--Avec le plus grand plaisir,--dit-elle.--La durée ordinaire de la vie

humaine, de mon temps, était de huit cents ans environ. Peu d'hommes

mouraient, sauf par suite d'accidents très-extraordinaires, avant l'âge

de six cents; très-peu vivaient plus de dix siècles; mais huit siècles

étaient considérés comme le terme naturel. Après la découverte du

principe de l'embaumement, tel que je vous l'ai expliqué, il vint à

l'esprit de nos philosophes qu'on pourrait satisfaire une louable

curiosité, et en même temps servir considérablement les intérêts de la

science, en morcelant la durée moyenne et en vivant cette vie naturelle

par acomptes. Relativement à la science historique, l'expérience a

démontré qu'il y avait quelque chose à faire dans ce sens, quelque chose

d'indispensable. Un historien, par exemple, ayant atteint l'âge de cinq

cents ans, écrivait un livre avec le plus grand soin; puis il se faisait

soigneusement embaumer, laissant commission à ses exécuteurs

testamentaires _pro tempore_ de le ressusciter après un certain laps de

temps,--mettons cinq ou six cents ans. Rentrant dans la vie à

l'expiration de cette époque, il trouvait invariablement son grand

ouvrage converti en une espèce de cahier de notes accumulées au

hasard,--c'est-à-dire en une sorte d'arène littéraire ouverte aux

conjectures contradictoires, aux énigmes et aux chamailleries

personnelles de toutes les bandes de commentateurs exaspérés. Ces

conjectures, ces énigmes qui passaient sous le nom d'annotations ou

corrections, avaient si complètement enveloppé, torturé, écrasé le

texte, que l'auteur était réduit à fureter partout dans ce fouillis avec

une lanterne pour découvrir son propre livre. Mais, une fois retrouvé,

ce pauvre livre ne valait jamais les peines que l'auteur avait prises

pour le ravoir. Après l'avoir récrit d'un bout à l'autre, il restait

encore une besogne pour l'historien, un devoir impérieux: c'était de

corriger, d'après sa science et son expérience personnelles, les

traditions du jour concernant l'époque dans laquelle il avait

primitivement vécu. Or, ce procédé de recomposition et de rectification

personnelle, poursuivi de temps à autre par différents sages, avait pour

résultat d'empêcher notre histoire de dégénérer en une pure fable.

--Je vous demande pardon,--dit alors le docteur Ponnonner,--posant

doucement sa main sur le bras de l'Égyptien, je vous demande pardon,

monsieur, mais puis-je me permettre de vous interrompre pour un moment?

--Parfaitement, _monsieur_,--répliqua le comte en s'écartant un peu.

--Je désirais simplement vous faire une question,--dit le docteur.--Vous

avez parlé de corrections personnelles de l'auteur relativement aux

traditions qui concernaient son époque. En moyenne, monsieur, je vous

prie, dans quelle proportion la vérité se trouvait-elle généralement

mêlée à ce grimoire?

--On trouva généralement que ce grimoire,--pour me servir de votre

excellente définition, monsieur,--était exactement au pair avec les

faits rapportés dans l'histoire elle-même non récrite,--c'est-à-dire

qu'on ne vit jamais dans aucune circonstance un simple iota de l'un ou

de l'autre qui ne fût absolument et radicalement faux.

--Mais, puisqu'il est parfaitement clair,--reprit le docteur,--que cinq

mille ans au moins se sont écoulés depuis votre enterrement, je tiens

pour sûr que vos annales à cette époque, sinon vos traditions, étaient

suffisamment explicites sur un sujet d'un intérêt universel, la

Création, qui eut lieu, comme vous le savez sans doute, seulement dix

siècles auparavant, ou peu s'en faut.

--Monsieur!--fit le comte Allamistakeo.

