Nous entrâmes dans le défilé, en trébuchant parmi les éboulis.
Tout à coup j’entendis une exclamation courte, vive, lancée par Tom.
--Le voici, le rocher, s’écria-t-il en désignant une grande masse qui
se dressait devant nous dans l’obscurité.
--Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux. Nous
sommes à environ cent yards de la falaise, à ce que je crois. Avancez
lentement d’un côté; j’en ferai autant de l’autre. Si vous apercevez
quelque chose, arrêtez-vous et appelez. Ne faites pas plus de douze
pouces à chaque pas et tenez les yeux fixes sur l’escarpement à environ
huit pieds de terre. Êtes-vous prêt?
--Oui!
À ce moment j’étais encore plus excité que lui.
Quelle était son intention, qu’avait-il en vue?
Je n’avais pas même de supposition à ce sujet, si ce n’est qu’il se
proposait d’examiner en plein jour la partie de la falaise d’où venait
la lumière.
Mais l’influence de cette situation romanesque et de l’agitation que mon
compagnon éprouvait en la comprimant, était si forte que je sentais le
sang courir dans mes veines et le pouls battre violemment à mes tempes.
--Partez, cria Tom.
Et alors nous nous mîmes en marche, lui à droite, moi à gauche, en
tenant les yeux fixés sur la base du rocher.
J’avais avancé d’environ vingt pas, quand la chose m’apparut soudain.
À travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur
rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait, oscillait,
qui à chaque changement faisait un effet de plus en plus étrange.
L’antique superstition cafre s’empara de mon esprit et je sentis passer
en moi un frisson glacial.
Dans mon agitation, je fis un pas en arrière.
Alors la lueur disparut instantanément, laissant à sa place une profonde
obscurité.
Je m’avançai de nouveau.
Elle reparut, la lueur rouge, à la base du rocher.
--Tom, Tom! criai-je.
--Oui, j’y vais, l’entendis-je crier à son tour, comme il accourait à
moi.
--La voici... là, en haut, contre le rocher.
Tom était tout prés de moi.
--Je ne vois rien, dit-il.
--Voyons, là, là, ami, en face de vous.
En disant ces mots, je m’écartai un peu vers la droite, et aussitôt la
lueur disparut à mes yeux.
Mais à en juger par les exclamations joyeuses que lançait Tom, il était
évident qu’après avoir pris la place que j’avais occupée, il voyait
aussi la lueur.
--Jack, s’écria-t-il en se tournant et me serrant la main de toutes ses
forces, Jack, vous et moi nous n’aurons plus lieu de nous plaindre de
notre malchance.
«Maintenant faisons un tas de pierres à l’endroit où nous sommes. C’est
cela.
«À présent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au
sommet. Voilà!
«Il faudrait un vent bien fort pour l’abattre et il nous suffit qu’il
tienne bon jusqu’au matin.
«Oh! Jack, mon garçon, quand je songe que nous parlions hier de nous
faire employés, et vous qui répondiez que personne ne sait ce qui
l’attend.
«Par Jupiter, Jack, voilà qui ferait une jolie nouvelle.
À ce moment, nous avions fixé solidement le piquet vertical entre deux
grosses pierres.
Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal.
Il resta un bon quart d’heure à le faire monter et descendre tour à
tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le support dans
l’angle et se redressa.
--Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup d’œil le
plus juste que j’aie jamais rencontré.
Je regardai sur la mire.
Là-bas, à portée de la vue, brillait la tache scintillante.
On eût dit qu’elle était au bout de la mire, tant la visée avait été
exactement faite.
--Et maintenant, mon garçon, dit Tom, mangeons un peu et dormons.
«Il n’y a plus rien à faire cette nuit, mais demain nous aurons besoin
de tout ce que nous aurons d’esprit et de force.
«Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en état
d’avoir l’œil sur notre poteau indicateur et de veiller à ce que rien ne
lui arrive pendant la nuit.
Nous fîmes du feu, et nous soupâmes pendant que le démon de la Sasassa
nous contemplait face à face de son œil mobile et étincelant.
Il continua de le faire pendant toute la nuit.
Toutefois ce ne fut pas toujours du même endroit, car, après souper,
quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il était
entièrement invisible.
Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna à cette
remarque:
--C’est la lune, et non l’objet, qui a changé de place.
Puis, se recroquevillant sur lui-même, il s’endormit.
Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étions debout, et nous
examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions rien,
qu’une surface terne, ardoisée, uniforme, peut-être un peu plus
raboteuse à l’endroit où arrivait notre ligne de mire, mais sans autre
particularité remarquable.
--Maintenant mettons à exécution votre idée, Jack, dit Tom Donahue, en
déroulant d’autour de sa taille une longue ficelle, fixez-la par un
bout, tandis que j’irai jusqu’à l’autre bout.
En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de
l’escarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je tirais sur
l’autre en l’enroulant autour du piquet, et le faisant passer par la
mire du bout.
De cette façon, je pouvais dire à Tom d’aller à droite ou à gauche.
Notre corde était maintenue tendue depuis son point d’attache, par le
point de mire, et de là dans la direction du rocher, où elle aboutissait
à environ huit pieds du sol.
Tom traça à la craie un cercle d’environ trois pieds de diamètre autour
de ce point.
Alors il me cria de venir le rejoindre.
--Nous avons combiné l’affaire ensemble, Jack, dit-il, et nous ferons
la trouvaille ensemble, s’il y en a une.
Le cercle, qu’il avait tracé, comprenait une partie du rocher plus lisse
que le reste, excepté au centre, ou se remarquaient quelques noyaux
saillants et rugueux.
Tom m’en montra un en poussant un cri de joie.
C’était une masse assez irrégulière, de teinte brune, qui avait à peu
près le volume du poing d’un homme, et qu’on eût pris pour un tesson de
verre sale incrusté dans le mur escarpé.
--C’est cela! s’écria-t-il, c’est cela!
--Cela, quoi?
--Eh! mon homme, un _diamant_, et un diamant tel qu’il n’y a monarque
au monde qui n’en envie la possession à Tom Donahue! Jouez de votre
barre de fer, et bientôt nous aurons exorcisé le démon de la vallée de
Sasassa.
J’étais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de surprise,
à contempler le trésor qui était tombé entre nos mains de façon si
inespérée.
--Allons, dit Tom, passez-moi le levier. À présent, en prenant comme
point d’appui la saillie qui sort ici du rocher, nous pourrons le faire
sauter... Oui, il cède. Je n’aurais jamais cru qu’il serait venu aussi
facilement... À présent, Jack, plus nous nous dépêcherons de retourner à
la cabane, et de là d’aller au Cap, mieux nous ferons.