Ma vie s'arrêta.
Je pouvais respirer, manger, boire, dormir, car je ne pouvais pas ne
pas manger, ne pas boire, ne pas dormir; mais la vie ne se manifestait
pas en moi, puisque je ne sentais pas la raison de mes désirs ni la
satisfaction de les voir accomplis.
Si je voulais quelque chose, je savais d'avance que, mon désir fût-il
réalisé ou non, rien n'en résulterait.
Si une fée était venue et m'avait proposé d'accomplir mes vœux, je
n'aurais su que dire.
Si parfois, dans un moment d'ivresse de la pensée, il me venait comme
une réminiscence de mes anciennes aspirations, je savais que ce n'était
que supercherie, que je ne devais rien en attendre.
Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je
devinais déjà en quoi elle consistait.
La vérité est que la vie est un non-sens.
J'avais vécu, travaillé, marché en avant et j'étais arrivé à un abîme,
et il n'y avait rien devant moi excepté la ruine.
Et cependant je ne pouvais ni m'arrêter, ni revenir sur mes pas, ni
fermer les yeux pour ne pas voir qu'en dehors des souffrances et de la
mort absolue, c'était le vide, l'anéantissement complet.
Il arriva que moi, homme bien portant et heureux, je sentis que je ne
pouvais plus vivre.
Une invincible force m'entraînait à me débarrasser de la vie d'une
manière ou d'une autre.
On ne peut pas dire que je voulusse me tuer.
La force qui m'entraînait hors de la vie était plus puissante, plus
pleine, plus générale que le désir que j'en pouvais avoir.
C'était une force semblable à celle de mon ancienne aspiration à la
vie; seulement elle se produisait en sens inverse.
J'aspirais de toutes mes forces à me défaire de la vie.
L'idée du suicide me vint tout aussi naturellement que précédemment les
idées de l'amélioration de la vie.
Cette idée était si tentante que je devais user de ruse envers moi-même
pour ne pas l'accomplir trop précipitamment. Je ne voulais pas me
hâter, uniquement parce que je voulais voir clair en moi; si j'y
parvenais, il serait toujours temps.
Et voilà que moi, homme heureux, je me cachais la corde pour ne pas me
pendre à la solive, entre les armoires de la chambre, où chaque soir
j'étais seul en me couchant, et je n'allai plus à la chasse avec mon
fusil, pour ne pas être tenté par ce moyen trop facile de me défaire de
la vie.
Je ne savais pas moi-même ce que je voulais: j'avais peur de la vie, je
tendais à en sortir, et malgré cela j'espérais d'elle encore quelque
chose.
Cela se passait dans un moment où toutes choses étaient pour moi ce qui
peut être considéré comme le bonheur complet; je n'avais pas encore
cinquante ans; j'avais une épouse, bonne, aimante et aimée; de bons
enfants, un grand bien qui s'accroissait sans aucune peine de ma part.
J'étais respecté de mes proches et de mes connaissances plus que jamais
je ne l'avais été; j'étais comblé d'éloges par les étrangers et je
pouvais croire sans exagération mon nom célèbre.
Avec cela je n'étais pas fou, ou malade psychiquement. Au contraire, je
jouissais d'une force morale et physique, que j'ai rarement rencontrée
parmi les personnes de mon âge. Physiquement je pouvais faucher tout
aussi bien que les paysans. Intellectuellement je pouvais travailler
huit heures de suite sans éprouver aucune conséquence fâcheuse d'un
pareil effort.
Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne pouvoir pas vivre; et, ayant
peur de la mort, je devais employer des ruses pour ne pas me tuer.
Cet état de mon âme se traduisait ainsi:
--Ma vie est quelque méchante et stupide plaisanterie qui m'est jouée
par _quelqu'un._
Bien que je ne reconnusse aucun _quelqu'un_ qui m'eût créé, cette
idée que quelqu'un s'était moqué de moi sottement et méchamment en me
produisant au monde, était la forme la plus ordinaire sous laquelle mes
inquiétudes se manifestaient.
Il me semblait involontairement que là, quelque part, il y avait ce
_quelqu'un_, qui s'amusait maintenant à me regarder!
