CONCLUSION

On a présenté quelquefois la Renaissance comme une contradiction du

christianisme. L'Italie, en rendant aux modernes l'antiquité, Platon,

la liberté du raisonnement et de l'invention, le goût de la beauté et

de la joie, le sentiment de la réalité et de la nature, aurait, selon

certaines personnes, détaché l'Occident de la tradition chrétienne et

préparé la fin d'une civilisation où la foi avait dominé et à l'abri

de laquelle les peuples avaient grandi. Cette opinion est excessive,

comme tout jugement absolu porté sur quelque partie considérable de

l'histoire. Il faut, sur ce point, distinguer d'abord de l'Italie

elle-même les nations de ce côté-ci des Alpes, l'Allemagne, la

France, les Pays-Bas. Ici, en effet, comme la Renaissance, reçue

fort tard des Italiens, a coïncidé avec la Réforme, les écrivains

qui prenaient part, en qualité soit de dissidents, soit de

mécontents, à la lutte religieuse, se servirent des lettres comme

d'une arme contre l'Église et le moyen âge dont la cause semblait

commune. Les _Litterae obscurorum Virorum_, l'_Éloge de la Folie_,

le _Pantagruel_, l'_Apologie pour Hérodote_ se rapportent à cette

action militante des humanistes. Mais la Renaissance italienne

ne fut, à aucun moment, compliquée d'une révolution religieuse,

et même le grand réformateur de Florence, Savonarole, se montra

l'adversaire déclaré de la Renaissance. S'il n'y eut point, du XIIIe

siècle au concile de Trente, de conflit sérieux entre l'Église et la

civilisation--sauf sous le pontificat de Paul II (1464-1471),--c'est

qu'il y avait eu, dès l'origine, un accord entre la foi et la pensée

italienne. L'apostolat austère, la discipline inflexible que l'Église

fit peser sans cesse sur l'Occident, ont été épargnés à l'Italie.

L'Église, que gouvernaient des Italiens et qui gouvernait elle-même

les âmes de ses enfants les plus proches par les moines de la

famille franciscaine, ne fut point, dans la péninsule, une puissance

isolée du reste des hommes, hautaine et, par cela même, inquiétante;

les Italiens ne la redoutaient point et ne songeaient point à

lui échapper, à déchirer la «tunique sans couture». Aucun peuple

n'eut, moins qu'eux, le génie schismatique. Car leur christianisme

repose beaucoup plus sur le sentiment que sur le dogme; il laisse

l'esprit très-libre, parce qu'il s'adresse au cœur plutôt qu'à la

raison et ne proscrit aucune œuvre, aucune entreprise de l'esprit.

Dante pénètre, sans étonner personne, dans les mystères du monde

surnaturel; la cathédrale de Sienne conserve encore, en présence

des fresques pieuses du Pinturicchio, les _Trois Grâces_ nues, et

depuis six cents ans, une seule voix s'est-elle élevée pour dénoncer

une telle indulgence? L'Église a sincèrement aidé à la Renaissance.

Elle y a même présidé à certains moments, par exemple sous Nicolas

V et Pie II, puis sous Jules II et Léon X[578]. C'est que les

relations du christianisme avec le siècle, de la foi avec l'esprit,

la poésie, la science et l'art, ne sont point, en Italie, troublées

par deux notions qui, partout ailleurs, se présentent d'abord et ne

se retirent jamais; la primauté intellectuelle et morale de l'homme

d'Église sur le simple laïque, par conséquent la division de la

chrétienté en deux régions inabordables l'une à l'autre; puis l'idée

de paganisme, le sentiment d'une déchéance pour toute chose ou toute

pensée profane et le dur mépris du bonheur terrestre. La Renaissance

a vu réellement régner la paix entre les hommes de bonne volonté. On

n'imagine pas Galilée outragé, déshonoré par Pie II ou Léon X. Les

Italiens pouvaient se tenir à différents degrés de la pensée libre,

sans que le sanctuaire chancelât; eux-mêmes ils n'étaient point des

sectaires et la finesse de leur esprit les préservait du fanatisme

philosophique. Les artistes pouvaient revêtir de formes de plus en

plus séduisantes ou sensuelles les conceptions traditionnelles de

leur art; Savonarole seul songea à brûler des tableaux. Sans doute,

les mœurs perdirent toute pureté et toute douceur; mais l'Église

italienne alors n'était point peuplée de saints, et les scandales

de Rome donnaient le vertige à la chrétienté. Certes, l'Église et

l'Italie ont expié cruellement cette licence des mœurs, cette

indifférence pour toute haute discipline de la vie; du moins, après

la Réforme, après le Sac de Rome et l'asservissement de la péninsule,

restait-il, pour l'éternel contentement de l'histoire, le souvenir

d'une grande civilisation accomplie avec une incomparable sérénité

par le concert même d'une Église très-puissante et d'une race

généreuse que toutes les libertés enchantaient, qu'aucune audace

de l'esprit ou de la passion n'intimidait. Parmi les bienfaits que

la Renaissance a prodigués au monde, il n'en est pas peut-être de

plus précieux que cet exemple, cette leçon, je voudrais dire cette

espérance.

[578] V. la savante monographie de M. EUG. MÜNTZ, _les Arts à la

cour des Papes pendant le_ XVe _et le_ XVIe _siècle_, prem. part.

Thorin, 1878.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 66 / 70 题