Cette liberté, qui demeure intacte dans la vie intellectuelle des
Italiens, tient d'ailleurs aux fibres secrètes de la conscience
religieuse. Nous touchons, sur ce point, à un trait singulier de leur
histoire morale. La façon dont ils entendent le christianisme et
l'Église est le signe caractéristique de leur génie.
Dans l'immense famille chrétienne, ils forment, au moyen âge, un
groupe original auquel ne ressemble aucune nation. Ils n'ont ni la
foi pharisaïque des Byzantins, ni le fanatisme des Espagnols, ni le
dogmatisme sévère des Allemands et des Français. La métaphysique
subtile, la théologie raffinée, la discipline excessive, l'extrême
scrupule de la dévotion, la casuistique inquiète, toutes ces chaînes
qui pèsent sur le fidèle et le rendent immobile dans la pénitence
ou dans le rêve, ils ne les ont point supportées. Comparez saint
François à saint Dominique, sainte Catherine à saint Ignace,
Savonarole à Calvin ou à Jansénius. L'_ultramontain_, qui voit
l'Église de très-loin, ne distingue en elle que le dogme, qui est
immuable et inflexible. Il vit dans la contemplation d'une doctrine
abstraite qu'il sait éternelle comme la vérité géométrique, et dans
l'attente d'un jugement qu'il redoute, car il n'entend pas d'assez
près la voix humaine du vicaire de Dieu, de celui qui lie et qui
délie. L'angoisse de la vie future, de la région mystérieuse dont
parle Hamlet, d'où pas un voyageur n'est revenu, le tourmente. Mais
le jour où sa pensée, à force de creuser les replis du dogme, touche
à l'incertitude, le jour surtout où le prêtre lui paraît un ministre
indigne de la loi divine, il se révolte et se sépare; il sort de la
vieille Église, mais il s'empresse d'en fonder une nouvelle, car
l'habitude de la foi aveugle ne l'a point préparé à la pensée libre,
et, dans le cercle indéfiniment élargi du christianisme, qu'il n'ose
point franchir, il établit un schisme ou une hérésie.
Tout autre est l'Italien. Pour lui, l'Église universelle est
aussi l'Église d'Italie, et l'édifice où s'abrite la chrétienté
est en partie son œuvre. Sur la chaire de saint Pierre, dans le
Sacré-Collége, dans les grands instituts du monachisme, il se
reconnaît lui-même; il sait quelles passions terrestres président au
gouvernement des âmes et quels intérêts mobiles s'agitent sous le
voile du sanctuaire. Il est bien moins frappé de l'autorité et de
la fixité de la doctrine que des vertus ou des faiblesses de ceux
qui l'enseignent. Comme il s'est convaincu que toutes les fragilités
humaines ont accès dans la maison de Dieu, il y entre lui-même sans
terreur et touche familièrement à l'arche sainte, sans craindre
d'être foudroyé. Jamais peuple n'a plus librement façonné à sa propre
image le dogme et la discipline catholiques, et nulle part l'Église
de Rome ne s'est montrée plus indulgente à l'interprétation libre des
consciences. Encore aujourd'hui, ils ne retiennent de la croyance et
surtout de la pratique religieuse que les parties qui leur agréent,
et font fléchir dans le sens du paganisme intime ou du mysticisme
attendri la règle canonique de la foi. C'est pourquoi, dans les temps
qui nous occupent, ils ne furent jamais tentés de rejeter comme un
manteau trop lourd la religion traditionnelle. L'Italie n'a pas connu
de grandes hérésies nationales; on ne vit en elle aucun soulèvement
des âmes qui ressemblât aux profonds mouvements populaires provoqués
par Valdo, Wicleff, Jean Huss ou Luther. Les deux Florentins que
Dante aperçoit dans le cercle des hérésiarques[71], Farinata et
Cavalcanti, ne sont que des incrédules. Quelques sectes obscures
paraissent, aux environs de l'an mil, çà et là dans la campagne de
Padoue, à Ravenne, à Asti[72]. Plus tard, l'hérésie se glisse de
tous les points de l'Europe dans la péninsule: les Cathares, les
Vaudois, les Patarins remplissent de leurs missionnaires la Lombardie
et la Toscane; à la fin du XIIe siècle, les Manichéens s'avancent
jusqu'à Orvieto. Les _Fraticelli_, qui procèdent de saint François,
forment encore, aux XIIIe et XIVe siècles, une communion isolée.