J'avais vécu trente ou quarante ans en apprenant, en me développant,
en grandissant de corps et d'esprit, et maintenant que je m'étais tout
à fait fortifié l'esprit, que j'étais arrivé au sommet de la vie, à ce
point, où elle s'ouvre entièrement, je me tenais comme un crétin sur ce
sommet, comprenant clairement qu'il n'y avait rien dans la vie, qu'il
n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais rien.
--Et lui de se moquer de moi!
Mais s'il est ou s'il n'est pas ce _quelqu'un_ qui se moque de moi,
cela ne me soulage pas.
Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune action de ma vie.
Je m'étonnais seulement comment j'avais pu ne pas comprendre cela dès
le commencement.
Tout cela, me disais-je, est depuis si longtemps connu de tout le
monde! Si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain que viendront les
maladies, la mort,--et elles sont déjà venues,--pour les personnes
aimées, pour moi, et il ne restera rien, excepté la pourriture et les
vers. Mes actions, quelles qu'elles soient, seront oubliées tôt ou
tard et moi je ne serai plus. Pourquoi donc prendre du souci? Comment
l'homme peut-il ne pas voir cela et vivre, voilà ce qui est étonnant.
On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais
lorsqu'on se dégrise, on ne peut pas ne pas voir que tout cela n'est
qu'une supercherie et une supercherie stupide. Ce qui est déjà bien
vrai, c'est qu'il n'y a même rien de risible ou d'ingénieux en cela; ce
n'est que cruel et stupide, tout simplement.
La fable orientale du voyageur surpris dans le désert par un animal
furieux, est bien vieille.
Se sauvant d'une bête féroce, le voyageur saute dans un puits sans eau;
mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le
dévorer. Et le malheureux, n'osant sortir de peur d'être la proie de la
bête féroce, n'osant pas sauter au fond pour ne pas être dévoré par le
dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage qui croît dans la
fente du puits. Ses mains faiblissent et il sent que bientôt il devra
s'abandonner à une perte certaine; mais il se cramponne toujours et
voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, faisant également
le tour du buisson auquel il est suspendu, le rongent par dessous.
Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement; mais,
pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui et il trouve
sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel; il les atteint
avec la langue et les suce avec volupté.
C'est ainsi que je me tiens sur les branches de la vie, sachant que le
dragon de la mort m'attend inévitablement, prêt à me déchirer, et je
ne puis comprendre pourquoi je suis martyrisé de la sorte. J'essaye de
sucer ce miel qui me consolait autrefois; mais ce miel ne me réjouit
plus et la souris blanche ainsi que la souris noire rongent jour et
nuit la branche à laquelle je me tiens. Je ne vois qu'une seule chose:
l'inévitable dragon et les souris--et je ne puis détourner d'eux mon
regard.
Ceci ce n'est pas une fable, mais c'est la pure, l'incontestable
vérité, compréhensible pour tous.
La supercherie des jouissances de la vie passée, qui étouffaient
l'horreur du dragon, ne m'abuse plus.
On a beau me dire:
--Tu ne peux pas comprendre le sens de la vie; ne pense pas, vis!
Je ne puis pas faire cela, parce que je l'ai fait trop longtemps déjà.
Je ne puis pas ne pas voir maintenant le jour et la nuit qui courent et
me mènent à la mort.
Je ne vois que cela puisque c'est la seule vérité. Tout le reste est
mensonge.
Ces deux gouttes de miel qui, plus longtemps que les autres, me
détournaient les yeux de la cruelle vérité,--l'amour pour ma famille et
pour les lettres, que je nommais art,--n'avaient plus de douceur pour
moi.
--La famille ... me disais-je;--mais la famille--épouse, enfants, ils
sont donc aussi des hommes. Ils se trouvent dans les mêmes conditions
que moi: ils doivent ou vivre dans le mensonge, ou bien voir l'affreuse
vérité.... Pourquoi donc doivent-ils vivre?
Pourquoi les aimerais-je, les protégerais-je, veillerais-je sur eux?
Pour qu'ils connaissent le même désespoir qui est en moi ou pour qu'ils
vivent en êtres stupides?
Les aimant, je ne puis leur cacher la vérité; chaque pas dans le savoir
mène vers cette vérité. Et la vérité, c'est la mort.
