IV

Cette liberté, qui demeure intacte dans la vie intellectuelle des

Italiens, tient d'ailleurs aux fibres secrètes de la conscience

religieuse. Nous touchons, sur ce point, à un trait singulier de leur

histoire morale. La façon dont ils entendent le christianisme et

l'Église est le signe caractéristique de leur génie.

Dans l'immense famille chrétienne, ils forment, au moyen âge, un

groupe original auquel ne ressemble aucune nation. Ils n'ont ni la

foi pharisaïque des Byzantins, ni le fanatisme des Espagnols, ni le

dogmatisme sévère des Allemands et des Français. La métaphysique

subtile, la théologie raffinée, la discipline excessive, l'extrême

scrupule de la dévotion, la casuistique inquiète, toutes ces chaînes

qui pèsent sur le fidèle et le rendent immobile dans la pénitence

ou dans le rêve, ils ne les ont point supportées. Comparez saint

François à saint Dominique, sainte Catherine à saint Ignace,

Savonarole à Calvin ou à Jansénius. L'_ultramontain_, qui voit

l'Église de très-loin, ne distingue en elle que le dogme, qui est

immuable et inflexible. Il vit dans la contemplation d'une doctrine

abstraite qu'il sait éternelle comme la vérité géométrique, et dans

l'attente d'un jugement qu'il redoute, car il n'entend pas d'assez

près la voix humaine du vicaire de Dieu, de celui qui lie et qui

délie. L'angoisse de la vie future, de la région mystérieuse dont

parle Hamlet, d'où pas un voyageur n'est revenu, le tourmente. Mais

le jour où sa pensée, à force de creuser les replis du dogme, touche

à l'incertitude, le jour surtout où le prêtre lui paraît un ministre

indigne de la loi divine, il se révolte et se sépare; il sort de la

vieille Église, mais il s'empresse d'en fonder une nouvelle, car

l'habitude de la foi aveugle ne l'a point préparé à la pensée libre,

et, dans le cercle indéfiniment élargi du christianisme, qu'il n'ose

point franchir, il établit un schisme ou une hérésie.

Tout autre est l'Italien. Pour lui, l'Église universelle est

aussi l'Église d'Italie, et l'édifice où s'abrite la chrétienté

est en partie son œuvre. Sur la chaire de saint Pierre, dans le

Sacré-Collége, dans les grands instituts du monachisme, il se

reconnaît lui-même; il sait quelles passions terrestres président au

gouvernement des âmes et quels intérêts mobiles s'agitent sous le

voile du sanctuaire. Il est bien moins frappé de l'autorité et de

la fixité de la doctrine que des vertus ou des faiblesses de ceux

qui l'enseignent. Comme il s'est convaincu que toutes les fragilités

humaines ont accès dans la maison de Dieu, il y entre lui-même sans

terreur et touche familièrement à l'arche sainte, sans craindre

d'être foudroyé. Jamais peuple n'a plus librement façonné à sa propre

image le dogme et la discipline catholiques, et nulle part l'Église

de Rome ne s'est montrée plus indulgente à l'interprétation libre des

consciences. Encore aujourd'hui, ils ne retiennent de la croyance et

surtout de la pratique religieuse que les parties qui leur agréent,

et font fléchir dans le sens du paganisme intime ou du mysticisme

attendri la règle canonique de la foi. C'est pourquoi, dans les temps

qui nous occupent, ils ne furent jamais tentés de rejeter comme un

manteau trop lourd la religion traditionnelle. L'Italie n'a pas connu

de grandes hérésies nationales; on ne vit en elle aucun soulèvement

des âmes qui ressemblât aux profonds mouvements populaires provoqués

par Valdo, Wicleff, Jean Huss ou Luther. Les deux Florentins que

Dante aperçoit dans le cercle des hérésiarques[71], Farinata et

Cavalcanti, ne sont que des incrédules. Quelques sectes obscures

paraissent, aux environs de l'an mil, çà et là dans la campagne de

Padoue, à Ravenne, à Asti[72]. Plus tard, l'hérésie se glisse de

tous les points de l'Europe dans la péninsule: les Cathares, les

Vaudois, les Patarins remplissent de leurs missionnaires la Lombardie

et la Toscane; à la fin du XIIe siècle, les Manichéens s'avancent

jusqu'à Orvieto. Les _Fraticelli_, qui procèdent de saint François,

forment encore, aux XIIIe et XIVe siècles, une communion isolée.

