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Edgar Allan Poe
NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES
Traduction Charles Baudelaire--1857
Table des matières
NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE.
LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ.
LE CHAT NOIR.
WILLIAM WILSON.
L'HOMME DES FOULES.
LE COEUR RÉVÉLATEUR.
BÉRÉNICE.
LA CHUTE DE LA MAISON USHER.
LE PUITS ET LE PENDULE.
HOP-FROG.
LA BARRIQUE D'AMONTILLADO.
LE MASQUE DE LA MORT ROUGE.
LE ROI PESTE.
LE DIABLE DANS LE BEFFROI.
LIONNERIE.
QUATRE BÊTES EN UNE.
PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE.
PUISSANCE DE LA PAROLE.
COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA.
CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION.
OMBRE.
SILENCE.
L'ÎLE DE LA FÉE.
LE PORTRAIT OVALE.
NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE
I
_Littérature de décadence!_--Paroles vides que nous entendons souvent
tomber, avec la sonorité d'un bâillement emphatique, de la bouche de ces
sphinx sans énigme qui veillent devant les portes saintes de
l'Esthétique classique. À chaque fois que l'irréfutable oracle retentit,
on peut affirmer qu'il s'agit d'un ouvrage plus amusant que l'_Iliade_.
Il est évidemment question d'un poëme ou d'un roman dont toutes les
parties sont habilement disposées pour la surprise, dont le style est
magnifiquement orné, où toutes les ressources du langage et de la
prosodie sont utilisées par une main impeccable. Lorsque j'entends
ronfler l'anathème,--qui, pour le dire en passant, tombe généralement
sur quelque poëte préféré,--je suis toujours saisi de l'envie de
répondre: Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous
capable de me divertir aussi tristement que vous faites? Des
comparaisons grotesques s'agitent alors dans mon cerveau; il me semble
que deux femmes me sont présentées: l'une, matrone rustique, répugnante
de santé et de vertu, sans allure et sans regard, bref, _ne devant rien
qu'à la simple nature_; l'autre, une de ces beautés qui dominent et
oppriment le souvenir, unissant à son charme profond et originel toute
l'éloquence de la toilette, maîtresse de sa démarche, consciente et
reine d'elle-même,--une voix parlant comme un instrument bien accordé,
et des regards chargés de pensée et n'en laissant couler que ce qu'ils
veulent. Mon choix ne saurait être douteux, et cependant il y a des
sphinx pédagogiques qui me reprocheraient de manquer à l'honneur
classique.--Mais, pour laisser de côté les paraboles, je crois qu'il
m'est permis de demander à ces hommes sages qu'ils comprennent bien
toute la vanité, toute l'inutilité de leur sagesse. Le mot _littérature
de décadence_ implique qu'il y a une échelle de littératures, une
vagissante, une puérile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire,
suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un décret
inéluctable; et il est tout à fait injuste de nous reprocher d'accomplir
la loi mystérieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole
académique, c'est qu'il est honteux d'obéir à cette loi avec plaisir, et
que nous sommes coupables de nous réjouir dans notre destinée.--Ce
soleil qui, il y a quelques heures, écrasait toutes choses de sa lumière
droite et blanche, va bientôt inonder l'horizon occidental de couleurs
variées. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits
poétiques trouveront des délices nouvelles; ils y découvriront des
colonnades éblouissantes, des cascades de métal fondu, des paradis de
feu, une splendeur triste, la volupté du regret, toutes les magies du
rêve, tous les souvenirs de l'opium. Et le coucher du soleil leur
apparaîtra en effet comme la merveilleuse allégorie d'une âme chargée de
vie, qui descend derrière l'horizon avec une magnifique provision de
pensées et de rêves.
Mais ce à quoi les professeurs jurés n'ont pas pensé, c'est que, dans le
mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se
présenter, tout à fait inattendue pour leur sagesse d'écoliers. Et alors
leur langue insuffisante se trouve en défaut, comme dans le
cas,--phénomène qui se multipliera peut-être avec des variantes,--où une
nation commence par la décadence, et débute par où les autres finissent.
Que parmi les immenses colonies du siècle présent des littératures
nouvelles se fassent, il s'y produira très-certainement des accidents
spirituels d'une nature déroutante pour l'esprit de l'école. Jeune et
vieille à la fois, l'Amérique bavarde et radote avec une volubilité
étonnante. Qui pourrait compter ses poëtes? Ils sont innombrables. Ses
_bas-bleus_? Ils encombrent les revues. Ses critiques? Croyez qu'elle
possède des pédants qui valent bien les nôtres pour rappeler sans cesse
l'artiste à la beauté antique, pour questionner un poëte ou un romancier
sur la moralité de son but et la qualité de ses intentions. Il y a
là-bas comme ici, mais plus encore qu'ici, des littérateurs qui ne
savent pas l'orthographe; une activité puérile, inutile; des
compilateurs à foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et
des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans
ce monde épris des perfectionnements matériels,--scandale d'un nouveau
genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants,--dans cette
société avide d'étonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d'une vie
pleine d'excitations, un homme a paru qui a été grand, non-seulement par
sa subtilité métaphysique, par la beauté sinistre ou ravissante de ses
conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non
moins grand comme _caricature_.--Il faut que je m'explique avec quelque
soin; car récemment un critique imprudent se servait, pour dénigrer
Edgar Poe et pour infirmer la sincérité de mon admiration, du mot
_jongleur_ que j'avais moi-même appliqué au noble poëte presque comme un
éloge.