L'art, la poésie....
Longtemps sous l'influence du succès et des louanges des hommes, je
me persuadais que c'était là un travail qu'on pouvait faire malgré
la mort qui détruira tout: mes actions et jusqu'à leur souvenir. Je
voyais clairement que l'art est un ornement de la vie, un attrait de la
vie. Mais la vie ayant perdu pour moi son attrait, comment pouvais-je
y attirer les autres? Tant que j'ai vécu, sans me rendre compte de ma
propre vie, influencé que j'étais par la vie des autres, tant que j'ai
pensé que la vie avait un sens, bien que je ne pusse pas le définir,
le reflet de la vie dans la poésie et dans les arts me faisait plaisir
et je m'amusais à la regarder dans ce petit miroir de l'art. Mais
lorsque je m'efforçai de trouver le sens de la vie, lorsque je sentis
la nécessité de vivre moi-même,--ce petit miroir me devint inutile,
superflu, à la fois-drôle et pénible. Il m'était déjà impossible de me
consoler en voyant dans ce miroir que ma situation était stupide et
désespérante. C'était bien de m'en réjouir quand je croyais au fond
de mon âme que ma vie avait du sens. Alors ce jeu des lumières de la
vie--comique, tragique, touchante, belle, affreuse--m'amusait. Mais
lorsque je sus que la vie est horrible et n'est qu'un non-sens, le jeu
du petit miroir ne pouvait plus me divertir. Le miel avait perdu pour
moi toute douceur, car je voyais le dragon et les souris ronger mon
appui.
Mais ce n'est pas tout encore. Si j'eusse simplement compris que la vie
n'a pas de sens, j'aurais pu le savoir tranquillement, j'aurais pu
savoir que tel est mon sort. Mais je ne pouvais pas me tranquilliser
par là. Si j'avais été comme un homme dans une forêt qu'il sait sans
issue, j'aurais pu vivre; mais j'étais comme un homme égaré dans la
forêt et qui court de tous côtés pour trouver la sortie: il sait que
chaque pas l'égare davantage et pourtant il ne peut se défendre de se
jeter de tous côtés.
Voilà ce qui était affreux!
Et pour me débarrasser de cet effroi je voulais me tuer: j'éprouvais
l'horreur de ce qui m'attendait, je savais que cette horreur est encore
plus terrible que la situation même, mais je ne pouvais pas attendre
la fin patiemment.
Malgré toute la force de cet argument: «quelque vaisseau se rompra dans
le cœur ou quelque chose éclatera et tout sera fini,» je ne pouvais pas
attendre la fin avec patience.
La terreur de l'obscurité était trop forte, et je voulais plus vite,
plus vite, m'en débarrasser à l'aide d'une corde ou d'une balle.»
V
C'est surtout ce sentiment qui m'attirait au suicide.
«Mais, peut-être, n'ai-je pas remarqué ou n'ai-je pas compris quelque
chose?--me disais-je souvent. Il n'est pas possible que cet état de
désespoir soit naturel aux hommes.»
Et je cherchais une explication à toutes ces questions dans toutes ces
connaissances acquises par les hommes.
Et je cherchais douloureusement et longtemps, et non par curiosité
oisive; je ne cherchais pas avec indolence, mais je cherchais
péniblement, obstinément, des journées et des nuits entières; je
cherchais comme un homme qui se perd et cherche à se sauver; et je ne
trouvais rien.
Je cherchais dans toutes les sciences et non seulement je ne trouvais
pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont cherché comme moi
dans la science n'ont rien trouvé non plus. Et non seulement ils
n'ont rien trouvé, mais ils ont reconnu clairement que la même chose,
qui me menait au désespoir--l'absurdité de la vie--est le seul,
l'incontestable savoir accessible à l'homme.
Je cherchais partout et, grâce à ma vie passée dans l'étude et aussi
à cause de mes relations avec le monde des savants, les savants de
toutes sciences m'accueillirent et ne refusèrent pas de m'ouvrir toutes
leurs connaissances, non pas par les livres seulement, mais par des
conversations; et ainsi je compris tout ce que la science répond à la
question de la vie.
