Voici venir Pâques, fête du renouveau! A ceux qui ont gardé un certain
contact avec la tradition, serait-ce seulement par le souvenir pieux,
une telle fête ramène des réflexions spéciales. Pour d’autres, à ce
moment particulier de l’année, où dans nos climats s’annonce et
s’accentue le réveil de la nature, des impressions analogues surgissent
d’une source différente. A tous apparaît, sous une forme plus pressante,
plus insinuante que d’habitude, la grave question dont dérivent toutes
les autres, la question de la vie.
Moi aussi je me laisse aller à la sollicitation intérieure. Plus d’un
lecteur ami, l’ayant comme moi ressentie, nous nous rencontrerons
peut-être en esprit.
Qu’il soit touché par la grâce du printemps ou le souffle d’éternité
symbolisé par la fête de Pâques, mon cœur est avant tout près de ceux
qui souffrent et pleurent, dont l’espérance vacille ou s’est éteinte. La
vie, pour beaucoup, est une grande ombre, une longue nuit. Ils y
marchent sans savoir d’où ils viennent ni où ils vont, frappés de coups
dont ils ignorent le sens, saignant de blessures dont la cause leur
échappe. Et tout ce qui les remet en face du fait de l’existence, excite
au fond de leur âme une angoisse infinie. La vie, cauchemar que tout
matin renouvelle, redevient plus poignante avec chaque printemps.
Que nous veulent ces bourgeons gonflés, ces boutons que la sève fait
éclater, ces fleurs perçant, germant, s’ouvrant partout? Les chants se
réveillent dans les bois, l’air se peuple d’un murmure ailé, les nids se
bâtissent, les couvées se préparent. Tout cela, pourquoi? N’est-ce pas
le grand égarement qui recommence? A quel autre but que la souffrance et
la nuit aboutit ce colossal et vain effort d’être? Qu’y a-t-il au fond
de cet inconcevable devenir? L’abeille retournant aux calices d’or, la
fauvette glanant des brins d’herbe pour tresser la demeure de ses
petits, amassent-elles autre chose que des preuves de l’irrémédiable
néant?
Oh, la vie! La fleur et l’oiseau la possèdent sans la connaître. Si le
matin leur sourit, ils ne prévoient point le soir. «Ils ne tissent ni ne
filent», c’est déjà quelque chose; mais ils ne pensent ni ne cherchent,
ni ne doutent, ni ne s’inquiètent du but. Et cela est leur paix,
inconnue de l’homme. A lui le triste privilège des additions aboutissant
à zéro, des bilans établissant le déficit. A lui la faculté terrible de
sentir la destruction active jusque dans les germes.
Il a trébuché sur les tombes d’enfants, sur le gazon envahissant les
sentiers jadis pleins de vie, sur la pierre froide recouvrant les
lutteurs vaincus de la justice, de la tendresse, de la liberté. De la
vie, il connaît surtout la grande peine de vivre.
A ceux que le printemps rend mélancoliques le message de Pâques est plus
nécessaire encore qu’à d’autres. Il y a dans ce message de la joie; mais
non de celle que puisent, en un rayon de soleil, les créatures épanouies
dans le bien-être et la santé. Cette joie prend sa source au creuset des
douleurs.
* * * * *
Pâques, c’est l’oasis du désert, la rose issue du buisson d’épines.
Pâques, c’est la vie triomphant de la mort.
La bête meurt et ne pense pas la mort. L’homme la pense, et arrive à la
vivre, à force d’y entrer avec toutes ses facultés. Il la boit, la
savoure, en épuise l’amertume, et finalement la consume. Car le Juste
meurt, non plus contraint, mais le voulant. Par amour il se donne, il se
jette au gouffre, et le comble. De sa mort, jaillit la lumière. Il est
mort contre la mort. Conduisez-nous vers ce fait nouveau, nous qui
pleurons sur le vieux désastre et la vieille fatalité!
Dans la douleur seulement, le sacrifice consenti et la mort transformée
en action, apparaît la haute vie. Ailleurs sont les rudiments, ici la
science profonde; ailleurs les degrés lointains montant vers quelque
sommet: ici est ce sommet.
* * * * *
«Je suis le chemin, la vérité, la vie.» Cela équivaut à dire: je suis le
chemin de la vraie vie. Souffrir, lutter, aimer, croire; prendre sur soi
la croix, le fardeau, le porter en espérant; renoncer à soi,
c’est-à-dire à la vie pour la vie, afin de s’offrir et de donner son
fruit, voilà le secret viril et saint de la vraie vie.
Ici tout se transforme. A la place de la figure extérieure, transitoire,
condamnée d’avance, irrémédiablement caduque et misérable, d’une
existence qui nous apparaît comme un effort impuissant pour durer et
demeurer, nous conquérons l’esprit qui fait vivre. Le vieux prophète
déjà enfermait cette double expérience dans un seul cri: «Toute chair
est comme du foin, et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe; mais la
parole de Dieu demeure éternellement.»
* * * * *
Combien est long et aride le sentier de ces hauteurs! Mais il n’est plus
solitaire. Quiconque a fait autre chose que de se cramponner à
l’existence, en attendant que malgré lui il en soit arraché, a laissé
sur ce sentier le meilleur de lui-même, afin d’encourager les suivants.
