Il semble qu'il n'y ait plus qu'un pas à faire pour entrer dans
l'état de raison pure et s'affranchir, sans déchirement ni révolte,
des derniers liens du christianisme. Le peuple italien, dont l'Église
gênait si peu la conscience, et que l'hérésie formelle n'a jamais
séduit, ne devait point accomplir cette évolution décisive; mais de
très-bonne heure, en Italie, un grand nombre de personnes, plus
lettrées que la foule, passèrent de la libre religion à la pensée
libre. Au XIIe siècle, elles forment déjà un groupe considérable,
qui grossira incessamment jusqu'au plein jour de la Renaissance, et
dont les représentants ne se déguiseront plus vers la fin du XVe
siècle et au temps de Léon X. Il n'est pas facile de déterminer la
mesure des croyances positives qui demeurent en eux, à quel degré
du déisme ils se sont arrêtés, s'ils vont jusqu'au scepticisme
absolu. Une seule chose est certaine, c'est que, simples indifférents
ou incrédules par théorie, ils ont repris possession de cette
indépendance parfaite de l'esprit qui caractérisa les anciens, tout
au moins dans le sein des écoles philosophiques. _Sapientum templa
serena._ En réalité, c'est Épicure et Lucrèce qui sont leurs maîtres
de sagesse. Car la comparaison des religions entre elles est le point
de départ de leur indifférence en matière religieuse. Ils ont lu
le singulier traité _De Variis Religionibus_ du voyageur florentin
Ricoldo de Monte-Croce[91]. Ils se préoccupent du livre _De Tribus
Impostoribus_, ce Testament d'impiété que personne n'a jamais vu,
et dont on recherchera vainement l'auteur, depuis Averroès et
Frédéric II, jusqu'à Giordano Bruno et Spinosa[92]. C'est pour eux
que Boccace écrit le conte des _Trois anneaux_[93]. Villani veut
reconnaître leurs traces dans les troubles civils de Florence, qui
fut brûlée, dit-il, en 1115 et 1117, pour leurs impiétés[94]. Il les
désigne comme une secte libertine. Les principales villes de Toscane
et de Pouille renfermaient une société secrète de pythagoriciens
auxquels Arnauld de Villeneuve fut affilié[95]. C'est vers le
milieu du XIIIe siècle, à la cour grecque et arabe de Frédéric II,
dans les villes de Palerme, de Lucera, de Foggia, de Salerne, de
Capoue que s'est achevée l'initiation de ces épicuriens et de ces
rationalistes. Là, l'islamisme, le schisme grec, le judaïsme vivaient
en bonne intelligence; les astrologues de Bagdad rencontraient les
poëtes et les musiciens de Sicile; les mathématiciens arabes et les
docteurs juifs échangeaient leurs idées. La civilisation libérale
des âges modernes venait ainsi à l'Italie toute pénétrée de la
grâce sensuelle de l'Orient. Manfred demeura fidèle à l'esprit
des Hohenstaufen. «Sa vie, dit Villani, fut d'un épicurien; il ne
croyait ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs de la
chair[96].» La société gibeline, ainsi façonnée par ses princes les
plus brillants, lutta souvent contre l'Église et le Saint-Siége par
la négation ou l'incrédulité. Frédéric II et son chancelier Pierre
des Vignes, le cardinal Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, Farinata
degli Uberti figurent dans l'_Enfer_ de Dante[97]. N'ont-ils pas
suivi Épicure et les épicuriens «qui font mourir l'âme avec le
corps?» La question de l'immortalité était dès lors au premier rang
des incertitudes philosophiques de l'Italie. «Farinata, dit Benvenuto
d'Imola[98], était chef des gibelins et croyait, comme Épicure, que
le paradis ne doit être cherché qu'en ce monde. Cavalcante avait
pour principe: _Unus est interitus hominis et jumentorum_.» Tous ces
hommes, selon le même écrivain, étaient de condition noble et riches,
_huomini magnifici_. Dante, dont ils sont les alliés politiques,
reconnaît en eux plusieurs des âmes les plus hautes de son siècle:
tel ce Farinata, «ce magnanime», qui, tout droit dans son tombeau
de feu, «semble avoir l'enfer en grand mépris»[99]. Quelques-uns
de ces libres penseurs, surveillés par l'Église, calomniés par les
guelfes et les moines mendiants, objet des méfiances populaires, se
sont-ils avancés jusqu'à l'athéisme? Les «bonnes gens» dont parle
Boccace jugeaient-ils bien Guido Cavalcanti lorsque, le voyant passer
tout rêveur dans les rues de Florence, il cherche, disaient-ils,
des raisons pour prouver qu'il n'y a pas de Dieu[100]? L'accusation
d'athéisme est peut-être celle que les hommes superficiels ou
passionnés lancent le plus facilement à leurs adversaires. Elle
ne se peut établir rigoureusement, mais quel moyen y a-t-il de la
repousser d'une façon décisive? Au moins est-il certain que les cas
d'incrédulité absolue ont été rares en Italie jusqu'à la fin du
XVe siècle[101]. La négation extrême est peu favorable à la marche
de l'esprit humain qu'elle arrête à l'entrée de ses principales
avenues. Ce qui importe à la civilisation, c'est que le domaine
auquel a droit la raison lui soit remis tout entier et ne lui soit
plus disputé. Il faut aussi que la raison s'empare magistralement
de son bien et soit prête à le défendre sur tous les points où il
serait attaqué. L'Italie du XIIIe siècle fit cette reconnaissance de
la sphère rationnelle que Descartes recommencera plus tard pour la
France. Grégoire IX a écrit sur Frédéric II un jugement très-grave.
«Il dit qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par
la loi des choses et par la raison naturelle[102].» Sur cette maxime
fondamentale de tout l'ordre scientifique, les grands esprits de la
Renaissance, chrétiens ou sceptiques, se trouveront d'accord[103].
L'esprit humain a repris possession du sens critique; l'esprit
italien, que la philosophie n'a point déformé, que ni la foi ni
l'Église n'ont asservi, sera tout à l'heure le guide intellectuel de
l'Occident.
[91] MANSI, _ap._ FABR. _Bibl. mediæ et inf. latin._, t. VI, p.
91.
[92] RENAN, _Averroès_, p. 235.
[93] _Decamer._, I, 3. _Cento Novelle antiche_, 72.
[94] IV, 29. «_Non senza cagione e giudizio di Dio, però che la
Città era in que' tempi molto corrotta di heresia, e intra le
altre era della setta delli Epicurj..._»
[95] BRUCKER, _Hist. crit._, t. III, lib. II.
[96] Lib. VI, 46. «_La sua vita era epicurea, non credendo quasi
in Dio ne santi, se non a diletto corporale._»
[97] Cant. X, XIII.
[98] _Comment. ad. Infern._, X.
[99] _Inf._, X, 36.
[100] _E per ciò che egli alquanto tenea della opinione
degli Epicùri, si diceva tra la gente volgare che queste sue
speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse che Iddio
non fosse._ _Decamer._, VI, 9.
[101] PASQ. VILLARI, _Niccolo Machiavelli e i suoi tempi_, t. I,
p. 234.
[102] _Gregor. IX. Epist._ ap. LABBE, _Concil._, t. XIII, col.
1157.
[103] V. les déclarations de Galilée dans le dossier du procès
publié par M. DOMENICO BERTI. (_Il processo originale di Galileo
Galilei._ Roma, 1876.)