Longtemps je ne pus croire que la science ne réponde rien de plus que
ce qu'elle répond. Pendant bien longtemps, en considérant le ton grave
et sérieux des sciences exactes, qui ne s'occupent guère du problème de
la vie humaine, il me paraissait qu'elles renfermaient quelque chose
que je ne comprenais pas.
Pendant longtemps je m'inclinais devant le savoir et je pensais que si
les réponses n'étaient pas conformes à mes questions, ce n'était pas
la faute de la science, mais celle de mon ignorance. Ce n'était pas
une affaire de plaisanterie pour moi, mais la chose sérieuse de toute
ma vie et, que je le voulusse ou non, je fus amené à la conviction que
mes questions ne sont que des questions légitimes, qui servent de base
à tout savoir et que ce ne sont pas elles, non plus que moi, qui sont
fautifs, mais la science, si elle a la prétention d'y répondre.
Ma question, celle qui, à cinquante ans, me conduisait au suicide,
était des plus simples: elle est dans l'âme de tout homme, depuis
l'enfant stupide jusqu'au plus sage vieillard; sans elle, la vie est
impossible, comme je l'ai éprouvé moi-même.
Voici en quoi elle consistait:
--Qu'est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd'hui? de ce que je
ferai demain? Qu'est-ce qui sortira de toute ma vie?
On peut encore la formuler ainsi:
--Pourquoi dois-je vivre? pourquoi dois-je faire quelque chose?
Ou encore autrement:
--Y a-t-il dans la vie un but qui ne se détruise pas par la mort
inévitable qui m'attend?
A cette même question diversement exprimée, je cherchai une réponse
dans le savoir de l'homme. Et j'ai trouvé que, relativement à cette
question, toutes les sciences de l'humanité se divisent, pour ainsi
dire, en deux hémisphères aux deux extrémités opposées desquelles se
trouvent deux pôles: l'un négatif, l'autre positif; mais que ni à l'un,
ni à l'autre pôle, il n'y a de réponse aux questions de la vie.
Toute une série de sciences semblent même ne pas admettre cette
question, bien qu'elles répondent clairement et précisément à leurs
propres objections: ce sont une série de connaissances expérimentées,
et au point culminant se trouvent les mathématiques.
Une autre série de connaissances admettent la question, mais n'y
répondent pas: ce sont une série de sciences théoriques, et à leur
point culminant se tient la métaphysique.
Depuis ma première jeunesse, les sciences métaphysiques m'intéressaient
beaucoup. Dans la suite, les sciences mathématiques et naturelles
m'attirèrent aussi, et jusqu'au moment où cette question se posa
clairement devant moi, grandissant toujours et exigeant impérieusement
une solution, jusqu'à ce temps je me contentais de ce semblant de
réponse que la science peut donner.
Ou bien dans le domaine des sciences positives, je me disais:
--Tout se développe, se différencie, marche vers la complication et
l'amélioration, et il y a des lois qui guident cette marche. Toi, tu es
une partie de l'entier. Ayant compris l'entier autant que possible et
ayant compris la loi du développement, tu comprendras aussi ta place
dans cet entier, tu te comprendras toi-même.
Malgré toute la honte que me coûte cet aveu, il y a eu un temps où
j'avais l'air de me contenter de cela.
Mes muscles grandissaient et se fortifiaient. Ma mémoire
s'enrichissait. La capacité de la pensée et de la compréhension
s'augmentait. Je croissais et me développais, et, sentant cette
croissance en moi-même, il était tout naturel pour moi de croire que
c'était justement dans la loi de tout l'univers que je trouverais
la solution de ce problème de ma vie. Mais le temps est venu où ma
croissance s'est arrêtée. Je sens que je ne me développe plus et même
que je me rétrécis. Mes muscles s'affaiblissent. Mes dents tombent, et
je sens que cette loi, non seulement ne m'explique rien, mais qu'il n'y
a jamais eu et qu'il n'a pu exister pareille loi, et que j'avais pris
pour une loi ce que j'avais trouvé en moi-même pendant un certain temps
de ma vie.