Du sein d'un monde goulu, affamé de matérialités, Poe s'est élancé dans
les rêves. Étouffé qu'il était par l'atmosphère américaine, il a écrit
en tête d'_Eureka_: «J'offre ce livre à ceux qui ont mis leur foi dans
les rêves comme dans les seules réalités!» Il fut donc une admirable
protestation; il la fut et il la fit à sa manière, _in his own way_.
L'auteur qui, dans le _Colloque entre Monos et Una_, lâche à torrents
son mépris et son dégoût sur la démocratie, le progrès et la
_civilisation_, cet auteur est le même qui, pour enlever la crédulité,
pour ravir la badauderie des siens, a le plus énergiquement posé la
souveraineté humaine et le plus ingénieusement fabriqué les _canards_
les plus flatteurs pour l'orgueil de _l'homme moderne_. Pris sous ce
jour, Poe m'apparaît comme un ilote qui veut faire rougir son maître.
Enfin, pour affirmer ma pensée d'une manière encore plus nette, Poe fut
toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore
comme farceur.
II
Car il ne fut jamais dupe!--Je ne crois pas que le Virginien qui a
tranquillement écrit, en plein débordement démocratique: «Le peuple n'a
rien à faire avec les lois, si ce n'est de leur obéir», ait jamais été
une victime de la sagesse moderne,--et: «Le nez d'une populace, c'est
son imagination; c'est par ce nez qu'on pourra toujours facilement la
conduire»,--et cent autres passages, où la raillerie pleut, drue comme
mitraille, mais cependant nonchalante et hautaine.--Les Swedenborgiens
le félicitent de sa _Révélation magnétique_, semblables à ces naïfs
illuminés qui jadis surveillaient dans l'auteur du _Diable amoureux_ un
révélateur de leurs mystères; ils le remercient pour les grandes vérités
qu'il vient de proclamer,--car ils ont découvert (ô vérificateurs de ce
qui ne peut pas être vérifié!) que tout ce qu'il a énoncé est absolument
vrai;--bien que d'abord, avouent ces braves gens, ils aient eu le
soupçon que ce pouvait bien être une simple fiction. Poe répond que,
pour son compte, il n'en a jamais douté.--Faut-il encore citer ce petit
passage qui me saute aux yeux, tout en feuilletant pour la centième fois
ses amusants _Marginalia_, qui sont comme la chambre secrète de son
esprit: «L'énorme multiplication des livres dans toutes les branches de
connaissances est l'un des plus grands fléaux de cet âge! Car elle est
un des plus sérieux obstacles à l'acquisition de toute connaissance
positive.» Aristocrate de nature plus encore que de naissance, le
Virginien, l'homme du Sud, le Byron égaré dans un mauvais monde, a
toujours gardé son impassibilité philosophique, et, soit qu'il définisse
le nez de la populace, soit qu'il raille les fabricateurs de religions,
soit qu'il bafoue les bibliothèques, il reste ce que fut et ce que sera
toujours le vrai poëte,--une vérité habillée d'une manière bizarre, un
paradoxe apparent, qui ne veut pas être coudoyé par la foule, et qui
court à l'extrême orient quand le feu d'artifice se tire au couchant.
Mais voici plus important que tout: nous noterons que cet auteur,
produit d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus
infatuée d'elle-même qu'aucune autre, a vu clairement, a
imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l'Homme. Il y a
dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne
ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans
ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
inexpliquées, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que _parce
qu'_ elles sont mauvaises, dangereuses; elles possèdent l'attirance du
gouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité
naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et
suicide, assassin et bourreau;--car, ajoute-t-il, avec une subtilité
remarquablement satanique, l'impossibilité de trouver un motif
raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses
pourrait nous conduire à les considérer comme le résultat des
suggestions du Diable, si l'expérience et l'histoire ne nous
enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'établissement de l'ordre et
le châtiment des coquins;--_après s'être servi des mêmes coquins comme
de complices!_ tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit
comme un sous-entendu aussi perfide qu'inévitable. Mais je ne veux, pour
le présent, tenir compte que de la grande vérité oubliée,--la perversité
primordiale de l'homme,--et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
que je vois quelques épaves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays
d'où on ne les attendait pas. Il est agréable que quelques explosions de
vieille vérité sautent ainsi au visage de tous ces complimenteurs de
l'humanité, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui répètent sur toutes
les variations possibles de ton: «Je suis né bon, et vous aussi, et nous
tous, nous sommes nés bons!» oubliant, non! feignant d'oublier, ces
égalitaires à contresens, que nous sommes tous nés marqués pour le mal!