Aucune de ces doctrines singulières, fondées sur une métaphysique
tout orientale, ou le renoncement absolu aux biens de la terre et
à la joie, ne pouvait être populaire parmi les Italiens. Tandis
que l'Inquisition, dans le Languedoc, à Marseille, à Cologne, en
Allemagne, à Londres, multiplie les procès pour simple cause de foi,
et, cent ans après la croisade de l'Albigeois, brûle des misérables
pour avoir salué, pour avoir _vu_ seulement--_vidisse_--des
hérétiques, avoir lu ou gardé un livre mauvais, ou même _mal pensé_
de la religion,--_quod de religione male sentirent_[73],--en Italie,
elle allume ses bûchers pour Dolcino de Novare et François de
Pistoja, qui ont prêché l'abolition de la propriété individuelle;
elle brûle à Florence, en 1327, le poëte Cecco d'Ascoli, pour
astrologie et nécromancie[74]; en 1452, à Bologne, le prêtre Nicolas
de Vérone, condamné pour sorcellerie, est enlevé par la foule et
sauvé au pied même du bûcher. Le saint Office fut plus heureux avec
Savonarole. On sait que ce grand chrétien fut la victime, non point
de ses doctrines religieuses, mais de ses entreprises politiques; il
tomba avec le parti démagogique et monacal dont il avait imposé le
joug à Florence; il paya de sa vie, sous un pape sceptique, trois
siècles de satires et de libre critique sur la papauté[75].
[71] _Inf._ X.--PERRENS, _Hist. de Flor._, t. I, l. II, ch. 3.
[72] CANTU, _Hist. des Ital._, t. V, ch. 89.
[73] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 106, 118.--HAURÉAU,
_Bernard Délicieux et l'Inquisition albigeoise_.
[74] VILLANI, X, 39.
[75] V. BURCKHARDT, _Die Cultur der Renaissance in Italien_. 2e
édit., p. 371.--VILLARI, _Girol. Savonarola_, t. II, cap. XI.
Celle-ci, en effet, n'avait guère été ménagée par les Italiens, et le
père commun de la chrétienté avait étonnamment pâti de la franchise
de ses enfants les plus chers. Dante n'avait pas craint d'enfermer
le pape Anastase dans les sépulcres ardents des hérésiarques, et de
réserver, au cercle de la simonie, une place pour Boniface VIII, dans
le puits où il enfonçait d'abord Nicolas III[76]. En plein Paradis,
il avait prêté à saint Pierre lui-même ces paroles gibelines: «Celui
qui, sur la terre, usurpe mon siége, mon siége vacant devant le Fils
de Dieu, a fait de mon tombeau un cloaque de sang et de pourriture!»
Et Pétrarque, reprenant cette vive image, compare la cité papale
d'Avignon «à un égout où viendraient se réunir toutes les ordures
de l'univers[77]». «On y méprise Dieu, dit-il, on y adore l'argent,
on y foule aux pieds les lois divines et humaines, on s'y moque des
gens de bien[78].» Ici, Judas, avec ses trente deniers, serait le
bienvenu, et le Christ pauvre serait repoussé. Les Italiens, qui
tourmentent si cruellement le pape dans Rome, ne peuvent se consoler
de l'exil de la papauté sur les bords du Rhône. Invectives violentes,
objurgations, prières, légendes malicieuses, pendant soixante-dix
ans ils n'épargnent rien pour ramener le pontife dans la ville
Éternelle. «Vous avez élu un âne», dit un cardinal à l'issue du
conclave qui vient de nommer Benoît XII; et Villani est trop heureux
de rapporter le propos[79]. «C'était un grand mangeur et un buveur
d'élite, _potator egregius_», écrit sur le même pape Galvaneo della
Fiamma[80]. L'Italie invente alors le proverbe _Bibere papaliter_.
