Il y avait Théologos Théologie. Il bavarda sur Eusèbe et Arius; sur

l'hérésie et le Concile de Nicée; sur le Puseyisme et le

Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.

Il y avait Fricassée, du Rocher de Cancale. Il parla de langue _à

l'écarlate_, de choux-fleurs à la sauce _veloutée_, de veau à la

Sainte-Ménehould, de marinade à la Saint-Florentin, et de gelées

d'orange _en mosaïque_.

Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le

markbrünnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le

richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le léoville et le

médoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur

le laffite et sur le saint-péray. Il hocha la tête à l'endroit du

clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux fermés, le xérès de

l'amontillado.

Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabuë,

Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des ténèbres du Caravage, de la

suavité de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commères de Rubens

et des polissonneries de Jean Steen.

Il y avait le recteur de l'université de Fum-Fudge. Il émit cette

opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en Égypte,

Diane à Rome, et Artémis en Grèce.

Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empêcher de croire

que les anges étaient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il

existait dans le sixième ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille

têtes, et que la terre était supportée par une vache bleu de ciel ornée

d'un nombre incalculable de cornes vertes.

Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'étaient devenus les

quatre-vingt-trois tragédies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre

oraisons d'Isæus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias,

les cent quatre-vingts traités de Théophraste, le huitième livre des

sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et

les quarante-cinq tragédies d'Homère le Jeune.

Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les

feux souterrains et les couches tertiaires; sur les aériformes, les

fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le

schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le

calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le

poudingue; sur le cyanite et le lépidolithe; sur l'hæmatite et la

trémolite; sur l'antimoine et la calcédoine, sur le manganèse et sur

tout ce qu'il vous plaira.

Il y avait MOI. Je parlai de moi,--de moi, de moi, et de moi;--de

nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de

moi.

--Heureux homme! homme miraculeux!--dit le Prince.

--Superbe!--dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grâce de

Dieu-me-Bénisse me fit une visite.

--Viendrez-vous à Almack, mignonne créature?--dit-elle, en me donnant

une petite tape sous le menton.

--Oui, sur mon honneur!--dis-je.

--Avec tout votre nez, sans exception?--demanda-t-elle.

--Aussi vrai que je vis,--répliquai-je.

--Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous

viendrez?

--Chère duchesse, de tout mon coeur!

--Qui vous parle de votre coeur!--mais avec votre nez, avec tout votre

nez, n'est-ce pas?

--Pas un brin de moins, mon amour,--dis-je.--Je le tortillai donc une ou

deux fois, et je me rendis à Almack.

Les salons étaient pleins à étouffer.

--Il arrive!--dit quelqu'un sur l'escalier.

--Il arrive!--dit un autre un peu plus haut.

--Il arrive!--dit un autre encore un peu plus haut.

--Il est arrivé!--s'écria la duchesse;--il est arrivé, le petit

amour!--Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me

baisa trois fois sur le nez.

Une sensation marquée parcourut immédiatement l'assemblée.

--_Diavolo_!--cria le comte de Capricornutti.

--_Dios guarda_!--murmura don Stiletto.

--_Mille tonnerres_!--jura le prince de Grenouille.

--_Mille tiaples_!--grogna l'électeur de Bluddennuff.

Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fâchai. Je me tournai

brusquement vers Bluddennuff.

--Monsieur!--lui dis-je,--vous êtes un babouin.

--Monsieur!--répliqua-t-il après une pause,--_Donnerre et églairs!_

Je n'en demandais pas davantage. Nous échangeâmes nos cartes. À

Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,--et puis je me

présentai chez mes amis.

--Bête!--dit le premier.

--Sot!--dit le second.

--Butor!--dit le troisième.

--Âne!--dit le quatrième.

--Benêt!--dit le cinquième.

--Nigaud!--dit le sixième.

--Sortez!--dit le septième.

Je me sentis très-mortifié de tout cela, et j'allai voir mon père.

--Mon père,--lui demandai-je,--quel est le but principal de mon

existence?