De quel mensonge pouvait-il être dupe, celui qui parfois,--douloureuse
nécessité des milieux,--les ajustait si bien? Quel mépris pour la
philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours où il était, pour
ainsi dire, illuminé! Ce poëte, de qui plusieurs fictions semblent
faites à plaisir pour confirmer la prétendue omnipotence de l'homme, a
voulu quelquefois se purger lui-même. Le jour où il écrivait: «Toute
certitude est dans les rêves», il refoulait son propre américanisme dans
la région des choses inférieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie
voie des poëtes, obéissant sans doute à l'inéluctable vérité qui nous
hante comme un démon, il poussait les ardents soupirs de _l'ange tombé
qui se souvient des Cieux_; il envoyait ses regrets vers l'Âge d'or et
l'Éden perdu; il pleurait toute cette magnificence de la Nature _se
recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux_; enfin, il
jetait ces admirables pages: _Colloque entre Monos et Una_, qui eussent
charmé et troublé l'impeccable De Maistre.
C'est lui qui a dit, à propos du socialisme, à l'époque où celui-ci
n'avait pas encore un nom, où ce nom du moins n'était pas tout à fait
vulgarisé: «Le monde est infesté actuellement par une nouvelle secte de
philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte,
et qui conséquemment n'ont pas adopté de nom. Ce sont les _Croyants à
toute vieillerie_ (comme qui dirait: prédicateurs en vieux). Le Grand
Prêtre dans l'Est est Charles Fourier,--dans l'Ouest, Horace Greely; et
grands prêtres ils sont à bon escient. Le seul lien commun parmi la
secte est la Crédulité;--appelons cela Démence, et n'en parlons plus.
Demandez à l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est
consciencieux (les ignorants le sont généralement), il vous fera une
réponse analogue à celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda
pourquoi il croyait à la Bible. «J'y crois, dit-il, d'abord parce que je
suis évêque d'Autun, et en second lieu _parce que je n'y entends
absolument rien._» Ce que ces philosophes-là appellent _argument_ est
une manière à eux _de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas_.»
Le progrès, cette grande hérésie de la décrépitude, ne pouvait pas non
plus lui échapper. Le lecteur verra, en différents passages, de quels
termes il se servait pour la caractériser. On dirait vraiment, à voir
l'ardeur qu'il y dépense, qu'il avait à s'en venger comme d'un embarras
public, comme d'un fléau de la rue. Combien eût-il ri, de ce rire
méprisant du poëte qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il
était tombé, comme cela m'est arrivé récemment, sur cette phrase
mirifique qui fait rêver aux bouffonnes et volontaires absurdités des
paillasses, et que j'ai trouvée se pavanant perfidement dans un journal
plus que grave: _Le progrès incessant de la science a permis tout
récemment de retrouver le secret perdu et si longtemps cherché de..._
(feu grégeois, trempe du cuivre, n'importe quoi disparu), _dont les
applications les plus réussies remontent à une époque barbare et
très-ancienne!_--Voilà une phrase qui peut s'appeler une véritable
trouvaille, une éclatante découverte, même dans un siècle de _progrès
incessants_; mais je crois que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqué
de demander, avec le ton doux et discret de la supériorité, si c'était
aussi grâce au progrès _incessant_,--à la loi fatale, irrésistible, du
progrès,--que ce fameux secret avait été perdu.--Aussi bien, pour
laisser là le ton de la farce, en un sujet qui contient autant de larmes
que de rire, n'est-ce pas une chose véritablement stupéfiante de voir
une nation, plusieurs nations, toute l'humanité bientôt, dire à ses
sages, à ses sorciers: je vous aimerai et je vous ferai grands, si vous
me persuadez que nous progressons sans le vouloir, inévitablement,--en
dormant; débarrassez-nous de la responsabilité, voilez pour nous
l'humiliation des comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez
vous appeler les sages des sages?--N'est-ce pas un sujet d'étonnement
que cette idée si simple n'éclate pas dans tous les cerveaux: que le
Progrès (en tant que progrès il y ait) perfectionne la douleur à la
proportion qu'il raffine la volupté, et que, si l'épiderme des peuples
va se délicatisant, ils ne poursuivent évidemment qu'une _Italiam
fugientem_, une conquête à chaque minute perdue, un progrès toujours
négateur de lui-même?
Mais ces illusions, intéressées d'ailleurs, tirent leur origine d'un
fond de perversité et de mensonge,--météores des marécages,--qui
poussent au dédain les âmes amoureuses du feu éternel, comme Edgar Poe,
et exaspèrent les intelligences obscures, comme Jean-Jacques, à qui une
sensibilité blessée et prompte à la révolte tient lieu de philosophie.
Que celui-ci eût raison contre _l'Animal dépravé_, cela est
incontestable; mais l'animal dépravé a le droit de lui reprocher
d'invoquer la simple nature. La nature ne fait que des monstres, et
toute la question est de s'entendre sur le mot _sauvages_. Nul
philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes
pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de
fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et
suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé,
avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une
nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses
inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout
l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par nécessité même, il est
encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les
régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la
philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa
déchéance; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté,
guerrier contraint à la bravoure personnelle, poëte aux heures
mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les
ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune
oserons-nous lui reprocher? Il a le prêtre, il a le sorcier et le
médecin. Que dis-je? Il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du
beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et
règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet
témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés.
Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces
yeux qui percent la brume, à ces oreilles _qui entendraient l'herbe qui
pousse?_ Et la sauvagesse, à l'âme simple et enfantine, animal obéissant
et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié
d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont
M. Bellegarigue (rédacteur du _Moniteur de l'Épicerie_) a cru faire
l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue? Cette
même femme dont les moeurs trop positives ont inspiré à Edgar Poe,--lui
si galant, si respectueux de la beauté,--les tristes lignes suivantes:
«Ces immenses bourses, semblables au concombre géant, qui sont à la mode
parmi nos belles, n'ont pas, comme on le croit, une origine parisienne;
elles sont parfaitement indigènes. Pourquoi une pareille mode à Paris,
où une femme ne serre dans sa bourse que son argent? Mais la bourse
d'une Américaine! Il faut que cette bourse soit assez vaste pour qu'elle
y puisse enfermer tout son argent,--plus toute son âme!»--Quant à la
religion, je ne parlerai pas de Vitzilipoutzli aussi légèrement que l'a
fait Alfred de Musset; j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le
culte de Teutatès à celui de Mammon; et le prêtre qui offre au cruel
extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent _honorablement_,
des victimes qui _veulent_ mourir, me paraît un être tout à fait doux et
humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son
intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et
j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une
exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voulais
dire à ce sujet: «Peuples civilisés qui jetez sans cesse la pierre aux
sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres!»
Un pareil milieu,--je l'ai déjà dit, je ne puis résister au désir de le
répéter,--n'est guère fait pour les poëtes. Ce qu'un esprit français,
supposez le plus démocratique, entend par un État, ne trouverait pas de
place dans un esprit américain. Pour toute intelligence du vieux monde,
un État politique a un centre de mouvement qui est son cerveau et son
soleil, des souvenirs anciens et glorieux, de longues annales poétiques
et militaires, une aristocratie, à qui la pauvreté, fille des
révolutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais _Cela_! cette
cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans-nom, ce monstre sans tête, ce
déporté derrière l'Océan, un État!--je le veux bien, si un vaste
cabaret, où le consommateur afflue et traite d'affaires sur des tables
souillées, au tintamarre des vilains propos, peut être assimilé à un
salon, à ce que nous appelions jadis un _salon_, république de l'esprit
présidée par la beauté!
Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la
fois, l'état d'homme de lettres sans s'exposer à la diffamation, à la
calomnie des impuissants, à l'envie des riches,--cette envie qui est
leur châtiment!--aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui
est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république
régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm,
où chacun, sergent de ville de l'opinion, fait la police au profit de
ses vices--ou de ses vertus, c'est tout un,--où un poëte, un romancier
d'un pays à esclaves est un écrivain détestable aux yeux d'un critique
abolitionniste,--où l'on ne sait quel est le plus grand scandale,--le
débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique.
Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire
fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de
théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les
Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore
souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute
pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison _des
maladies de neuf mois_, tels sont quelques-uns des traits saillants,
quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin,
l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la
matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de
brutalité, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une
passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans
rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal
transatlantique!
III
Un semblable milieu social engendre nécessairement des erreurs
littéraires correspondantes. C'est contre ces erreurs que Poe a réagi
aussi souvent qu'il a pu et de toute sa force. Nous ne devons donc pas
nous étonner que les écrivains américains, tout en reconnaissant sa
puissance singulière comme poëte et comme conteur, aient toujours voulu
infirmer sa valeur comme critique. Dans un pays où l'idée d'utilité, la
plus hostile du monde à l'idée de beauté, prime et domine toutes choses,
le parfait critique sera le plus _honorable_, c'est-à-dire celui dont
les tendances et les désirs se rapprocheront le plus des tendances et
des désirs de son public,--celui qui, confondant les facultés et les
genres de production, assignera à toutes un but unique,--celui qui
cherchera dans un livre de poésie les moyens de perfectionner la
conscience. Naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux des
beautés réelles, positives, de la poésie; il sera d'autant moins choqué
des imperfections et même des fautes dans l'exécution. Edgar Poe, au
contraire, divisant le monde de l'esprit en _Intellect pur, Goûtet
_Sens moral_, appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse
appartenait à l'une de ces trois divisions. Il était avant tout sensible
à la perfection du plan et à la correction de l'exécution; démontant les
oeuvres littéraires comme des pièces mécaniques défectueuses (pour le
but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de
fabrication; et quand il passait au détail de l'oeuvre, à son expression
plastique, au style en un mot, épluchant, sans omission, les fautes de
prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de scories,
qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures
intentions et déforment les conceptions les plus nobles.
