L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous

des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent

une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles

que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez

généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir,

& qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester; on pense qu’avec

celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux

attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque

d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous.

Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait

espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les

plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est

cependant conditionnelle; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour

propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être.

Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte

d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils

croiront en vous une marque de hauteur méprisante: Il m’a obligé,

(diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé; on perd

ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien

que de louable; on se dérobe le prix le plus cher; des bienfaits, le

plaisir d’être aimé; mais supposons que cette personne dont la vanité

est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de

gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause

ce qui lui paroît en vous un manque d’égards: N’êtes-vous pas bien

fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la

satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à

rendre heureuse?

Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret; en nous

assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison,

quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé,

remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre

les services.

_Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit._

Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus

favorable du désir de plaire; il y remédie à des défauts, & c’est à mon

gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton

méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si

haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres,

qui peut nous en corriger: voici deux cas assez ordinaires où l’on voit

arriver ce changement.

Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut,

ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la

Société: alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les

y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.

Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces

mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se

contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils

ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable; ce qu’ils

marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit

d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.

On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans,

tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses

humiliantes; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne

prouvant pas qu’ils soient corrigés; s’ils fléchissent, on soupçonne que

c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse,

leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, &

non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la

dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté,

pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire.

Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse

nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre

caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver

grace dans la Société.

Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On

diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on

en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent

chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre; pour plus de facilité à peindre

ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en

liaison, & dont on vous fait cet éloge. «Elle joint à beaucoup d’esprit,

des connoissances fort étendues; elle a sur-tout le don de s’approprier

si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé

vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est

l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire; qu’elle

raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous

n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A

l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la

conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres.»

A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un

extrême empressement de la connoître; elle arrive; on n’avoit employé

que de trop foibles couleurs; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce

qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer? elle vous laisse dans

l’enchantement; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît

un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel

étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent!

Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue.

Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à

peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre; la veille il lui

manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre

supérieurement aimable; vous étiez un objet intéressant pour elle, &

vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant

qu’elle se plaise à recommencer le charme; elle n’a de graces dans

l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe

enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de

plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie;

vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de

pareils contrastes nourrissent l’amour; il est sûr du moins qu’ils

n’entretiennent pas l’amitié.

Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son

inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous

connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de

s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son

empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre

égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer; ce

ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette

imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent

uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets; mais

elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité

qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite; elle

vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point

encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre; vous la

trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas

rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver

des raisons de l’excuser; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son

ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à

l’indulgence; effet plus puissant encore du désir de plaire! en lui

trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous

finirez par l’aimer.

Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a

d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter

séparément; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le

plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire

connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la

conversation.

Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie

de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce

même esprit; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce

de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il

posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met

en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble

s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose; qui,

transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant

presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, &

dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus

heureux: ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache

presque entiérement ce qui le constitue; on le sent, & ne sauroit dire

précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit

éviter, que les qualitez qui sont de son essence: cependant entre ces

qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles; la premiére, est

la maniére d’écouter; la seconde, est ce caractére liant qui se prête

aux idées d’autrui.

L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation,

elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent

les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue,

qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse,

mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre; & le désir de plaire

donne cette disposition obligeante; non qu’il la porte jusqu’à la

fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi

qu’aux idées riantes, ou ingénieuses: il sait, sans fausseté, garder les

intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse

mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à

l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins,

désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est

à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se

dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à

le suivre; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il

trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de

s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de

l’ennuyer.

On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les

jours; c’est un don bien rare que de savoir écouter: l’un, persuadé

qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez;

il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un

autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se

livre, en vous écoutant, à ses idées; vous le voyez moitié rêveur, &

moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même: & sa reponse se ressent

de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est

le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de

toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou

vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent

déplacé; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous

répondre; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre

commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére

une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit

être blessée.

Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque

justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant,

parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son

esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence

pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter.

C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond

de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils

trouvent du plaisir à vous entendre; espéce de ravissement, pendant

lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du

vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou

par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se

surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a

fait naître.

Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la

Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces

qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est

une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous

occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont

l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh! comment ne pas aimer

ces ames flexibles, que vous attirez sans peine; qui vous cherchent

même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui

n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles

ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent

des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage

d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs

d’applaudir & d’estimer.

C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes

occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard

des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement

raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne

pardonne point un pareil succès; vous pourriez leur montrer de la

supériorité: vous préférez de leur paroître aimable.

Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer,

indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe: c’est la

douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des

autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment

de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les

hommes de leur petitesse.

Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination,

qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on

ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction:

de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit &

l’ignorance; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la

mémoire, la contradiction.

Le panchant à parler de soi, est bien séduisant; avec beaucoup d’esprit,

on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous

attire: ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la

modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner.

Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes

vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race;

quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se

défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu; vous les

verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le

Souverain, ou l’opinion commune le traite; ils croyent effectivement en

être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en

étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content

insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent

tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés; ils n’ont rien

dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur

mérite.

L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui

indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être

l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais _moi_, ni

_mon opinion_, ni _je sais_, ni _je prétens_; mais qui d’une maniére

détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime

satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux

talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent; ils vous

montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils

vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou

leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir: quelle

modestie! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge.

On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle

de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant

aussi quelques portraits de soi-même: on ne doit point se rassurer sur

ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point

donner de jalousie; il faudra prévoir si les esprits portés à la

critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que

vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur

raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce

qui divertit; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres

gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera

fidéle, il paroîtra cependant ridicule; on exige que vous ayez le

caractére désigné par votre phisionomie; on voudra du moins, si la joie

ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que

vous ressentez dans le fond de votre ame.

Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant

naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance,

ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges

qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui

ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne

point soupçonner les autres de l’être; & cette sécurité, toute estimable

qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens; souvent des égards

qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une

maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses

communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber

dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge,

soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne

sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule

confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas

aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans

l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs

de qualités aimables; avec les esprits qui sont caustiques, il faut

sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur

dupe: & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de

montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter.

On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans

s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes; cette

effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié.

Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après

cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à

notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son

ame; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié; dans

les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un

foible qui tourne à notre désavantage.

Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en

écarter; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus

petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne

laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les

sert si bien? C’est de n’en avoir aucun; ils ne prétendent ni se donner

pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser; sensibles de

bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à

si haut prix; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent &

approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles;

les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes; & celui-ci devient pour

la raison, une espéce de spectacle; vous croyez, en quelque façon, voir

l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de

ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le

délire que je viens de dépeindre; & essayez de tenir des propos du même

genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide; le mérite de

ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle

ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie.

La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens

de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de

soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine; car avec

quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe; les

regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des

espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus

imperceptibles.

Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de

peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite; que dans des

discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait

intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté

exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs

dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de

votre silence? Vous resterez pendant un certain temps, (car

insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous

trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts

qu’on aura eus avec vous.

J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la

mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards,

au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de

s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler

de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres.

Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls

suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite.

Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une

certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer

l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne; qu’elle y

attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que

spectateurs: mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.

Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air

de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la

consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage

ordinaire du monde; mais cet art que quelques personnes de ce siécle

possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne.

L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des

répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela

cause, ce que Montagne dit _de certains parleurs à qui la souvenance des

choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites_,

il les fuit avec soin.

Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement &

l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui

ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les

raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux

que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page

précisément de tel ou de tel livre; & ce dégoût paroît sensé; on se

plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais

on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture

même[7].

[7] _Montaigne_ a dit: Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir

ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.

Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits

qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais.

Essais sur la necessité et les moyens de plaire · 第 2 / 9 段