Le docteur répéta son observation, mais ce ne fut qu'après mainte

explication additionnelle qu'il parvint à se faire comprendre de

l'étranger. À la fin, celui-ci dit, non sans hésitation:

--Les idées que vous soulevez sont, je le confesse, entièrement

nouvelles pour moi. De mon temps, je n'ai jamais connu personne qui eût

été frappé d'une si singulière idée, que l'univers (ou ce monde, si vous

l'aimez mieux) pouvait avoir eu un commencement. Je me rappelle qu'une

fois, mais rien qu'une fois, un homme de grande science me parla d'une

tradition vague concernant la race humaine; et cet homme se servait

comme vous du mot Adam, ou terre rouge. Mais il l'employait dans un sens

générique, comme ayant trait à la germination spontanée par le

limon,--juste comme un millier d'animalcules,--à la germination

spontanée, dis-je, de cinq vastes hordes d'hommes, poussant

simultanément dans cinq parties distinctes du globe presque égales entre

elles.

Ici, la société haussa généralement les épaules, et une ou deux

personnes se touchèrent le front avec un air très-significatif. M. Silk

Buckingham, jetant un léger coup d'oeil d'abord sur l'occiput, puis sur

le sinciput d'Allamistakeo, prit ainsi la parole:

--La longévité humaine dans votre temps, unie à cette pratique fréquente

que vous nous avez expliquée, consistant à vivre sa vie par acomptes,

aurait dû, en vérité, contribuer puissamment au développement général et

à l'accumulation des connaissances. Je présume donc que nous devons

attribuer l'infériorité marquée des anciens Égyptiens dans toutes les

parties de la science, quand on les compare avec les modernes et plus

spécialement avec les Yankees, uniquement à l'épaisseur plus

considérable du crâne égyptien.

--Je confesse de nouveau,--répliqua le comte avec une parfaite

urbanité,--que je suis quelque peu en peine de vous comprendre;

dites-moi je vous prie, de quelles parties de la science voulez-vous

parler?

Ici toute la compagnie, d'une voix unanime, cita les affirmations de la

phrénologie et les merveilles du magnétisme animal.

Nous ayant écoutés jusqu'au bout, le comte se mit à raconter quelques

anecdotes qui nous prouvèrent clairement que les prototypes de Gall et

de Spurzheim avaient fleuri et dépéri en Égypte, mais dans une époque si

ancienne, qu'on en avait presque perdu le souvenir,--et que les procédés

de Mesmer étaient des tours misérables en comparaison des miracles

positifs opérés par les savants de Thèbes, qui créaient des poux et une

foule d'autres êtres semblables.

Je demandai alors au comte si ses compatriotes étaient capables de

calculer les éclipses. Il sourit avec une nuance de dédain et m'affirma

que oui.

Ceci me troubla un peu; cependant, je commençais à lui faire d'autres

questions relativement à leurs connaissances astronomiques, quand

quelqu'un de la société, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, me

souffla à l'oreille que, si j'avais besoin de renseignements sur ce

chapitre, je ferais mieux de consulter un certain monsieur Ptolémée

aussi bien qu'un nommé Plutarque, à l'article _De facie lunae_.

Je questionnai alors la momie sur les verres ardents et lenticulaires,

et généralement sur la fabrication du verre; mais je n'avais pas encore

fini mes questions que le camarade silencieux me poussait doucement par

le coude, et me priait, pour l'amour de Dieu, de jeter un coup d'oeil

sur Diodore de Sicile. Quant au comte, il me demanda simplement, en

manière de réplique, si, nous autres modernes, nous possédions des

microscopes qui nous permissent de graver des onyx avec la perfection

des Égyptiens. Pendant que je cherchais la réponse à faire à cette

question, le petit docteur Ponnonner s'aventura dans une voie

très-extraordinaire.

--Voyez notre architecture!--s'écria-t-il,--à la grande indignation des

deux voyageurs qui le pinçaient jusqu'au bleu, mais sans réussir à le

faire taire.

--Allez voir,--criait-il avec enthousiasme,--la fontaine du Jeu de boule

à New York! ou, si c'est une trop écrasante contemplation, regardez un

instant le Capitole à Washington, D. C.!

Et le bon petit homme médical alla jusqu'à détailler minutieusement les

proportions du bâtiment en question. Il expliqua que le portique seul

n'était pas orné de moins de vingt-quatre colonnes, de cinq pieds de

diamètre, et situées à dix pieds de distance l'une de l'autre.