Pour lui, l'Imagination est la reine des facultés; mais par ce mot il
entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun
des lecteurs. L'Imagination n'est pas la fantaisie; elle n'est pas non
plus la sensibilité, bien qu'il soit difficile de concevoir un homme
imaginatif qui ne serait pas sensible. L'Imagination est une faculté
quasi divine qui perçoit tout d'abord, en dehors des méthodes
philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu'il
confère à cette faculté lui donnent une valeur telle (du moins quand on
a bien compris la pensée de l'auteur), qu'un savant sans imagination
n'apparaît plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un
savant incomplet.
Parmi les domaines littéraires où l'imagination peut obtenir les plus
curieux résultats, peut récolter les trésors, non pas les plus riches,
les plus précieux (ceux-là appartiennent à la poésie), mais les plus
nombreux et les plus variés, il en est un que Poe affectionne
particulièrement, c'est la _Nouvelle_. Elle a sur le roman à vastes
proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l'intensité de
l'effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d'une haleine,
laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant qu'une lecture
brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des
intérêts mondains. L'unité d'impression, la _totalité_ d'effet est un
avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une
supériorité tout à fait particulière, à ce point qu'une nouvelle trop
courte (c'est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu'une nouvelle
trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera pas ses pensées
aux incidents, mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à
produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus
propres à amener l'effet voulu. Si la première phrase n'est pas écrite
en vue de préparer cette impression finale, l'oeuvre est manquée dès le
début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un
seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou
indirectement, à parfaire le dessein prémédité.
Il est un point par lequel la nouvelle a une supériorité, même sur le
poëme. Le rythme est nécessaire au développement de l'idée de beauté,
qui est le but le plus grand et le plus noble du poëme. Or, les
artifices du rythme sont un obstacle insurmontable à ce développement
minutieux de pensées et d'expressions qui a pour objet la _vérité_. Car
la vérité peut être souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement,
le meilleur outil pour la construction d'une nouvelle parfaite. C'est
pourquoi ce genre de composition qui n'est pas situé à une aussi grande
élévation que la poésie pure, peut fournir des produits plus variés et
plus facilement appréciables pour le commun des lecteurs. De plus,
l'auteur d'une nouvelle a à sa disposition une multitude de tons, de
nuances de langage, le ton raisonneur, le sarcastique, l'humoristique,
que répudie la poésie, et qui sont comme des dissonances, des outrages à
l'idée de beauté pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur qui
poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté ne travaille qu'à son
grand désavantage, privé qu'il est de l'instrument le plus utile, le
rythme. Je sais que dans toutes les littératures des efforts ont été
faits, souvent heureux, pour créer des contes purement poétiques; Edgar
Poe lui-même en a fait de très-beaux. Mais ce sont des luttes et des
efforts qui ne servent qu'à démontrer la force des vrais moyens adaptés
aux buts correspondants, et je ne serais pas éloigné de croire que chez
quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
héroïques vinssent d'un désespoir.
IV
«_Genus irritabile vatum!_ Que les poëtes (nous servant du mot dans son
acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient
une race irritable, cela est bien entendu; mais le _pourquoi_ ne me
semble pas aussi généralement compris. Un artiste n'est un artiste que
grâce à son sens exquis du Beau,--sens qui lui procure des jouissances
enivrantes, mais qui en même temps implique, enferme un sens également
exquis de toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une
injustice faite à un poëte qui est vraiment un poëte, l'exaspère à un
degré qui apparaît, à un jugement ordinaire, en complète _disproportion_
avec l'injustice commise. Les poëtes voient l'injustice, _jamais_ là où
elle n'existe pas, mais fort souvent là où des yeux non poétiques n'en
voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilité poétique n'a pas de
rapport avec le _tempérament_, compris dans le sens vulgaire, mais avec
une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et à l'injuste.
Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive
perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du Beau.
Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au
jugement du commun) _irritabilis_, n'est pas poëte du tout.»
Ainsi parle le poëte lui-même, préparant une excellente et irréfutable
apologie pour tous ceux de sa race. Cette sensibilité, Poe la portait
dans les affaires littéraires, et l'extrême importance qu'il attachait
aux choses de la poésie l'induisait souvent en un ton où, au jugement
des faibles, la supériorité se faisait trop sentir. J'ai déjà remarqué,
je crois, que plusieurs des préjugés qu'il avait à combattre, des idées
fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui, ont
depuis longtemps infecté la presse française. Il ne sera donc pas
inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus
importantes opinions relatives à la composition poétique. Le
parallélisme de l'erreur en rendra l'application tout à fait facile.
Mais, avant toutes choses, je dois dire que la part étant faite au poëte
naturel, à l'innéité, Poe en faisait une à la science, au travail et à
l'analyse, qui paraîtra exorbitante aux orgueilleux non érudits.
