II

Cependant, la philosophie de l'École ne sera jamais en Italie qu'une

science toute particulière, pratiquée surtout par les théologiens

et les moines; elle ne sera point, comme en France, la philosophie

nationale, et encore moins la méthode et la doctrine universelles,

infaillibles, qui, après avoir discipliné toutes les parties de la

science, subjugueront impérieusement l'esprit humain tout entier.

C'est un fait bien curieux que cette émigration des docteurs italiens

dans l'Université de Paris. Ils vont vers un foyer de connaissances

unique dans le monde, et dont ils ne retrouvent l'image ni à Rome,

ni à Bologne, ni à Padoue. Quelques-uns, tels que Pierre Lombard et

Gilles de Rome, ne retourneront plus dans la péninsule: d'autres,

tels que saint Thomas, s'ils revoient leur patrie, y professeront,

mais n'y fonderont pas d'École, au sens parisien de ce mot. Celui-ci

promène, à la suite des papes, son enseignement de Rome à Orvieto,

à Anagni, à Viterbe, à Pérouse; il se fait rappeler à Paris pour

deux années, revient à Rome, professe à Naples, reprend le chemin de

la France et meurt en route dans un monastère obscur du diocèse de

Terracine[46]. Le pape Urbain IV l'avait chargé de traduire et de

commenter les ouvrages d'Aristote. Il est évident, d'après quelques

témoignages contemporains de cette entreprise, que la scolastique

apportée de Paris par saint Thomas semblait à Rome une sorte de

nouveauté. «Il exposa toute la philosophie morale et naturelle,

écrit son familier Tolomeo de Lucques, _quodam singulari et novo

modo tradendi_.» C'était aussi une curiosité. Le pape, selon Campano

de Novare, aimait à réunir à sa table des philosophes, et, le repas

fini, à les faire asseoir à ses pieds, à leur proposer des problèmes,

à écouter leurs doctes disputes[47]. Les traces philosophiques

de Trionfo d'Ancône, que le roi Robert attira à Naples, et de

Jacques de Viterbe, qui fut archevêque de Bénévent, sont des plus

incertaines[48]. Ni saint Thomas ni ses élèves directs ne réussirent

donc à transplanter l'esprit scolastique en Italie. Toutefois,

une question fut retenue et débattue ardemment par les Italiens,

l'averroïsme, la grande hérésie métaphysique du moyen âge, qui, à

partir du XIVe siècle, forma le fond des doctrines philosophiques

et médicales de Padoue[49]. Le _Jugement dernier_ du Campo-Santo et

le tableau de Traini, à Sainte-Catherine de Pise; Taddeo Gaddi et

Simone Memmi, à Santa-Maria Novella; plus tard, Benozzo Gozzoli,

dans le tableau qui est au Louvre, témoignent de la préoccupation

plus religieuse encore que dialectique de leur temps. Averroès est

non-seulement pour eux le commentateur infidèle d'Aristote, mais le

père de toute impiété. Saint Thomas fait tomber sur lui un rayon de

sa sagesse et le terrasse. C'est l'ennemi du Christ, l'apôtre d'un

Évangile infernal, plutôt que le métaphysicien de l'_Intellect un et

universel_ qui inquiète l'Italie.

[46] 1274. TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, p. 126.

[47] Id., _ibid._, t. IV, p. 164, 165.

[48] TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, p. 147, 148.

[49] RENAN, _Averroès_, p. 255 et suiv.

Le génie italien ne s'accommode pas en effet de la logique étudiée

pour elle-même, et de ces spéculations abstraites qui ont été chez

nous la matière même de l'œuvre scolastique. Il ne répugne point au

raisonnement _à priori_, mais il veut que ce raisonnement s'exerce

sur une réalité très-concrète, sur quelque problème intéressant la

vie morale ou politique de la société. Dans la fresque de Gaddi, les

sept sciences profanes et les sept sciences sacrées sont rangées

toutes aux pieds de saint Thomas, dans des niches semblables en

dignité, à un rang égal, et aucune d'elles, ni la dialectique,

représentée par Zénon, ni la théologie spéculative, que figure Pierre

Lombard, ne mène le chœur de ses compagnes. Ici, la pensée est,

bien moins que dans le reste de l'Occident, _ancilla theologiæ_. La

tendance générale de la philosophie est laïque. Dante, le disciple de

notre Université, est, en réalité, au commencement du XIVe siècle,

l'expression exacte de la scolastique italienne. Son _Convito_, écrit

en langue vulgaire, donne la juste mesure de ce que la péninsule

acceptait de l'École. Il n'y est question ni de l'Être pur, ni des

universaux, de la matière ou de la forme, mais de toutes les vues

relatives au bien de l'homme, à son bonheur, à ses mœurs, au régime

de ses cités, à la grâce de la jeunesse, aux devoirs de l'âge mûr,

aux vertus de la vieillesse. C'est une œuvre, non de logicien, mais

de moraliste et de politique. Cette notion y revient sans cesse que

la philosophie morale est la mère des autres sciences, la source de

toute sagesse[50]; l'autorité de l'_Éthique_ y domine, et non celle

de la _Métaphysique_. C'est aussi une œuvre rationnelle, et Dante y

affirme bien haut que l'usage de la raison fait toute la valeur des

hommes et préside à leur félicité[51]; mais il faut que la raison

soit libre, maîtresse et non servante, telle que fut celle de Platon,

d'Aristote, de Zénon et de Sénèque[52].

[50] Lib. II, 13, 15; III, 2.

