MONOS.--Comme tu fais étrangement écho à mes paroles, douce Una!

J'observe aussi une vacillation dans ta démarche,--une joyeuse

inquiétude dans tes yeux. Tu es troublée, oppressée par la majestueuse

nouveauté de la Vie Éternelle. Oui, c'était de la Mort que je parlais.

Et comme ce mot résonne singulièrement _ici_, ce mot qui jadis portait

l'angoisse dans tous les coeurs,--jetait une tache sur tous les

plaisirs!

UNA.--Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait à tous les festins! Que de

fois, Monos, nous nous sommes perdus en méditations sur sa nature! Comme

il se dressait, mystérieux contrôleur, devant le bonheur humain, lui

disant: «Jusque-là, et pas plus loin!» Cet ardent amour mutuel, mon

Monos, qui brûlait dans nos poitrines, comme vainement nous nous étions

flattés, nous sentant si heureux sitôt qu'il prit naissance, de voir

notre bonheur grandir de sa force! Hélas! il grandit, cet amour, et avec

lui grandissait dans nos coeurs la terreur de l'heure fatale qui

accourait pour nous séparer à jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint

une douleur. Pour lors, la haine nous eût été une miséricorde.

MONOS.--Ne parle pas ici de ces peines, chère Una,--mienne maintenant,

mienne pour toujours!

UNA.--Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin passé qui fait la joie du

présent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui

ne sont plus. Par-dessus tout, je brûle de connaître les incidents de

ton voyage à travers l'Ombre et la noire Vallée.

MONOS.--Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose

à son Monos? Je raconterai tout minutieusement;--mais à quel point doit

commencer le récit mystérieux?

UNA.--À quel point?

MONOS.--Oui, à quel point?

UNA.--Je te comprends, Monos. La Mort nous a révélé à tous deux le

penchant de l'homme à définir l'indéfinissable. Je ne dirai donc pas:

Commence au point où cesse la vie,--mais: Commence à ce triste, triste

moment où, la fièvre t'ayant quitté, tu tombas dans une torpeur sans

souffle et sans mouvement, et où je fermai tes paupières pâlies avec les

doigts passionnés de l'amour.

MONOS.--Un mot d'abord, mon Una, relativement à la condition générale de

l'homme à cette époque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos

ancêtres,--sages en fait, quoique non pas dans l'estime du

monde,--avaient osé douter de la propriété du mot _Progrès_, appliqué à

la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six siècles qui

précédèrent notre mort vit, à un certain moment, s'élever quelque

vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont

l'évidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise

à son rang,--principes qui auraient dû apprendre à notre race à se

laisser guider par les lois naturelles plutôt qu'à les vouloir

contrôler. À de longs intervalles apparaissaient quelques esprits

souverains, pour qui tout progrès dans les sciences pratiques n'était

qu'un recul dans l'ordre de la véritable utilité. Parfois l'esprit

poétique,--cette faculté, la plus sublime de toutes, nous savons cela

maintenant,--puisque des vérités de la plus haute importance ne

pouvaient nous être révélées que par cette _Analogie_, dont l'éloquence,

irrécusable pour l'imagination, ne dit rien à la raison infirme et

solitaire,--parfois, dis-je, cet esprit poétique prit les devants sur

une philosophie tâtonnière et entendit dans la parabole mystique de

l'arbre de la science et de son fruit défendu, qui engendre la mort, un

avertissement clair, à savoir que la science n'était pas bonne pour

l'homme pendant la minorité de son âme. Et ces hommes,--les

poëtes,--vivant et mourant parmi le mépris des _utilitaires_, rudes

pédants qui usurpaient un titre dont les méprisés seuls étaient dignes,

les poëtes reportèrent leurs rêveries et leurs sages regrets vers ces

anciens jours où nos besoins étaient aussi simples que pénétrantes nos

jouissances,--où le mot _gaieté_ était inconnu, tant l'accent du bonheur

était solennel et profond!--jours saints, augustes et bénis, où les

rivières azurées coulaient à pleins bords entre des collines intactes et

s'enfonçaient au loin dans les solitudes des forêts primitives,

odorantes, inviolées.

Cependant ces nobles exceptions à l'absurdité générale ne servirent qu'à

la fortifier par l'opposition. Hélas! nous étions descendus dans les

pires jours de tous nos mauvais jours. Le _grand mouvement_,--tel était

l'argot du temps,--marchait; perturbation morbide, morale et physique.