Le comte dit qu'il regrettait de ne pouvoir se rappeler pour le moment

la dimension précise d'aucune des principales constructions de la cité

d'Aznac, dont les fondations plongeaient dans la nuit du temps, mais

dont les ruines étaient encore debout, à l'époque de son enterrement,

dans une vaste plaine de sable à l'ouest de Thèbes. Il se souvenait

néanmoins, à propos de portiques, qu'il y en avait un, appliqué à un

palais secondaire, dans une espèce de faubourg appelé Carnac, et formé

de cent quarante-quatre colonnes de trente-sept pieds de circonférence

chacune, et distantes de vingt-cinq pieds l'une de l'autre. On arrivait

du Nil à ce portique par une avenue de deux milles de long, formée par

des sphinx, des statues, des obélisques de vingt, de soixante et de cent

pieds de haut. Le palais lui-même, autant qu'il pouvait se rappeler,

avait, dans un sens seulement, deux milles de long, et pouvait bien

avoir en tout sept milles de circuit. Ses murs étaient richement décorés

en dedans et en dehors de peintures hiéroglyphiques. Il ne prétendait

pas _affirmer_ qu'on aurait pu bâtir entre ses murs cinquante ou

soixante des Capitoles du docteur; mais il ne lui était pas démontré que

deux ou trois cents n'eussent pas pu y être empilés sans trop

d'embarras. Ce palais de Carnac était une insignifiante petite bâtisse,

après tout. Le comte, néanmoins, ne pouvait pas, en stricte conscience,

se refuser à reconnaître le style ingénieux, la magnificence et la

supériorité de la fontaine du Jeu de boule, telle que le docteur l'avait

décrite. Rien de semblable, il était forcé de l'avouer, n'avait jamais

été vu en Égypte ni ailleurs.

Je demandai alors au comte ce qu'il pensait de nos chemins de fer.

--Rien de particulier,--dit-il.--Ils sont un peu faibles, assez mal

conçus et grossièrement assemblés. Ils ne peuvent donc pas être comparés

aux vastes chaussées à rainures de fer, horizontales et directes, sur

lesquelles les Égyptiens transportaient des temples entiers et des

obélisques massifs de cent cinquante pieds de haut.

Je lui parlai de nos gigantesques forces mécaniques. Il convint que nous

savions faire quelque chose dans ce genre, mais il me demanda comment

nous nous y serions pris pour dresser les impostes sur les linteaux du

plus petit palais de Carnac.

Je jugeai à propos de ne pas entendre cette question, et je lui demandai

s'il avait quelque idée des puits artésiens; mais il releva simplement

les sourcils, pendant que M. Gliddon me faisait un clignement d'yeux

très-prononcé, et me disait à voix basse que les ingénieurs chargés de

forer le terrain pour trouver de l'eau dans la Grande Oasis en avaient

découvert un tout récemment.

Alors, je citai nos aciers; mais l'étranger leva le nez, et me demanda

si notre acier aurait jamais pu exécuter les sculptures si vives et si

nettes qui décorent les obélisques, et qui avaient été entièrement

exécutées avec des outils de cuivre.

Cela nous déconcerta si fort, que nous jugeâmes à propos de faire une

diversion sur la métaphysique. Nous envoyâmes chercher un exemplaire

d'un ouvrage qui s'appelle le _Dial_, et nous en lûmes un chapitre ou

deux sur un sujet qui n'est pas très-clair mais que les gens de Boston

définissent: le Grand Mouvement ou Progrès.

Le comte dit simplement que, de son temps, les grands mouvements étaient

choses terriblement communes, et que, quant au progrès, il fut à une

certaine époque une vraie calamité, mais ne progressa jamais.

Nous parlâmes alors de la grande beauté et de l'importance de la

Démocratie, et nous eûmes beaucoup de peine à bien faire comprendre au

comte la nature positive des avantages dont nous jouissions en vivant

dans un pays où le suffrage était _ad libitum_, et où il n'y avait pas

de roi.

Il nous écouta avec un intérêt marqué, et, en somme, il parut réellement

s'amuser. Quand nous eûmes fini, il nous dit qu'il s'était passé là-bas,

il y avait déjà bien longtemps, quelque chose de tout à fait semblable.

