I
Il était sept heures et demie du soir. En dépit du proverbe qui dit
«qu’à la Chandeleur, les jours grandissent d’une heure», il faisait déjà
nuit serrée. Nous nous trouvions réunis dans la salle à manger,
attendant le souper, qu’on servait chez nous à huit heures. Un joli feu
de souches de hêtre _clairait_ dans la cheminée; une bonne lampe
modérateur mettait sur la table de toile cirée un cercle lumineux, et au
plafond noir, un rond de clarté dorée et dansante. Ma mère tricotait un
bas de laine; mon père,--il était juge de paix à Varennes,--relisait la
feuille d’audience que le greffier venait de lui apporter, et moi,
perché sur un haut tabouret, la plume entre les dents, les doigts
barbouillés d’encre, je feuilletais rapidement mon dictionnaire latin,
afin de me débarrasser d’une version de l’_Epitome_ que je devais
soumettre le lendemain à l’abbé Gerdolle, notre vicaire. Une douce
tranquillité remplissait la salle, une tranquillité où de menus bruits
se fondaient, augmentant encore le sentiment de quiétude et de sécurité
qui nous possédait tous:--bruits intermittents et semblables à ceux
qu’on entend au travers d’un rêve;--froissement des feuillets, cliquetis
des aiguilles, pétillement de la braise, et au loin, sur la route,
tintement des sonnailles du courrier de Verdun qui entrait dans le
bourg.
J’en étais à la phrase finale de ma version: _septima die autem
quievit_, et je m’apprêtais à me reposer à mon tour, après avoir mis au
bas de la page une fioriture compliquée, en guise de paraphe; ma mère
roulait déjà son bas autour de la pelote de laine et y piquait ses
aiguilles, tandis que mon père, ayant achevé sa révision, repliait ses
lunettes dans leur étui, quand un coup de sonnette à la porte de la rue
nous fit dresser la tête à tous.
--Qui diantre cela peut-il bien être? dit mon père en tisonnant.
--Une belle heure pour venir chez le monde! ajouta ma mère, qui n’était
pas endurante et n’admettait pas qu’on dérangeât son mari au moment du
souper.--Nous entendîmes des chuchotements et un piétinement dans le
corridor, puis la porte de la salle fut vivement poussée par notre
servante Scolastique:
--Monsieur Michel, s’écria-t-elle de sa voix grognonne, voilà un
voyageur qui demande après vous!
Et derrière le dos de notre domestique, une voix d’homme, une voix aux
notes à la fois sourdes et timides, bredouilla:--C’est moi, Justin, mon
camarade!... C’est moi qui viens te faire une petite visite...
Mon père, qui avait empoigné la lampe et l’avait soulevée de façon à en
faire tomber à plein la lumière sur le visiteur, la reposa brusquement
sur la crédence, en poussant une exclamation mélangée d’étonnement et de
joie cordiale; puis il alla au-devant du nouveau venu, et lui sautant au
cou:
--C’est le cousin Bastien! s’écria-t-il... Ah! par exemple, voilà une
surprise!... Entrez donc vite, cousin!... Scolastique, prenez sa valise
et débarrassez-le de son manteau.--Il se tourna ensuite vers ma mère et
prenant le bras du voyageur:--Eulalie, ma chère, voici le cousin
Bastien, un vieil ami de la famille... Il m’a fait sauter sur ses
genoux, et je t’ai souvent parlé de lui... Cousin, voici ma femme et mon
petit Joseph qui va déjà sur ses dix ans... Allons, qu’on s’embrasse et
qu’on donne le fauteuil au cousin!... Il doit être gelé... Scolastique,
vous allongerez votre souper, ma fille!...
Pendant ce temps, j’examinais avec de grands yeux ce cousin inconnu. Il
avait posé à terre sa valise,--une antique valise ronde et oblongue en
cuir, avec deux courroies qui la bouclaient sur le côté.--Il avait
enlevé sa houppelande brune, serrée à la taille et ornée de cinq ou six
petits collets, et je vis un vieillard d’une soixantaine d’années,
grand, mince, courbé comme une faucille et vêtu d’une redingote de
lasting couleur noisette. Il avait le cou serré dans un col cravate,
d’où surgissait une figure maigre, rasée, pâlotte avec des yeux bleus
aux paupières rougies, et des cheveux déjà blancs. Il s’excusait
timidement d’arriver à une heure aussi avancée, et je m’étonnais fort
d’entendre sa grosse voix sourde et triste sortir de ce long corps mince
et incliné comme un jonc.
