LA PEUR

S’il m’était donné de formuler un vœu, je demanderais que la peur me

soit ôtée et que la paix règne dans mon cœur.

L’AMI.--Tu ne saurais rien souhaiter de meilleur et de plus rare.

La fausse sécurité, celle qui dort sur les deux oreilles, en s’imaginant

posséder des «valeurs de tout repos» est assez ordinaire. La majorité

des hommes se reposent sur ce qui n’a que l’apparence de la solidité.

Mais ils ne connaissent pas la paix résultant, pour le cœur, de la

certitude qu’on peut se fier à la divine volonté qui besogne au fond des

choses, et lui accorder un crédit sans limites. De cette méfiance sur le

point essentiel naît le grand mal de la peur. La peur est la reine des

maux. On a nommé la mort le roi des _épouvantements_! Mais sans

l’épouvante, que serait le roi? Tout son prestige vient de la peur.

C’est d’elle aussi que tiennent leur puissance la tyrannie humaine, les

malheurs, les calamités, tout le mal qui nous menace.

La menace vit d’emprunts audacieux; la peur est son bailleur de fonds;

mais que le prêteur ferme sa caisse, et la menace n’est plus qu’une

lettre de change refusée.

La plupart des hommes sont esclaves de la peur. S’ils s’en rendaient

compte, la liberté pourrait être par eux conquise. Ils sont

malheureusement si rongés par le mal qu’ils ne le sentent même plus.

J’ai parfois essayé de faire un parallèle entre les peurs du sauvage et

celles du civilisé. Une telle comparaison peut jeter de la lumière sur

ce que nous appelons: LE PROGRÈS. Un sauvage a quelques peurs

rudimentaires. Des fauves redoutables lui disputent l’usufruit de la

forêt: il peut craindre leur visite. D’autres sauvages convoitent son

gibier, ses armes, sa femme, la peau d’ours qui le garantit du froid.

L’orage, la foudre, l’inondation, le froid peuvent être par lui

justement redoutés. Mais somme toute, semblable en cela aux oiseaux, le

sauvage, toujours sur ses gardes, l’oreille tendue, l’œil ouvert, n’en

connaît pas moins, comme l’oiseau lui-même, le calme et la tranquillité

d’esprit. Ses craintes sont de nature simple, de nombre réduit.

Le civilisé, lui, armé de moyens extraordinaires de se garantir, se

protéger, se mettre à l’abri, devrait avoir l’esprit plus en repos que

le sauvage. Tant de lois veillent sur lui, tant d’institutions appuient

son droit. A comparer son sort à celui du sauvage, il jouit de

privilèges exceptionnels. A sa place, le sauvage serait entièrement

rassuré. Et cependant le civilisé a des peurs plus nombreuses, plus

raffinées que son ancêtre des bois.

S’il est riche, que n’a-t-il à redouter? Il a beau enfermer ses titres:

la rente baisse au coffre-fort sans que personne y ait touché.

Aujourd’hui vous y enfermez une fortune. Demain, parce que des

spéculateurs auront conspiré à l’autre bout de la terre, vous en

retirerez du papier sans valeur. Conservateur, le civilisé est livré aux

plus effrayants cauchemars. Il tremble pour l’état social présent, le

voyant battu en brèche de toutes parts. En quel recoin tranquille

peut-il se tapir? Partout les novateurs ont pénétré. Au-dessus des toits

fragiles établis par les institutions des hommes, et dont les abris

troués recouvrent des murs pleins de brèches et de lézardes, il redoute

l’écroulement de l’édifice vénérable des croyances. Cette crainte, si

ridicule aux yeux de nos ancêtres gaulois, la crainte que le ciel ne

s’écroule, il l’éprouve et la savoure. Il voit dans l’avenir le ciel

s’effondrer, les astres pâlir et choir dans l’abîme, pêle-mêle avec les

divinités mortes.--Le civilisé découvre les dangers de si loin, qu’il se

rend malheureux pour des accidents à survenir après son décès, sinon

après la disparition du genre humain. L’angoisse de voir le soleil se

refroidir, la terre perdre sa fécondité, les mines de charbon tarir en

ses entrailles, il en connaît la torture. Il a tant appris de choses que

sa science le traque et le suit comme une meute en forêt suit le gibier.