Aucune de ces doctrines singulières, fondées sur une métaphysique

tout orientale, ou le renoncement absolu aux biens de la terre et

à la joie, ne pouvait être populaire parmi les Italiens. Tandis

que l'Inquisition, dans le Languedoc, à Marseille, à Cologne, en

Allemagne, à Londres, multiplie les procès pour simple cause de foi,

et, cent ans après la croisade de l'Albigeois, brûle des misérables

pour avoir salué, pour avoir _vu_ seulement--_vidisse_--des

hérétiques, avoir lu ou gardé un livre mauvais, ou même _mal pensé_

de la religion,--_quod de religione male sentirent_[73],--en Italie,

elle allume ses bûchers pour Dolcino de Novare et François de

Pistoja, qui ont prêché l'abolition de la propriété individuelle;

elle brûle à Florence, en 1327, le poëte Cecco d'Ascoli, pour

astrologie et nécromancie[74]; en 1452, à Bologne, le prêtre Nicolas

de Vérone, condamné pour sorcellerie, est enlevé par la foule et

sauvé au pied même du bûcher. Le saint Office fut plus heureux avec

Savonarole. On sait que ce grand chrétien fut la victime, non point

de ses doctrines religieuses, mais de ses entreprises politiques; il

tomba avec le parti démagogique et monacal dont il avait imposé le

joug à Florence; il paya de sa vie, sous un pape sceptique, trois

siècles de satires et de libre critique sur la papauté[75].

[71] _Inf._ X.--PERRENS, _Hist. de Flor._, t. I, l. II, ch. 3.

[72] CANTU, _Hist. des Ital._, t. V, ch. 89.

[73] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 106, 118.--HAURÉAU,

_Bernard Délicieux et l'Inquisition albigeoise_.

[74] VILLANI, X, 39.

[75] V. BURCKHARDT, _Die Cultur der Renaissance in Italien_. 2e

édit., p. 371.--VILLARI, _Girol. Savonarola_, t. II, cap. XI.

Celle-ci, en effet, n'avait guère été ménagée par les Italiens, et le

père commun de la chrétienté avait étonnamment pâti de la franchise

de ses enfants les plus chers. Dante n'avait pas craint d'enfermer

le pape Anastase dans les sépulcres ardents des hérésiarques, et de

réserver, au cercle de la simonie, une place pour Boniface VIII, dans

le puits où il enfonçait d'abord Nicolas III[76]. En plein Paradis,

il avait prêté à saint Pierre lui-même ces paroles gibelines: «Celui

qui, sur la terre, usurpe mon siége, mon siége vacant devant le Fils

de Dieu, a fait de mon tombeau un cloaque de sang et de pourriture!»

Et Pétrarque, reprenant cette vive image, compare la cité papale

d'Avignon «à un égout où viendraient se réunir toutes les ordures

de l'univers[77]». «On y méprise Dieu, dit-il, on y adore l'argent,

on y foule aux pieds les lois divines et humaines, on s'y moque des

gens de bien[78].» Ici, Judas, avec ses trente deniers, serait le

bienvenu, et le Christ pauvre serait repoussé. Les Italiens, qui

tourmentent si cruellement le pape dans Rome, ne peuvent se consoler

de l'exil de la papauté sur les bords du Rhône. Invectives violentes,

objurgations, prières, légendes malicieuses, pendant soixante-dix

ans ils n'épargnent rien pour ramener le pontife dans la ville

Éternelle. «Vous avez élu un âne», dit un cardinal à l'issue du

conclave qui vient de nommer Benoît XII; et Villani est trop heureux

de rapporter le propos[79]. «C'était un grand mangeur et un buveur

d'élite, _potator egregius_», écrit sur le même pape Galvaneo della

Fiamma[80]. L'Italie invente alors le proverbe _Bibere papaliter_.

