Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui était à côté de moi:
«Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.»
Il s'éloigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air
très grognon, dit à peine un mot pendant le dîner et eut soin de
laisser remarquer sa maussaderie.
À peine le café pris, il entraîna le duc sur un canapé et lui parla
avec fureur de cette affreuse brochure et de la nécessité de se réunir
pour en porter les plaintes les plus amères. Il n'y avait plus moyen
de supporter de pareilles insolences, etc.
Le duc, tout épouffé de cette sortie, lui demanda des détails sur la
brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer
les expressions. Le duc s'occupa à calmer les violences de
l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune démarche sans être entendu
avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le
lendemain matin.
Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait près de moi et me
dit:
«Prévenez-les que tout est accommodé», et partit sans avoir échangé
une parole avec nos ministres.
Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour
compenser la mauvaise humeur de son collègue de Russie. Le lendemain
matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure;
sans doute elle était inconvenante, mais moins que le général Pozzo ne
l'avait annoncé. Les phrases répétées la veille étaient moins
offensantes, l'épithète la plus insultante ne s'y trouvait pas; puis
c'était l'oeuvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune importance
personnelle; enfin la lecture n'avait pas excité la colère du duc
autant que celle de Pozzo.
Celle-ci s'était un peu apaisée pendant la nuit. Il se laissa
persuader par l'éloquence du duc et consentit à ne point faire
d'éclat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement français
était indigné et désolé de cette intempestive publication. Il fut donc
convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on
mention _amiablement_ pour témoigner en avoir connaissance et n'en
tenir aucun compte.
Nous nous amusâmes fort de cette espèce de proverbe. On comprend que
Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement
pour que le duc ne pût jamais se douter de l'empire qu'il exerçait sur
lui.
Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington fût un homme
nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre à un haut degré
quoiqu'il en sût mal la théorie, et le jugement sain dans les grandes
affaires quoique dépourvu de connaissances acquises. Avec peu de
moralité dans quelques parties de sa conduite, il était éminemment
loyal et franc, c'est-à-dire qu'il ne cherchait jamais à dissimuler sa
pensée du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie
suffisait pour faire changer sa volonté du tout au tout. C'était à
combattre ses fréquents caprices, à empêcher qu'ils ne dirigeassent
ses actions, que le général Pozzo s'employait habilement, et souvent
avec succès. Le duc l'écoutait d'autant plus volontiers qu'il le
savait dans sa dépendance par l'événement de 1815 dont j'ai déjà rendu
compte.
Les négociations pour l'emprunt avaient été reprises et tout était
conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soirée chez
la duchesse d'Escars, aux Tuileries (son mari était premier maître
d'hôtel). Je fus frappée, en arrivant, de voir un groupe nombreux au
milieu du salon. Un homme y pérorait.
C'était un certain Rubichon, espèce de mauvais fou, qui avait fait des
banqueroutes à peu près frauduleuses dans plusieurs contrées, mais qui
n'en était pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du
pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il était monté sur
les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moitié de sa
longue et maigre personne. Il prophétisait malheur au gouvernement du
Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le désordre des
finances, l'impossibilité de payer l'impôt et la banqueroute
immanquable avant quinze jours. Pour compléter le scandale de cette
parade, dans le palais même du Roi et à la clarté des bougies qu'il
payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et
monsieur Labouchère.
Je remarquai en cette occasion l'attitude différente de ces deux
hommes. Baring haussait les épaules et, au bout de peu d'instants,
s'éloigna. Monsieur Labouchère écoutait avec une grande attention,
hochait la tête, sa physionomie se rembrunissait et il éprouvait ou
feignait de l'anxiété. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de
signer, il voulut faire valoir les inquiétudes de Rubichon pour
aggraver les conditions; mais la franche loyauté de Baring s'y opposa,
et il combattit lui-même les arguments de son associé.
Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi
avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour augmenter les embarras
de la position. Ils continuèrent leurs manoeuvres. Ils avaient, la
veille, déclaré l'emprunt impossible à aucun taux; le lendemain, ils
le trouvèrent trop onéreux; et, après avoir proclamé l'augmentation
imminente de l'armée d'occupation qui devait, selon eux, s'emparer de
nos places fortes, ils se plaignirent amèrement que la conclusion de
l'emprunt n'amenât qu'une réduction de trente mille hommes. Voilà le
langage des soi-disant amis.
L'opposition, de son côté, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait
pas expulser les étrangers avec de l'_or_ mais avec du _fer_.
C'étaient autant de nouveaux Camilles. Cela était assurément d'un fort
beau patriotisme; mais, hélas! il y avait autour de nos frontières un
million de _Brennus_ tout prêts à leur répondre: _Malheur aux
vaincus!_
À la Bourse, les mêmes gens, qui se riaient de pitié quand monsieur
Corvetto avait annoncé le désir de faire un emprunt et le déclaraient
impossible à aucun prix, se plaignaient de n'en être pas chargés et
protestaient qu'ils l'auraient pris à des termes moins onéreux, de
manière que ce succès inespéré fut tellement atténué par les haines de
parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi.
J'en fus aussi surprise que désappointée. Depuis plusieurs mois, je
voyais négocier cette affaire; je l'avais sue faite et manquée
plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les espérances de tous
ces bons esprits, de tous ces coeurs patriotiques. Je savais les
insomnies qu'ils avaient éprouvées, les anxiétés avec lesquelles on
avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne....
Je voyais l'emprunt fait à un taux supportable par des capitalistes
étrangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles
consentissent à des termes de payements qui le rendaient possible.
Elles nous donnaient un témoignage immédiat de leur bonne foi en
retirant trente mille hommes de l'armée d'occupation. Il était
présumable, dès lors, que l'évacuation complète du territoire suivrait
prochainement, et la suite l'a prouvé.
C'était assurément le plus beau succès qu'une administration, placée
dans une position aussi difficile, pût obtenir; mais il lui fallait
interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et ennemis,
tout le monde l'avait si bien escompté par avance que l'effet en fut
fort atténué.
Le duc de Richelieu était un des hommes qui pouvait le mieux se
replier sur son noble coeur et se trouver suffisamment payé par les
services qu'il rendait. Je dis _lui_, particulièrement, parce que la
confiance inspirée par sa loyauté avait contribué plus qu'aucune autre
chose au succès de la négociation; mais ses collègues avaient partagé
ses veilles et ses travaux; ils méritaient une part de reconnaissance
si les nations savaient en avoir quand elles souffrent.
Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus
indignée de cette ingratitude; Pozzo en rugissait.