Treize provinces égyptiennes résolurent tout d'un coup d'être libres, et

de donner ainsi un magnifique exemple au reste de l'humanité. Elles

rassemblèrent leurs sages, et brassèrent la plus ingénieuse constitution

qu'il est possible d'imaginer. Pendant quelque temps, tout alla le mieux

du monde; seulement, il y avait là des habitudes de blague qui étaient

quelque chose de prodigieux. La chose néanmoins finit ainsi: les treize

États, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidèrent

dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait

jamais ouï parler sur la face du globe.

Je demandai quel était le nom du tyran usurpateur.

Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait: _La

Canaille_.

Ne sachant que dire à cela, j'élevai la voix, et je déplorai l'ignorance

des Égyptiens relativement à la vapeur.

Le comte me regarda avec beaucoup d'étonnement, mais ne répondit rien.

Le gentleman silencieux me donna toutefois un violent coup de coude dans

les côtes,--me dit que je m'étais suffisamment compromis pour une

fois,--et me demanda si j'étais réellement assez innocent pour ignorer

que la machine à vapeur moderne descendait de l'invention de Héro en

passant par Salomon de Caus.

Nous étions pour lors en grand danger d'être battus; mais notre bonne

étoile fit que le docteur Ponnonner, s'étant rallié, accourut à notre

secours, et demanda si la nation égyptienne prétendait sérieusement

rivaliser avec les modernes dans l'article de la toilette, si important

et si compliqué.

À ce mot, le comte jeta un regard sur les sous-pieds de son pantalon;

puis, prenant par le bout une des basques de son habit, il l'examina

curieusement pendant quelques minutes. À la fin, il la laissa retomber,

et sa bouche s'étendit graduellement d'une oreille à l'autre; mais je ne

me rappelle pas qu'il ait dit quoi que ce soit en manière de réplique.

Là-dessus, nous recouvrâmes nos esprits, et le docteur, s'approchant de

la momie d'un air plein de dignité, la pria de dire avec candeur, sur

son honneur de gentleman, si les Égyptiens avaient compris, à une époque

quelconque, la fabrication soit des pastilles de Ponnonner, soit des

pilules de Brandreth.

Nous attendions la réponse dans une profonde anxiété,--mais bien

inutilement. Cette réponse n'arrivait pas. L'Égyptien rougit et baissa

la tête. Jamais triomphe ne fut plus complet; jamais défaite ne fut

supportée de plus mauvaise grâce. Je ne pouvais vraiment pas endurer le

spectacle de l'humiliation de la pauvre momie. Je pris mon chapeau, je

la saluai avec un certain embarras, et je pris congé.

En rentrant chez moi, je m'aperçus qu'il était quatre heures passées, et

je me mis immédiatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin.

Je suis levé depuis sept, et j'écris ces notes pour l'instruction de ma

famille et de l'humanité. Quant à la première, je ne la verrai plus. Ma

femme est une mégère. La vérité est que cette vie et généralement tout

le dix-neuvième siècle me donnent des nausées. Je suis convaincu que

tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera élu

Président en 2045. C'est pourquoi, une fois rasé et mon café avalé, je

vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de

siècles.

PUISSANCE DE LA PAROLE

OINOS.--Pardonne, Agathos, à la faiblesse d'un esprit fraîchement revêtu

d'immortalité.

AGATHOS.--Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies à demander

pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas même _ici_.

Quant à la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit

accordée!

OINOS.--Mais, pendant cette dernière existence, j'avais rêvé que

j'arriverais d'un seul coup à la connaissance de toutes choses, et du

même coup au bonheur absolu.

AGATHOS.--Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans

l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'éternelle

béatitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de démon.

OINOS.--Mais le Très-Haut ne connaît-il pas toutes choses?

AGATHOS.--Et c'est la _chose unique_ (puisqu'il est le Très-Heureux) qui

doit LUI rester inconnue à LUI-même.

OINOS.--Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance,

n'est-il pas inévitable que toutes choses nous soient connues _à la

fin?_

AGATHOS.--Plonge ton regard dans les lointains de l'abîme! Que ton oeil

s'efforce de pénétrer ces innombrables perspectives d'étoiles, pendant

que nous glissons lentement à travers,--encore,--et encore,--et

toujours! La vision spirituelle elle-même n'est-elle pas absolument

arrêtée par les murs d'or circulaires de l'univers,--ces murs faits de

myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unité?