Je me reportai alors plus sévèrement à la définition de cette loi,
et je compris clairement que des lois du développement en général ne
pouvaient pas exister. Je compris clairement que dire «Dans l'espace
et le temps infini, tout se développe, s'améliore, se complique, se
différencie», c'était ne rien dire. Tout cela ne sont que des mots
sans portée, puisque, dans l'infini, il n'y a ni complication, ni
simplicité, ni avant, ni après, ni pire, ni mieux.
Mais le principal est que la question qui m'était personnelle: «que
suis-je avec mes désirs?» restait toujours et absolument sans réponse.
Et je compris que ces connaissances sont très intéressantes, très
attrayantes, mais qu'elles sont précises et claires en proportions
inverses de leur application aux problèmes de la vie. Moins elles
sont applicables aux questions de la vie, plus elles sont précises et
claires. Plus elles tendent à donner des solutions aux questions de la
vie, moins elles sont claires ou attrayantes.
Si l'on se tourne vers les sciences qui tendent à conclure sur les
grandes questions de la vie,--vers la physiologie, la psychologie,
la biologie, la sociologie,--on y trouve une pauvreté d'esprit
stupéfiante, une prétention non justifiée à résoudre des questions sur
lesquelles elles ne sont pas compétentes. Elles n'aboutissent qu'à
mettre le penseur en contradiction perpétuelle avec les autres penseurs
et souvent avec lui-même.
Si l'on s'adresse aux sciences qui ne s'occupent pas de la solution des
questions de la vie, mais qui répondent à ses questions scientifiques
et spéciales, alors, on s'émerveille de la force de l'esprit humain,
tout en sachant d'avance qu'il n'a rien à répondre aux questions de la
vie.
Ces sciences ignorent ouvertement la question de la vie.
Elles disent:
--A ce que tu es, et pourquoi tu vis, nous n'avons pas de réponses
et nous ne nous en occupons pas; mais si tu as besoin de connaître
les lois de la lumière et des compositions chimiques, les lois du
développement des organismes, si tu as besoin de connaître les lois des
corps, leur forme et la relation des chiffres et des grandeurs, si tu
as besoin de connaître les lois de ton esprit, alors, pour tout cela,
nous avons des réponses claires, précises et incontestables.
En général, le rapport des sciences expérimentales à la question de la
vie peut être exprimée ainsi:
QUESTION: Pourquoi est-ce que je vis?
RÉPONSE: Dans l'espace infiniment grand, dans le temps infiniment long,
les portions infiniment petites changent de pbases dans la complication
infinie, et lorsque tu comprendras les lois de ces changements tu
comprendras pourquoi tu vis.
Ou bien dans le domaine théorique, je me disais:
--Toute l'humanité vit et se développe d'après les principes
spirituels de l'idéal qui la guident. L'idéal s'exprime dans la
religion, dans la science, dans l'art, dans la forme du gouvernement.
Cet idéal devient plus beau et plus élevé; l'humanité marche vers
les régions supérieures. Moi, je suis une partie de l'humanité et,
par conséquent, ma vocation consiste à coopérer à la connaissance
et à la réalisation de ce qui est l'idéal pour l'humanité. Et tant
que dura l'affaiblissement de mon esprit, je me contentai de cette
réponse; mais, dès que la question de la vie s'éleva clairement en
moi, toute cette théorie s'écroula du coup. Sans tenir compte du
manque de précision inconsciente, grâce auquel les résultats obtenus
par l'étude sur une petite partie de l'humanité passent pour des
principes généraux, sans tenir compte des contradictions flagrantes
entre les partisans d'opinions différentes sur l'idéal de l'humanité,
la bizarrerie, pour ne pas dire la sottise de cette opinion, consiste
en ce que, pour répondre à la question qui se pose devant chaque homme:
«Que suis-je?»--ou: «Pourquoi est-ce que je vis?»--ou: «Que dois-je
faire?»--l'homme doit avant tout répondre à cette question: «Qu'est-ce
que la vie de toute l'humanité?» Or, cette humanité lui est inconnue.
Il n'en connaît qu'une toute petite partie, limitée à une toute petite
période de temps. Pour pouvoir comprendre ce qu'il est, l'homme doit
comprendre avant tout ce qu'est cette mystérieuse humanité faite
d'individus tout pareils à lui, quoique ne se comprenant pas eux-mêmes.
Je dois avouer qu'il y eut un temps où je croyais à ce principe.