[51] II, 8, 9; IV, 7.

[52] III, 14.

Ainsi, nous sommes en présence d'une philosophie d'instinct pratique

et de méthode indépendante; j'ajoute que, par le caractère de ses

ouvrages, cette philosophie se rapproche intimement de la science

dominante des universités italiennes, le droit. Le droit romain, que

les rois goths ont conservé et dont les circonstances politiques

ont maintenu l'emploi, est la grande originalité doctrinale de

l'Italie au moyen âge. Paris représente, pour l'Europe entière,

la dialectique; Bologne, la jurisprudence[53]. Et cette science,

formée de raison pure et d'expérience, qui concilie les intérêts

mobiles avec les principes fixes du juste, s'élève, dans les écoles

de la péninsule, à son plus haut degré de noblesse, par la gravité

même des intérêts qu'elle s'efforce d'accorder, et qui touchent

au gouvernement et à la paix du monde. Le Pape et l'Empereur, les

relations et les limites du pouvoir spirituel et de la domination

temporelle et féodale, la monarchie universelle et la liberté des

cités, tel est l'objet supérieur sur lequel se concentre l'effort

scientifique de l'Italie. A Paris, on dispute sur Aristote dont le

texte original manque; à Bologne, à Rome, on commente les monuments

authentiques du droit écrit; cette science, protégée par les

empereurs et leurs vicaires, pratiquée par Innocent III, encouragée

par les papes légistes d'Avignon, recherchée par des étudiants tels

que saint Thomas de Cantorbéry, règne sur toutes les directions de

l'esprit avec un empire semblable à celui de notre scolastique: elle

attire de son côté les philosophes, et les maintient par sa méthode

dans la voie rationnelle; son influence se prolonge, toujours égale,

du traité de Dante sur la _Monarchie_, du _De Regimine Principum_ de

Gilles de Rome, de la Somme _De Potestate Ecclesiastica_ de Trionfo

d'Ancône, du _De Regimine Christiano_ de Jacques de Viterbe, au

livre de Savonarole sur le _Gouvernement_ et jusqu'au _Prince_ de

Machiavel[54].

[53] TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, p. 434.

[54] TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, p. 143, 147, 148.

On ne s'étonnera donc point, avec Tiraboschi, du nombre extrêmement

rare des philosophes de profession aux Universités de Bologne et de

Padoue, dans le cours du XIIIe siècle et au delà[55]. C'est Accurse

et ses fils, Jacopo d'Arena, Cino de Pistoie, Barthole et Baldo,

qui illustrent alors les écoles. Au XIVe siècle, c'est toujours

le droit qui fait, pour les Italiens, le fond d'une éducation

libérale. A quatorze ans, Pétrarque commence à Montpellier son

cours de Pandectes; il l'achève à Bologne, au pied de la chaire

de Jean d'André, où s'assied quelquefois, cachée par un rideau,

la fille savante du professeur, la belle Novella. Mais il est

curieux d'observer à quel point l'un des Italiens qui fut, après

Dante, le plus profondément imprégné de scolastique, Savonarole, a

l'esprit libre dès qu'il sort de la logique pure. Ce dominicain, ce

thomiste, a enseigné, à l'issue même de son noviciat, la philosophie

péripatéticienne[56]. Il a résumé fidèlement, en un manuel

scolastique, la doctrine générale de l'École[57]. Et cependant,

il échappe sans cesse à Aristote, dont il rejette la théorie de

l'âme[58]. «Certaines personnes, dit-il, sont tellement pliées

au joug de l'antiquité et ont si bien asservi la liberté de leur

intelligence, que non-seulement elles ne veulent rien affirmer de

contraire aux vues des anciens, mais qu'elles n'osent rien avancer

qui n'ait été dit par eux[59].» Son traité du _Gouvernement_ commence

par une paraphrase exacte de la _Politique_ d'Aristote, dont il

reproduit les jugements sur les formes diverses des sociétés, sur la

tyrannie, ses caractères et ses misères, et dont il traduit les plus

vives maximes[60]. Mais, par une rapide évolution, il se dérobe à

la ligne péripatéticienne de son modèle, et conclut par une théorie

de la démocratie théocratique et la démonstration de ce paradis

terrestre où il essaya d'enfermer Florence et sur le seuil duquel il

mourut martyr[61].

[55] _Storia_, t. IV, p. 206, 207.

[56] ACQUARONE, _Vita di Frà Jeron. Savonar._, t. I, p. 30.

_Gli pareva cosi di essere ricondotto alle controversie e

dispute scolastiche, e cosi distolto dal fine cui aveva inteso

monacandosi._

[57] _Hieron. Savonar. Ferrari. Ordinis Prædicat. Universæ

Philosophiæ Epitome. Ejusd. de Divisione, ordine atque usu omnium

scientiarum, nec non de Poëtices ratione, Opusc. quadripartitum._

Witebergæ, MDXCVI.

[58] PASQ. VILLARI, _La Stor. di Geron. Savonar. e di suoi

tempi_, t. I, cap. VI.

[59] _De Divisione_, lib. IV.

[60] Ainsi: «_Bene è detto che chi vive solitario, o che è Dio, o

che è una bestia._»--Comp. ARISTOTE, _Politique_, I, ch. I.

[61] _E cosi in breve tempo si ridurrà la città a tanta

religione, che sarà come un paradiso terrestre, e viverà in

giubilo, e in canti e salmi._ _Trattato terzo_, cap. III.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 13 / 70 题