--En chasse pour dix autres milles à pied, vieux camarade.
--Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme, à douze shillings la
tonne...
--Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire, si vous
avez de l’affection pour moi. Maintenant faites attention, Jack. Quels
sots, quels fous nous avons été de nous laisser jeter à bas par une
bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur cette souche, et je
vous rendrai la chose aussi claire que le jour. Vous avez vu plus d’une
fois un bloc de sel gemme incrusté dans de la roche, et moi aussi j’en
ai vu, quoique j’aie fait tant d’affaires avec celui-ci. Eh bien, Jack,
avez-vous jamais vu de ces morceaux-là briller dans l’obscurité à peine
autant qu’une luciole?
--Non, je ne peux pas dire que j’en aie vu.
--Je puis m’enhardir jusqu’à prédire que si nous attendions jusqu’à la
nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette lumière briller de
nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand nous avons détaché ce sel
sans valeur, nous nous sommes trompés de cristal. Il n’y a rien
d’étrange, dans ces collines, à ce qu’un morceau de sel gemme se trouve
à un pied de distance d’un diamant. Il en a pris l’éclat, et nous étions
surexcités, nous nous sommés conduits sottement, et avons laissé en
place la véritable pierre. Vous pouvez y compter, Jack, la pierre
précieuse de Sasassa est incrustée dans le périmètre du cercle magique
tracé à la craie sur la surface de ce rocher de là-bas. Venez, vieux
camarade, allumez votre pipe, et reprenez votre révolver, et nous serons
bien loin avant que ce Madison ait eu le temps d’additionner deux et
deux.
Je ne crois pas avoir montré un bien vif enthousiasme cette fois.
J’avais déjà commencé à regarder ce diamant comme un fléau sans
compensation. Mais décidé à ne point jeter d’eau froide sur les
espérances de Tom, je me déclarai tout prêt à partir.
Quelle marche ce fut?
Tom avait toujours été bon marcheur de montagne, mais ce jour-là
l’excitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je m’évertuais
de mon mieux à gravir derrière lui.
Quand nous fûmes arrivés à moins d’un demi-mille, il prit le pas de
charge, et ne s’arrêta que quand il fut devant le cercle blanc tracé sur
le rocher.
Pauvre vieux Tom! quand je l’eus rejoint, son état d’esprit avait
changé.
Il était là, debout, les mains dans les poches, et le regard distrait,
flottant devant lui, la mine piteuse.
--Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher.
Il ne s’y voyait absolument rien qui ressemblât à un diamant.
Dans le cercle on n’apercevait que la surface lisse de couleur ardoisée,
avec un gros trou, celui d’où nous avions arraché le morceau de sel
gemme, et un ou deux petits creux. Quant à la pierre précieuse, pas de
trace.
--Je l’ai examiné pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle n’est pas
là; quelqu’un sera venu et aura remarqué le cercle, et l’aura prise.
Rentrons à la maison, Jack, je me sens énervé, fatigué. Oh! y eut-il
jamais une mauvaise chance pareille à la mienne.
Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai d’abord un dernier coup
d’œil sur l’escarpement.
Tom avait déjà fait une dizaine de pas.
--Holà! criai-je, n’apercevez-vous aucun changement dans ce cercle
depuis hier?
--Que voulez-vous dire? demanda Tom.
--Retrouvez-vous une certaine chose qui y était auparavant?
--Le sel gemme? dit Tom.
--Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous sommes
servi comme point d’appui. Je suppose que nous l’aurons descellé en
manœuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il était fait.
En conséquence, nous cherchâmes parmi les cailloux détachés qui se
trouvaient au pied de l’escarpement.
--Nous y voilà, Jack. Nous avons réussi enfin. Nous voilà redevenus des
hommes.
Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de joie et
qui tenait à la main un petit morceau de roche noire.
Au premier coup d’œil, on eut pris cela pour un éclat de la pierre, mais
tout près de la base, il en sortait un objet que Tom me montrait avec
enthousiasme.
On eut dit tout d’abord un œil de verre, mais il y avait là, un éclat et
une profondeur transparente que jamais ne donna aucune espèce de verre.
Cette fois, il n’y avait pas erreur, nous étions bien possesseurs d’une
pierre précieuse de grande valeur.
Nous quittâmes donc la vallée d’un cœur léger, en emportant le «démon»
qui y avait régné si longtemps.