Mon père l’avait installé commodément dans notre fauteuil Voltaire, et
ma mère avait jeté une _charpagnée_ de souches dans le brasier qui
pétillait gaiement. Le cousin, assis sur l’extrême bord du siège,
souriait d’un sourire craintif et présentait à la flamme ses mains
maigres et effilées comme toute sa personne.
--Je suis heureux... bien heureux de te voir, bredouillait-il d’une voix
encore grelottante, car il avait voyagé sur la banquette du courrier, et
l’air du dehors était morfondant.
--Vous avez eu une excellente idée de penser à nous; et votre visite me
fait grand plaisir, répondit mon père; mais pourquoi ne nous avoir pas
prévenus?
--Tu sais, reprit le cousin, je ne me suis décidé qu’au dernier moment,
et je suis venu en passant.
--En passant?... Où allez-vous donc?
--Oh! nulle part, répliqua-t-il naïvement; puis il ajouta avec son
sourire triste:--Quand je voyage, moi, ce n’est pas pour arriver, c’est
pour changer de place... Je n’ai jamais de but.
--Pourtant, cousin Bastien, objecta mon père en riant, vous avez bien un
domicile quelque part, où vous retrouvez vos habitudes et votre chez
vous?
--Je n’ai plus de chez moi, mon ami, je vis comme un camp-volant.
--Eh bien, et votre maison du Val-des-Écoliers, où j’ai fait de si
bonnes parties, quand j’étais collégien et que vous étiez mon
correspondant?
--Je ne l’habite plus depuis longtemps, tu sais, depuis... Ne parlons
pas de ça, soupira le bonhomme en se passant les mains sur le front,
parlons de toi, mon brave Michel!... Quand j’ai reçu ta lettre de bonne
année, j’étais à Bourmont. Tout d’un coup, je me suis rappelé le bon
temps jadis et je me suis dit: Si j’allais voir ce qu’est devenu ce
grand garçon-là?... Alors j’ai bouclé ma valise... Mes déménagements ne
sont pas longs à faire. Tout mon mobilier tient dans une grosse malle
que je mets en pension dans un grenier d’auberge... Je prends mon
manteau et me voilà parti.
Ma mère le regardait d’un air ébahi.--Sapristi! s’exclama mon père, mais
c’est une existence de Juif-Errant!... Voilà une vie à laquelle je ne
m’habituerais pas volontiers, ni toi non plus, n’est-ce pas, Eulalie?
--Je comprends, je comprends... murmura M. Bastien en hochant la tête;
toi, mon brave, tu as femme et enfant; ce sont des liens qui attachent
au sol, ce sont des points d’appui autour desquels les habitudes
poussent comme des plantes grimpantes qui vous enlacent... Moi, je n’ai
plus d’habitudes... je suis une plante sans racines... Sans racines!
répéta-t-il de sa grosse voix.
C’était comme la résonnance d’un écho profondément triste, et cela me
donna un frisson d’angoisse rapidement calmé par la réflexion égoïste
qui vint ensuite, à savoir que j’avais un chez moi, un bon feu clair
pour me réchauffer chaque soir, et un bon souper qui m’attendait. Ce
retour sur moi-même et la comparaison de ma facile existence avec la vie
nomade du cousin Bastien me procura une douce sensation, analogue à
celle qu’on éprouve, lorsque, enfoncé dans un lit bien clos et bien
douillet, on entend la pluie et le vent faire rage au dehors. En
écoutant la plaintive parole du cousin, je fermais à demi les yeux, et
n’apercevant plus que vaguement la réchauffante lueur du brasier, je me
blottissais plus voluptueusement entre les genoux de mon père.
Ma mère s’était esquivée du côté de la cuisine pour presser le souper et
veiller à la confection de quelque plat de supplément. Nous entendions
le pas pesant de la grosse Scolastique qui allait et venait, ouvrant et
refermant les armoires. On remuait des assiettes, on soulevait des
couvercles de casserole, et le son mat d’une fourchette battant des œufs
en neige m’entr’ouvrait une perspective d’entremets sucrés, qui me
faisait sourire intérieurement à la visite inattendue du cousin Bastien.