La vieille satire gauloise sur le clergé, les médisances de Boccace

sur les moines ne sont que jeux d'enfants auprès de cette ironie

qui flagelle audacieusement la face du Saint-Père. Le franciscain

Jacopone de Todi fait retentir l'Italie entière d'une chanson

terrible contre Boniface VIII. «O pape Boniface! tu as joué beaucoup

au jeu de ce monde; je ne pense pas que tu en sortes content.--Comme

la salamandre vit dans le feu, ainsi dans le scandale tu trouves

ta joie et ton plaisir.» Boniface le jeta dans un cachot du fond

duquel l'indomptable moine lança un jour au pontife qui se penchait

vers les barreaux une prophétie de défi. Catherine de Sienne, la

fiancée du Christ, sollicite Grégoire XI de quitter Avignon; tantôt

elle l'appelle tendrement «mon doux Grégoire», «mon doux père»,

«mon grand-père»,--le pape avait trente-six ans;--tantôt elle le

rudoie, lui ordonne d'avoir le courage viril, lui fait honte de sa

lâcheté, lui rappelle la parole divine: «Qu'il faut qu'un homme meure

pour le salut du peuple.» Bientôt commence le schisme d'Occident,

et cette femme extraordinaire, à la vue du péril, crie tout haut

le mot de réformation; elle enjoint à Urbain VI de se réformer

lui-même le premier, puis ses cardinaux, qui «remplissent le jardin

de l'Église de fleurs empoisonnées»; elle dénonce les scandales de

la cour pontificale aussi hardiment que Pétrarque. Un jour qu'elle

envoie au pape des oranges confites, elle lui conseille de s'adoucir

pareillement «par le miel et le sucre de la charité». Jusqu'à la fin

de sa vie, elle gourmandera le Saint-Siége, et ce fut le malheur de

l'Église de ne lui avoir point obéi[81].

[76] _Inf._ XIX.

[77] _Epist. famil._, XII, 2.

[78] _Epist. sine titulo_, IX.

[79] Lib. X, c. 21.

[80] MURATORI, _Scriptor._, XII, col. 1009.

[81] _Lettere_, passim.

Jacopone mourut dans son couvent, la nuit de Noël, au chant du

_Gloria in excelsis_, et fut béatifié[82]. Catherine de Sienne mourut

à Rome et fut canonisée. L'Église consacra en ces deux mémoires la

tradition d'amour et de liberté qui est, au moyen âge, l'âme du

christianisme italien.

[82] V. OZANAM, _Poëtes franciscains_, c. IV.

V

Saint François d'Assise et sa descendance apostolique, qui dominent

dans cette tradition, représentent bien la conscience religieuse de

l'Italie. Si l'ordre des franciscains a eu, dans la péninsule, une

étonnante popularité, s'il a, pour ainsi dire, formé une Église dans

l'Église, c'est qu'il répondait aux aspirations profondes de tout

un peuple. Échapper à la prise étroite de l'autorité sacerdotale;

aller droit à Dieu et converser familièrement avec lui, face à

face; goûter librement, avec plus de tendresse que de terreur,

les choses éternelles et s'endormir dans une paix enfantine sur

le cœur du Christ, telle fut l'œuvre de saint François. Il sut

accomplir ce miracle, plus singulier que la conversion du loup

très-féroce de Gubbio, de revenir, sans schisme, à la simplicité de

l'âge évangélique, et, dans l'enceinte même de l'Église romaine,

de permettre au fidèle d'être, sans hérésie, son propre prêtre et

l'artisan de sa foi. La révélation du pénitent d'Assise est fondée

sur cette doctrine, conforme au christianisme originel, qu'aux yeux

de Dieu toutes créatures sont égales, qu'il n'y a point de hiérarchie

dans l'ordre des âmes, et que, ainsi qu'il est écrit dans les

_Fioretti_[83], «toutes vertus et tous biens sont de Dieu et non de

la créature; nulle personne ne doit se glorifier en sa présence;

mais si quelqu'un se glorifie, qu'il se glorifie dans le Seigneur.»

Y a-t-il un culte meilleur que l'élan spontané de l'âme vers Dieu,

et le dialogue intime qui s'échange entre le père et ses enfants?

«Saint François était une fois, au commencement de son ordre, avec

frère Léon, dans un couvent où ils n'avaient pas de livres pour dire

l'office divin. Quand vint l'heure de matines, saint François dit à

saint Léon: «Mon bien-aimé, nous n'avons pas de bréviaire avec lequel

nous puissions dire matines; mais, afin d'employer le temps à louer

Dieu, je parlerai et tu me répondras comme je t'enseignerai[84].»

