Relativement à l'étymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse,

non sans peine, également en défaut. Parmi une multitude d'opinions sur

ce point délicat,--quelques-unes très-subtiles, quelques-unes

très-érudites, quelques-unes suffisamment inverses,--je n'en trouve

aucune qui puisse être considérée comme satisfaisante. Peut-être l'idée

de Grogswigg--qui coïncide presque avec celle de

Kroutaplenttey,--doit-elle être _prudemment_ préférée. Elle est ainsi

conçue:--_Vondervotteimittiss,--Vonder, lege Donder,--Votteimittiss,

quasi und Bleitziz,--Bleitziz obsoletum pro Blitzen_. Cette étymologie,

pour dire la vérité, se trouve assez bien confirmée par quelques traces

de fluide électrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de

la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre

dans une thèse d'une pareille importance, et je prierai le lecteur,

curieux d'informations, d'en référer aux _Oratiunculae de Rebus

Praeter-Veteris_, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, _De

Derivationibus_, de la page 27 à la page 5010, in-folio, édition

gothique, caractères rouges et noirs, avec réclames et sans

signatures;--consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales

autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de

Gruntundguzzell.

Malgré l'obscurité qui enveloppe ainsi la date de la fondation de

Vondervotteimittiss et l'étymologie de son nom, on ne peut douter, comme

je l'ai déjà dit, qu'il n'ait toujours existé tel que nous le voyons

présentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus

légère différence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et

en vérité la simple suggestion d'une telle possibilité y serait

considérée comme une insulte. Le village est situé dans une vallée

parfaitement circulaire, dont la circonférence est d'un quart de mille à

peu près, et complètement environnée par de jolies collines dont les

habitants ne se sont jamais avisés de franchir les sommets. Ils donnent

d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne

croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre côté.

Autour de la lisière de la vallée (qui est tout à fait unie et pavée

dans toute son étendue de tuiles plates) s'étend un rang continu de

soixante petites maisons. Elles sont appuyées par derrière sur les

collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la

plaine, qui est juste à soixante yards de la porte de face de chaque

habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une allée

circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions

elles-mêmes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de

distinguer l'une de l'autre. À cause de son extrême antiquité, le style

de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison même,

il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de

petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de

sorte que les murs ressemblent à un échiquier dans de vastes

proportions. Les pignons sont tournés du côté de la façade, et il y a

des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des

toits et aux portes principales. Les fenêtres sont étroites et

profondes, avec de tout petits carreaux et force châssis. Le toit est

recouvert d'une multitude de tuiles à oreillettes roulées. La charpente

est partout d'une couleur sombre, très-ouvragée, mais avec peu de

variété dans les dessins; car, de temps immémorial, les sculpteurs en

bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux

objets,--une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien,

et ils les prodiguent avec une singulière ingéniosité, partout où ils

trouvent une place pour le ciseau.

Les habitations se ressemblent autant à l'intérieur qu'au dehors, et

l'ameublement est façonné d'après un seul modèle. Le sol est pavé de

tuiles carrées, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des

pieds tors, grêles, et amincis par le bas. Les cheminées sont larges et

hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculptés sur la

face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la

tablette une véritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux

pots à fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi à chaque bout

en manière de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il

y a encore un petit magot chinois à grosse panse avec un grand trou au

milieu, à travers lequel apparaît le cadran d'une montre.

Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et

contournés. Il y a constamment un grand feu et une énorme marmite

dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison

surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux

yeux bleus et à la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable à

un pain de sucre, agrémenté de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa

robe est de tiretaine orangée, très-ample par derrière et très-courte de

taille--et fort courte en vérité sous d'autres rapports, car elle ne

descend pas à mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu épaisses, ainsi que

les chevilles, mais elles sont revêtues d'une belle paire de bas verts.

Ses souliers--de cuir rose,--sont attachés par un noeud de rubans jaunes

épanouis et fripés en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une

lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande

cuiller pour la choucroute et le porc. À côté d'elle se tient un gros

chat moucheté, qui porte à sa queue une montre-joujou en cuivre doré, à

répétition, que les _garçons_ lui ont ainsi attachée en manière de

farce.

