et jusqu'à leur souvenir. Je

voyais clairement que l'art est un ornement de la vie, un attrait de la

vie. Mais la vie ayant perdu pour moi son attrait, comment pouvais-je

y attirer les autres? Tant que j'ai vécu, sans me rendre compte de ma

propre vie, influencé que j'étais par la vie des autres, tant que j'ai

pensé que la vie avait un sens, bien que je ne pusse pas le définir,

le reflet de la vie dans la poésie et dans les arts me faisait plaisir

et je m'amusais à la regarder dans ce petit miroir de l'art. Mais

lorsque je m'efforçai de trouver le sens de la vie, lorsque je sentis

la nécessité de vivre moi-même,--ce petit miroir me devint inutile,

superflu, à la fois-drôle et pénible. Il m'était déjà impossible de me

consoler en voyant dans ce miroir que ma situation était stupide et

désespérante. C'était bien de m'en réjouir quand je croyais au fond

de mon âme que ma vie avait du sens. Alors ce jeu des lumières de la

vie--comique, tragique, touchante, belle, affreuse--m'amusait. Mais

lorsque je sus que la vie est horrible et n'est qu'un non-sens, le jeu

du petit miroir ne pouvait plus me divertir. Le miel avait perdu pour

moi toute douceur, car je voyais le dragon et les souris ronger mon

appui.

Mais ce n'est pas tout encore. Si j'eusse simplement compris que la vie

n'a pas de sens, j'aurais pu le savoir tranquillement, j'aurais pu

savoir que tel est mon sort. Mais je ne pouvais pas me tranquilliser

par là. Si j'avais été comme un homme dans une forêt qu'il sait sans

issue, j'aurais pu vivre; mais j'étais comme un homme égaré dans la

forêt et qui court de tous côtés pour trouver la sortie: il sait que

chaque pas l'égare davantage et pourtant il ne peut se défendre de se

jeter de tous côtés.

Voilà ce qui était affreux!

Et pour me débarrasser de cet effroi je voulais me tuer: j'éprouvais

l'horreur de ce qui m'attendait, je savais que cette horreur est encore

plus terrible que la situation même, mais je ne pouvais pas attendre

la fin patiemment.

Malgré toute la force de cet argument: «quelque vaisseau se rompra dans

le cœur ou quelque chose éclatera et tout sera fini,» je ne pouvais pas

attendre la fin avec patience.

La terreur de l'obscurité était trop forte, et je voulais plus vite,

plus vite, m'en débarrasser à l'aide d'une corde ou d'une balle.»

V

C'est surtout ce sentiment qui m'attirait au suicide.

«Mais, peut-être, n'ai-je pas remarqué ou n'ai-je pas compris quelque

chose?--me disais-je souvent. Il n'est pas possible que cet état de

désespoir soit naturel aux hommes.»

Et je cherchais une explication à toutes ces questions dans toutes ces

connaissances acquises par les hommes.

Et je cherchais douloureusement et longtemps, et non par curiosité

oisive; je ne cherchais pas avec indolence, mais je cherchais

péniblement, obstinément, des journées et des nuits entières; je

cherchais comme un homme qui se perd et cherche à se sauver; et je ne

trouvais rien.

Je cherchais dans toutes les sciences et non seulement je ne trouvais

pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont cherché comme moi

dans la science n'ont rien trouvé non plus. Et non seulement ils

n'ont rien trouvé, mais ils ont reconnu clairement que la même chose,

qui me menait au désespoir--l'absurdité de la vie--est le seul,

l'incontestable savoir accessible à l'homme.

Je cherchais partout et, grâce à ma vie passée dans l'étude et aussi

à cause de mes relations avec le monde des savants, les savants de

toutes sciences m'accueillirent et ne refusèrent pas de m'ouvrir toutes

leurs connaissances, non pas par les livres seulement, mais par des

conversations; et ainsi je compris tout ce que la science répond à la

question de la vie.

Longtemps je ne pus croire que la science ne réponde rien de plus que

ce qu'elle répond. Pendant bien longtemps, en considérant le ton grave

et sérieux des sciences exactes, qui ne s'occupent guère du problème de

la vie humaine, il me paraissait qu'elles renfermaient quelque chose

que je ne comprenais pas.