[83] VIII.

[84] _Fioretti_, VII.

S'il eut l'esprit libre, c'est que l'amour possédait son cœur. Ses

poésies, comme sa vie, ne sont qu'un chant d'amour:

_In foco l'amor mi mise_;

il est dans la fournaise, il se meurt de douceur. A force d'amour, il

chancelle comme un homme ivre, il rêve comme un fou[85]. Jésus lui

a volé son cœur: «O doux Jésus! dans tes embrassements donne-moi

la mort, mon amour.» «Mon cœur se fond, ô amour, amour, flamme

de l'amour[86]!» Il ne fait plus qu'un avec le Sauveur, dont les

stigmates sont marqués sur ses mains et sur ses pieds; comme lui, il

a ses témoins, ses apôtres qui vont porter dans toute l'Italie et

jusqu'au bout du monde la bonne nouvelle d'Assise. «Le Christ, disent

les franciscains, n'a rien fait que François n'ait fait, et François

a fait plus que le Christ[87].» Les âmes italiennes, auxquelles il

a ouvert un champ infini de mysticisme, attendent sans angoisse, à

l'ombre même de l'Église, la rénovation de l'Église.

[85] Poëme attribué à saint François par saint Bernardin de

Sienne. _Op._, t. IV. _Serm._ 4.

[86] V. J. GÖRRES, _Der Heilige Franciskus von Assisi, ein

Troubadour_. Strasbourg, 1826.

[87] V. LE CLERC, _Discours_, t. I, p. 117.

L'espérance d'une troisième loi religieuse, la loi de l'Esprit

et de l'Amour, qui devait remplacer la loi du Père et celle du

Fils, ou du Verbe, charma les songes du XIIIe siècle italien. La

famille spirituelle de saint François parlait de tous côtés d'un

Évangile nouveau, l'_Évangile éternel_, dont un prophète, un moine

cistercien, l'abbé Joachim de Flore, avait, disait-on, reçu en

Calabre la révélation, à la fin du XIIe siècle. Cette doctrine

mystérieuse, complaisamment tirée des ouvrages de Joachim, adoptée

par le général des Mineurs Jean de Parme, reçut sa formule définitive

dans l'_Introduction_ de Gérard de Borgo San Donnino, en 1254.

Les temps semblaient très-proches. L'Église du Christ, l'ordre

clérical, le Saint-Siége de Rome devaient tomber en 1260[88]; la

pure vie contemplative, le règne des moines, l'ère du Saint-Esprit

commençaient alors. Des trois âges religieux de l'humanité, «le

premier a été le temps de l'esclavage, le second le temps de la

servitude filiale, le troisième sera le temps de la liberté... Le

premier portait des orties, le second des roses, le troisième portera

des lis.» La religion franciscaine, à laquelle Joachim n'avait guère

songé, semblait sur le point de remplacer la religion chrétienne.

L'Université de Paris s'émut, Rome condamna la doctrine nouvelle,

mais ne frappa de persécution que Gérard et un autre moine. Jean

de Parme, déchu, se retira dans la solitude, fidèle jusqu'à la

fin à l'_Évangile éternel_, ou plutôt aux espérances généreuses

dont s'était enchantée l'Italie de saint François. Les papes lui

pardonnèrent, et il faillit devenir cardinal longtemps après 1260.

L'Église le mit à côté de Jacopone, au rang des Bienheureux. Et Dante

plaça dans son _Paradis_ le «prophète Joachim»:

Il calavrese abate Giovacchino,

Di spirito profetico dotato[89].

La prédication de l'_Évangile éternel_ se perpétua longtemps sous

bien des formes, au milieu de ce peuple que son génie portait à

vivifier la foi religieuse par la passion de la liberté[90].

[88] Vers le même temps, se place une tentative de schisme

entreprise au sein de l'Église de Sicile par Frédéric II et

Pierre des Vignes; cette idée, après la chute de la maison de

Souabe, reparaît en France sous Philippe le Bel. (HUILLARD

BRÉHOLLES, _Vie et correspond. de Pierre de la Vigne_.)

[89] _Parad._, XII, 140.

[90] V. sur l'_Évang. étern._ l'étude savante de M. RENAN, _Revue

des Deux-Mondes_, 15 juillet 1866.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 15 / 70 题