Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre. -- Il
amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence avec lord
Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et Labouchère à
Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la maréchale Moreau.
-- Brochure de Salvandy. -- Influence du général Pozzo sur le duc
de Wellington. -- Soirée chez la duchesse d'Escars. -- Monsieur
Rubichon. -- L'emprunt étant conclu, l'opposition s'en plaint.
J'ai déjà dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient
sur la libération du territoire et que cette négociation se trouvait
ramenée à une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il
n'est le plus honnête des hommes de finance, s'offrit à la traiter. Il
proposa plusieurs plans.
Les capitalistes français, consultés, déclarèrent unanimement qu'il
n'y avait aucun fond à faire sur le crédit. Monsieur Laffite, entre
autres, se moqua hautement de la pensée d'un emprunt et dit
textuellement à Pozzo, dont il était le banquier et qui s'était chargé
de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit écu à emprunter
sur aucune place de l'Europe.
Cet esprit de la Bourse de Paris désolait notre cabinet plus encore
comme symptôme que comme résultat. Car les puissances, et surtout la
Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes français et
voulaient que l'emprunt fût consenti par des étrangers. Si donc les
banquiers français s'étaient présentés, il y aurait eu une difficulté
d'un autre genre à les éconduire.
Ouvrard seul persistait à soutenir la possibilité de rétablir le
crédit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour
Londres. Il se mit en rapport avec mon père qu'il séduisit par des
aperçus les plus spécieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne
doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit
que l'emprunt était fait à des conditions fort avantageuses dont il
envoyait le détail à monsieur Corvetto. Les maisons Baring et
Labouchère s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficulté;
elle n'était pas de sa compétence.
Messieurs Baring et Labouchère ne demandaient en aucune façon la
garantie de l'Échiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant
de l'opération ils ne feraient rien de contraire aux intentions du
gouvernement et qui pût nuire aux intérêts anglais. Ils désiraient
s'en expliquer avec mon père.
La conférence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il
se déclara prêt à traiter dès que lord Castlereagh l'y aurait
autorisé. Mon père se rendit chez le ministre; ils tombèrent d'accord
de ce qu'il convenait de faire pour ménager les autres puissances, et
principalement les susceptibilités du duc de Wellington. Le lendemain,
mon père conduisit messieurs Baring et Labouchère chez lord
Castlereagh; il les y laissa.
Peu de temps après, ces messieurs revinrent lui demander leurs
passeports. Non seulement le ministre avait autorisé mais il avait
approuvé et avait été jusqu'à dire que «ces messieurs feraient un acte
de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils
rendraient un service éminent à l'Europe entière.» Ils étaient
enchantés.
Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommandé, en
souriant, de débarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses
conseils, attendu que Sa Grâce avait des prétentions toutes
particulières à l'habileté en matière de finances et y attachait
infiniment plus de prix qu'à ses talents militaires. Ils partirent le
soir même en compagnie d'Ouvrard qui les devança et arriva en
courrier.
Quoique le secret fût essentiel, j'étais au courant de ce qui se
passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo
m'annonçait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait
avoir aucun autre obstacle à vaincre. Aussi c'était avec une
satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque
jour [discuter] sur l'absurde crédulité du cabinet qui avait eu la
folle idée de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un
banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait démontré la vanité
d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait à la Bourse.
Deux heures après son arrivée à Paris, Ouvrard était chez moi. Il
avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu
Pozzo: il était radieux. Ce dernier ne tarda pas à nous rejoindre,
enchanté de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dînions
en très petit comité chez monsieur Decazes; je laisse à penser si nous
étions joyeux.
Le lendemain matin, je reçus un billet de Pozzo qui me disait de
l'attendre afin de pouvoir écrire à Londres après l'avoir vu. Le duc
l'avait envoyé chercher. Il entra chez moi la figure toute décomposée.
Messieurs Baring et Labouchère étaient arrivés; rien n'était conclu;
Ouvrard avait pris ses voeux pour des faits accomplis: ou il s'était
trompé, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce
dont il était bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent
consenti les arrangements qu'il avait apportés comme conclus, ils
déclaraient n'avoir ni accepté, ni même discuté aucune proposition.
Ils ne venaient que pour écouter ce qu'on leur demanderait. Ils
avaient au moment même une conférence avec monsieur Corvetto; mais,
d'après ce qu'ils avaient laissé entendre au duc des bases sur
lesquelles ils consentiraient à traiter, elles étaient toutes
différentes des paroles portées par Ouvrard et tellement onéreuses
qu'il était presque aussi impossible de les accepter que de se passer
d'un emprunt. La chute était profonde de notre joie de la veille. Je
la sentis doublement et pour Paris et pour Londres.
C'était un grand déboire pour mon père qui semblait pris pour dupe. Je
crois bien qu'Ouvrard avait joué tout le monde en réussissant avec
beaucoup d'adresse à éviter des paroles explicites sur l'état de la
négociation; mais, lui-même, je pense, s'était trompé dans ses propres
finesses et avait espéré que ces messieurs, après leur démarche
vis-à-vis du cabinet anglais et leur voyage à Paris, se trouveraient
trop engagés pour reculer et accepteraient, ou à peu près, ses plans
sur l'emprunt.
Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'était
principalement abouché à Londres et qui était bien plus facile en
affaires que monsieur Labouchère, s'était montré plus disposé à la
transaction telle qu'elle était offerte. Il est assez probable que,
pendant le voyage qu'ils firent dans la même voiture, monsieur
Labouchère n'avait pas employé inutilement son éloquence à engager son
collègue à profiter des nécessités de la France pour lui imposer de
plus rudes conditions.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que les trois conférences que mon père
avait eues avec ces messieurs, en présence d'Ouvrard à la vérité, lui
avaient laissé l'impression que les bases de la transaction étaient
arrêtées. Cela était si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet
de monsieur Corvetto, le jour de leur arrivée à Paris, tout était
rompu.
Je ne suivrai pas le détail de la manière dont la négociation fut
renouée. Le duc de Wellington ne s'y épargna pas. Quand une fois on
lui avait fait adopter une idée et qu'on parvenait à la lui persuader
_sienne_, il la suivait avec persévérance. Pozzo excellait dans cet
art, et c'est un des grands services qu'il a rendus à la France dans
ces temps de douloureuse mémoire où notre sort dépendait des caprices
d'un vieil enfant gâté.
Je me rappelle une circonstance où ce jeu eut lieu devant nous d'une
façon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant à la tribune comme
commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, désigna l'armée
d'occupation par l'épithète de _cent cinquante mille garnisaires_.
L'expression était juste, mais le duc de Wellington fut courroucé à
l'excès et on eut grand'peine à l'apaiser.
Peu de jours après, je dînai chez la maréchale Moreau avec une partie
de nos ministres. Ils arrivèrent désolés. Il avait paru le matin une
petite brochure intitulée _La France et la Coalition_, c'était le
premier ouvrage d'un très jeune homme, Salvandy. Il était écrit avec
un patriotisme plein de coeur et de talent, et tout franchement il
appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille
garnisaires.
On était en pleine négociation pour l'emprunt et pour la réduction de
l'armée d'occupation. Pour réussir, il fallait maintenir la bonne
humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait
produire sur lui. Le duc de Richelieu était consterné; monsieur
Decazes partageait son inquiétude. Il avait la brochure dans sa poche;
il en montra quelques phrases à Pozzo: elles lui parurent bien
violentes.
«Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous
nous en tirerons.»
Après s'être fait attendre une heure, suivant son usage, le duc
arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage, et
son: «Ah! oui! Ah! oui!» au service de tout le monde; c'était signe de
bonne humeur.