Non-seulement il a dépensé des efforts considérables pour soumettre à sa
volonté le démon fugitif des minutes heureuses, pour rappeler à son gré
ces sensations exquises, ces appétitions spirituelles, ces états de
santé poétique, si rares et si précieux qu'on pourrait vraiment les
considérer comme des grâces extérieures à l'homme et comme des
visitations; mais aussi il a soumis l'inspiration à la méthode, à
l'analyse la plus sévère. Le choix des moyens! il y revient sans cesse,
il insiste avec une éloquence savante sur l'appropriation du moyen à
l'effet, sur l'usage de la rime, sur le perfectionnement du refrain, sur
l'adaptation du rythme au sentiment. Il affirmait que celui qui ne sait
pas saisir l'intangible n'est pas poëte; que celui-là seul est poëte,
qui est le maître de sa mémoire, le souverain des mots, le registre de
ses propres sentiments toujours prêt à se laisser feuilleter. Tout pour
le dénouement! répète-t-il souvent. Un sonnet lui-même a besoin d'un
plan, et la construction, l'armature pour ainsi dire, est la plus
importante garantie de la vie mystérieuse des oeuvres de l'esprit.
Je recours naturellement à l'article intitulé: _The Poetic Principle_,
et j'y trouve, dès le commencement, une vigoureuse protestation contre
ce qu'on pourrait appeler, en matière de poésie, l'hérésie de la
longueur ou de la dimension,--la valeur absurde attribuée aux gros
poëmes. «Un long poëme n'existe pas; ce qu'on entend par un long poëme
est une parfaite contradiction de termes.» En effet, un poëme ne mérite
son titre qu'autant qu'il excite, qu'il enlève l'âme, et la valeur
positive d'un poëme est en raison de cette excitation, de cet
_enlèvement_ de l'âme. Mais, par nécessité psychologique, toutes les
excitations sont fugitives et transitoires. Cet état singulier, dans
lequel l'âme du lecteur a été, pour ainsi dire, tirée de force, ne
durera certainement pas autant que la lecture de tel poëme qui dépasse
la ténacité d'enthousiasme dont la nature humaine est capable.
Voilà évidemment le poëme épique condamné. Car un ouvrage de cette
dimension ne peut être considéré comme poétique qu'en tant qu'on
sacrifie la condition vitale de toute oeuvre d'art, l'Unité;--je ne veux
pas parler de l'unité dans la conception, mais de l'unité dans
l'impression, de la _totalité_ de l'effet, comme je l'ai déjà dit quand
j'ai eu à comparer le roman avec la nouvelle. Le poëme épique nous
apparaît donc, esthétiquement parlant, comme un paradoxe. Il est
possible que les anciens âges aient produit des séries de poëmes
lyriques, reliées postérieurement par les compilateurs en poëmes
épiques; mais toute _intention épique_ résulte évidemment d'un sens
imparfait de l'art. Le temps de ces anomalies artistiques est passé, et
il est même fort douteux qu'un long poëme ait jamais pu être vraiment
populaire dans toute la force du terme.
Il faut ajouter qu'un poëme trop court, celui qui ne fournit pas un
_pabulum_ suffisant à l'excitation créée, celui qui n'est pas égal à
l'appétit naturel du lecteur, est aussi très-défectueux. Quelque
brillant et intense que soit l'effet, il n'est pas durable; la mémoire
ne le retient pas; c'est comme un cachet qui, posé trop légèrement et
trop à la hâte, n'a pas eu le temps d'imposer son image à la cire.
Mais il est une autre hérésie, qui, grâce à l'hypocrisie, à la lourdeur
et à la bassesse des esprits, est bien plus redoutable et a des chances
de durée plus grandes,--une erreur qui a la vie plus dure,--je veux
parler de l'hérésie de _l'enseignement_, laquelle comprend comme
corollaires inévitables l'hérésie de la _passion_, de la _vérité_ et de
la _morale_. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est
un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience,
tantôt perfectionner les moeurs, tantôt enfin _démontrer_ quoi que ce
soit d'utile. Edgar Poe prétend que les Américains ont spécialement
patronné cette idée hétérodoxe; hélas! il n'est pas besoin d'aller
jusqu'à Boston pour rencontrer l'hérésie en question. Ici même elle nous
assiège, et tous les jours elle bat en brèche la véritable poésie. La
poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son
âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but
qu'elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poëme ne sera
si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poëme, que celui
qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poëme.
Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas les moeurs,--qu'on me
comprenne bien,--que son résultat final ne soit pas d'élever l'homme
au-dessus du niveau des intérêts vulgaires; ce serait évidemment une
absurdité. Je dis que si le poëte a poursuivi un but moral, il a diminué
sa force poétique; et il n'est pas imprudent de parier que son oeuvre
sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de
défaillance, s'assimiler à la science ou à la morale; elle n'a pas la
Vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même. Les modes de démonstration de
vérité sont autres et sont ailleurs. La Vérité n'a rien à faire avec les
chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l'irrésistible d'une
chanson enlèverait à la Vérité son autorité et son pouvoir. Froide,
calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les diamants et les
fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur
poétique.
L'intellect pur vise à la Vérité, le Goût nous montre la Beauté, et le
Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
d'intimes connexions avec les deux extrêmes, et il n'est séparé du Sens
moral que par une si légère différence qu'Aristote n'a pas hésité à
ranger parmi les vertus quelques-unes de ses délicates opérations.