La vieille satire gauloise sur le clergé, les médisances de Boccace
sur les moines ne sont que jeux d'enfants auprès de cette ironie
qui flagelle audacieusement la face du Saint-Père. Le franciscain
Jacopone de Todi fait retentir l'Italie entière d'une chanson
terrible contre Boniface VIII. «O pape Boniface! tu as joué beaucoup
au jeu de ce monde; je ne pense pas que tu en sortes content.--Comme
la salamandre vit dans le feu, ainsi dans le scandale tu trouves
ta joie et ton plaisir.» Boniface le jeta dans un cachot du fond
duquel l'indomptable moine lança un jour au pontife qui se penchait
vers les barreaux une prophétie de défi. Catherine de Sienne, la
fiancée du Christ, sollicite Grégoire XI de quitter Avignon; tantôt
elle l'appelle tendrement «mon doux Grégoire», «mon doux père»,
«mon grand-père»,--le pape avait trente-six ans;--tantôt elle le
rudoie, lui ordonne d'avoir le courage viril, lui fait honte de sa
lâcheté, lui rappelle la parole divine: «Qu'il faut qu'un homme meure
pour le salut du peuple.» Bientôt commence le schisme d'Occident,
et cette femme extraordinaire, à la vue du péril, crie tout haut
le mot de réformation; elle enjoint à Urbain VI de se réformer
lui-même le premier, puis ses cardinaux, qui «remplissent le jardin
de l'Église de fleurs empoisonnées»; elle dénonce les scandales de
la cour pontificale aussi hardiment que Pétrarque. Un jour qu'elle
envoie au pape des oranges confites, elle lui conseille de s'adoucir
pareillement «par le miel et le sucre de la charité». Jusqu'à la fin
de sa vie, elle gourmandera le Saint-Siége, et ce fut le malheur de
l'Église de ne lui avoir point obéi[81].
[76] _Inf._ XIX.
[77] _Epist. famil._, XII, 2.
[78] _Epist. sine titulo_, IX.
[79] Lib. X, c. 21.
[80] MURATORI, _Scriptor._, XII, col. 1009.
[81] _Lettere_, passim.
Jacopone mourut dans son couvent, la nuit de Noël, au chant du
_Gloria in excelsis_, et fut béatifié[82]. Catherine de Sienne mourut
à Rome et fut canonisée. L'Église consacra en ces deux mémoires la
tradition d'amour et de liberté qui est, au moyen âge, l'âme du
christianisme italien.
[82] V. OZANAM, _Poëtes franciscains_, c. IV.
V
Saint François d'Assise et sa descendance apostolique, qui dominent
dans cette tradition, représentent bien la conscience religieuse de
l'Italie. Si l'ordre des franciscains a eu, dans la péninsule, une
étonnante popularité, s'il a, pour ainsi dire, formé une Église dans
l'Église, c'est qu'il répondait aux aspirations profondes de tout
un peuple. Échapper à la prise étroite de l'autorité sacerdotale;
aller droit à Dieu et converser familièrement avec lui, face à
face; goûter librement, avec plus de tendresse que de terreur,
les choses éternelles et s'endormir dans une paix enfantine sur
le cœur du Christ, telle fut l'œuvre de saint François. Il sut
accomplir ce miracle, plus singulier que la conversion du loup
très-féroce de Gubbio, de revenir, sans schisme, à la simplicité de
l'âge évangélique, et, dans l'enceinte même de l'Église romaine,
de permettre au fidèle d'être, sans hérésie, son propre prêtre et
l'artisan de sa foi. La révélation du pénitent d'Assise est fondée
sur cette doctrine, conforme au christianisme originel, qu'aux yeux
de Dieu toutes créatures sont égales, qu'il n'y a point de hiérarchie
dans l'ordre des âmes, et que, ainsi qu'il est écrit dans les
_Fioretti_[83], «toutes vertus et tous biens sont de Dieu et non de
la créature; nulle personne ne doit se glorifier en sa présence;
mais si quelqu'un se glorifie, qu'il se glorifie dans le Seigneur.»
Y a-t-il un culte meilleur que l'élan spontané de l'âme vers Dieu,
et le dialogue intime qui s'échange entre le père et ses enfants?
«Saint François était une fois, au commencement de son ordre, avec
frère Léon, dans un couvent où ils n'avaient pas de livres pour dire
l'office divin. Quand vint l'heure de matines, saint François dit à
saint Léon: «Mon bien-aimé, nous n'avons pas de bréviaire avec lequel
nous puissions dire matines; mais, afin d'employer le temps à louer
Dieu, je parlerai et tu me répondras comme je t'enseignerai[84].»