Dans chaque goutte d’eau, le guettent des myriades de microbes, il les

respire, les mange, les boit, les nourrit de son sang. Sans doute il

leur oppose l’antisepsie, mais il sait bien que ce n’est jamais qu’une

précaution imparfaite. On ne saurait fermer les portes à un ennemi pour

qui la plus petite fissure est une route nationale, et le moindre coin

invisible un vaste continent.

Le civilisé cultive-t-il les lettres? Pendant ses études, il craint les

examens; après, il tremble devant ses supérieurs. Qui mettra dans une

balance les terreurs d’un fonctionnaire subalterne, ses craintes de

déplaire à celui-ci, à celui-là, qu’on ne peut satisfaire tous deux

cependant, leurs exigences étant contraires! La civilisation, prise par

un certain côté, est la culture de l’inquiétude, de l’agitation. Il n’y

a plus ni repos ni répit pour personne. Partout où elle règne en

maîtresse, il n’y a plus ni jour ni nuit. Elle obscurcit le jour par sa

fumée, ses bâtisses et ses poussières. Elle profane la nuit par ses

engins d’éclairage, et de tout cela résulte une mentalité noctambule,

affolée, impatiente, trépidante, qu’excite de son mieux et qu’exaspère

encore l’usage des liqueurs fortes, des lectures capiteuses, l’incessant

chauffage des passions par les exploiteurs et les meneurs de l’opinion.

Quant à ceux-ci, ils connaissent leur public et savent que si la peur le

ronge, il ne saurait pourtant s’en passer. Comme les enfants, le soir,

demandent avec insistance aux nourrices de leur raconter des histoires

de revenants, qui les empêcheront ensuite de dormir, nous demandons à

notre journal de nous faire peur. Sous une forme ou une autre, c’est par

la peur que chaque parti croit avancer ses affaires. Aussi les citoyens

ont peur les uns des autres et s’attribuent mutuellement les plus noirs

desseins. Dans l’obscurité favorable aux folles imaginations, chacun

apparaît à l’autre comme un monstre. Notre politique est celle de la

peur; notre morale n’a pas de plus puissant ressort. La peur est aussi

la clef de voûte de la religion. Agiter des spectres diversement

habillés, voilà la méthode de la plupart de ceux qui parlent au peuple

pour l’endoctriner, le convaincre, l’améliorer. Aussi nos progrès en

_terreur_ sont-ils incessants. Nous sommes montés si haut dans l’art de

faire et d’avoir peur, que le moment est venu d’aspirer à descendre.

Comment se convertir de la peur?

Copierons-nous le sauvage? On perd son temps à regretter ce qui ne

saurait nous être rendu. N’avons-nous pas d’autres moyens de retrouver

la paix du cœur? Connaître son mal est déjà une chance d’en être un jour

délivré. Entraînons-nous à la confiance, au calme. La peur se trompe et

nous trompe. Avoir peur, c’est avoir tort. Notre sagesse, faite de

craintes sans nombre, mériterait plutôt le nom de folie, étant basée sur

la croyance à un univers livré au hasard et à l’anarchie. Le sage, c’est

celui qui, parmi toutes les voix frappant son oreille, parvient de plus

en plus à distinguer celles qui lui disent: _ne crains rien_; car la

vérité doit être rassurante. La fleur qui pousse en paix, l’oiseau qui

dit son chant, l’étoile qui suit sa course, l’homme qui suit sa

conscience, sont d’accord avec la source des êtres et se reposent en

elle. La paix les enveloppe, et d’eux se communique à qui sait les

comprendre.

Fuir ce qui augmente la peur, rechercher ce qui fait naître et cultive

la haute confiance, voilà la règle à suivre, pour quiconque est las de

trembler.

L'ami · 第 80 / 158 题