Quant aux garçons eux-mêmes, ils sont tous trois dans le jardin, et

veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des

chapeaux à trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque

sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drapés, de

lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes

avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe à la

bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouffée de

fumée, un coup d'oeil à la montre--un coup d'oeil à la montre, une

bouffée de fumée,--ils vont ainsi. Le cochon--qui est corpulent et

fainéant--s'occupe tantôt à glaner les feuilles épaves qui sont tombées

des choux, tantôt à ruer contre la montre dorée que ces petits polissons

ont aussitôt attachée à la queue de ce personnage, dans le but de le

faire aussi beau que le chat.

Juste devant la porte d'entrée, dans un fauteuil à grand dossier, à fond

de cuir, aux pieds tors et grêles comme ceux des tables, est installé le

vieux propriétaire de la maison lui-même. C'est un vieux petit monsieur

excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double.

Sa tenue ressemble à celle des petits garçons,--et je n'ai pas besoin

d'en dire davantage. Toute la différence est que sa pipe est quelque peu

plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fumée. Comme eux,

il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la

vérité, il a quelque chose de plus important à faire qu'une montre à

surveiller,--et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la

jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient

toujours au moins un de ses yeux résolument braqué sur un certain objet

fort intéressant au centre de la plaine.

Cet objet est situé dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres

du conseil sont tous hommes très-petits, très-ronds, très-adipeux,

très-intelligents, avec des yeux gros comme des saucières et de vastes

mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des

boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de

Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu

plusieurs séances extraordinaires, et ont adopté ces trois importantes

décisions:

I

_C'est un crime de changer le bon vieux train des choses._

II

_Il n'existe rien de tolérable en dehors de Vondervotteimittiss._

III

_Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux._

Au-dessus de la chambre des séances est le clocher, et dans le clocher

ou beffroi est et a été de temps immémorial l'orgueil et la merveille du

village,--la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est là

l'objet vers lequel sont tournés les yeux des vieux messieurs qui sont

assis dans les fauteuils à fond de cuir.

La grande horloge a sept cadrans--un sur chacun des sept pans du

clocher,--de sorte qu'on peut l'apercevoir aisément de tous les

quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et

noires. Au beffroi est attaché un homme dont l'unique fonction est d'en

avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des

sinécures,--car, de mémoire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss

n'avait jamais réclamé son secours. Jusqu'à ces derniers jours, la

simple supposition d'une pareille chose était considérée comme une

hérésie. Depuis l'époque la plus ancienne dont fassent mention les

archives, les heures avaient été régulièrement sonnées par la grosse

cloche. Et, en vérité, il en était de même pour toutes les autres

horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien

marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment

venu de dire: Midi! tous les obéissants serviteurs ouvraient

simultanément leurs gosiers et répondaient comme un même écho. Bref, les

bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils étaient fiers de

leurs horloges.

Tous les gens qui tiennent des sinécures sont tenus en plus ou moins

grande vénération; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a

la plus parfaite des sinécures, il est le plus parfaitement respecté de

tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les

cochons eux-mêmes le considèrent avec un sentiment de révérence. La

queue de son habit est _beaucoup_ plus longue,--sa pipe, ses boucles de

souliers, ses yeux et son estomac sont _beaucoup_ plus gros que ceux

d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant à son menton, il

n'est pas seulement double, il est triple.

J'ai peint l'état heureux de Vondervotteimittiss; hélas! quelle grande

pitié qu'un si ravissant tableau fût condamné à subir un jour un cruel

changement!

C'est depuis bien longtemps un dicton accrédité parmi les plus sages

habitants, que _rien de bon ne peut venir d'au delà des collines_, et

vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de

prophétique. Il était midi moins cinq,--avant-hier,--quand apparut un

objet d'un aspect bizarre au sommet de la crête--du côté de l'est. Un

tel événement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux

petit monsieur assis dans son fauteuil à fond de cuir tourna l'un de ses

yeux, avec l'ébahissement de l'effroi, sur le phénomène, gardant

toujours l'autre oeil fixé sur l'horloge du clocher.