L'art,--les arts, veux-je dire, furent élevés au rang suprême, et, une

fois installés sur le trône, ils jetèrent des chaînes sur l'intelligence

qui les avait élevés au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas

reconnaître la majesté de la Nature, chanta niaisement victoire à

l'occasion de ses conquêtes toujours croissantes sur les éléments de

cette même Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le

Dieu, une imbécillité enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le

prévoir depuis l'origine de la maladie, il fut bientôt infecté de

systèmes et d'abstractions; il s'empêtra dans des généralités. Entre

autres idées bizarres, celle de l'égalité universelle avait gagné du

terrain; et à la face de l'Analogie et de Dieu,--en dépit de la voix

haute et salutaire des lois de _gradation_ qui pénètrent si vivement

toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,--des efforts insensés furent

faits pour établir une Démocratie universelle. Ce mal surgit

nécessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en

même temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables

cités s'élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se

recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage

de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante

maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi,

du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais

il paraît qu'en pervertissant notre _goût_, ou plutôt en négligeant de

le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre

propre destruction. Car, en vérité, c'était dans cette crise que le goût

seul,--cette faculté qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure

et le sens moral, n'a jamais pu être méprisée impunément,--c'était alors

que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la

Nature et la Vie. Mais, hélas! pur esprit contemplatif et majestueuse

intuition de Platon! Hélas! compréhensive _Mousikê_, qu'il regardait à

juste titre comme une éducation suffisante pour l'âme! Hélas! où

étiez-vous? C'était quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli

et le mépris universels qu'on avait le plus désespérément besoin de

vous!

Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, chère Una, a dit,--avec

quelle vérité!--que _tout raisonnement se réduit à céder au sentiment_;

et il n'eût pas été impossible, si l'époque l'avait permis, que le

sentiment du naturel eût repris son vieil ascendant sur la brutale

raison mathématique des écoles. Mais cela ne devait pas être.

Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde

approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanité, ou ce

que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas

voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris à

attendre la ruine la plus complète comme prix de la plus haute

civilisation. J'avais puisé dans la comparaison de la Chine, simple et

robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'Égypte astrologue, avec la

Nubie plus subtile encore, mère turbulente de tous les arts, la

prescience de notre Destinée. Dans l'histoire de ces contrées j'avais

trouvé un rayon de l'Avenir. Les spécialités industrielles de ces trois

dernières étaient des maladies locales de la Terre, et la ruine de

chacune a été l'application du remède local; mais, pour le monde infecté

en grand, je ne voyais de régénération possible que dans la mort. Or,

l'homme ne pouvant pas, en tant que race, être anéanti, je vis qu'il lui

fallait _renaître_.

Et c'était alors, ma très-belle et ma très-chère, que nous plongions

journellement notre esprit dans les rêves. C'était alors que nous

discourions, à l'heure du crépuscule, sur les jours à venir,--quand

l'épiderme de la Terre cicatrisé par l'Industrie, ayant subi cette

purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires,

serait habillé à neuf avec les verdures, les collines et les eaux

souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour

l'homme,--pour l'homme, purgé par la Mort,--pour l'homme dont

l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la

science,--pour l'homme racheté, régénéré, béatifié, désormais immortel,

et cependant encore revêtu de matière.

UNA.--Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais

l'époque du feu destructeur n'était pas aussi proche que nous nous

l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait

certainement de le croire. Les hommes vécurent, et ils moururent

individuellement. Toi-même, vaincu par la maladie, tu as passé par la

tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos

sens assoupis n'aient pas été torturés par l'impatience et n'aient pas

souffert de la longueur du siècle qui s'est écoulé depuis et dont la

révolution finale nous a rendus l'un à l'autre, cependant, cher Monos,

cela a fait encore un siècle.

MONOS.--Dis plutôt un point dans le vague infini. Incontestablement, ce

fut pendant la décrépitude de la Terre que je mourus. Le coeur fatigué

d'angoisses qui tiraient leur origine du désordre et de la décadence

générale, je succombai à la cruelle fièvre. Après un petit nombre de

jours de souffrance, après maints jours pleins de délire, de rêves et

d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant

que je ne souffrais que de mon impuissance à te détromper,--après

quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une léthargie sans

souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'était

_la Mort_.

Les mots sont choses vagues. Mon état ne me privait pas de sentiment; il

ne me paraissait pas très-différent de l'extrême quiétude de quelqu'un

qui, ayant dormi longtemps et profondément, immobile, prostré dans

l'accablement de l'ardent solstice, commence à rentrer lentement dans la

conscience de lui-même; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait

de l'insuffisance de son sommeil, et sans être éveillé par le mouvement

extérieur.