Aussi, ce qui exaspère surtout l'homme de goût dans le spectacle du
vice, c'est sa difformité, sa disproportion. Le vice porte atteinte au
juste et au vrai, révolte l'intellect et la conscience; mais, comme
outrage à l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus
particulièrement certains esprits poétiques; et je ne crois pas qu'il
soit scandalisant de considérer toute infraction à la morale, au beau
moral, comme une espèce de faute contre le rythme et la prosodie
universels.
C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait
considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une
correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà,
et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre
immortalité. C'est à la fois par la poésie et _à travers_ la poésie, par
et _à travers_la musique que l'âme entrevoit les splendeurs situées
derrière le tombeau; et quand un poëme exquis amène les larmes au bord
des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance,
elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une
postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui
voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis
révélé.
Ainsi le principe de la poésie est, strictement et simplement,
l'aspiration humaine vers une beauté supérieure, et la manifestation de
ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de
l'âme,--enthousiasme tout à fait indépendant de la passion qui est
l'ivresse du coeur, et de la vérité qui est la pâture de la raison. Car
la passion est _naturelle_, trop naturelle pour ne pas introduire un ton
blessant, discordant, dans le domaine de la beauté pure, trop familière
et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs, les gracieuses
Mélancolies et les nobles Désespoirs qui habitent les régions
surnaturelles de la poésie.
Cette extraordinaire élévation, cette exquise délicatesse, cet accent
d'immortalité qu'Edgar Poe exige de la Muse, loin de le rendre moins
attentif aux pratiques d'exécution, l'ont poussé à aiguiser sans cesse
son génie de praticien. Bien des gens, de ceux surtout qui ont lu le
singulier poëme intitulé _Le Corbeau_, seraient scandalisés si
j'analysais l'article où notre poëte a ingénument en apparence, mais
avec une légère impertinence que je ne puis blâmer, minutieusement
expliqué le mode de construction qu'il a employé, l'adaptation du
rythme, le choix d'un refrain,--le plus bref possible et le plus
susceptible d'applications variées, et en même temps le plus
représentatif de mélancolie et de désespoir, orné d'une rime la plus
sonore de toutes (_nevermore_, jamais plus),--le choix d'un oiseau
capable d'imiter la voix humaine, mais d'un oiseau,--le corbeau,--marqué
dans l'imagination populaire d'un caractère funeste et fatal,--le choix
du ton le plus poétique de tous, le ton mélancolique,--du sentiment le
plus poétique, l'amour pour une morte, etc.--«Et je ne placerai pas,
dit-il, le héros de mon poëme dans un milieu pauvre, parce que la
pauvreté est triviale et contraire à l'idée de Beauté. Sa mélancolie
aura pour gîte une chambre magnifiquement et poétiquement meublée.» Le
lecteur surprendra dans plusieurs des nouvelles de Poe des symptômes
curieux de ce goût immodéré pour les belles formes, surtout pour les
belles formes singulières, pour les milieux ornés et les somptuosités
orientales.
J'ai dit que cet article me paraissait entaché d'une légère
impertinence. Les partisans de l'inspiration quand même ne manqueraient
pas d'y trouver un blasphème et une profanation; mais je crois que c'est
pour eux que l'article a été spécialement écrit. Autant certains
écrivains affectent l'abandon, visant au chef-d'oeuvre les yeux fermés,
pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères
jetés au plafond retombent en poëme sur le parquet, autant Edgar
Poe,--l'un des hommes les plus inspirés que je connaisse,--a mis
d'affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la
délibération. «Je crois pouvoir me vanter--dit-il avec un orgueil
amusant et que je ne trouve pas de mauvais goût,--qu'aucun point de ma
composition n'a été abandonné au hasard, et que l'oeuvre entière a
marché pas à pas vers son but avec la précision et la logique rigoureuse
d'un problème mathématique.» Il n'y a, dis-je, que les amateurs de
hasard, les fatalistes de l'inspiration et les fanatiques du _vers
blanc_ qui puissent trouver bizarres ces _minuties_. Il n'y a pas de
minuties en matière d'art.
À propos de vers blancs, j'ajouterai que Poe attachait une importance
extrême à la rime, et que dans l'analyse qu'il a faite du plaisir
mathématique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apporté
autant de soin, autant de subtilité que dans tous les sujets se
rapportant au métier poétique. De même qu'il avait démontré que le
refrain est susceptible d'applications infiniment variées, il a aussi
cherché à rajeunir, à redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet
élément inattendu, _l'étrangeté_, qui est comme le condiment
indispensable de toute beauté. Il fait souvent un usage heureux des
répétitions du même vers ou de plusieurs vers, retours obstinés de
phrases qui simulent les obsessions de la mélancolie ou de l'idée
fixe,--du refrain pur et simple, mais amené en situation de plusieurs
manières différentes,--du refrain-variante qui joue l'indolence et la
distraction,--des rimes redoublées et triplées, et aussi d'un genre de
rime qui introduit dans la poésie moderne, mais avec plus de précision
et d'intention, les surprises du vers léonin.
Il est évident que la valeur de tous ces moyens ne peut être vérifiée
que par l'application; et une traduction de poésies aussi voulues, aussi
concentrées, peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu'un rêve.