Pendant longtemps je m'inclinais devant le savoir et je pensais que si

les réponses n'étaient pas conformes à mes questions, ce n'était pas

la faute de la science, mais celle de mon ignorance. Ce n'était pas

une affaire de plaisanterie pour moi, mais la chose sérieuse de toute

ma vie et, que je le voulusse ou non, je fus amené à la conviction que

mes questions ne sont que des questions légitimes, qui servent de base

à tout savoir et que ce ne sont pas elles, non plus que moi, qui sont

fautifs, mais la science, si elle a la prétention d'y répondre.

Ma question, celle qui, à cinquante ans, me conduisait au suicide,

était des plus simples: elle est dans l'âme de tout homme, depuis

l'enfant stupide jusqu'au plus sage vieillard; sans elle, la vie est

impossible, comme je l'ai éprouvé moi-même.

Voici en quoi elle consistait:

--Qu'est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd'hui? de ce que je

ferai demain? Qu'est-ce qui sortira de toute ma vie?

On peut encore la formuler ainsi:

--Pourquoi dois-je vivre? pourquoi dois-je faire quelque chose?

Ou encore autrement:

--Y a-t-il dans la vie un but qui ne se détruise pas par la mort

inévitable qui m'attend?

A cette même question diversement exprimée, je cherchai une réponse

dans le savoir de l'homme. Et j'ai trouvé que, relativement à cette

question, toutes les sciences de l'humanité se divisent, pour ainsi

dire, en deux hémisphères aux deux extrémités opposées desquelles se

trouvent deux pôles: l'un négatif, l'autre positif; mais que ni à l'un,

ni à l'autre pôle, il n'y a de réponse aux questions de la vie.

Toute une série de sciences semblent même ne pas admettre cette

question, bien qu'elles répondent clairement et précisément à leurs

propres objections: ce sont une série de connaissances expérimentées,

et au point culminant se trouvent les mathématiques.

Une autre série de connaissances admettent la question, mais n'y

répondent pas: ce sont une série de sciences théoriques, et à leur

point culminant se tient la métaphysique.

Depuis ma première jeunesse, les sciences métaphysiques m'intéressaient

beaucoup. Dans la suite, les sciences mathématiques et naturelles

m'attirèrent aussi, et jusqu'au moment où cette question se posa

clairement devant moi, grandissant toujours et exigeant impérieusement

une solution, jusqu'à ce temps je me contentais de ce semblant de

réponse que la science peut donner.

Ou bien dans le domaine des sciences positives, je me disais:

--Tout se développe, se différencie, marche vers la complication et

l'amélioration, et il y a des lois qui guident cette marche. Toi, tu es

une partie de l'entier. Ayant compris l'entier autant que possible et

ayant compris la loi du développement, tu comprendras aussi ta place

dans cet entier, tu te comprendras toi-même.

Malgré toute la honte que me coûte cet aveu, il y a eu un temps où

j'avais l'air de me contenter de cela.

Mes muscles grandissaient et se fortifiaient. Ma mémoire

s'enrichissait. La capacité de la pensée et de la compréhension

s'augmentait. Je croissais et me développais, et, sentant cette

croissance en moi-même, il était tout naturel pour moi de croire que

c'était justement dans la loi de tout l'univers que je trouverais

la solution de ce problème de ma vie. Mais le temps est venu où ma

croissance s'est arrêtée. Je sens que je ne me développe plus et même

que je me rétrécis. Mes muscles s'affaiblissent. Mes dents tombent, et

je sens que cette loi, non seulement ne m'explique rien, mais qu'il n'y

a jamais eu et qu'il n'a pu exister pareille loi, et que j'avais pris

pour une loi ce que j'avais trouvé en moi-même pendant un certain temps

de ma vie.

Je me reportai alors plus sévèrement à la définition de cette loi,

et je compris clairement que des lois du développement en général ne

pouvaient pas exister. Je compris clairement que dire «Dans l'espace

et le temps infini, tout se développe, s'améliore, se complique, se

différencie», c'était ne rien dire. Tout cela ne sont que des mots

sans portée, puisque, dans l'infini, il n'y a ni complication, ni

simplicité, ni avant, ni après, ni pire, ni mieux.