Je ne respirais plus. Le pouls était immobile. Le coeur avait cessé de

battre. La volition n'avait point disparu, mais elle était sans

efficacité. Mes sens jouissaient d'une activité insolite, quoique

l'exerçant d'une manière irrégulière et usurpant réciproquement leurs

fonctions au hasard. Le goût et l'odorat se mêlaient dans une confusion

inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense.

L'eau de rose, dont ta tendresse avait humecté mes lèvres au moment

suprême, me donnait de douces idées de fleurs,--fleurs fantastiques

infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont

nous voyons aujourd'hui fleurir les modèles autour de nous. Les

paupières, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument

obstacle à la vision. Comme la volition était suspendue, les globes ne

pouvaient pas rouler dans leurs orbites,--mais tous les objets situés

dans la portée de l'hémisphère visuel étaient perçus plus ou moins

distinctement; les rayons qui tombaient sur la rétine externe, ou dans

le coin de l'oeil, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient

la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier

cas, cet effet était si anormal que je l'appréciais seulement comme un

_son_,--un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se

présentaient à mon côté étaient lumineux ou revêtus d'ombre,--arrondis

ou d'une forme anguleuse. En même temps l'ouïe, quoique surexcitée,

n'avait rien d'irrégulier dans son action, et elle appréciait les sons

réels avec une précision non moins hyperbolique que sa sensibilité. Le

toucher avait subi une modification plus singulière. Il ne recevait ses

impressions que lentement, mais les retenait opiniâtrement, et il en

résultait toujours un plaisir physique des plus prononcés. Ainsi la

pression de tes doigts, si doux sur mes paupières, ne fut d'abord perçue

que par l'organe de la vision; mais, à la longue, et longtemps après

qu'ils se furent retirés, ils remplirent tout mon être d'un délice

sensuel inappréciable. Je dis: d'un délice sensuel. _Toutes_ mes

perceptions étaient purement sensuelles. Quant aux matériaux fournis par

les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile à les mettre

en oeuvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un

peu de douleur et beaucoup de volupté; mais de peine ou de plaisir

moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots impétueux flottaient dans mon

oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils étaient appréciés

par elle dans toutes leurs variations de ton mélancolique; mais

c'étaient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient à

la raison éteinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient

naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui

tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants témoignait d'un

coeur brisé, pénétrait simplement d'extase chaque fibre de mon être. Et

en vérité, c'était bien là la _Mort_, dont les témoins parlaient à voix

basse et révérencieusement,--et toi, ma douce Una, d'une voix

convulsive, pleine de sanglots et de cris.

On m'habilla pour la bière,--trois ou quatre figures sombres qui

voletaient çà et là d'une manière affairée. Quand elles traversaient la

ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme _formes_: mais

quand elles passaient à mon côté, leurs images se traduisaient dans mon

cerveau en cris, gémissements, et autres expressions lugubres de

terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche,

ondoyante, dans quelque direction que ce fût, tu t'agitais toujours

musicalement autour de moi.

Le jour baissait; et, comme la lumière allait s'évanouissant, je fus

pris d'un vague malaise,--d'une anxiété semblable à celle d'un homme qui

dort quand des sons réels et tristes tombent incessamment dans son

oreille,--des sons de cloche lointains, solennels, à des intervalles

longs mais égaux, et se mariant à des rêves mélancoliques. La nuit vint,

et avec ses ombres une lourde désolation. Elle oppressait mes organes

comme un poids énorme, et elle était palpable. Il y avait aussi un son

lugubre, assez semblable à l'écho lointain du ressac de la mer, mais

plus soutenu, qui, commençant dès le crépuscule, s'était accru avec les

ténèbres. Soudainement des lumières furent apportées dans la chambre et

aussitôt cet écho prolongé s'interrompit, se transforma en explosions

fréquentes, inégales, du même son, mais moins lugubre et moins distinct.

L'écrasante oppression était en grande partie allégée; et je sentis,

jaillissant de la flamme de chaque lampe,--car il y en avait

plusieurs,--un chant d'une monotonie mélodieuse couler incessamment dans

mes oreilles. Et quand, approchant alors, chère Una, du lit sur lequel

j'étais étendu, tu t'assis gracieusement à mon côté, soufflant le parfum

de tes lèvres exquises, et les appuyant sur mon front,--quelque chose

s'éleva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les

sensations purement physiques engendrées par les circonstances, quelque

chose d'analogue à la sensibilité elle-même,--un sentiment qui

appréciait à moitié ton ardent amour et ta douleur, et leur répondait à

moitié; mais cela ne prenait pas racine dans le coeur paralysé; cela

semblait plutôt une ombre qu'une réalité; cela s'évanouit promptement,

d'abord dans une extrême quiétude, puis dans un plaisir purement sensuel

comme auparavant.

