Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette subl

ESSAIS

SUR

LA NECESSITÉ

ET SUR

LES MOYENS

DE PLAIRE,

PAR

Monsieur DE MONCRIF,

de l’Academie Françoise.

A GENEVE,

Chez PELLISSARI & Comp.

MDCCXXXVIII.

AVERTISSEMENT.

Si l’on juge des hommes par le motif commun qui les fait agir, on peut

dire qu’ils ont tous le désir de plaire, parce que tous veulent être

applaudis, recherchés, accueillis; que tous, enfin, veulent réussir dans

l’esprit des autres. A décider d’eux par leur conduite, il semble que le

plus grand nombre ait précisément la vûe opposée. Quelle différence, en

effet, d’un homme, qui, concentré dans son amour propre, réduit, pour

ainsi dire, la Société au commerce que ses passions ont entre elles; qui

ne conçoit que ses goûts, qui ne sent que ses besoins, pour qui tous les

objets extérieurs semblent transformés en autant de miroirs, où il

n’aperçoit que lui-même! Quel contraste, dis-je, de cet homme, (qu’on ne

rencontre que trop souvent) à celui, qui, persuadé que les vertus

sociables sont la source du véritable bonheur, se regarde comme membre

d’une République, que des égards mutuels entretiennent, et que l’amour

propre, mal entendu, cherche à détruire; qui, toujours attentif à ce qui

flatte ou mortifie, à ce qui éleve ou dégrade ses Concitoyens, ne

cherche, dans ces différens points de vûe, que ce qui le méne à se

concilier leur amitié & leur estime! Peut-on trop fuir celui qui ne veut

qu’un bonheur auquel il n’associe personne? Peut-on trop rechercher

celui qui n’est satisfait de soi-même, qui n’est heureux, que par les

avantages qu’il verse dans la Société?

Cette opposition entre la conduite de quelques hommes, & le motif commun

qui les anime, vient, si je ne me trompe, de la maniére dont ils

aperçoivent ce que c’est que plaire, ainsi que les moyens d’y parvenir.

Eclairés sur les erreurs où tombent, à cet égard, ceux qui les

environnent, ils se croyent garantis de l’illusion, par cela même qu’ils

sont ingénieux à la démêler dans les autres; ils ne portent point leurs

regards sur leur propre conduite; & si quelques-uns, moins aveuglés,

s’examinent, & découvrent qu’il leur manque les qualités qui plaisent

communément, ou s’ils se trouvent quelque ressemblance, par le maintien,

le langage, l’humeur, avec ce qu’ils viennent de critiquer dans autrui;

ils n’aperçoivent plus les motifs de le condamner: On a ouï dire, _qu’il

sied bien d’être singulier, extraordinaire; que ce qui déplaît dans

l’un, devient quelquefois une grace dans un autre; que l’esprit fait

tout valoir; qu’il y a des gens qui font aimer, en eux, jusques à leurs

travers_. On se voit alors avec tous ces avantages; on ne s’avoue des

défauts, que pour les sauver par ces exemples; & souvent, en s’éludant

ainsi soi-même, on ne recueille pour tout fruit de la recherche qu’on

vient de faire, que l’erreur grossiére de s’en estimer davantage.

Ma principale vûe, dans la premiére Partie de cet Ouvrage, a été de

démêler ces illusions, & particuliérement celles qui séduisent les gens

d’esprit. J’expose, en premier lieu, la nécessité de plaire: cette

nécessité reconnue, méne à chercher les moyens de profiter des avantages

qu’elle nous présente; & ces moyens, j’explique comment ils nous

égarent, ou comment ils nous font réussir.

Dans la seconde Partie, en appliquant à l’éducation les principes que

j’ai établis dans la premiére, je propose quelques idées, qui paroîtront

peut-être hazardées, sur la maniére de cultiver les premiéres années de

l’enfance; mais je déclare, par avance, que je suis entiérement

déterminé à me soumettre à cet égard, comme sur le reste de l’Ouvrage,

au jugement que tant de personnes plus éclairées que moi, auront le

droit d’en porter.

ESSAIS

SUR

LA NECESSITÉ

ET SUR

LES MOYENS

DE PLAIRE.

Premiere Partie.

Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous

ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes

dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche; qu’il

ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable; qu’il supplée en quelque

façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils

peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens; qu’enfin il influe

considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous

passons la vie; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de

plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres

hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer.

Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on

devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens

dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous

rebute; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de

les fuir.

Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire,

l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils

portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à

qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son

fiel; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la

terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus

rien à blâmer: je parle de cette équité trop austére qui pése les

actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même; de

cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se

plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits; quel en

est, dis-je, le fruit? Le malheur de révolter ceux même dont elle

arrache l’estime.

Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps

douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même

qui vous attire encore plus à elles; mais quand vous trouvez ces

personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous

marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous

annonce leur supériorité & votre petitesse; vous êtes tenté de croire

que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent

pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices; vous sentez peu

d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne.

Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des

grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets

importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits:

mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes.

Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames

sensibles? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de

plaire, & le fruit de se faire aimer; il n’y a presque point d’instant

qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si

satisfaisant.

Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne

nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de

l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres

qui caractérisent un esprit éminent? Il en est parmi nous, dans ce

siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de

la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité &

l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés

dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique

de celui qui n’a presque que le nécessaire: de même il faut éviter dans

les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits

communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une

simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles; & ce

n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte,

assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les

simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose,

il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les

leur rendre propres: il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire

usage, leurs éloges & leur reconnoissance.

S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime &

l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à

régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir

compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les

avantages auxquels ils prétendoient: il arrive cependant, que le plus ou

le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les

momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur

espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si

votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre,

n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur

aurez rendue; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de

la honte qu’il y auroit à ne pas l’être: vous n’obtiendrez d’eux que

l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un

tribut qui ne satisfait que notre raison: leur amitié est nécessaire au

bonheur d’une ame sensible.

Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du

rang? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs

avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce

qu’ils doivent aux Grands; & combien la supériorité de ceux-ci est peu

digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut! Les

respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est

mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée;

c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui

l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est

achevé; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens

se multiplient; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui,

répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés

& rians; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse

uniformité.

Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir

ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou

moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui

nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans

notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un

caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite; souvent c’est de

la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde;

quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air

de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne

nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable,

ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une

crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les

sots.

Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins

communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se

trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient

long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont

ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent

dispensés de les apercevoir: ils voyent à peine ce qu’ils ont été; ils

jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont; & ce n’est que le désir

de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir

d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à

la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils

cherchent à satisfaire.

Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible

de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais

continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui

gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier

les cœurs? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur

les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise

foi lui font essuyer; il sent qu’un obligeant accueil est le seul

dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes

injustes qu’il démasque: en lui, l’autorité parle toujours le langage du

citoyen: on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans

le redouter: on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on

l’aime.

La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des

hommes qu’elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à

les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle

a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence.

S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en

général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur

vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus

abondant que le sien; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de

cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur

le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards

continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son

amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.

Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent

pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à

l’égard des liaisons qui forment la Société?

L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil

secours l’entretienne; avec quelque solidité qu’elle soit établie,

lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée

par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle

ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas

agir; ces occasions sont quelquefois rares; & dans les intervalles, elle

reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est

plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.

Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes

pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande

utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des

assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent

mêlée de distraction; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame,

c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle

reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme

une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose? Son extérieur

indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu

de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous? Sa politesse a tout

l’apprêt du cérémonial; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à

vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de

véritables sujets de vous en plaindre; bien des gens n’attendroient pas

une autre occasion de le haïr.

Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si

nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux

personnes qu’elles ont pour objet; on sentira qu’elles naissent, non de

cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un

panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice; &

cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont

moins sujets que les services à trouver des ingrats.

_Du désir de plaire._

Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il

est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si

précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient

lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1]; il ne faut

que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.

[1]

... De quoi ne vient point à bout

L’esprit joint au désir de plaire?

LA FONTAINE, _Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine_.

Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous

inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence &

l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans

les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les

devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des

autres hommes peut raisonnablement en dépendre; c’est une force, qui,

dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre

esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes;

c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à

lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les

succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette

conduite, nous gagnons d’être plus aimés.

Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette

marque en effet qu’on peut le reconnoître; c’est cette union qui le

caractérise: elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à

croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires

qui se trouvent dans la Société: combien de personnes contentes de se

voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime!

Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de

l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on

doit attendre de ce qu’on fait pour la Société; le don de plaire,

examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès

satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus

douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.

C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes,

que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître

si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de

démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant

concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons

d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir; ou si nous

nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne

nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que

l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.

Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en

profitons pas assez: on trouve communément des gens qui n’épargnant rien

pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point

subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en

liberté; alors ils deviennent épineux, farouches; mais s’il reparoît

quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on

diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre: leur

maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils

voyent arriver un étranger; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages:

ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est

l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se

pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux, qui

étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du

nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables; les avares ont du moins

le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne

profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste

plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.

D’autres ne négligent point de paroître aimables; mais ils n’ont,

presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils

avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de

considération & d’amitié? Leur goût dans le moment les porte à en

traiter un avec préférence; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention,

d’esprit, de graces que pour lui; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir

de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage;

mais ils désobligent tous les autres; c’est imiter encore l’erreur d’une

autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y

ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens,

qui dépérissent; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.

Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes

les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande

encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais

moyens pour la remplir; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans

autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par

exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller?

L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans

aucun égard à celui des autres; c’est un étalage hazardé de son esprit,

de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se

suppose; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils

puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion

qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de

supériorité.

La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous

laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de

solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne

songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain

ridicule qui les amuse; car en général, on recherche assez le commerce

de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer; mais quel moyen d’être

accueilli? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte

d’un pareil succès: Et voici dans ces deux situations leurs ressources

ordinaires; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient

s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des

Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite; ils

auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux

être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans

trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis

sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur; mais il

y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére

naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité; ils s’attachent à

approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la

présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle

puisse être applaudie.

[2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére

de s’exprimer, _la mauvaise compagnie_; j’avertis que je ne l’ai

empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de

personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards,

mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére,

qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point

lié avec ce qu’ils appellent _les gens du monde, les gens de

connoissance_, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point

ce qu’ils nomment _le ton de la bonne compagnie, le bon ton_,

langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus

que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.

Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés

qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de

mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée;

l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à

toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes

Sociétés que dans l’état supérieur: on a donné, ce me semble, la

solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant

de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de

mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en

exclure aucune.

L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, &

nous y tombons de deux maniéres; l’une en forçant notre naturel, &

l’autre en imitant celui d’autrui.

L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt

marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler;

c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction,

les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les

tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.

Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que

certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux

communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, &

cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément

pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, &

dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables? Tandis

qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances

sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables; cette même

vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie

recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son

maintien & de ses maniéres; & vous reconnoîtrez, pour comble

d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore &

qu’elle dégrade.

On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel; il y a des

gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches; qui se

plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement.

Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére

aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule;

car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien

éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire;

on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi

tel qu’on est; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir

les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au

contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être

dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.

L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un

sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une

connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous

manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, &

que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est

une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus

modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en

être paré; on n’en a que l’étalage.

L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est

d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais

modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain

personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des

yeux favorables; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il

s’en fût tenu à ses propres travers.

Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre

extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce

qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé,

de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les

attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se

joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne; on leur contesteroit

volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou

d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant

ou comme agréable.

Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins

susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des

moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre &

farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir

qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté

ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une

satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire,

sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets,

que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui

faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible

pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même

de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des

uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent

peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent

par bien des vertus ou des qualités supérieures!

Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société,

ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique,

dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves; on ne gagne

rien à se soumettre à leur empire; quand il ne leur reste plus de

Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.

Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé

que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent

s’en faire un caractére; rien ne déplaît tant que les gens qui vous

proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous

annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus

l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde,

jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas

d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé

que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être

instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh! quelle étude

méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société,

que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre

raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage!

Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est

importante; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je

viens de le définir; on voit des personnes qui en ont une portion, dont

on n’est pas équitablement en droit de se plaindre; nul art dans leurs

discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher

qu’elles vont vous juger à la rigueur; il faut cependant être en garde

contre elles, ou plutôt contre soi-même; le caractére de leur esprit est

une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se

passe dans le vôtre; elles y lisent toutes les finesses de votre amour

propre; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le

silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent

ingénieusement à vous-même; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir

ainsi dévoilés; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne

qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de

ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque

dont vous aviez voulu vous embellir.

En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un

moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé: Mais il y a deux

caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas

moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser; c’est

de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.

Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce

caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par

les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner

indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse

d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire

généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui

paroît ne point intéresser l’honneur; prodigue les éloges, sacrifie sans

qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit

l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette

lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité

grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit

à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels

qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est

attachée.

La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en

commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente

docile à céder aux volontez des autres; elle y ajoûte une adresse à

faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus

dangereuse; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes

humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, &

d’être méprisé de tout le reste.

La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est

celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui

les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même

temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.

Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux

naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére:

qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne

sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades

allusions, ou de contes usés; car combien de gens avec beaucoup d’esprit

n’ont point celui de la plaisanterie? On s’attachera pour gagner son

inclination, à le bercer dans son erreur: quel usage du désir de plaire!

L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus

marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu

délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société,

d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans! Un sot

n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs; un homme

d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte,

l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un

Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même,

jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose

complette; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans &

caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts

qui n’échapent à personne; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû

découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur

des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de

flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons

ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que

nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez

d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison &

la vérité.

[3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.

Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner,

appartiennent également aux deux sexes; mais on connoît une autre erreur

qui séduit particuliérement les femmes; c’est la coquetterie, cet écueil

de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se

garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir; plus un défaut est en

régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le

caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à

rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la

raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus

ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances.

Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé

apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme

saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être; & c’est

parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route

qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.

Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer

l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames; plus il

paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4],

le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée,

& de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne

plaisent plus par le charme de la nouveauté; au lieu que la coquetterie

ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination.

Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps

sans être reconnue; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que

l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne; nos yeux

ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais

dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint

tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait

celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour

le rompre.

[4] Madame la Marquise de Lambert, _Réflexion sur les Femmes_.

Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges,

parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui

font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute

son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des

défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose; étourderie,

affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête; &

ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent

plus encore qu’ils ne l’avoient embellie: mais ce qui caractérise

entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie

à mesure qu’elle les multiplie; les premiers jours de la jeunesse, qui

seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de

ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient

encore? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses

l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.

_Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes._

Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous

offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire?

C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons

reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la

figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui

sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix.

Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause &

par leurs effets.

En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines

dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de

la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel

sentiment, ou telle pensée; & c’est le meilleur choix entre ces actions,

qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle

_l’air d’éducation, l’air du monde_, & en un mot, ce qu’on approuve dans

notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de

la figure.

Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain

accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne; il faut

que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de

celui qui l’écoute & qui la voit.

Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est

de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au

degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du

caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils

représentent[5]; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de

délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus

ou moins agréables.

[5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour

acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la

délicatesse de l’esprit.

Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui

distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les

personnes de différentes conditions; les expressions du visage, du

geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque,

ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer,

l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise

éducation.

C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce

favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous

pouvons être ornés; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne

vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter,

d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous

adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action,

qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en

elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.

Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence

des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne

sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche

en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable

qu’elles font sur nos sens; leur effet ne nous est bien sensible que la

premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend

indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut

donner, ne les soutienne.

Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez,

qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que

j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur.

Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites

sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit

en lui de vous occuper; non par la vanité d’être écouté, mais par un

désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas

qu’il faisoit de votre estime: toux ceux qui, comme vous,

l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces

regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur

étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun

d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.

C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait

valoir notre extérieur[6]; les agrémens du maintien & du geste, qui ne

consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement

arbitraires; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir

singulier à Madrid ou à Londres; mais cet air d’attention,

d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de

plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans

les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté

de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre

éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.

[6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les

exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la

danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du

secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils

sont dans la Société; je remarquerai seulement, que dans celui qui

ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le

talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que

dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la

personne qu’on aime & qu’on recherche.

Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de

certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par

elles-mêmes.

Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à

l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont

quelques gens sont heureusement doués; une disposition à saisir le

plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien; un goût

avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire

que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux

personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur

elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.

On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité,

qui la rend piquante; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet

extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre,

conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est

emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines; la

joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne

répandre que pour le plaisir des autres.

Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas

constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il

faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable

sceau à toutes les bonnes qualités.

Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous

en ayons le désir; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de

la jeunesse; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, &

ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême

sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde,

sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau; leur

ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions

agréables qu’ils reçoivent; comme si le plaisir étoit une découverte qui

n’eût été faite que par eux: ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils

croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables,

parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le

manque d’expérience justifie; & peut-être encore ne leur faisons-nous

grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est

passager, & ne vaut pas qu’on le regrette; car on n’applaudit qu’avec

peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu

de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant

d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les

possédent dans tout leur éclat; mais on n’envie pas des moyens de plaire

qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt

evanouïr.

Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns

avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir

de plaire n’en dirige l’usage: en effet, rien ne peut remplacer en nous

cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont

jamais sans quelque récompense; car s’ils ne sauroient vaincre

entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de

certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames

sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins

qu’elles peuvent l’être; c’est vous distinguer du reste des hommes,

c’est vous aimer à leur maniére.

_De quelques moyens de plaire._

L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les

qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de

nouvelles.

Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la

plus noire envie: mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait

trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel

guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune! Il les rend modestes,

il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air

de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur

langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur

politesse; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir

compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura

été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre

acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite

personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec

les autres hommes; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même

si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il

mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire

qu’il en apporte davantage; combien à plus forte raison, nous

dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît

d’empressement de nous gagner? On est flatté de ce que son nouveau

lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire; on pense

qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité

sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a

de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la

solidité dans l’esprit; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes

qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous

convaincre de notre propre mérite.

Essais sur la necessité et les moyens de plaire · 第 1 / 9 段