L'induction _a posteriori_ aurait conduit la phrénologie à admettre

comme principe primitif et inné de l'action humaine un je ne sais quoi

paradoxal, que nous nommerons _perversité_, faute d'un terme plus

caractéristique. Dans le sens que j'y attache, c'est, en réalité, un

mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous

agissons sans but intelligible; ou, si cela apparaît comme une

contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition

jusqu'à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que

_nous ne le devrions pas_. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison

plus déraisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour

certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument

irrésistible. Ma vie n'est pas une chose plus certaine pour moi que

cette proposition: la certitude du péché ou de l'erreur inclus dans un

acte quelconque est souvent l'unique _force_ invincible qui nous pousse,

et seule nous pousse à son accomplissement. Et cette tendance accablante

à faire le mal pour l'amour du mal n'admettra aucune analyse, aucune

résolution en éléments ultérieurs. C'est un mouvement radical,

primitif,--élémentaire. On dira, je m'y attends, que, si nous persistons

dans certains actes parce que nous sentons que _nous ne devrions pas_ y

persister, notre conduite n'est qu'une modification de celle qui dérive

ordinairement de la _combativité_ phrénologique. Mais un simple coup

d'oeil suffira pour découvrir la fausseté de cette idée. La combativité

phrénologique a pour cause d'existence la nécessité de la défense

personnelle. Elle est notre sauvegarde contre l'injustice. Son principe

regarde notre bien-être; et ainsi, en même temps qu'elle se développe,

nous sentons s'exalter en nous le désir du bien-être. Il suivrait de là

que le désir du bien-être devrait être simultanément excité avec tout

principe qui ne serait qu'une modification de la combativité; mais, dans

le cas de ce je ne sais quoi que je définis _perversité_, non-seulement

le désir du bien-être n'est pas éveillé, mais encore apparaît un

sentiment singulièrement contradictoire.

Tout homme, en faisant appel à son propre coeur, trouvera, après tout,

la meilleure réponse au sophisme dont il s'agit. Quiconque consultera

loyalement et interrogera soigneusement son âme, n'osera pas nier

l'absolue radicalité du penchant en question. Il n'est pas moins

caractérisé qu'incompréhensible. Il n'existe pas d'homme, par exemple,

qui à un certain moment n'ait été dévoré d'un ardent désir de torturer

son auditeur par des circonlocutions. Celui qui parle sait bien qu'il

déplaît; il a la meilleure intention de plaire; il est habituellement

bref, précis et clair; le langage le plus laconique et le plus lumineux

s'agite et se débat sur sa langue; ce n'est qu'avec peine qu'il se

contraint lui-même à lui refuser le passage, il redoute et conjure la

mauvaise humeur de celui auquel il s'adresse. Cependant, cette pensée le

frappe, que par certaines incises et parenthèses il pourrait engendrer

cette colère. Cette simple pensée suffit. Le mouvement devient une

velléité, la velléité se grossit en désir, le désir se change en un

besoin irrésistible, et le besoin se satisfait,--au profond regret et à

la mortification du parleur, et au mépris de toutes les conséquences.

Nous avons devant nous une tâche qu'il nous faut accomplir rapidement.

Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de

notre vie réclame avec la voix impérative d'une trompette l'action et

l'énergie immédiates. Nous brûlons, nous sommes consumés de l'impatience

de nous mettre à l'ouvrage; l'avant-goût d'un glorieux résultat met

toute notre âme en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaquée

aujourd'hui,--et cependant nous la renvoyons à demain;--et pourquoi? Il

n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est

_pervers_;--servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain

arrive, et en même temps une plus impatiente anxiété de faire notre

devoir; mais avec ce surcroît d'anxiété arrive aussi un désir ardent,

anonyme, de différer encore,--désir positivement terrible, parce que sa

nature est impénétrable. Plus le temps fuit, plus le désir gagne de

force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est à nous.

Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous,--de la

bataille entre le positif et l'indéfini, entre la substance et l'ombre.

Mais, si la lutte en est venue à ce point, c'est l'ombre qui

l'emporte,--nous nous débattons en vain. L'horloge sonne, et c'est le

glas de notre bonheur. C'est en même temps pour l'ombre qui nous a si

longtemps terrorisés le chant réveille-matin, la diane du coq

victorieuse des fantômes. Elle s'envole,--elle disparaît,--nous sommes

libres. La vieille énergie revient. Nous travaillerons _maintenant_.