Il était midi moins trois minutes, quand on s'aperçut que le singulier

objet en question était un jeune homme tout petit, et qui avait l'air

étranger. Il descendait la colline avec une très-grande rapidité, de

sorte que chacun put bientôt le voir tout à son aise. C'était bien le

plus précieux petit personnage qui se fût jamais fait voir dans

Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez

crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique

rangée de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une

oreille à l'autre. Ajoutez à cela des favoris et des moustaches; il n'y

avait, je crois, plus rien à voir de sa figure. Il avait la tête nue, et

sa chevelure avait été soigneusement arrangée avec des papillotes. Sa

toilette se composait d'un habit noir collant terminé en queue

d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de

mouchoir blanc,--de culottes de casimir noir, de bas noirs et

d'escarpins qui ressemblaient à des moitiés de souliers, avec d'énormes

bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras,

il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois

gros comme lui. Dans sa main gauche était une tabatière en or, où il

puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde,

pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes

sortes de pas fantastiques. Bonté divine!--c'était là un spectacle pour

les honnêtes bourgeois de Vondervotteimittiss!

Pour parler nettement, le gredin avait, en dépit de son ricanement, un

audacieux et sinistre caractère dans la physionomie; et, pendant qu'il

galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqué de ses

escarpins suffit pour éveiller maints soupçons; et plus d'un bourgeois

qui le contempla ce jour-là aurait donné quelque chose pour jeter un

coup d'oeil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une façon

si irritante de la poche de son habit à queue d'hirondelle. Mais ce qui

occasionna principalement une juste indignation fut que ce misérable

freluquet, tout en brodant tantôt un fandango, tantôt une pirouette,

n'était nullement _réglé_ dans sa danse, et ne possédait pas la plus

vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure[7].

Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps

d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi,

le gueux s'élança, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves

gens, fit ici un chassé, là un balancé; puis, après une pirouette et un

pas de zéphyr, partit comme à pigeon-vole vers le beffroi de la Maison

de Ville, où le gardien de l'horloge stupéfait fumait dans une attitude

de dignité et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord

par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque

sur la tête, le lui enfonça par-dessus les yeux et la bouche; puis,

levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement

que,--vu que le gardien était si ballonné, et le violon si vaste et si

creux,--vous auriez juré que tout un régiment de grosses caisses battait

le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de

Vondervotteimittiss.

On ne sait pas à quel acte désespéré de vengeance cette attaque

révoltante aurait pu pousser les habitants, n'était ce fait

très-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il fût midi. La

cloche allait sonner, et c'était une affaire d'absolue et supérieure

nécessité que chacun eût l'oeil à sa montre. Il était évident toutefois

que, juste en ce moment, le gaillard fourré dans le clocher en avait à

la cloche et se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle

commençait à sonner, personne n'avait le temps de surveiller les

manoeuvres du traître, car chacun était tout oreilles pour compter les

coups.

--Un!--dit la cloche.

--Hine!--répliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss

dans chaque fauteuil à fond de cuir.--Hine!--dit sa montre; hine!--dit

la montre de sa _phâme_, et--hine!--dirent les montres des garçons et

les petits joujoux dorés pendus aux queues du chat et du cochon.

--Deux!--continua la grosse cloche; et

--Teusse!--répétèrent tous les échos mécaniques.

--Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!--dit la cloche.

--Droisse! gâdre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!--répondirent

les autres.

--Onze!--dit la grosse.

--Honsse!--approuva tout le petit personnel de l'horlogerie inférieure.

--Douze!--dit la cloche.

--Tousse!--répondirent-ils, tous parfaitement édifiés et laissant tomber

leurs voix en cadence.

--Et il aître miti, tonc!--dirent tous les vieux petits messieurs,

rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore

fini avec eux.

--TREIZE!--dit-elle.

--Tarteifle!--anhélèrent tous les vieux petits messieurs, devenant pâles

et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites

de dessus leurs genoux gauches.