--Mon fils,--répliqua-t-il,--c'est toujours l'étude de la nosologie;

mais, en frappant l'électeur au nez, vous avez dépassé votre but. Vous

avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous

êtes sifflé, et il est devenu le héros du jour. Je vous accorde que,

dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionnée à la dimension

de sa trompe;--mais, bonté divine! il n'y a pas de rivalité possible

avec un lion qui n'en a pas du tout.

QUATRE BÊTES EN UNE

L'HOMME-CAMÉLÉOPARD

_Chacun a ses vertus._

Crébillon.--_Xerxès_.

Antiochus Épiphanes est généralement considéré comme le Gog du prophète

Ézéchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement à Cambyse, le

fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caractère du monarque syrien n'a

vraiment aucun besoin d'enjolivures supplémentaires. Son avènement au

trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante et

onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de

Diane à Éphèse; son implacable inimitié contre les Juifs; la violation

du saint des saints, et sa mort misérable à Taba, après un règne

tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante,

et qui ont dû généralement attirer l'attention des historiens de son

temps, plus que les impies, lâches, cruels, absurdes et fantasques

exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie privée et de

sa réputation.

* * * * *

Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil

huit cent trente, et, pour quelques minutes, transportés dans le plus

fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cité d'Antioche.

Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contrées seize

villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spécialement à nous

occuper. Mais _la nôtre_ est celle qu'on appelait Antiochia Épidaphné, à

cause qu'elle était tout proche du petit village de Daphné, où s'élevait

un temple consacré à cette divinité. Elle fut bâtie (bien que la chose

soit controversée) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après

Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint

immédiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps

prospères de l'empire romain, elle était la résidence ordinaire du

préfet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cité-reine

(parmi lesquels peuvent être mentionnés spécialement Vérus et Valens), y

passèrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aperçois que nous

sommes arrivés à la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos

yeux sur la ville et le pays circonvoisin.

--Quelle est cette large et rapide rivière qui se fraye un passage

accidenté d'innombrables cascades à travers le chaos des montagnes, et

enfin à travers le chaos des constructions?

--C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aperçoive, à l'exception

de la Méditerranée, qui s'étend comme un vaste miroir jusqu'à douze

milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée; mais,

permettez-moi de vous le dire, très-peu de gens ont joui du coup d'oeil

d'Antioche;--très-peu de ceux-là, veux-je dire, qui, comme vous et moi,

ont eu en même temps le bénéfice d'une éducation moderne. Ainsi laissez

là la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons

qui s'étend à nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an

du monde trois mil huit cent trente. Si c'était plus tard,--si c'était,

par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous

serions privés de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvième siècle,

Antioche est--c'est-à-dire Antioche _sera_ dans un lamentable état de

délabrement. D'ici là, Antioche aura été complètement détruite à trois

époques différentes par trois tremblements de terre successifs. À vrai

dire, le peu qui restera de sa première condition se trouvera dans un

tel état de désolation et de ruine, que le patriarche aura transporté

alors sa résidence à Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon

conseil et que vous mettez votre temps à profit pour inspecter les

lieux, pour

_...rassasier vos yeux_

_Des souvenirs et des objets fameux_

_Qui font la grande gloire de cette cité._

Je vous demande pardon; j'avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas

avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'Épidaphné ne

justifie-t-il pas cette épithète de _fantastique_ que je lui ai donnée?

--Elle est bien fortifiée; à cet égard elle doit autant à la nature qu'à

l'art.

--Très-juste.

--Il y a une quantité prodigieuse d'imposants palais.

--En effet.

--Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la

comparaison avec les plus célèbres de l'antiquité.

--Je dois reconnaître tout cela. Cependant il y a une infinité de huttes

de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une

merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'était la

toute-puissante fumée de l'encens idolâtre, à coup sûr nous trouverions

une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si

insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes?

Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les

lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées

toute la journée; autrement nous aurions ici les ténèbres de l'Égypte au

temps de sa désolation.

--C'est certainement un étrange lieu! Que signifie ce singulier

bâtiment, là-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'étend au loin

à l'est de celui que je crois être le palais du roi!