OINOS.--Je perçois clairement que l'infini de la matière n'est pas un

rêve.

AGATHOS.--Il n'y a pas de rêves dans le Ciel;--mais il nous est révélé

ici que l'_unique_ destination de cet infini de matière est de fournir

des sources infinies, où l'âme puisse soulager cette soif de _connaître_

qui est en elle,--inextinguible à jamais, puisque l'éteindre serait pour

l'âme l'anéantissement de soi-même. Questionne-moi donc, mon Oinos,

librement et sans crainte. Viens! nous laisserons à gauche l'éclatante

harmonie des Pléiades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans

les prairies étoilées, au delà d'Orion, où, au lieu de pensées, de

violettes et de pensées sauvages, nous trouverons des couches de soleils

triples et de soleils tricolores.

OINOS.--Et maintenant, Agathos, tout en planant à travers l'espace,

instruis-moi!--Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas

compris ce que tu me donnais tout à l'heure à entendre, sur les modes et

les procédés de Création,--de ce que nous nommions Création, dans le

temps que nous étions mortels. Veux-tu dire que le Créateur n'est pas

Dieu?

AGATHOS.--Je veux dire que la Divinité ne crée pas.

OINOS.--Explique-toi!

AGATHOS.--Au commencement _seulement_, elle a créé. Les créatures,--ce

qui apparaît comme créé,--qui maintenant, d'un bout de l'univers à

l'autre, émergent infatigablement à l'existence, ne peuvent être

considérées que comme des résultats médiats ou indirects, et non comme

directs ou immédiats, de la Divine Puissance Créatrice.

OINOS.--Parmi les hommes, mon Agathos, cette idée eût été considérée

comme hérétique au suprême degré.

AGATHOS.--Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme

une vérité.

OINOS.--Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que

certaines opérations de l'être que nous appelons Nature, ou lois

naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance à ce qui

porte l'_apparence_ complète de création. Peu de temps avant la finale

destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre

d'expériences réussies que quelques philosophes, avec une emphase

puérile, désignèrent sous le nom de créations d'animalcules.

AGATHOS.--Les cas dont tu parles n'étaient, en réalité, que des exemples

de création secondaire,--de la seule espèce de création qui ait jamais

eu lieu depuis que la parole première a proféré la première loi.

OINOS.--Les moindres étoiles qui jaillissent du fond de l'abîme du

non-être et font à chaque minute explosion dans les cieux,--ces astres,

Agathos, ne sont-ils pas l'oeuvre immédiate de la main du Maître?

AGATHOS.--Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas à pas en face de

la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune

pensée ne peut se perdre, de même il n'est pas une seule action qui

n'ait un résultat infime. En agitant nos mains, quand nous étions

habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosphère

ambiante. Cette vibration s'étendait indéfiniment, jusqu'à tant qu'elle

se fût communiquée à chaque molécule de l'atmosphère terrestre, qui, à

partir de ce moment _et pour toujours_, était mise en mouvement par

cette seule action de la main. Les mathématiciens de notre planète ont

bien connu ce fait. Les effets particuliers créés dans le fluide par des

impulsions particulières furent de leur part l'objet d'un calcul

exact,--en sorte qu'il devint facile de déterminer dans quelle période

précise une impulsion d'une portée donnée pourrait faire le tour du

globe et influencer,--pour toujours,--chaque atome de l'atmosphère

ambiante. Par un calcul rétrograde, ils déterminèrent sans peine,--étant

donné un effet dans des conditions connues,--la valeur de l'impulsion

originale. Alors, des mathématiciens,--qui virent que les résultats

d'une impulsion donnée étaient absolument sans fin,--qui virent qu'une

partie de ces résultats pouvait être rigoureusement suivie dans l'espace

et dans le temps au moyen de l'analyse algébrique,--qui comprirent aussi

la facilité du calcul rétrograde,--ces hommes, dis-je, comprirent du

même coup que cette espèce d'analyse contenait, elle aussi, une

puissance de progrès indéfini,--qu'il n'existait pas de bornes

concevables à sa marche progressive et à son applicabilité, excepté

celles de l'esprit même qui l'avait poussée ou appliquée. Mais, arrivés

à ce point, nos mathématiciens s'arrêtèrent.