Mais le principal est que la question qui m'était personnelle: «que

suis-je avec mes désirs?» restait toujours et absolument sans réponse.

Et je compris que ces connaissances sont très intéressantes, très

attrayantes, mais qu'elles sont précises et claires en proportions

inverses de leur application aux problèmes de la vie. Moins elles

sont applicables aux questions de la vie, plus elles sont précises et

claires. Plus elles tendent à donner des solutions aux questions de la

vie, moins elles sont claires ou attrayantes.

Si l'on se tourne vers les sciences qui tendent à conclure sur les

grandes questions de la vie,--vers la physiologie, la psychologie,

la biologie, la sociologie,--on y trouve une pauvreté d'esprit

stupéfiante, une prétention non justifiée à résoudre des questions sur

lesquelles elles ne sont pas compétentes. Elles n'aboutissent qu'à

mettre le penseur en contradiction perpétuelle avec les autres penseurs

et souvent avec lui-même.

Si l'on s'adresse aux sciences qui ne s'occupent pas de la solution des

questions de la vie, mais qui répondent à ses questions scientifiques

et spéciales, alors, on s'émerveille de la force de l'esprit humain,

tout en sachant d'avance qu'il n'a rien à répondre aux questions de la

vie.

Ces sciences ignorent ouvertement la question de la vie.

Elles disent:

--A ce que tu es, et pourquoi tu vis, nous n'avons pas de réponses

et nous ne nous en occupons pas; mais si tu as besoin de connaître

les lois de la lumière et des compositions chimiques, les lois du

développement des organismes, si tu as besoin de connaître les lois des

corps, leur forme et la relation des chiffres et des grandeurs, si tu

as besoin de connaître les lois de ton esprit, alors, pour tout cela,

nous avons des réponses claires, précises et incontestables.

En général, le rapport des sciences expérimentales à la question de la

vie peut être exprimée ainsi:

QUESTION: Pourquoi est-ce que je vis?

RÉPONSE: Dans l'espace infiniment grand, dans le temps infiniment long,

les portions infiniment petites changent de pbases dans la complication

infinie, et lorsque tu comprendras les lois de ces changements tu

comprendras pourquoi tu vis.

Ou bien dans le domaine théorique, je me disais:

--Toute l'humanité vit et se développe d'après les principes

spirituels de l'idéal qui la guident. L'idéal s'exprime dans la

religion, dans la science, dans l'art, dans la forme du gouvernement.

Cet idéal devient plus beau et plus élevé; l'humanité marche vers

les régions supérieures. Moi, je suis une partie de l'humanité et,

par conséquent, ma vocation consiste à coopérer à la connaissance

et à la réalisation de ce qui est l'idéal pour l'humanité. Et tant

que dura l'affaiblissement de mon esprit, je me contentai de cette

réponse; mais, dès que la question de la vie s'éleva clairement en

moi, toute cette théorie s'écroula du coup. Sans tenir compte du

manque de précision inconsciente, grâce auquel les résultats obtenus

par l'étude sur une petite partie de l'humanité passent pour des

principes généraux, sans tenir compte des contradictions flagrantes

entre les partisans d'opinions différentes sur l'idéal de l'humanité,

la bizarrerie, pour ne pas dire la sottise de cette opinion, consiste

en ce que, pour répondre à la question qui se pose devant chaque homme:

«Que suis-je?»--ou: «Pourquoi est-ce que je vis?»--ou: «Que dois-je

faire?»--l'homme doit avant tout répondre à cette question: «Qu'est-ce

que la vie de toute l'humanité?» Or, cette humanité lui est inconnue.

Il n'en connaît qu'une toute petite partie, limitée à une toute petite

période de temps. Pour pouvoir comprendre ce qu'il est, l'homme doit

comprendre avant tout ce qu'est cette mystérieuse humanité faite

d'individus tout pareils à lui, quoique ne se comprenant pas eux-mêmes.

Je dois avouer qu'il y eut un temps où je croyais à ce principe.