C'était le temps où je poursuivais un idéal favori qui justifiât mes
caprices. A cet effet, je m'efforçais d'inventer une théorie telle que
je pusse envisager ces caprices comme une loi de l'humanité. Mais,
du moment où la question de la vie se souleva en moi, dans toute sa
clarté, la vérité de cette réponse se dissipa comme une vapeur dans les
airs. Et je compris que, de même que dans les sciences positives, il
y a des sciences vraies et des demi-sciences, qui tendent à fournir
des réponses aux questions qui ne leur sont pas proposées;--je compris
aussi que dans ce domaine il y a tout une série de connaissances plus
détaillées qui tâchent de répondre aux questions qui ne relèvent pas
d'elles. Les demi-sciences de ce domaine, les sciences juridiques,
historiques, sociales, qui tendent à résoudre la question de
l'humanité, le font de pure imagination, d'une façon fantaisiste et
chacune à sa manière.
Mais, de même que dans le domaine des sciences positives l'homme qui
demande sincèrement: «Comment dois-je vivre?» ne peut pas se contenter
de la réponse: «Etudie dans l'espace infini les changements infinis
d'après le temps et la complication des parties infiniment petites, et
alors tu comprendras ta vie»; de même un homme sincère ne peut non plus
se contenter de la réponse: «Etudie la vie de toute l'humanité, dont
nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la fin et dont la plus
grande partie est inconnue; alors tu comprendras ta vie.»
Il en est de même dans les demi-sciences expérimentales. Et plus ces
demi-sciences s'éloignent de leur enseignement propre, plus elles sont
pleines d'obscurité et d'indécision, de sottise et de contradiction.
Le problème d'une science positive est une succession de causes, de
phénomènes matériels.
La science expérimentale n'a qu'à introduire la question de la cause
finale et il en sort--une absurdité.
Le problème de la science théorique est d'essayer de comprendre
l'essence de la vie sans en envisager les causes. Mais il n'y a qu'à
pousser l'investigation jusqu'aux phénomènes de cause considérés comme
phénomènes sociaux, historiques, et on n'obtient qu'une absurdité.
La science expérimentale ne donne une signification positive et ne
montre la grandeur de l'esprit humain que lorsqu'elle n'introduit pas
dans ses investigations la cause finale. Et, au rebours, la science
théorique n'est une science et ne montre la grandeur de l'esprit
humain que lorsqu'elle écarte complètement les questions du rituel des
phénomènes de causes et lorsqu'elle n'envisage l'homme que par rapport
à la cause finale.
Cette science dans ce domaine dont elle est le pôle--est la
métaphysique ou philosophie.
Cette science pose nettement la question:
--Que suis-je, et qu'est l'univers? Et pourquoi suis-je et pourquoi est
tout l'univers?
Et, depuis qu'elle existe, elle répond toujours de la même manière.
Que ce soit l'idée, la substance, l'esprit, ou la volonté que la
philosophie désigne par le nom essence--essence de la vie qui est en
moi et dans tout ce qui existe,--le philosophe répète toujours que
l'essence est,--et que moi--je suis justement cette essence; mais
pourquoi elle est, il ne le sait pas et ne répond pas s'il est un
penseur sincère.
Je demande:
--Pourquoi cette essence est? Que sortira-t-il de ce qu'elle est ou de
ce qu'elle sera?...
Et la philosophie, non seulement ne répond pas, mais c'est justement
cela qu'elle-même demande.
Si elle est la vraie philosophie, tout son travail ne consiste qu'à
poser clairement cette question. Et si elle tient fermement à son
problème, elle ne peut répondre autrement qu'à la question: «que
suis-je et qu'est tout le monde?--tout et rien»--et à la question:
«pourquoi?--je ne sais pas.»
Ainsi j'aurai beau tourner et retourner les questions théoriques de la
philosophie, je ne recevrai pas même un semblant de réponse, non pas
que, dans une sphère nette et expérimentée comme l'est la sienne, la
réponse ne puisse se rapporter à ma question. Au contraire, le travail
spirituel qui est son objet la porte justement vers ma question; mais
il n'y a pas de réponse, si ce n'est la même question présentée sous
une forme beaucoup plus compliquée.