OINOS.--Et pourquoi, Agathos, auraient-ils été plus loin?

AGATHOS.--Parce qu'il y avait au delà quelques considérations d'un

profond intérêt. De ce qu'ils savaient ils pouvaient inférer qu'un être

d'une intelligence infinie,--un être à qui l'_absolu_ de l'analyse

algébrique serait dévoilé,--n'éprouverait aucune difficulté à suivre

tout mouvement imprimé à l'air,--et transmis par l'air à

l'éther,--jusque dans ses répercussions les plus lointaines, et même

dans une époque infiniment reculée. Il est, en effet, démontrable que

chaque mouvement de cette nature _imprimé à l'air_ doit _à la fin_ agir

sur chaque être individuel compris _dans les limites de l'univers_;--et

l'être doué d'une intelligence infinie,--l'être que nous avons

imaginé,--pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,--les

suivre, au delà et toujours au delà, dans leurs influences sur toutes

les particules de la matière,--au delà et toujours au delà, dans les

modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,--ou, en d'autres

termes, dans _les créations neuves_ qu'elles enfantent--jusqu'à ce qu'il

les vît se brisant enfin, et désormais inefficaces, contre le trône de

la Divinité. Et non-seulement un tel être pourrait faire cela, mais si,

à une époque quelconque, un résultat donné lui était présenté,--si une

de ces innombrables comètes, par exemple, était soumise à son

examen,--il pourrait, sans aucune peine, déterminer par l'analyse

rétrograde à quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette

puissance d'analyse rétrograde, dans sa plénitude et son absolue

perfection--cette faculté de rapporter dans _toutes_ les époques _tous_

les effets à _toutes_ les causes--est évidemment la prérogative de la

Divinité seule;--mais cette puissance est exercée, à tous les degrés de

l'échelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population entière

des intelligences angéliques.

OINOS.--Mais tu parles simplement des mouvements imprimés à l'air.

AGATHOS.--En parlant de l'air, ma pensée n'embrassait que le monde

terrestre; mais la proposition généralisée comprend les impulsions

créées dans l'éther,--qui, pénétrant, et seul pénétrant tout l'espace se

trouve être ainsi le grand médium de création.

OINOS.--Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est

créateur?

AGATHOS.--Cela ne peut pas ne pas être; mais une vraie philosophie nous

a dès longtemps appris que la source de tout mouvement est la

pensée,--et que la source de toute pensée est...

OINOS.--Dieu.

AGATHOS.--Je l'ai parlé, Oinos--comme je devais parler à un enfant de

cette belle Terre qui a péri récemment--des mouvements produits dans

l'atmosphère de la Terre...

OINOS.--Oui, cher Agathos.

AGATHOS.--Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton

esprit traversé par quelque pensée relative à la _puissance matérielle

des paroles?_ Chaque parole n'est-elle pas un mouvement créé dans l'air?

OINOS.--Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?--et pourquoi, oh! pourquoi

tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette

belle étoile,--la plus verdoyante et cependant la plus terrible de

toutes celles que nous avons rencontrées dans notre vol? Ses brillantes

fleurs semblent un rêve féerique,--mais ses volcans farouches rappellent

les passions d'un coeur tumultueux.

AGATHOS.--_Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont_ rêves et passions!

Cette étrange étoile,--il y a de cela trois siècles,--c'est moi qui, les

mains crispées et les yeux ruisselants,--aux pieds de ma

bien-aimée,--l'ai proférée à la vie avec quelques phrases passionnées.

Ses brillantes fleurs _sont_ les plus chers de tous les rêves non

réalisés, et ses volcans forcenés _sont_ les passions du plus tumultueux

et du plus insulté des coeurs!

COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA

_Choses futures._

Sophocle--_Antigone_.

UNA.--_Ressuscité?_

MONOS.--Oui, très-belle et très-adorée Una, _ressuscité_. Tel était le

mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps médité, repoussant

les explications de la prêtraille jusqu'à tant que la mort elle-même

vînt résoudre l'énigme pour moi.

UNA.--La Mort!

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 18 / 21 段