Hélas! il est _trop tard_.

Nous sommes sur le bord d'un précipice. Nous regardons dans

l'abîme,--nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier

mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous

restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se

confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. Graduellement,

insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la

bouteille d'où s'élevait le génie des _Mille et une Nuits_. Mais de

_notre_ nuage, sur le bord du précipice, s'élève, de plus en plus

palpable, une forme mille fois plus terrible qu'aucun génie, qu'aucun

démon des fables; et cependant ce n'est qu'une pensée, mais une pensée

effroyable, une pensée qui glace la moelle même de nos os, et les

pénètre des féroces délices de son horreur. C'est simplement cette idée:

Quelles seraient nos sensations durant le parcours d'une chute faite

d'une telle hauteur? Et cette chute,--cet anéantissement

foudroyant,--par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la

plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses

images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre

imagination,--par cette simple raison, nous les désirons alors plus

ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord,

à _cause de cela même_, nous nous en rapprochons plus impétueusement. Il

n'est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que

celle d'un homme qui, frissonnant sur l'arête d'un précipice, rêve de

s'y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c'est

être inévitablement perdu; car la réflexion nous commande de nous en

abstenir, et c'est _à cause de cela même_, dis-je, que _nous ne le

pouvons pas_. S'il n'y a pas là un bras ami pour nous arrêter, ou si

nous sommes incapables d'un soudain effort pour nous rejeter loin de

l'abîme, nous nous élançons, nous sommes anéantis.

Examinons ces actions et d'autres analogues, nous trouverons qu'elles

résultent uniquement de l'esprit de _perversité_. Nous les perpétrons

simplement à cause que nous sentons que _nous ne le devrions pas_. En

deçà ou au delà, il n'y a pas de principe intelligible; et nous

pourrions, en vérité, considérer cette perversité comme une instigation

directe de l'Archidémon, s'il n'était pas reconnu que parfois elle sert

à l'accomplissement du bien.

Si je vous en ai dit aussi long, c'était pour répondre en quelque sorte

à votre question,--pour vous expliquer pourquoi je suis ici,--pour avoir

à vous montrer un semblant de cause quelconque qui motive ces fers que

je porte et cette cellule de condamné que j'habite. Si je n'avais pas

été si prolixe, ou vous ne m'auriez pas du tout compris, ou, comme la

foule, vous m'auriez cru fou. Maintenant vous percevrez facilement que

je suis une des victimes innombrables du Démon de la Perversité.

Il est impossible qu'une action ait jamais été manigancée avec une plus

parfaite délibération. Pendant des semaines, pendant des mois, je

méditai sur les moyens d'assassinat. Je rejetai mille plans, parce que

l'accomplissement de chacun impliquait une chance de révélation. À la

longue, lisant un jour quelques mémoires français, je trouvai l'histoire

d'une maladie presque mortelle qui arriva à madame Pilau, par le fait

d'une chandelle accidentellement empoisonnée. L'idée frappa soudainement

mon imagination. Je savais que ma victime avait l'habitude de lire dans

son lit. Je savais aussi que sa chambre était petite et mal aérée. Mais

je n'ai pas besoin de vous fatiguer de détails oiseux. Je ne vous

raconterai pas les ruses faciles à l'aide desquelles je substituai, dans

le bougeoir de sa chambre à coucher, une bougie de ma composition à

celle que j'y trouvai. Le matin, on trouva l'homme mort dans son lit, et

le verdict du coroner fut: _Mort par la visitation de Dieu_[1].

J'héritai de sa fortune, et tout alla pour le mieux pendant plusieurs

années. L'idée d'une révélation n'entra pas une seule fois dans ma

cervelle. Quant aux restes de la fatale bougie, je les avais moi-même

anéantis. Je n'avais pas laissé l'ombre d'un fil qui pût servir à me

convaincre ou même me faire soupçonner du crime. On ne saurait concevoir

quel magnifique sentiment de satisfaction s'élevait dans mon sein quand

je réfléchissais sur mon absolue sécurité. Pendant une longue période de

temps, je m'accoutumai à me délecter dans ce sentiment. Il me donnait un

plus réel plaisir que tous les bénéfices purement matériels résultant de

mon crime. Mais à la longue arriva une époque à partir de laquelle le

sentiment de plaisir se transforma, par une gradation presque

imperceptible, en une pensée qui me harassait. Elle me harassait parce

qu'elle me hantait. À peine pouvais-je m'en délivrer pour un instant.