C'était le temps où je poursuivais un idéal favori qui justifiât mes

caprices. A cet effet, je m'efforçais d'inventer une théorie telle que

je pusse envisager ces caprices comme une loi de l'humanité. Mais,

du moment où la question de la vie se souleva en moi, dans toute sa

clarté, la vérité de cette réponse se dissipa comme une vapeur dans les

airs. Et je compris que, de même que dans les sciences positives, il

y a des sciences vraies et des demi-sciences, qui tendent à fournir

des réponses aux questions qui ne leur sont pas proposées;--je compris

aussi que dans ce domaine il y a tout une série de connaissances plus

détaillées qui tâchent de répondre aux questions qui ne relèvent pas

d'elles. Les demi-sciences de ce domaine, les sciences juridiques,

historiques, sociales, qui tendent à résoudre la question de

l'humanité, le font de pure imagination, d'une façon fantaisiste et

chacune à sa manière.

Mais, de même que dans le domaine des sciences positives l'homme qui

demande sincèrement: «Comment dois-je vivre?» ne peut pas se contenter

de la réponse: «Etudie dans l'espace infini les changements infinis

d'après le temps et la complication des parties infiniment petites, et

alors tu comprendras ta vie»; de même un homme sincère ne peut non plus

se contenter de la réponse: «Etudie la vie de toute l'humanité, dont

nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la fin et dont la plus

grande partie est inconnue; alors tu comprendras ta vie.»

Il en est de même dans les demi-sciences expérimentales. Et plus ces

demi-sciences s'éloignent de leur enseignement propre, plus elles sont

pleines d'obscurité et d'indécision, de sottise et de contradiction.

Le problème d'une science positive est une succession de causes, de

phénomènes matériels.

La science expérimentale n'a qu'à introduire la question de la cause

finale et il en sort--une absurdité.

Le problème de la science théorique est d'essayer de comprendre

l'essence de la vie sans en envisager les causes. Mais il n'y a qu'à

pousser l'investigation jusqu'aux phénomènes de cause considérés comme

phénomènes sociaux, historiques, et on n'obtient qu'une absurdité.

La science expérimentale ne donne une signification positive et ne

montre la grandeur de l'esprit humain que lorsqu'elle n'introduit pas

dans ses investigations la cause finale. Et, au rebours, la science

théorique n'est une science et ne montre la grandeur de l'esprit

humain que lorsqu'elle écarte complètement les questions du rituel des

phénomènes de causes et lorsqu'elle n'envisage l'homme que par rapport

à la cause finale.

Cette science dans ce domaine dont elle est le pôle--est la

métaphysique ou philosophie.

Cette science pose nettement la question:

--Que suis-je, et qu'est l'univers? Et pourquoi suis-je et pourquoi est

tout l'univers?

Et, depuis qu'elle existe, elle répond toujours de la même manière.

Que ce soit l'idée, la substance, l'esprit, ou la volonté que la

philosophie désigne par le nom essence--essence de la vie qui est en

moi et dans tout ce qui existe,--le philosophe répète toujours que

l'essence est,--et que moi--je suis justement cette essence; mais

pourquoi elle est, il ne le sait pas et ne répond pas s'il est un

penseur sincère.

Je demande:

--Pourquoi cette essence est? Que sortira-t-il de ce qu'elle est ou de

ce qu'elle sera?...

Et la philosophie, non seulement ne répond pas, mais c'est justement

cela qu'elle-même demande.

Si elle est la vraie philosophie, tout son travail ne consiste qu'à

poser clairement cette question. Et si elle tient fermement à son

problème, elle ne peut répondre autrement qu'à la question: «que

suis-je et qu'est tout le monde?--tout et rien»--et à la question:

«pourquoi?--je ne sais pas.»

Ainsi j'aurai beau tourner et retourner les questions théoriques de la

philosophie, je ne recevrai pas même un semblant de réponse, non pas

que, dans une sphère nette et expérimentée comme l'est la sienne, la

réponse ne puisse se rapporter à ma question. Au contraire, le travail

spirituel qui est son objet la porte justement vers ma question; mais

il n'y a pas de réponse, si ce n'est la même question présentée sous

une forme beaucoup plus compliquée.

Ma confession · 第 14 / 29 题