Pâques est le jour de tous sacrifiés, semés comme la graine aux sillons
de l’avenir. Il y a plus ici qu’un mort sorti d’une tombe, il y a une
chaîne immense de vie conquise sur le néant, parce que donnée par amour.
Toute la terre et toute l’histoire humaine tressaillent de vie purifiée,
filtrée à travers la couche épaisse de mort, où rien d’impur ne saurait
passer.
Si la vie caduque et sans lendemain nous étreint, arrêtons-nous là. La
montée commence sous nos pas. De chaque étape, de chaque impasse, un
sentier possible mène vers l’issue favorable. L’esprit qui fait vivre
forme avec toute situation, la plus désespérée même, une combinaison
capable de la clore par un résultat positif.
* * * * *
De vieilles superstitions fort explicables ont transformé la «Vie
éternelle» en un simple fruit de l’incorrigible routine d’être là, qui
voudrait se prolonger jusque par delà les étoiles. Comme on entrait à
cheval au sanctuaire, jadis, si l’on était grand seigneur, on entrerait
avec armes, bagages et titres, au banquet céleste où subsisteront les
hiérarchies et la satisfaction invétérée de se sentir premier. On
pourrait dire alors: «la séance continue». Ceux que la séance parfois
écœure ont cessé de penser qu’elle gagnerait à durer toujours. Mais ce
ne sont pas des incrédules: ils ont orienté leur expérience vers des
horizons moins bas.
Non, l’âpre soif de rester là, inspiratrice de toutes les bassesses et
de toutes les cruautés humaines, ne saurait nous guider vers cette vie
plus haute, dont le sens transparaît à travers les meilleures clartés de
celle-ci. Cette soif mène au désenchantement; elle alourdit les ailes.
Il nous faut apprendre à aimer la vie, non pour elle-même, et comme on
aime un fruit savoureux, mais comme une étoffe à employer. La croix du
Calvaire, le jardin des Oliviers disent que la vie est le prix d’une
science consistant à savoir mourir.
Si tu n’apprends pas à épeler les principes de cette science, tu seras
condamné à vouloir fixer l’heure qui s’enfuit, arrêter le torrent qui se
précipite. Tu subiras, le long des jours, ce supplice de te sentir
tomber, sans pouvoir jamais saisir au passage la branche de salut
convoitée par ta main. Tu embrasseras des fumées qui s’évanouissent, et
malgré ta sagesse, ta prévoyante prudence, tu te tromperas dans tous tes
calculs. Par crainte même de les toucher, tu conduiras ta barque contre
tous les écueils que tu veux fuir.
Lève ton regard vers un autre idéal! Ne te ménage pas, ne te retiens
pas; choisis le beau risque plutôt que le chemin honteux indiqué par la
peur de perdre les biens ou le corps!
Ramasse-toi et donne-toi de tout cœur! Tu connaîtras la joie, la
liberté, et cesseras d’être le trembleur hanté par tous les
pressentiments sinistres, pour emboîter le pas derrière ceux qui ont
allégé leur bagage, afin de se mettre à l’aise en marchant allègrement
sous la consigne: «ne crains rien, crois seulement!»
A ceux-là appartient le monde et l’avenir. Par l’esprit qui les anime,
ils voient clair dans la nuit, ils ont chaud en plein froid, ils sont
riches de ce qui ne peut ni s’acheter ni se vendre. Les vaincus de la
justice, pour eux, sont les grands triomphateurs; les morts qu’ils
aiment sont vivants.
Si l’on pouvait faire ses Pâques dans cet esprit! Comme les morts
ressusciteraient, comme serait brisée la mâchoire de granit de ces
tombes où nous retiennent l’inertie, la routine, le mensonge, l’amour de
tout ce qui nous extermine, et ces vieilles formules elles-mêmes que les
lèvres redisent, mais dont la flamme s’est éteinte au foyer des âmes!
Comme nos yeux fermés et aveugles s’ouvriraient pour voir ce qui donne
la paix!
L’homme déclare la vie périssable, parce qu’il la saisit dans ce qu’elle
a de vain. S’il connaissait le prix de l’heure qui fuit, la grandeur de
l’œuvre à faire, le diamant caché sous toute gangue humaine, l’usage à
tirer de ce qu’il a reçu, il ferait jaillir l’étincelle divine des
pierres du chemin!
Antiques souvenirs d’une foi toujours à renouveler, vieux et fragiles
symboles d’un mystère consolateur, paroles d’espérance et de vie,
secouez les suaires dont le temps vous enveloppe, surgissez de la cendre
où vous couvez! Notre misère a besoin de votre splendeur matinale. Vous
nous rappelez ce qui jamais ne meurt. Soutenez-nous dans la marche vers
le but lointain et sublime!
Et vous aussi, petites fleurs que chaque printemps fait éclore, soyez
comme les messagères d’une nouvelle réconfortante! Dites aux lutteurs
abattus que l’issue sera bonne, que jamais ce ne sera fini d’aimer!
Soyez dans l’ombre, près ce nous, les témoins des étoiles éternelles!
Portez dans les demeures et jusque dans les cœurs enténébrés, ce reflet
de ciel bleu captif dans vos corolles!