--C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le nom

d'Elah Gabalah. Plus tard, un très-fameux empereur romain instituera ce

culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous

affirmer que la vue de la divinité de ce temple vous plairait fort. Vous

n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majesté le Soleil n'est pas

là,--du moins le Soleil adoré par les Syriens. Cette déité se trouve

dans l'intérieur du bâtiment situé là-bas. Elle est adorée sous la forme

d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cône ou

_pyramide_, par quoi est signifié le _pyr_, le Feu.

--Écoutez!--regardez!--Quels peuvent être ces ridicules êtres, à moitié

nus, à faces peintes, qui s'adressent à la canaille avec force gestes et

vociférations?

--Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres

appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La

plupart, toutefois,--spécialement ceux qui travaillent la populace à

coups de bâton,--sont les principaux courtisans du palais, qui

exécutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente drôlerie de

l'invention du Roi.

--Mais voilà du nouveau! Ciel! la ville fourmille de bêtes féroces! Quel

terrible spectacle!--quelle dangereuse singularité!

--Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse.

Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche

tranquillement derrière son maître. Quelques-uns, sans doute, sont menés

avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espèces

plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le léopard sont

entièrement libres. Ils ont été formés à leur présente profession sans

aucune difficulté, et suivent leurs propriétaires respectifs en manière

de _valets de chambre_. Il est vrai qu'il y a des cas où la Nature

revendique son empire usurpé;--mais un héraut d'armes dévoré, un taureau

sacré étranglé, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour

faire sensation dans Épidaphné.

--Mais quel extraordinaire tumulte entends-je? À coup sûr, voilà un

grand bruit, même pour Antioche! Cela dénote quelque incident d'un

intérêt inusité.

--Oui, indubitablement. Le Roi a ordonné quelque nouveau

spectacle,--quelque exhibition de gladiateurs à l'Hippodrome,--ou

peut-être le massacre des prisonniers Scythes,--ou l'incendie de son

nouveau palais,--ou la démolition de quelque temple superbe,--ou bien,

ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des

éclats d'hilarité montent vers le ciel. L'air est déchiré par les

instruments à vent et par la clameur d'un million de gosiers.

Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par

ici,--prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on

appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce côté, et

il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se répand à travers

l'avenue d'Héraclides, qui part directement du palais;--ainsi le Roi

fait très-probablement partie de la bande. Oui,--j'entends les cris du

héraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phraséologie de l'Orient.

Nous aurons le coup d'oeil de sa personne quand il passera devant le

temple d'Ashimah. Mettons-nous à l'abri dans le vestibule du sanctuaire;

il sera ici tout à l'heure. Pendant ce temps-là considérons cette

figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez

bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a guère

plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces

caractères ont été,--pardon!--_seront_ attribués par les érudits des

siècles futurs à l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et

dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?

--Dieu me pardonne! c'est un singe!

--Oui, vraiment!--un babouin,--mais pas le moins du monde une déité. Son

nom est une dérivation du grec _Simia_;--quels terribles sots que les

antiquaires! Mais voyez!--voyez là-bas courir ce petit polisson en

guenilles. Où va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le

Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours;

qu'il vient, à l'instant même, de mettre à mort, de sa propre main,

mille prisonniers israélites enchaînés! Pour cet exploit, le petit

misérable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens

tous semblablement attifés. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance

du roi, et le chantent en marchant:

_Mille, mille, mille,_

_Mille, mille, mille_

_Decollavimus, unus homo!_

_Mille, mille, mille, mille decollavimus!_

_Mille, mille, mille!_

_Vivat qui mille, mille occidit!_

_Tantum vini habet nemo_

_Quantum sanguinis effudit_[9].

Ce qui peut être ainsi paraphrasé:

_Mille, mille, mille,_

_Mille, mille, mille,_

_Avec un seul guerrier, nous en avons égorgé mille!_

_Mille, mille, mille, mille,_

_Chantons mille à jamais!_

_Hurrah!--Chantons_

_Longue vie à notre Roi,_

_Qui a abattu mille hommes si joliment!_

_Hurrah!--Crions à tue-tête_

_Qu'il nous a donné une plus copieuse_

_Vendange de sang_

_Que tout le vin que peut fournir la Syrie!_

--Entendez-vous cette fanfare de trompettes?