--Tarteifle!--gémirent-ils,--Draisse! Draisse!!

--Mein Gott, il aître draisse heires!!!

Dois-je essayer de décrire la terrible scène qui s'ensuivit? Tout

Vondervotteimittiss éclata d'un seul coup en un lamentable tumulte.

--Qu'arrife-d'-il tonc à mon phandre?--glapirent tous les petits

garçons,--ch'ai vaim tébouis hine heire.

--Qu'arrife-d'-il tonc à mes joux?--crièrent toutes les _phâmes_;--ils

toiffent aître en pouillie tébouis hine heire!

--Qu'arrife-d'-il tonc à mon bibe?--jurèrent tous les vieux petits

messieurs,--donnerre et églairs! il toit aître édeint tébouis hine

heire!

Et ils rebourrèrent leurs pipes en grande rage, et, s'enfonçant dans

leurs fauteuils, ils soufflèrent si vite et si férocement que toute la

vallée fut immédiatement encombrée d'un impénétrable nuage.

Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que

le vieux Diable lui-même eût pris possession de tout ce qui avait forme

d'horloge. Les pendules sculptées sur les meubles se prenaient à danser

comme si elles étaient ensorcelées, pendant que celles qui étaient sur

les cheminées pouvaient à peine se contenir dans leur fureur, et

s'acharnaient dans une si opiniâtre sonnerie de:

Draisse!--Draisse!--Draisse!--et dans un tel trémoussement et remuement

de leurs balanciers, que c'était réellement épouvantable à

voir.--Mais--pire que tout,--les chats et les cochons ne pouvaient plus

endurer l'inconduite des petites montres à répétition attachées à leurs

queues, et ils le faisaient bien voir en détalant tous vers la

place,--égratignant et farfouillant,--criant et hurlant,--affreux sabbat

de miaulements et de grognements!--et s'élançant à la figure des gens,

et se fourrant sous les cotillons, et créant le plus épouvantable

charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible à une

personne raisonnable d'imaginer. Et le misérable petit vaurien installé

dans le clocher faisait évidemment tout son possible pour rendre les

choses encore plus navrantes. On a pu de temps à autre apercevoir le

scélérat à travers la fumée. Il était toujours là, dans le beffroi,

assis sur l'homme du beffroi, qui gisait à plat sur le dos. Dans ses

dents, l'infâme tenait la corde de la cloche, qu'il secouait

incessamment, de droite et de gauche, avec sa tête, faisant un tel

vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses

genoux reposait l'énorme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure,

avec les deux mains, faisant affreusement semblant--l'infâme

paillasse!--de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!

Les affaires étant dans ce misérable état, de dégoût je quittai la

place, et maintenant je fais un appel à tous les amants de l'heure

exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et

restaurons l'ancien ordre de choses à Vondervotteimittiss en précipitant

ce petit drôle du clocher.

LIONNERIE

_Tout le populaire se dressa_

_Sur ses dix doigts de pied dans un étrange ébahissement._

L'ÉVÊQUE HALL.--_Satires_.

Je suis,--c'est-à-dire _j'étais_ un grand homme; mais je ne suis ni

l'auteur du _Junius_, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je

crois, Robert Jones, et je suis né quelque part dans la cité de

Fum-Fudge.

La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma

mère vit cela et m'appela un génie;--mon père pleura de joie et me fit

cadeau d'un traité de nosologie. Je le possédais à fond avant de porter

des culottes.

Je commençai dès lors à pressentir ma voie dans la science, et je

compris bientôt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment

marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver à la dignité de

Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures théories.

Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une

demi-douzaine de petits verres.

Quand je fus arrivé à ma majorité, mon père me demanda un jour si je

voulais le suivre dans son cabinet.

--Mon fils,--dit-il quand nous fûmes assis,--quel est le but principal

de votre existence?

--Mon père,--répondis-je,--c'est l'étude de la nosologie.

--Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?

--Monsieur,--dis-je,--c'est la Science des Nez[8].

--Et pouvez-vous me dire,--demanda-t-il,--quel est le sens du mot nez?