[83] VIII.
[84] _Fioretti_, VII.
S'il eut l'esprit libre, c'est que l'amour possédait son cœur. Ses
poésies, comme sa vie, ne sont qu'un chant d'amour:
_In foco l'amor mi mise_;
il est dans la fournaise, il se meurt de douceur. A force d'amour, il
chancelle comme un homme ivre, il rêve comme un fou[85]. Jésus lui
a volé son cœur: «O doux Jésus! dans tes embrassements donne-moi
la mort, mon amour.» «Mon cœur se fond, ô amour, amour, flamme
de l'amour[86]!» Il ne fait plus qu'un avec le Sauveur, dont les
stigmates sont marqués sur ses mains et sur ses pieds; comme lui, il
a ses témoins, ses apôtres qui vont porter dans toute l'Italie et
jusqu'au bout du monde la bonne nouvelle d'Assise. «Le Christ, disent
les franciscains, n'a rien fait que François n'ait fait, et François
a fait plus que le Christ[87].» Les âmes italiennes, auxquelles il
a ouvert un champ infini de mysticisme, attendent sans angoisse, à
l'ombre même de l'Église, la rénovation de l'Église.
[85] Poëme attribué à saint François par saint Bernardin de
Sienne. _Op._, t. IV. _Serm._ 4.
[86] V. J. GÖRRES, _Der Heilige Franciskus von Assisi, ein
Troubadour_. Strasbourg, 1826.
[87] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 117.
L'espérance d'une troisième loi religieuse, la loi de l'Esprit
et de l'Amour, qui devait remplacer la loi du Père et celle du
Fils, ou du Verbe, charma les songes du XIIIe siècle italien. La
famille spirituelle de saint François parlait de tous côtés d'un
Évangile nouveau, l'_Évangile éternel_, dont un prophète, un moine
cistercien, l'abbé Joachim de Flore, avait, disait-on, reçu en
Calabre la révélation, à la fin du XIIe siècle. Cette doctrine
mystérieuse, complaisamment tirée des ouvrages de Joachim, adoptée
par le général des Mineurs Jean de Parme, reçut sa formule définitive
dans l'_Introduction_ de Gérard de Borgo San Donnino, en 1254.
Les temps semblaient très-proches. L'Église du Christ, l'ordre
clérical, le Saint-Siége de Rome devaient tomber en 1260[88]; la
pure vie contemplative, le règne des moines, l'ère du Saint-Esprit
commençaient alors. Des trois âges religieux de l'humanité, «le
premier a été le temps de l'esclavage, le second le temps de la
servitude filiale, le troisième sera le temps de la liberté... Le
premier portait des orties, le second des roses, le troisième portera
des lis.» La religion franciscaine, à laquelle Joachim n'avait guère
songé, semblait sur le point de remplacer la religion chrétienne.
L'Université de Paris s'émut, Rome condamna la doctrine nouvelle,
mais ne frappa de persécution que Gérard et un autre moine. Jean
de Parme, déchu, se retira dans la solitude, fidèle jusqu'à la
fin à l'_Évangile éternel_, ou plutôt aux espérances généreuses
dont s'était enchantée l'Italie de saint François. Les papes lui
pardonnèrent, et il faillit devenir cardinal longtemps après 1260.
L'Église le mit à côté de Jacopone, au rang des Bienheureux. Et Dante
plaça dans son _Paradis_ le «prophète Joachim»:
Il calavrese abate Giovacchino,
Di spirito profetico dotato[89].
La prédication de l'_Évangile éternel_ se perpétua longtemps sous
bien des formes, au milieu de ce peuple que son génie portait à
vivifier la foi religieuse par la passion de la liberté[90].
[88] Vers le même temps, se place une tentative de schisme
entreprise au sein de l'Église de Sicile par Frédéric II et
Pierre des Vignes; cette idée, après la chute de la maison de
Souabe, reparaît en France sous Philippe le Bel. (HUILLARD
BRÉHOLLES, _Vie et correspond. de Pierre de la Vigne_.)
[89] _Parad._, XII, 140.
[90] V. sur l'_Évang. étern._ l'étude savante de M. RENAN, _Revue
des Deux-Mondes_, 15 juillet 1866.