--Oui,--le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et

lève les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il

arrive!--il arrive!--le voilà!

--Qui?--où?--le Roi!--Je ne le vois pas;--je vous jure que je ne

l'aperçois pas.

--Il faut que vous soyez aveugle.

--C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule

tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant

un gigantesque caméléopard, et qui s'évertuent à déposer un baiser sur

le sabot de l'animal. Voyez! la bête vient justement de cogner rudement

quelqu'un de la populace,--ah! encore un autre,--et un autre,--et un

autre. En vérité, je ne puis m'empêcher d'admirer l'animal pour

l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.

--Populace, en vérité!--mais ce sont les nobles et libres citoyens

d'Épidaphné! _La bête_, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un

vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais,

mon cher monsieur, ce caméléopard n'est autre qu'Antiochus

Épiphanes,--Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de

tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le décore quelquefois

du nom d'Antiochus Épimanes,--Antiochus le Fou,--mais c'est à cause que

tout le monde n'est pas capable d'apprécier ses mérites. Il est bien

certain que, pour le moment, il est enfermé dans la peau d'une bête, et

qu'il fait de son mieux pour jouer le rôle d'un caméléopard; mais c'est

à dessein de mieux soutenir sa dignité comme Roi. D'ailleurs le monarque

est d'une stature gigantesque, et l'habit, conséquemment, ne lui va pas

mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que,

n'était une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas revêtu.

Ainsi, voici un cas,--convenez-en,--le massacre d'un millier de Juifs!

Avec quelle prodigieuse dignité le monarque se promène sur ses quatre

pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux

principales concubines, Elliné et Argélaïs; et tout son extérieur serait

excessivement prévenant, n'étaient la protubérance de ses yeux, qui lui

sortiront certainement de la tête, et la couleur étrange de sa face, qui

est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantité de vin

qu'il a engloutie. Suivons-le à l'Hippodrome, où il se dirige, et

écoutons le chant de triomphe qu'il commence à entonner lui-même:

_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_

_Dites,--le savez-vous?_

_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_

_Bravo!--bravo!_

_Il n'y a pas d'autre roi qu'Épiphanes,_

_Non,--pas d'autre!_

_Ainsi jetez à bas les temples_

_Et éteignez le soleil!_

Bien et bravement chanté! La populace le salue _Prince des Poëtes_ et

_Gloire de l'Orient_, puis Délices _de l'Univers_, enfin le plus

_Étonnant des Caméléopards_. Ils lui font _bisser_ son chef-d'oeuvre,

et--entendez-vous?--il le recommence. Quand il arrivera à l'Hippodrome,

il recevra la couronne poétique, comme avant-goût de sa victoire aux

prochains Jeux Olympiques.

--Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derrière nous?

--Derrière nous, avez-vous dit?--Oh! oh!--je comprends. Mon ami, il est

heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr, et le

plus vite possible. Ici!--réfugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et

je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourné,

comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce caméléopard avec

sa tête d'homme, a, il faut croire, choqué les idées de logique et

d'harmonie acceptées par les animaux sauvages domestiques dans la ville.

Il en est résulté une émeute; et, comme il arrive toujours en pareil

cas, tous les efforts humains pour réprimer le mouvement seront

impuissants. Quelques Syriens ont déjà été dévorés; mais les patriotes à

quatre pattes semblent être d'un accord unanime pour manger le

caméléopard. Le _Prince des Poëtes_ s'est donc dressé sur ses pattes de

derrière, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laissé en plan,

et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. _Délices de

l'Univers_, tu es dans une triste passe! _Gloire de l'Orient_, tu es en

danger d'être croqué! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue;

elle traînera indubitablement dans la crotte; à cela il n'y a pas de

remède. Ne regarde donc pas derrière toi, et ne t'occupe pas de son

inévitable déshonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des

jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus

Épiphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le _Prince des Poëtes_, la

_Gloire de l'Orient_, les _Délices de l'Univers_ et _le plus Étonnant

des Caméléopards!_ Juste ciel! quelle puissance de vélocité tu déploies!

