--La jeunesse est trop hardie. Rien n’échappe à son esprit
révolutionnaire. Mes grands fils disent à table des choses énormes. Ils
tiennent couramment des propos subversifs qui font leur joie et me
navrent. Que pourrais-je tenter pour les en empêcher?
L’AMI.--Ces jeunes Seigneurs se trouvent dans le tempérament de leur
âge. Toi, reste dans le tien! Ils sont fougueux, sois sage et pondéré!
Pourquoi veux-tu les empêcher de parler? Parce qu’ils disent de grosses
bêtises, dangereuses pour la sécurité des familles et l’ordre établi? Et
d’abord es-tu bien sûr que leurs idées soient toutes mauvaises? La
vérité aussi est choquante, et tu sais qu’elle est souvent sur les
lèvres des enfants. Mais ne diraient-ils que des bêtises, celles qu’on
dit sont infiniment moins dangereuses que celles qu’on pense et cache.
Les empêcher de parler? Veux-tu les faire mourir de confidence rentrée?
Garde-toi bien de réprimer leur exubérance! Qu’elle se donne, sous tes
yeux, libre carrière. S’il éclate un pétard, ne pousse pas des cris
d’orfraie! Écoute et retiens! Que ta sagesse se prépare à servir leur
inexpérience, lorsque les feux d’artifice tirés, il viendra des heures
de calme raison! N’essaie pas de les réfuter séance tenante, quand
l’ardeur les emporte et que le bruit de leurs paroles les grise! Tu
serais emporté comme un fétu dans le torrent. Prends patience; tu
passeras le torrent à gué, si tu sais observer l’instant propice. Il y a
dans chaque jeune compagnon deux hommes. _Un frondeur_ souvent
d’apparence irrespectueuse, trouvant son plaisir à mettre en question ce
qui est convenu, à contester l’autorité reconnue. _Un disciple_ plein de
déférence qui ne demande pas mieux que de suivre un maître. Le frondeur
est gênant pour notre tranquillité. Mais il est nécessaire. Sa fonction
consiste à empêcher les jeunes de devenir la chose des vieux. Le
frondeur casse parfois les vitres; mais ses méfaits profitent à la
ventilation. Laissons le frondeur accomplir sa fonction! Observons-le
dans son répertoire, prêts à faire droit à ce qu’il apporte de juste!
C’est la meilleure façon de lutter contre ce qui est faux et insalubre.
Que ce frondeur ait pleine liberté de déballer son arsenal, de l’exposer
au grand jour, à la bonne lumière où tout prend sa forme vraie et sa
place équitable! Ainsi nous lui garderons sa confiance en nous, qu’il
perdrait, rebuté, tyrannisé par notre autorité. Et notre façon cordiale
de traiter le frondeur maintiendra toute sa bonne volonté au disciple,
allié précieux dans la place, mais camarade fidèle du frondeur et
toujours prêt à partager son exil et sa disgrâce.