CHAPITRE IX

Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener monsieur de

Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et la soeur

Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. -- Déjeuner aux

Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- Sagesse de monsieur

le duc d'Angoulême. -- Agitation des courtisans. -- Trouble de

monsieur Molé. -- Bonne contenance de monsieur Decazes. -- Délais

multipliés de monsieur de Blacas. -- Il est congédié par le Roi.

L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de

stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et

la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des

procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des

destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien

autrement solides.

Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa

_Monarchie selon la charte_ ou il ne demandait que sept hommes dévoués

par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la

liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses

délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras,

et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs

chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins

brillant mais plus habile, monsieur de Villèle.

Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa

voix nasillarde le tenaient encore éloigné des salons; mais il

commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et à

grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois,

la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des manoeuvres

constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte.

Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent

et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient

restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout

l'esprit que sa soeur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait pas

manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux bel

esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame de

Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez

confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des

femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût.

Les deux soeurs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec

monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à

l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son

ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du

Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait

charmés. Mais _mal passé n'est que songe_; on détestait encore plus

les ministres présents.

Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le

noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur

bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut

donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient

beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes

préférences; elle entreprit de l'accomplir.

Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en matière de

religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques auxquelles

il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de pure

étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne manquait

pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez volontiers, que, si

le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque chose, ce devait

être sans aucun doute du chef de la maison de Bourbon.

Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour

lui parler d'une certaine soeur Marthe, religieuse, et d'un

cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux,

avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur

similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.

Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées

par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle

revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la soeur

Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi,

elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il

le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé.

Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à

Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était

autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas

de son succès auprès du Roi.

En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué

à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre,

un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de

son coeur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le

regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir,

ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.

Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il

connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi

répondit sèchement et verbalement:

«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des

affaires étrangères.»

Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de

Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à

Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda

s'il avait vu le Roi.

«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y

serais pas présenté sans vous.»

Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute

sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné.

Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne

témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur

qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur

de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été

mal conseillé.

Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les

déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour

Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le

duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et

le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de

sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des

invitations de politesse.

Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du

service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand

elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse

d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son

oncle. Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit de

s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de la

chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre et

ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé

dans la salle à manger sans leur dire de le suivre.

Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils

accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se

trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur

de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du

Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était

impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui

auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient.

Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva

précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait

autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le

combla de caresses.

«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous

reconnaître.»

Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit:

«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.»

Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses

démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais

accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à

parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manoeuvrait.

Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la

princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la

fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes

de raisin.

Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas. «Tant pis»,

répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne répliqua pas.

Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait chez son

prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le royal

ménage sur cet événement.

Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc

d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui

la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique.

Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et

ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc

d'Angoulême.

Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il

l'arrêtait tout court:

«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de

cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.»

Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la

sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de

témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient,

en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et

leurs entours, y compris ceux du Roi.

La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme

on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le

Roi, l'histoire de Thisbé et le _tant pis_ de monsieur le duc

d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond

de diverses couleurs.

Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de

Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix

sévère:

«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.»

On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du premier

maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, arrangé pour

monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, communiquait avec

celui du Roi par l'intérieur.

On se rappela que le major général de la garde y avait été logé

provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que

les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité

depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu

s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de

Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des

communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas

assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à

fait rassurante.

Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon

du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas

d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant

quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour

Rome.

Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez

monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes,

la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien

qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités,

hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette

naturelle.

Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la

marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois

encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et

avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais

évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée.

Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa visite

quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il

s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin,

je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas,

reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son

intérieur lorsqu'il y était rentré.

L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude

était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec

moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que

monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien

d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et

je lui dis:

«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part.

--Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre.

--Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire

cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette;

répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur.

--Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé

aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris

pour Rome.

--Jeudi! et pourquoi pas demain?

--Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut

infiniment mieux qu'il reste un ridicule.

--Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de

voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux

appartements?

--Je ne crains rien; faites comme moi.»

Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant.

J'avoue que j'étais loin de partager sa sécurité, connaissant la

faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. Toutefois, monsieur

Decazes avait raison. Le Roi était capable d'intriguer contre ses

ministres, mais il se serait fait scrupule de faire infidélité à ses

favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été enlevés, c'est par force

majeure et jamais il n'en avait été complice.

Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il

avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de

Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit

tout haut:

«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant

l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.»

Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à

huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger

d'une façon bien intime.

Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et,

dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs.

Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se

flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de

carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime

en dédommageait et ferait prochainement explosion.

Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour

son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre

quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne

permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de

jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir

d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son

entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule

escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population.

Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le placerait

dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail d'étiquette

pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle plus quelle en

fut la manoeuvre, mais monsieur de Blacas ne figura que dans une

voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte de son

appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans

exemple, il dit bien haut:

«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant

trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.»

Et _pan_, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le

suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé

amical, partit le soir.

Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison

du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en

touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge

était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En

revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme

de la chambre.

L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant

que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes.

Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent

affirmer dans son exaltation un état de folie constatée.

On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué

plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur

l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer

la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois

pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830.

Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la duchesse de

Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer ambassadeur

à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette intrigue

Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes; et,

quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut

généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour

et le conseil de s'éloigner.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 32 / 72 题