Et alors, du naufrage et du chaos des sens naturels parut s'élever en

moi un sixième sens, absolument parfait. Je trouvais dans son action un

étrange délice,--un délice toujours physique toutefois, l'intelligence

n'y prenant aucune part. Le mouvement dans l'être animal avait

absolument cessé. Aucune fibre ne tremblait, aucun nerf ne vibrait,

aucune artère ne palpitait. Mais il me semblait que dans mon cerveau

était né _ce quelque chose_ dont aucuns mots ne peuvent traduire à une

intelligence purement humaine une conception même confuse. Permets-moi

de définir cela: vibration du pendule mental. C'était la

personnification morale de l'idée humaine abstraite du _Temps_. C'est

par l'absolue égalisation de ce mouvement,--ou de quelque autre

analogue,--que les cycles des globes célestes ont été réglés. C'est

ainsi que je mesurai les irrégularités de la pendule de la cheminée et

des montres des personnes présentes. Leurs tic-tac remplissaient mes

oreilles de leurs sonorités. Les plus légères déviations de la mesure

juste--et ces déviations étaient obsédantes,--m'affectaient exactement

comme parmi les vivants les violations de la vérité abstraite

affectaient mon sens moral. Quoiqu'il n'y eût pas dans la chambre deux

mouvements qui marquassent ensemble exactement leurs secondes, je

n'éprouvais aucune difficulté à retenir imperturbablement dans mon

esprit le timbre de chacun et leurs différences relatives. Et ce

sentiment de la _durée_, vif, parfait, existant par lui-même,

indépendamment d'une série quelconque de faits (mode d'existence

inintelligible peut-être pour l'homme),--cette idée,--ce sixième sens,

surgissant de mes ruines, était le premier pas sensible, décisif, de

l'âme intemporelle sur le seuil de l'Éternité.

Il était minuit; et tu étais toujours assise à mon côté. Tous les autres

avaient quitté la chambre de Mort. Ils m'avaient déposé dans la bière.

Les lampes brûlaient en vacillant; cela se traduisait en moi par le

tremblement des chants monotones. Mais tout à coup ces chants

diminuèrent de netteté et de volume. Finalement, ils cessèrent. Le

parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affectèrent plus ma

vision. Ma poitrine fut dégagée de l'oppression des Ténèbres. Une sourde

commotion, comme celle de l'électricité, pénétra mon corps et fut suivie

d'une disparition totale de l'idée du toucher. Tout ce qui restait de ce

que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entité

et dans l'unique et immuable sentiment de la durée. Le corps périssable

avait été enfin frappé par la main de l'irrémédiable Destruction.

Et pourtant toute sensibilité n'avait pas absolument disparu; car la

conscience et le sentiment subsistants suppléaient quelques-unes de ses

fonctions par une intuition léthargique. J'appréciais l'affreux

changement qui commençait à s'opérer dans la chair; et, comme l'homme

qui rêve a quelquefois conscience de la présence corporelle d'une

personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours

sourdement que tu étais assise près de moi. De même aussi, quand vint la

douzième heure du second jour, je n'étais pas tout à fait inconscient

des mouvements qui suivirent; tu t'éloignas de moi; on m'enferma dans la

bière; on me déposa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y

descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans

le noir et la pourriture, à mes tristes et solennels sommeils en

compagnie du ver.

Et là, dans cette prison qui a peu de secrets à révéler, se déroulèrent

les jours, et les semaines, et les mois; et l'âme guettait

scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort

enregistrait sa fuite,--sans effort et sans objet.

Une année s'écoula. La conscience de _l'être_ était devenue

graduellement plus confuse, et celle de _localité_ avait en grande

partie usurpé sa place. L'idée d'entité s'était noyée dans l'idée de

lieu. L'étroit espace qui confinait ce qui avait été le corps devenait

maintenant le corps lui-même. À la longue, comme il arrive souvent à

l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules

figurations de la _Mort_), à la longue, comme il arrivait sur la terre à

l'homme profondément endormi, quand un éclair de lumière le faisait

tressaillir dans un demi-réveil, le laissant à moitié roulé dans ses

rêves,--de même pour moi, dans l'étroit embrassement de _l'Ombre_, vint

cette lumière qui seule peut-être avait pouvoir de me faire

tressaillir,--la lumière de _l'Amour_ immortel! Des hommes vinrent

travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlevèrent la

terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bière d'Una.

