Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener monsieur de
Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et la soeur
Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. -- Déjeuner aux
Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- Sagesse de monsieur
le duc d'Angoulême. -- Agitation des courtisans. -- Trouble de
monsieur Molé. -- Bonne contenance de monsieur Decazes. -- Délais
multipliés de monsieur de Blacas. -- Il est congédié par le Roi.
L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de
stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et
la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des
procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des
destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien
autrement solides.
Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa
_Monarchie selon la charte_ ou il ne demandait que sept hommes dévoués
par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la
liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses
délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras,
et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs
chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins
brillant mais plus habile, monsieur de Villèle.
Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa
voix nasillarde le tenaient encore éloigné des salons; mais il
commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et à
grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois,
la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des manoeuvres
constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte.
Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent
et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient
restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout
l'esprit que sa soeur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait pas
manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux bel
esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame de
Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez
confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des
femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût.
Les deux soeurs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec
monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à
l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son
ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du
Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait
charmés. Mais _mal passé n'est que songe_; on détestait encore plus
les ministres présents.
Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le
noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur
bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut
donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient
beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes
préférences; elle entreprit de l'accomplir.
Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en matière de
religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques auxquelles
il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de pure
étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne manquait
pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez volontiers, que, si
le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque chose, ce devait
être sans aucun doute du chef de la maison de Bourbon.
Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour
lui parler d'une certaine soeur Marthe, religieuse, et d'un
cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux,
avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur
similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.
Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées
par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle
revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la soeur
Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi,
elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il
le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé.
Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à
Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était
autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas
de son succès auprès du Roi.
En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué
à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre,
un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de
son coeur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le
regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir,
ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.
Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il
connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi
répondit sèchement et verbalement:
«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des
affaires étrangères.»
Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de
Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à
Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda
s'il avait vu le Roi.
«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y
serais pas présenté sans vous.»
Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute
sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné.
Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne
témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur
qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur
de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été
mal conseillé.
Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les
déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour
Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le
duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et
le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de
sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des
invitations de politesse.
Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du
service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand
elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse
d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son
oncle. Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit de
s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de la
chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre et
ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé
dans la salle à manger sans leur dire de le suivre.
Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils
accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se
trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur
de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du
Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était
impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui
auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient.
Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva
précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait
autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le
combla de caresses.
«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous
reconnaître.»
Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit:
«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.»
Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses
démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais
accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à
parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manoeuvrait.
Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la
princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la
fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes
de raisin.
Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas. «Tant pis»,
répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne répliqua pas.
Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait chez son
prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le royal
ménage sur cet événement.
Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc
d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui
la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique.
Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et
ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc
d'Angoulême.
Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il
l'arrêtait tout court:
«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de
cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.»
Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la
sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de
témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient,
en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et
leurs entours, y compris ceux du Roi.
La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme
on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le
Roi, l'histoire de Thisbé et le _tant pis_ de monsieur le duc
d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond
de diverses couleurs.
Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de
Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix
sévère:
«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.»
On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du premier
maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, arrangé pour
monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, communiquait avec
celui du Roi par l'intérieur.
On se rappela que le major général de la garde y avait été logé
provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que
les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité
depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu
s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de
Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des
communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas
assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à
fait rassurante.
Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon
du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas
d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant
quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour
Rome.
Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez
monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes,
la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien
qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités,
hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette
naturelle.
Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la
marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois
encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et
avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais
évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée.
Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa visite
quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il
s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin,
je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas,
reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son
intérieur lorsqu'il y était rentré.
L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude
était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec
moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que
monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien
d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et
je lui dis:
«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part.
--Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre.
--Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire
cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette;
répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur.
--Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé
aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris
pour Rome.
--Jeudi! et pourquoi pas demain?
--Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut
infiniment mieux qu'il reste un ridicule.
--Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de
voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux
appartements?
--Je ne crains rien; faites comme moi.»
Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant.
J'avoue que j'étais loin de partager sa sécurité, connaissant la
faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. Toutefois, monsieur
Decazes avait raison. Le Roi était capable d'intriguer contre ses
ministres, mais il se serait fait scrupule de faire infidélité à ses
favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été enlevés, c'est par force
majeure et jamais il n'en avait été complice.
Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il
avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de
Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit
tout haut:
«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant
l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.»
Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à
huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger
d'une façon bien intime.
Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et,
dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs.
Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se
flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de
carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime
en dédommageait et ferait prochainement explosion.
Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour
son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre
quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne
permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de
jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir
d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son
entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule
escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population.
Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le placerait
dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail d'étiquette
pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle plus quelle en
fut la manoeuvre, mais monsieur de Blacas ne figura que dans une
voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte de son
appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans
exemple, il dit bien haut:
«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant
trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.»
Et _pan_, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le
suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé
amical, partit le soir.
Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison
du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en
touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge
était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En
revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme
de la chambre.
L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant
que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes.
Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent
affirmer dans son exaltation un état de folie constatée.
On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué
plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur
l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer
la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois
pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830.
Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la duchesse de
Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer ambassadeur
à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette intrigue
Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes; et,
quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut
généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour
et le conseil de s'éloigner.