La Renaissance en Italie n'a pas été seulement une rénovation de la
littérature et des arts produite par le retour des esprits cultivés
aux lettres antiques et par une éducation meilleure des artistes
retrouvant à l'école de la Grèce le sens de la beauté; elle fut
l'ensemble même de la civilisation italienne, l'expression juste
du génie et de la vie morale de l'Italie; et, comme elle a tout
pénétré dans ce pays, la poésie, les arts, la science, toutes les
formes de l'invention, l'esprit public, la vie civile, la conscience
religieuse, les mœurs, elle ne se peut expliquer que par les
caractères les plus intimes de l'âme italienne, par ses habitudes les
plus originales, par les faits les plus grands et les plus continus
de son histoire morale, par les circonstances les plus graves de son
histoire politique. Il s'agit donc de déterminer toutes les causes
d'une révolution intellectuelle, dont l'effet s'est manifesté dans
toutes les œuvres et dans tous les actes du peuple qui a rendu
à l'Europe la haute culture de la pensée; mais comme ces causes
sont très-différentes les unes des autres, et que les unes ont été
lointaines et permanentes, les autres accidentelles et transitoires,
il importe de les classer avec ordre, selon leur importance, et,
pour ainsi dire, leur hiérarchie propre. Il faut donc rechercher,
dans les conditions initiales de cette civilisation, les origines de
son développement tout entier, et montrer ensuite quelles influences
extérieures se sont ajoutées à la source première pour en élargir le
courant. Or, ces causes profondes de la Renaissance, que l'Italie
portait en elle-même, sont d'abord la liberté de l'esprit individuel
et l'état social, puis la persistance de la tradition latine et la
réminiscence constante de la Grèce, enfin la langue qui mûrit à
l'heure opportune. Les affluents qui, tour à tour, ont versé leurs
ondes dans le lit primitif, sont les civilisations étrangères dont
les exemples ont hâté l'éducation de l'Italie, les Byzantins, les
Arabes, les Normands, les Provençaux, la France.
I
C'est dans la péninsule que commence le mouvement intellectuel d'où
sortit la scolastique. Au VIe siècle, un Romain, Boëce, traduit en
latin et commente plusieurs des ouvrages dialectiques d'Aristote et
de Porphyre, et, par ses discussions contre Nestorius et Eutychès,
fait entrer le raisonnement déductif dans la théologie[39]. A la
fin du VIIIe siècle, Alcuin, qui séjourne deux fois à Rome, compose
d'après Boëce sa dialectique, et fonde, par son _Livre des Sept
Arts_, la discipline scientifique du moyen âge[40]. Raban Maur, son
disciple, commente l'_Introduction_ de Porphyre que l'on ne séparait
pas de l'_Organon_ d'Aristote. Paul Diacre et un certain nombre
d'autres lettrés italiens avaient pareillement travaillé, autour
de Charlemagne, à la restauration des études en Occident. Au Xe
siècle, un clerc de Novare écrit aux moines de Reichenau sur le débat
relatif aux universaux et les théories contradictoires de Platon
et d'Aristote[41]. Enfin, l'Italie donne le jour à quelques-uns
des plus grands docteurs de l'École, à Lanfranc de Pavie, à saint
Anselme d'Aoste, à Pierre Lombard de Novare, à saint Thomas d'Aquin,
à saint Bonaventure. Au XIIIe siècle, une foule d'autres maîtres
moins illustres remplissent les chaires de Paris. En 1207, un Lombard
occupe la dignité de chancelier de l'Université; un autre Lombard,
Didier, les dominicains Roland de Crémone, Romano de Rome, de la
famille des Orsini, qui succède à saint Thomas dans son enseignement,
le frère mineur Jean de Parme, les augustins Egidio Colonna (Gilles
de Rome), Agostino Trionfo d'Ancône et Jacques de Viterbe, professent
dans nos écoles la théologie et la dialectique[42]. Le XIVe siècle
vit se perpétuer la même tradition[43]. En même temps que les
maîtres, les étudiants italiens passent les Alpes: Arnaud de Brescia
assiste aux leçons d'Abélard; Brunetto Latini amasse, au pied des
chaires de Paris, les richesses de son _Trésor_; Dante soutient
contre quatorze adversaires, dans la Faculté de théologie, une thèse
de _Quolibet_; il se fait recevoir, selon Giovanni da Seravalle,
«_baccalaureus in Universitate parisiensi_»[44]. Il n'oubliera ni
Siger, ni la rue du Fouarre, le _strepidulus Straminum vicus_ où
Pétrarque, après Dante et Cino da Pistoja, vient à son tour respirer
l'atmosphère scolastique[45].
[39] TIRABOSCHI, _Storia della Letterat. ital._, t. III, l. I, c.
4.
[40] Id., _ibid._, l. III, c. 1.
[41] CANTU, _Hist. des Ital._, ch. XC.
[42] HAURÉAU, _Philos. scolast._, t. II, p. 285.--TIRABOSCHI,
_Storia_, t. IV, liv. II, c. 7.
[43] Id., _ibid._, t. V, liv. II, c. 1.
[44] BOCCACE, _Vita di Dante_.--PIETRO FRATICELLI, _Stor. della
Vita di Dante_, p. 177.
[45] _Apolog. contra Gall. calumn._, p. 1051.