Et puis, une fois encore, tout fut néant. Cette lueur nébuleuse s'était

éteinte. Cet imperceptible frémissement s'était évanoui dans

l'immobilité. Bien des lustres se sont écoulés. La poussière est

retournée à la poussière. Le ver n'avait plus rien à manger. Le

sentiment de l'être avait à la longue entièrement disparu, et à sa

place,--à la place de toutes choses,--régnaient suprêmes et éternels

autocrates, le _Lieu_ et le _Temps_. Pour _ce_ qui _n'était pas_,--pour

ce qui n'avait pas de forme,--pour ce qui n'avait pas de pensée,--pour

ce qui n'avait pas de sentiment,--pour ce qui était sans âme et ne

possédait plus un atome de matière,--pour tout ce néant et toute cette

immortalité, le tombeau était encore un habitacle,--les heures

corrosives, une société.

CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION

_Je t'apporterai le feu._

Euripide.--_Andromaque_.

EIROS.--Pourquoi m'appelles-tu Eiros?

CHARMION.--Ainsi t'appelleras-tu désormais. Tu dois oublier aussi mon

nom terrestre et me nommer Charmion.

EIROS.--Ce n'est vraiment pas un rêve!

CHARMION.--De rêves, il n'y en a plus pour nous;--mais renvoyons à

tantôt ces mystères. Je me réjouis de voir que tu as l'air de posséder

toute ta vie et ta raison. La taie de l'ombre a déjà disparu de tes

yeux. Prends courage, et ne crains rien. Les jours à donner à la stupeur

sont passés pour toi; et demain je veux moi-même t'introduire dans les

joies parfaites et les merveilles de ta nouvelle existence.

EIROS.--Vraiment,--je n'éprouve aucune stupeur,--aucune. L'étrange

vertige et la terrible nuit m'ont quittée, et je n'entends plus ce bruit

insensé, précipité, horrible, pareil à _la voix des grandes eaux_.

Cependant mes sens sont effarés, Charmion, par la pénétrante perception

du _nouveau_.

CHARMION.--Peu de jours suffiront à chasser tout cela;--mais je te

comprends parfaitement, et je sens pour toi. Il y a maintenant dix

années terrestres que j'ai éprouvé ce que tu éprouves,--et pourtant ce

souvenir ne m'a pas encore quittée. Toutefois, voilà ta dernière épreuve

subie, la seule que tu eusses à souffrir dans le Ciel.

EIROS.--Dans le Ciel?

CHARMION.--Dans le ciel.

EIROS.--Oh! Dieu!--aie pitié de moi, Charmion!--Je suis écrasée sous la

majesté de toutes choses,--de l'inconnu maintenant révélé,--de l'Avenir,

cette conjecture, fondu dans le Présent auguste et certain.

CHARMION.--Ne t'attaque pas pour le moment à de pareilles pensées.

Demain nous parlerons de cela. Ton esprit qui vacille trouvera un

allégement à son agitation dans l'exercice du simple souvenir. Ne

regarde ni autour de toi ni devant toi,--regarde en arrière. Je brûle

d'impatience d'entendre les détails de ce prodigieux événement qui t'a

jetée parmi nous. Parle-moi de cela. Causons de choses familières, dans

le vieux langage familier de ce monde qui a si épouvantablement péri.

EIROS.--Épouvantablement! épouvantablement! Et cela, en vérité, n'est

point un rêve.

CHARMION.--Il n'y a plus de rêves.--Fus-je bien pleurée, mon Eiros?

EIROS.--Pleurée, Charmion?--Oh! profondément. Jusqu'à la dernière de nos

heures, un nuage d'intense mélancolie et de dévotieuse tristesse a pesé

sur ta famille.

CHARMION.--Et cette heure dernière,--parle m'en. Rappelle-toi qu'en

dehors du simple fait de la catastrophe je ne sais rien. Quand, sortant

des rangs de l'humanité, j'entrai par la Tombe dans le domaine de la

Nuit,--à cette époque, si j'ai bonne mémoire, nul ne pressentait la

catastrophe qui vous a engloutis. Mais j'étais, il est vrai, peu au

courant de la philosophie spéculative du temps.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 19 / 21 段