Celui-ci, les coudes appuyés aux bras rembourrés du fauteuil, les jambes
étendues sur les chenets, les yeux clignotants, semblait également gagné
par l’atmosphère de bien-être répandue dans la salle à manger. De temps
en temps, la porte de communication s’ouvrait; Scolastique encore alerte
malgré son embonpoint envahissant, couvrait la table d’une nappe à
liteaux rouges, disposait les assiettes, coupait le pain, façonnait les
serviettes en bonnet d’évêque; et une friande odeur de caramel nous
arrivait de la cuisine par bouffées.
Le cousin Bastien ramena sous le fauteuil ses jambes maigres que
l’ardeur de la braise rôtissait à travers la trame mince du pantalon,
et, relevant la tête, me regarda d’un air bonhomme.
--Il a bonne mine, ton garçon, cousin Michel; je suis sûr que c’est un
brave enfant... Il est grand et fort pour un gamin de dix ans.
--Mauvaise herbe pousse toujours vite, répondit mon père; c’est un
diable qui nous fait endêver du matin au soir.
--Viens un peu me voir, petit, me dit le cousin en m’attirant à lui,
j’aime les enfants... Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas?
--Non, monsieur, répliquai-je en le dévisageant avec la curiosité
impertinente du premier âge.--Je le trouvais tout de même un peu
grotesque, notre cousin! Son corps long et maigre, son vêtement râpé, sa
figure blême aux paupières éraillées ne m’imposaient pas le moins du
monde, et, dans mon irrévérencieux jugement de gamin, je ne le prisais
pas à une haute valeur. Les enfants ont cela de commun avec les chiens
et les domestiques, qu’ils jugent les gens sur la mine, et qu’ils ont
une instinctive répugnance pour les visiteurs pauvrement vêtus.
Cependant je condescendis à ce que le cousin me prît sur ses genoux. Il
m’enleva comme une plume, me maintint d’un bras sur ses cuisses étiques
dont les os saillants me causaient une impression désagréable, et
effleura légèrement d’une main discrète mes cheveux qui bouclaient
naturellement.
--Quels beaux cheveux blonds! soupira-t-il, c’est de soie... j’aime à
caresser les cheveux d’enfants... Cela me rappelle l’ancien temps...
J’ai connu un garçon qui avait des cheveux bouclés comme les tiens,
petit... Te souviens-tu de lui, Michel?
A cette question, mon père avait pris une contenance à la fois
compatissante et embarrassée, un de ces airs qu’on se donne en entrant
dans une maison où l’on va faire une visite de condoléance.
--Oui, dit-il, en baissant la voix, je me rappelle le temps où nous
faisions ensemble le réveillon de Noël chez vous...
Le cousin, sans s’arrêter à sa réponse, continuait en fixant sur le
brasier ses yeux songeurs:--Quand il était petit, je le tenais sur mes
genoux comme je tiens ton garçon. Il regardait le feu de notre cuisine
où des châtaignes grillaient sous la cendre, et quand l’une d’elles, mal
fendue, éclatait tout d’un coup dans la braise, comme un pétard,
c’étaient des effarements et des rires... J’ai encore le son clair de ce
rire-là dans les oreilles. Ah! le souvenir, une chose douce et navrante
tout à la fois!... Quel espiègle c’était, Michel! vif comme la
poudre!...
--Oui, reprit mon père en s’animant, et leste comme un écureuil...
La figure de M. Bastien devint tout d’un coup presque tragique, et mon
père se mordit les lèvres comme s’il eût lâché une sottise.
Il y eut un si profond silence que le son de la pendule me parut tout à
coup avoir décuplé de volume. En même temps il me sembla que M. Bastien
était pris d’un hoquet subit, tandis qu’une goutte tiède me tombait sur
la joue. Je relevai la tête et vis avec étonnement deux gouttes
pareilles suspendues aux cils du bonhomme...
--Voilà la soupe, s’écria au même moment Scolastique en entrant et en
posant sur la nappe une soupière fumante d’où s’exhalait une savoureuse
odeur de choux et de poireaux.
--Monsieur Bastien, dit ma mère en arrivant à son tour, nous avons
justement une _potée_... Quand on a voyagé à l’humidité, il faut prendre
quelque chose de chaud, et la _potée_ vous rappellera la Haute-Marne...
C’est le plat du pays.