--Un nez, mon père,--répliquai-je en baissant le ton,--a été défini

diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est

maintenant midi, ou peu s'en faut,--nous avons donc le temps, d'ici à

minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:--Le nez, suivant

Bartholinus, est cette protubérance,--cette bosse,--cette

excroissance,--cette...

--Cela va bien, Robert,--interrompit le bon vieux gentleman.--Je suis

foudroyé par l'immensité de vos connaissances,--positivement je le

suis,--oui, sur mon âme! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son

coeur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre éducation peut

être considérée maintenant comme achevée,--il est grandement temps que

vous vous poussiez dans le monde,--et vous n'avez rien de mieux à faire

que de suivre simplement votre nez. Ainsi--ainsi... (alors, il me

conduisit à coups de pied tout le long des escaliers jusqu'à la porte),

ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!

Comme je sentais en moi _l'afflatus_ divin, je considérai cet accident

presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel était bon. Je

résolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois,

et j'écrivis incontinent une brochure sur la nosologie.

Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.

--Étonnant génie!--dit le _Quarterly_.

--Admirable physiologiste!--dit le _Westminster_.

--Habile gaillard!--dit le _Foreign_.

--Bel écrivain!--dit l'_Edinburgh_.

--Profond penseur!--dit le _Dublin_.

--Grand homme!--dit Bentley.

--Âme divine!--dit Fraser.

--Un des nôtres!--dit Blackwood.

--Qui peut-il être?--dit mistress Bas-Bleu.

--Que peut-il être?--dit la grosse miss Bas-Bleu.

--Où peut-il être?--dit la petite miss Bas-Bleu.

Mais je n'accordai aucune attention à toute cette populace,--j'allai

tout droit à l'atelier d'un artiste.

La duchesse de Dieu-me-Bénisse posait pour son portrait; le marquis de

Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de

Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son

Altesse Royale de _Noli-me-Tangere_ se penchait sur le dos de son

fauteuil.

Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.

--Oh! très-beau!--soupira Sa Grâce.

--Oh! au secours!--bégaya le marquis.

--Oh! choquant!--murmura le comte.

--Oh! abominable!--grogna Son Altesse Royale.

--Combien en voulez-vous?--demanda l'artiste.

--De son _nez_?--s'écria Sa Grâce.

--Mille livres,--dis-je, en m'asseyant.

--Mille livres?--demanda l'artiste, d'un air rêveur.

--Mille livres,--dis-je.

--C'est très-beau!--dit-il, en extase.

--C'est mille livres,--dis-je.

--Le garantissez-vous?--demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.

--Je le garantis,--dis-je en le mouchant vigoureusement.

--Est-ce bien un original?--demanda-t-il, en le touchant avec respect.

--Hein?--dis-je, en le tortillant de côté.

--Il n'en a pas été fait de copie?--demanda-t-il, en l'étudiant au

microscope.

--Jamais!--dis-je, en le redressant.

--Admirable!--s'écria-t-il tout étourdi par la beauté de la manoeuvre.

--Mille livres,--dis-je.

--_Mille_ livres?--dit-il.

--Précisément,--dis-je.

--Mille _livres_?--dit-il.

--Juste,--dis-je.

--Vous les aurez,--dit-il;--quel morceau capital!

Il me fit immédiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je

louai un appartement dans _Jermyn street_, et j'adressai à Sa Majesté la

quatre-vingt-dix-neuvième édition de ma _Nosologie_, avec un portrait de

la trompe.

Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita à dîner.

Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton.

Il y avait là un néo-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin,

Proclus, Hiéroclès, Maxime de Tyr, et Syrianus.

Il y avait un professeur de perfectibilité humaine. Il cita Turgot,

Price, Priestley, Condorcet, de Staël, et l'_Ambitious Student in Ill

Health_.

Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous étaient

philosophes, et que tous les philosophes étaient fous.

Il y avait Æsthéticus Ethix. Il parla de feu, d'unité et d'atomes; d'âme

double et préexistante; d'affinité et d'antipathie; d'intelligence

primitive et d'homoeomérie.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 15 / 21 段