C'est une chose tout à fait ordinaire que d'avoir les oreilles

fatiguées, ou plutôt la mémoire obsédée par une espèce de tintouin, par

le refrain d'une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants

d'opéra. Et la torture ne sera pas moindre, si la chanson est bonne en

elle-même ou si l'air d'opéra est estimable. C'est ainsi qu'à la fin je

me surprenais sans cesse rêvant à ma sécurité, et répétant cette phrase

à voix basse: _Je suis sauvé!_

Un jour, tout en flânant dans les rues, je me surpris moi-même à

murmurer, presque à haute voix, ces syllabes accoutumées. Dans un accès

de pétulance, je les exprimais sous cette forme nouvelle: _Je suis

sauvé,--je suis sauvé;--oui,--pourvu que je ne sois pas assez sot pour

confesser moi-même mon cas!_

À peine avais-je prononcé ces paroles, que je sentis un froid de glace

filtrer jusqu'à mon coeur. J'avais acquis quelque expérience de ces

accès de perversité (dont je n'ai pas sans peine expliqué la singulière

nature), et je me rappelais fort bien que dans aucun cas je n'avais su

résister à ces victorieuses attaques. Et maintenant cette suggestion

fortuite, venant de moi-même,--que je pourrais bien être assez sot pour

confesser le meurtre dont je m'étais rendu coupable,--me confrontait

comme l'ombre même de celui que j'ai assassiné,--et m'appelait vers la

mort.

D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon âme. Je

marchai vigoureusement,--plus vite,--toujours plus vite;--à la longue je

courus. J'éprouvais un désir enivrant de crier de toute ma force. Chaque

flot successif de ma pensée m'accablait d'une nouvelle terreur; car,

hélas! je comprenais bien, trop bien, que penser, dans ma situation,

c'était me perdre. J'accélérai encore ma course. Je bondissais comme un

fou à travers les rues encombrées de monde. À la longue, la populace

prit l'alarme et courut après moi. Je sentis _alors_ la consommation de

ma destinée. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'eusse fait;--mais

une voix rude résonna dans mes oreilles,--une main plus rude encore

m'empoigna par l'épaule. Je me retournai, j'ouvris la bouche pour

aspirer. Pendant un moment, j'éprouvai toutes les angoisses de la

suffocation; je devins aveugle, sourd, ivre; et alors quelque démon

invisible, pensai-je, me frappa dans le dos avec sa large main. Le

secret si longtemps emprisonné s'élança de mon âme.

On dit que je parlai, que je m'énonçai très-distinctement, mais avec une

énergie marquée et une ardente précipitation, comme si je craignais

d'être interrompu avant d'avoir achevé les phrases brèves, mais grosses

d'importance, qui me livraient au bourreau et à l'enfer.

Ayant relaté tout ce qui était nécessaire pour la pleine conviction de

la justice, je tombai terrassé, évanoui.

Mais pourquoi en dirais-je plus? Aujourd'hui je porte ces chaînes, et

suis _ici_! Demain, je serai libre!--_mais où_?

LE CHAT NOIR

Relativement à la très-étrange et pourtant très-familière histoire que

je vais coucher par écrit, je n'attends ni ne sollicite la créance.

Vraiment, je serais fou de m'y attendre, dans un cas où mes sens

eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas

fou,--et très-certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et

aujourd'hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein immédiat est de

placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires,

une série de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences,

ces événements m'ont terrifié,--m'ont torturé,--m'ont

anéanti.--Cependant, je n'essaierai pas de les élucider. Pour moi, ils

ne m'ont guère présenté que de l'horreur;--à beaucoup de personnes ils

paraîtront moins terribles que _baroques_. Plus tard peut-être il se

trouvera une intelligence qui réduira mon fantôme à l'état de lieu

commun,--quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup

moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances

que je raconte avec terreur qu'une succession ordinaire de causes et

d'effets très-naturels.

Dès mon enfance, j'étais noté pour la docilité et l'humanité de mon

caractère. Ma tendresse de coeur était même si remarquable qu'elle avait

fait de moi le jouet de mes camarades. J'étais particulièrement fou des

animaux, et mes parents m'avaient permis de posséder une grande variété

de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n'étais

jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette

particularité de mon caractère s'accrut avec ma croissance, et, quand je

devins homme, j'en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour

ceux qui ont voué une affection à un chien fidèle et sagace, je n'ai pas

besoin d'expliquer la nature ou l'intensité des jouissances qu'on peut

en tirer. Il y a dans l'amour désintéressé d'une bête, dans ce sacrifice

d'elle-même, quelque chose qui va directement au coeur de celui qui a eu

fréquemment l'occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de

gaze de _l'homme naturel_.

Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme

une disposition sympathique à la mienne. Observant mon goût pour ces

favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux

de l'espèce la plus agréable. Nous eûmes des oiseaux, un poisson doré,

un beau chien, des lapins, un petit singe et _un chat_.

Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau, entièrement

noir, et d'une sagacité merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma

femme, qui au fond n'était pas peu pénétrée de superstition, faisait de

fréquentes allusions à l'ancienne croyance populaire qui regardait tous

les chats noirs comme des sorcières déguisées. Ce n'est pas qu'elle fût

toujours _sérieuse_ sur ce point,--et, si je mentionne la chose, c'est

simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire.

Pluton,--c'était le nom du chat,--était mon préféré, mon camarade. Moi

seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout où

j'allais. Ce n'était même pas sans peine que je parvenais à l'empêcher

de me suivre dans les rues.

Notre amitié subsista ainsi plusieurs années, durant lesquelles

l'ensemble de mon caractère et de mon tempérament,--par l'opération du

Démon Intempérance, je rougis de le confesser,--subit une altération

radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus

irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis

d'employer un langage brutal à l'égard de ma femme. À la longue, je lui

infligeai même des violences personnelles. Mes pauvres favoris,

naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère.

Non-seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Quant à

Pluton, toutefois, j'avais encore pour lui une considération suffisante

qui m'empêchait de le malmener, tandis que je n'éprouvais aucun scrupule

à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand, par hasard ou

par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m'envahissait

de plus en plus,--car quel mal est comparable à l'Alcool!--et à la

longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait vieux et qui

naturellement devenait quelque peu maussade,--Pluton lui-même commença à

connaître les effets de mon méchant caractère.

Une nuit, comme je rentrais au logis très-ivre, au sortir d'un de mes

repaires habituels des faubourgs, je m'imaginai que le chat évitait ma

présence. Je le saisis;--mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à

la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s'empara

soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon âme originelle sembla

tout d'un coup s'envoler de mon corps, et une méchanceté

hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je

tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris; je saisis la

pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux

de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette

damnable atrocité!

Quand la raison me revint avec le matin,--quand j'eus cuvé les vapeurs

de ma débauche nocturne,--j'éprouvai un sentiment moitié d'horreur,

moitié de remords, pour le crime dont je m'étais rendu coupable; mais

c'était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l'âme n'en

subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je

noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.

Cependant le chat guérit lentement. L'orbite de l'oeil perdu présentait,

il est vrai, un aspect effrayant; mais il n'en parut plus souffrir

désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais,

comme je devais m'y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon

approche. Il me restait assez de mon ancien coeur pour me sentir d'abord

affligé de cette évidente antipathie de la part d'une créature qui jadis

m'avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l'irritation.

Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l'esprit de

PERVERSITÉ. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte.

Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est

une des primitives impulsions du coeur humain,--une des indivisibles

premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère

de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action

sotte ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir _ne pas_ la

commettre? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré

l'excellence de notre jugement, à violer ce qui est _la Loi_, simplement

parce que nous comprenons que c'est _la Loi_? Cet esprit de perversité,

dis-je, vint causer ma déroute finale. C'est ce désir ardent, insondable

de l'âme _de se torturer elle-même_,--de violenter sa propre nature,--de

faire le mal pour l'amour du mal seul,--qui me poussait à continuer, et

finalement consommer le supplice que j'avais infligé à la bête

inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un noeud coulant autour

de son cou, et je le pendis à la branche d'un arbre;--je le pendis avec

des larmes plein mes yeux,--avec le plus amer remords dans le coeur;--je

le pendis, _parce que_ je savais qu'il m'avait aimé, et _parce que_ je

sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère;--je le pendis,

_parce que_ je savais qu'en faisant ainsi je commettais un péché,--un

péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la

placer,--si une telle chose était possible,--même au delà de la

miséricorde infinie du Dieu Très-Miséricordieux et Très-Terrible.

Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action cruelle, je

fus tiré de mon sommeil par le cri: Au feu! Les rideaux de mon lit

étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une

grande difficulté que nous échappâmes à l'incendie,--ma femme, un

domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute ma fortune fut

engloutie, et je m'abandonnai dès lors au désespoir.

Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre

l'atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je

rends compte d'une chaîne de faits,--et je ne veux pas négliger un seul

anneau. Le jour qui suivit l'incendie, je visitai les ruines. Les

murailles étaient tombées, une seule exceptée; et cette seule exception

se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à peu près au

milieu de la maison, et contre laquelle s'appuyait le chevet de mon lit.

La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté à l'action du

feu,--fait que j'attribuai à ce qu'elle avait été récemment remise à

neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était rassemblée, et plusieurs

personnes paraissaient en examiner une portion particulière avec une

minutieuse et vive attention. Les mots: Étrange! singulier! et autres

semblables expressions, excitèrent ma curiosité. Je m'approchai, et je

vis, semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure

d'un gigantesque _chat_. L'image était rendue avec une exactitude

vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l'animal.

Tout d'abord, en voyant cette apparition,--car je ne pouvais guère

considérer cela que comme une apparition,--mon étonnement et ma terreur

furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon aide. Le chat, je

m'en souvenais, avait été pendu dans un jardin adjacent à la maison. Aux

cris d'alarme, ce jardin avait été immédiatement envahi par la foule, et

l'animal avait dû être détaché de l'arbre par quelqu'un, et jeté dans ma

chambre à travers une fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute,

dans le but de m'arracher au sommeil. La chute des autres murailles

avait comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre

fraîchement étendu; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes et

l'ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l'image telle que je la

voyais.

Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à fait ma

conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il

n'en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant

plusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat; et durant

cette période un demi-sentiment revint dans mon âme, qui paraissait

être, mais qui n'était pas le remords. J'allai jusqu'à déplorer la perte

de l'animal, et à chercher autour de moi, dans les bouges méprisables

que maintenant je fréquentais habituellement, un autre favori de la même

espèce et d'une figure à peu près semblable pour le suppléer.

Une nuit, comme j'étais assis à moitié stupéfié, dans un repaire plus

qu'infâme, mon attention fut soudainement attirée vers un objet noir,

reposant sur le haut d'un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui

composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques

minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me

surprenait maintenant c'était de n'avoir pas encore aperçu l'objet situé

dessus. Je m'en approchai, et je le touchai avec ma main. C'était un

chat noir,--un très-gros chat,--au moins aussi gros que Pluton, lui

ressemblant absolument, excepté en un point. Pluton n'avait pas un poil

blanc sur tout le corps; celui-ci portait une éclaboussure large et

blanche, mais d'une forme indécise, qui couvrait presque toute la région

de la poitrine.

À peine l'eus-je touché qu'il se leva subitement, ronronna fortement, se

frotta contre ma main, et parut enchanté de mon attention. C'était donc

là la vraie créature dont j'étais en quête. J'offris tout de suite au

propriétaire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,--ne

le connaissait pas--, ne l'avait jamais vu auparavant.

Je continuai mes caresses, et, quand je me préparai à retourner chez

moi, l'animal se montra disposé à m'accompagner. Je lui permis de le

faire; me baissant de temps à autre, et le caressant en marchant. Quand

il fut arrivé à la maison, il s'y trouva comme chez lui, et devint tout

de suite le grand ami de ma femme.

Pour ma part, je sentis bientôt s'élever en moi une antipathie contre

lui. C'était justement le contraire de ce que j'avais espéré; mais,--je

ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,--son évidente tendresse

pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait. Par de lents degrés, ces

sentiments de dégoût et d'ennui s'élevèrent jusqu'à l'amertume de la

haine. J'évitais la créature; une certaine sensation de honte et le

souvenir de mon premier acte de cruauté m'empêchèrent de la maltraiter.

Pendant quelques semaines, je m'abstins de battre le chat ou de le

malmener violemment, mais graduellement,--insensiblement,--j'en vins à

le considérer avec une indicible horreur, et à fuir silencieusement son

odieuse présence, comme le souffle d'une peste.

Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l'animal fut la découverte

que je fis le matin, après l'avoir amené à la maison, que, comme Pluton,

lui aussi avait été privé d'un de ses yeux. Cette circonstance,

toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme, qui, comme je l'ai

déjà dit, possédait à un haut degré cette tendresse de sentiment qui

jadis avait été mon trait caractéristique et la source fréquente de mes

plaisirs les plus simples et les plus purs.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 2 / 21 段