La caution des jambes, la meilleure, tu la possèdes, celle-là! Cours,

Prince!--Bravo! Épiphanes!--Tu vas bien, Caméléopard!--Glorieux

Antiochus! Il court!--il bondit!--il vole! Comme un trait détaché par

une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit!--il crie!--il

y est!--C'est heureux; car, ô _Gloire de l'Orient_, si tu avais mis une

demi-seconde de plus à atteindre les portes de l'Amphithéâtre, il n'y

aurait pas eu dans Épidaphné un seul petit ours qui n'eût grignoté sur

ta carcasse.--Allons-nous-en,--partons,--car nos oreilles modernes sont

trop délicates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en

l'honneur de la délivrance du Roi!--Écoutez! il a déjà

commencé--Voyez!--toute la ville est sens dessus dessous.

--Voilà certainement la plus pompeuse cité de l'Orient! Quel

fourmillement de peuple! quel pêle-mêle de tous les rangs et de tous les

âges! quelle multiplicité de sectes et de nations! quelle variété de

costumes! quelle Babel de langues! quels cris de bêtes! quel tintamarre

d'instruments! quel tas de philosophes!

--Venez, sauvons-nous!

--Encore un moment; je vois un vaste remue-ménage dans l'Hippodrome;

dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!

--Cela?--oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'Épidaphné étant,

comme ils le déclarent, parfaitement satisfaits de la loyauté, de la

bravoure, de la sagesse et de la divinité de leur Roi, et, de plus,

ayant été témoins de sa récente agilité surhumaine, pensent qu'ils ne

font que leur devoir en déposant sur son front (en surcroît du laurier

poétique) une nouvelle couronne, prix de la course à pied,--couronne

qu'il _faudra_ bien qu'il obtienne aux fêtes de la prochaine Olympiade,

et que naturellement ils lui décernent aujourd'hui par avance.

PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE

Le _symposium_ de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs.

J'avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de

passer la soirée dehors, comme j'en avais le dessein, il me vint donc à

l'esprit que je n'avais rien de plus sage à faire que de souper d'une

bouchée, et de me mettre immédiatement au lit.

Un _léger_ souper, naturellement. J'adore les rôties au fromage. En

manger plus d'une livre à la fois, cela peut n'être pas toujours

raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d'objection matérielle au

chiffre deux. Et, en réalité, entre deux et trois, il n'y a que la

différence d'une simple unité. Je m'aventurai peut-être jusqu'à quatre.

Ma femme tient pour cinq;--mais évidemment elle a confondu deux choses

bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis disposé à l'admettre;

mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de _Brown

Stout_, sans l'assaisonnement duquel la rôtie au fromage est une chose à

éviter.

Ayant ainsi achevé un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la

sereine espérance d'en jouir jusqu'au lendemain midi au moins, je plaçai

ma tête sur l'oreiller, et grâce à une excellente conscience, je tombai

immédiatement dans un profond sommeil.

Mais quand les espérances de l'homme furent-elles remplies? Je n'avais

peut-être pas achevé mon troisième ronflement, quand une furieuse

sonnerie retentit à la porte de la rue, et puis d'impatients coups de

marteau me réveillèrent en sursaut. Une minute après, et comme je me

frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de

mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait:

«Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussitôt que vous aurez

reçu ceci. Venez partager notre joie. À la fin, grâce à une opiniâtre

diplomatie, j'ai arraché l'assentiment des directeurs du _City Museum_

pour l'examen de ma momie,--vous savez de laquelle je veux parler. J'ai

la permission de la démailloter, et même de l'ouvrir, si je le juge à

propos. Quelques amis seulement, seront présents;--vous en êtes, cela va

sans dire. La momie est présentement chez moi, et nous commencerons à la

dérouler à onze heures de la nuit.

Tout à vous,

«Ponnonner.»

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 16 / 21 段