--Ces maudites discussions m’énervent et m’attristent. Et cependant
comment faire avancer la vérité, sans se mesurer avec les adversaires,
réfuter leurs raisons, les pousser dans leurs derniers retranchements?
L’AMI.--Discuter c’est trop souvent perdre son temps. Prouve le
mouvement en marchant; on te suivra. Si, par arguments dialectiques, tu
essaies de persuader les autres que le mouvement existe, un plus habile
que toi leur prouvera peut-être par sophisme qu’il n’existe pas. J’ai vu
bien des discussions. Quand elles sont finies, le vainqueur triomphe;
l’autre, le vaincu, s’en va, confus mais fortifié dans son idée. A
défaut de bonnes raisons, l’entêtement maintient l’homme dans ses
positions.
Quant aux assistants, ils comptent les coups, ils parlent de la joute
comme d’une rencontre sur le terrain. Ils ont pris parti pour l’un ou
l’autre, mais le fond du débat les touche peu: avoir raison, voir son
champion l’emporter, voilà leur désir! A quoi cela les avance-t-il? A
devenir pires qu’avant. Et dans tout cela où est la vérité? Elle s’est
voilé la face et pleure à l’écart.
La méthode sûre pour amener ses semblables à profiter des convictions
que l’on peut avoir, c’est de faire porter à celles-ci leurs fruits,
c’est de les vivre. Que la parole ne soit que le commentaire des actes!
Endoctriner les uns et les marquer ensuite aux initiales du troupeau
auquel soi-même on appartient; harceler et combattre les idées des
autres: deux formes courantes de propagande. Dans l’une, les idées
servent de licou pour guider les esprits et les tenir en laisse; dans
l’autre, ce sont des armes dont on transperce le prochain ou dont on
l’assomme. Si le rare bonheur vous est échu d’avoir une idée, quel
dommage de l’employer à pareille besogne!
Comme il y aurait plus de profit pour tous à la faire rayonner par la
vie, la bonté active, le sacrifice libérateur!
Ne discute pas, sois!