Poe a fait peu de poésies; il a quelquefois exprimé le regret de ne
pouvoir se livrer, non pas plus souvent mais exclusivement, à ce genre
de travail qu'il considérait comme le plus noble. Mais sa poésie est
toujours d'un puissant effet. Ce n'est pas l'effusion ardente de Byron,
ce n'est pas la mélancolie molle, harmonieuse, distinguée de Tennyson,
pour lequel il avait d'ailleurs, soit dit en passant, une admiration
quasi fraternelle. C'est quelque chose de profond et de miroitant comme
le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal. Je n'ai pas
besoin, je présume, d'ajouter que les critiques américains ont souvent
dénigré cette poésie; tout récemment je trouvais dans un dictionnaire de
biographies américaines un article où elle était décrétée d'étrangeté,
où on avouait qu'il était à craindre que cette muse à la toilette
savante ne fît école dans le glorieux pays de la morale utile, et où
enfin on regrettait que Poe n'eût pas appliqué ses talents à
l'expression des vérités morales au lieu de les dépenser à la recherche
d'un idéal bizarre et de prodiguer dans ses vers une volupté
mystérieuse, il est vrai, mais sensuelle.
Nous connaissons cette loyale escrime. Les reproches que les mauvais
critiques font aux bons poëtes sont les mêmes dans tous les pays. En
lisant cet article, il me semblait lire la traduction d'un de ces
nombreux réquisitoires dressés par les critiques parisiens contre ceux
de nos poëtes qui sont le plus amoureux de perfection. Nos préférés sont
faciles à deviner, et toute âme éprise de poésie pure me comprendra
quand je dirai que, parmi notre race antipoétique, Victor Hugo serait
moins admiré s'il était parfait, et qu'il n'a pu se faire pardonner tout
son génie lyrique qu'en introduisant de force et brutalement dans sa
poésie ce qu'Edgar Poe considérait comme l'hérésie moderne
capitale,--_l'enseignement_.
C. B.
LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ
Dans l'examen des facultés et des penchants,--des mobiles primordiaux de
l'âme humaine,--les phrénologistes ont oublié de faire une part à une
tendance qui, bien qu'existant visiblement comme sentiment primitif,
radical, irréductible, a été également omise par tous les moralistes qui
les ont précédés. Dans la parfaite infatuation de notre raison, nous
l'avons tous omise. Nous avons permis que son existence échappât à notre
vue, uniquement par manque de croyance, de foi,--que ce soit la foi dans
la Révélation ou la foi dans la Cabale. L'idée ne nous en est jamais
venue, simplement à cause de sa qualité surérogatoire. Nous n'avons pas
senti le besoin de constater cette impulsion,--cette tendance. Nous ne
pouvions pas en concevoir la nécessité. Nous ne pouvions pas saisir la
notion de ce _primum mobile_, et, quand même elle se serait introduite
de force en nous, nous n'aurions jamais pu comprendre quel rôle il
jouait dans l'économie des choses humaines, temporelles ou éternelles.
Il est impossible de nier que la phrénologie et une bonne partie des
sciences métaphysiques ont été brassées _a priori_. L'homme de la
métaphysique ou de la logique, bien plutôt que l'homme de l'intelligence
et de l'observation, prétend concevoir les desseins de Dieu,--lui dicter
des plans. Ayant ainsi approfondi à sa pleine satisfaction les
intentions de Jéhovah, d'après ces dites intentions, il a bâti ses
innombrables et capricieux systèmes. En matière de phrénologie, par
exemple, nous avons d'abord établi, assez naturellement d'ailleurs,
qu'il était dans les desseins de la Divinité que l'homme mangeât. Puis
nous avons assigné à l'homme un organe d'alimentivité, et cet organe est
le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme à manger, bon gré, mal gré.
En second lieu, ayant décidé que c'était la volonté de Dieu que l'homme
continuât son espèce, nous avons découvert tout de suite un organe
d'amativité. Et ainsi ceux de la combativité, de l'idéalité, de la
causalité, de la constructivité,--bref, tout organe représentant un
penchant, un sentiment moral ou une faculté de la pure intelligence. Et
dans cet emménagement des principes de l'action humaine, des
Spurzheimistes, à tort ou à raison, en partie ou en totalité, n'ont fait
que suivre, en principe, les traces de leurs devanciers; déduisant et
établissant chaque chose d'après la destinée préconçue de l'homme et
prenant pour base les intentions de son Créateur.
Il eût été plus sage, il eût été plus sûr de baser notre classification
(puisqu'il nous faut absolument classifier) sur les actes que l'homme
accomplit habituellement et ceux qu'il accomplit occasionnellement,
toujours occasionnellement, plutôt que sur l'hypothèse que c'est la
Divinité elle-même qui les lui fait accomplir. Si nous ne pouvons pas
comprendre Dieu dans ses oeuvres visibles, comment donc le
comprendrions-nous dans ses inconcevables pensées, qui appellent ces
oeuvres à la Vie? Si nous ne pouvons le concevoir dans ses créatures
objectives, comment le concevrons-nous dans ses modes inconditionnels et
dans ses phases de création?