La cour de notre ferme donne sur l’avenue à peu près à égale distance de
Hatherley House et de la loge.
Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d’un esquire[2] du voisinage,
nous y allâmes après le lunch.
Cette imposante démonstration avait pour objet de mater une révolte qui
avait éclaté dans le poulailler.
Les premières nouvelles de l’insurrection avaient été apportées à la
maison par le petit Bayliss, fils et héritier de l’homme préposé aux
poules, et on avait requis instamment ma présence.
Qu’on me permette de dire en passant que la volaille était le
département d’économie domestique dont j’étais tout spécialement
chargée; et qu’il n’était pris aucune mesure en ce qui les concernait,
sans qu’on eût recours à mes conseils et à mon aide.
Le vieux Bayliss sortit en clopinant à notre arrivée et me donna de
grands détails sur l’émeute. Il paraît que la poule à crête et le coq de
Bantam avaient acquis des ailes d’une longueur telle qu’ils avaient pu
voler jusque dans le parc et que l’exemple donné par ces meneurs avait
été contagieux, au point que de vieilles matrones de mœurs régulières,
telles que les Cochinchinoises aux pattes arquées, avaient manifesté de
la propension au vagabondage et poussé des pointes jusque sur le terrain
défendu.
On tint un conseil de guerre dans la cour, et l’on décida à l’unanimité
que les mutins auraient les ailes rognées.
Quelle course folle nous fîmes! Par nous, j’entends master Cronin et
moi, car le cousin Sol restait à planer dans le lointain, les ciseaux à
la main, et à nous encourager.
Les deux coupables se doutaient évidemment pourquoi on les réclamait,
car ils se précipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les
cages au point qu’on eût cru avoir affaire à une demi-douzaine au moins
de poules à crête et de coqs Bantam, jouant à cache-cache dans la cour.
Les autres poules avaient l’air de s’intéresser sans vacarme aux
événements et se contentaient de lancer de temps à autre un gloussement
moqueur.
Toutefois, il n’en était pas de même de l’épouse favorite du Bantam.
Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.
Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette
réunion, car bien qu’ils n’eussent rien à voir dans les débuts de ce
désordre, ils témoignaient vivement leur intérêt pour les fuyards,
couraient après eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes
et embarrassaient les pas des poursuivants.
--Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule à crête fut
cernée dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l’avez
manquée! Vous l’avez manquée! Arrêtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive
de mon côté.
--C’est très bien, miss Montague, s’écria master Cronin, pendant que
j’attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me
disposais à la mettre sous mon bras pour l’empêcher de reprendre la
fuite. Permettez-moi de vous la tenir.
--Non, non, je vous prie d’attraper le coq. Le voilà! Tenez, là,
derrière la meule de foin! Passez d’un côté, je passe de l’autre.
--Il s’en va par la grande porte, cria Sol.
--Chou! criai-je à mon tour, Chou! Oh! il est parti.
Et nous nous élançâmes tous deux dans le parc pour l’y poursuivre.
On tourna l’angle, on passa dans l’avenue, où je me trouvai face à face
avec un jeune homme à figure très halée, en complet à carreaux, qui se
dirigeait vers la maison, en flânant.
Il n’y avait pas à se méprendre avec ces yeux gris et rieur.
Lors même que je ne l’aurais pas regardé, un instinct, j’en suis sûre,
m’aurait dit que c’était Jack.
M’était-il possible d’avoir un air digne, avec la poule à crête fourrée
sous mon bras?
Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d’oiseau semblait se
douter qu’il avait enfin trouvé un protecteur, car il se mit à piauler
avec un redoublement de violence.
Dans mon désespoir, je la lâchai et j’éclatai de rire.
Jack en fit autant.
--Comment ça va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.
Puis, d’une voix qui marquait l’étonnement:
--Tiens, vous n’êtes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la
dernière fois.
--Ah! alors je n’avais pas une poule sous le bras, dis-je.
--Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme?
dit Jack tout entier encore à sa stupéfaction.
--Vous ne vous attendiez pas à ce que je devienne un homme en
grandissant, n’est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.
Et alors, renonçant brusquement à toute réserve:
--Nous sommes rudement contents de votre arrivée, Jack. Ne vous pressez
pas tant d’aller à la maison. Venez nous aider à attraper le coq bantam.
--Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d’autrefois.
Allons!
Et nous voici tous les trois à courir comme des fous, à travers le parc,
pendant que le pauvre Sol s’empressait à notre aide, embarrassé à
l’arrière-garde avec les ciseaux et la prisonnière.
Jack avait son costume très froissé pour un homme en visite, quand il
présenta ses respects à maman dans l’après-midi, et mes rêves de dignité
et de réserve étaient dispersés à tous les vents.