OH! LA MORT!

--Oh! la mort des aimés! Oh! cette misère, avant! ce pauvre corps

sculpté par la douleur, ces yeux caves, cette parole qui s’éteint! Puis

ce silence, cette nuit, cette poussière! Avec quelle brutale insistance

nous est fournie la preuve de notre néant! Quelle fureur d’effacer

jusqu’à nos traces! Afin qu’il soit bien entendu qu’il ne reste rien de

nous et de notre espérance. Même quand tout paraît fini, la

démonstration continue et s’acharne. Aux vivants, tout crie: Tu es

poussière; aux morts, la tombe le ressasse. Après cela, que nous

reste-t-il, si ce n’est les yeux pour pleurer?

L’AMI.--Dans vos larmes vit l’espérance. Le désespoir même qui ne pleure

plus est une forme de l’espérance qui ne peut mourir. Désespérer, c’est

avoir vu son étoile se voiler. Au delà du voile, elle brille.

Vous avez l’espérance tenace. Les puissances de destruction ont beau

faire abonder leurs témoignages; leur victoire sur vous est de celles

qui se crient si fort parce qu’elles sont douteuses. Il est des morts

qu’il faut tuer. Vous en êtes. Mais que peut-on contre eux? Leur répéter

qu’ils sont morts? Cela ne prouverait-il pas au contraire qu’ils sont

vivants?

Elle est vieille comme le monde, la leçon de choses qui affirme et

proclame votre incurable néant. Mais malgré tout ce qu’elle vous a fait

souffrir, vous ne l’avez pas retenue. Votre néant, vous n’y croyez pas,

puisque vous êtes toujours là. Si vous aviez ajouté foi à la révélation

de mort écrite à travers la création, flamboyante dans les rougeurs

d’incendie, hurlante dans la tempête, béante dans le gouffre, il vous

serait arrivé selon votre foi. Convaincus de néant, vous seriez rentrés

dans le néant. Mais que vous viviez encore, après avoir été consumés par

mille fournaises mortelles, cela provient de votre foi à la vie. D’où

vous vient-elle? De cette grande mécanique universelle qui vous broie?

Non. Elle vous vient de Dieu. Elle est en vous son ineffaçable

signature. Ne la protestez pas vous-mêmes! Dieu vit en vous, voilà votre

secret. Vous êtes de sa race. Sa pensée s’agite sous votre poussière.

Vous êtes une espérance de Dieu.

--Comment ce qui n’est plus serait-il encore? Comment, dévorés et

digérés par la tombe, subsisterions-nous? Notre vie est effacée comme

s’efface sous le coup d’éponge une écriture sur le tableau.

L’AMI.--On peut effacer l’écriture, mais non pas l’esprit, le sens de

l’écriture. Que la matière fragile, où s’est incarnée pour un temps une

pensée divine, s’oblitère et s’évanouisse sous le coup d’éponge du

temps, l’espérance qui est en vous, la pensée divine qui anime votre

poussière, demeure. De par l’esprit éternel besognant en vous, vous êtes

esprit. En Dieu est votre vie, votre identité garantie. Son souvenir où

rien ne meurt, entretient votre souvenir. As-tu médité parfois la

profondeur limpide et infinie de cette vieille parole de psaume? _Par sa

lumière nous voyons la lumière._

Si par notre aspect extérieur et visible nous vivons dans le temps et

l’étendue, c’est-à-dire dans l’éphémère, par notre aspect intérieur,

invisible, nous vivons en Dieu, dans l’éternel, par conséquent. A sa

lumière nous voyons la lumière. Aveugles et morts serions-nous, malgré

la perfection de cet organisme, si rien de divin ne le pénétrait. Cette

merveille ne serait qu’une lettre morte. Or, c’est un verbe vivant. Que

la lettre s’efface, l’esprit subsiste. Ne t’embarrasse pas dans les

ruines de ce qui est passé, comme passera la figure de ce monde! Lève

tes regards vers la lumière! Ils ne sont pas là dans l’ombre et la

poussière, ceux que tu pleures. Ils sont en Dieu, comme toi aussi, par

l’esprit qui t’anime, tu es en Dieu. Le lien n’est pas rompu.

Ne consens pas à leur néant! Ceux qu’on aime ne meurent point. La

tendresse qui les suit, devient, pour notre espérance, le pont jeté de

ces bords mortels vers le rivage impérissable. Tu reverras tous ceux que

tu as aimés. Tu les reconnaîtras. Les as-tu connus ici dans l’argile

sous laquelle palpitait leur âme? Non. Tu les connaissais uniquement par

la forme et la vie imprégnée à cette argile. Et parfois tu soupirais de

je ne sais quel mur de séparation entre eux et toi, les cherchant, et

tenu à distance par ce qui n’était pas eux, tout en faisant partie

d’eux, matériellement. Au grand revoir l’obstacle sera tombé. Plus rien

de passager ne nous séparera. La soif d’union qui tourmente ici toute

âme ferme et pure sera enfin apaisée. Ne te confonds pas avec ce qui

n’est pas toi! Connais-toi mieux! Cet univers mécanique et tout ce qu’il

contient, comparé à toi n’est qu’un symbole, une fragile similitude, où

s’enveloppe une pensée immortelle. Saisis-toi dans ce que tu signifies!

car en cela tu demeures vraiment. Pleure! tout ce qui est simplement et

sincèrement humain est bon. Les larmes sont la rosée de cette fleur des

cieux, nommée l’espérance. Pleure, mon fils, mais espère; ose espérer!

De tous les courages c’est le plus beau. Tu ne l’auras jamais assez. On

ne saurait trop attendre de Dieu. Toute attente sera infiniment

dépassée. La plus pure clarté qui pour nos âmes éclaire l’au-delà, le

pressentiment du plus heureux revoir, ne sont qu’une pauvre image, un

lointain et pâle crépuscule en comparaison de l’immortel matin.

--Oh! merci, répète-le-moi, encore, toujours! Je suis le voyageur

couvert de poussière; tu es l’oasis. Je suis la soif; tu es la source.

Ne taris pas! Loin de toi je doute; près de toi je crois, et l’antique

parole s’accomplit: mes brebis entendent ma voix!

L'ami · 第 55 / 158 题