A L’ALTITUDE

--Après l’ascension lente et la montée pénible, le repos, ici, est plein

de charmes. Un horizon immense dédommage des fatigues. L’air pur et vif

vous régénère.

Tout autour de nous à perte de vue, les pâturages s’étendent ondulés,

couverts d’herbe drue et de petites fleurs aux couleurs intenses. Des

papillons variés, d’innombrables coléoptères, des oiseaux que la plaine

ne connaît pas, frappent la vue. Plus bas s’étendent les belles forêts

qui tout à l’heure nous abritaient. Au-dessous d’elles, les vignes, les

champs dorés et le fleuve fuyant au loin.

Mais toujours le regard se reporte sur ce cercle de glaciers bordant

l’horizon.

En face, voici, autour de l’échancrure sinueuse appelée Val d’Anniviers,

le glacier du Rothhorn. Il a la forme d’une large coulée de lave figée,

s’épandant vers la vallée. D’énormes murailles l’encadrent, blanches,

dentelées. Des arêtes immaculées courent sur des amas de neige. L’œil,

en les suivant, parcourt des champs éblouissants, monte sur des sommets,

descend en de profondes vallées. C’est le désert silencieux couvert d’un

linceul éternellement vierge.

A l’extrême droite, là-bas, plus loin que le mont Pleureur et l’Aiguille

rouge d’Arolla, une féerie grandiose éclate sous le soleil. Autour de

parterres cotonneux se dressent des crêtes, surgissent des tours, des

dents, se voûtent des dômes, toute une assemblée de rocs hauts et

sombres, étincelants sous une armure de glace. C’est le mont Blanc

hérissé de pics, coupé de précipices et de crevasses béantes confinant

aux vastes plaines neigeuses du glacier du Trient.

Tout cela donne une impression de durée, de solidité, de grandeur calme.

De ces hauteurs, que le monde paraît grand et l’homme petit!

L’AMI.--Remplis-toi l’âme de ce spectacle! Emporte-le dans ton souvenir!

Quand tu respireras l’air enfumé des villes, des salles de spectacle où

s’entassent les foules, des chambres où gémissent les malades; quand tu

te sentiras empoisonné par les miasmes au sein desquels siègent les

diplomates, complotent les hommes d’église, calculent les financiers,

pontifient les pédants, se pavanent les sots: ferme les yeux et

reporte-toi ici! Cela te réconfortera.

Et si d’aventure l’orgueil te prend, compare ta taille à ce que tu vois

ici. Tu pourras en tirer des leçons salutaires qui te remettront à ta

place. Et tu ne risqueras pas de devenir semblable, en ta vanité de

chair, au moucheron à la fois impudent et fragile, qui s’enivre d’un

rayon de soleil.

Mais ne va pas plus loin. N’abaisse pas l’esprit devant le colosse

matériel. Ne te laisse pas aller à mesurer l’humanité à l’aune, ni la

valeur de ta vie à sa longueur! Mesure-t-on la toile du peintre à la

toise? ou l’œuvre du poète à la balance et au boisseau?

Ta taille est de peu de coudées, ta durée de quelques couples d’années.

Mais tu n’as pas le droit, devant les monts, géants de l’espace et de la

durée, de te déclarer petit. En toi vit une grandeur par eux ignorée.

Quelle que soit la majesté de ces lignes, la beauté de ces paysages, ce

sont seulement des signes destinés à te révéler à toi-même, à te figurer

l’esprit dont tu portes en toi la marque. Tel que tu es, petit, fragile,

éphémère, tu n’en peux pas moins, en un instant rapide de ta vie,

concevoir des pensées, éprouver des réalités, qui furent avant que les

montagnes fussent nées, et demeureront quand elles seront réduites en

poussière. Tu peux, dans la souffrance ou dans l’action, atteindre des

profondeurs et des hauteurs pour lesquelles il n’y a pas de mesure dans

le monde visible.

La pauvre femme accablée de soucis, mais qui espère, aime et travaille;

le penseur et le croyant qui marchent dans la nuit, gardant leur

confiance à la lumière; le pauvre soulageant le pauvre; l’affligé

consolant l’affligé; l’offensé qui pardonne; les martyrs mourant pour la

science, la foi, la justice, la patrie, sont plus grands que ces

sommets. En eux habite une beauté plus pure que le bleu du ciel et la

blancheur des névés. L’homme demeurant ferme en son âme, en face des

obstacles ou des entreprises du mal, inaccessible aux menaces comme à la

corruption, ne craignant pas d’être seul en face des foules contraires,

cet homme-là est un rempart plus solide, et plus digne d’être salué que

le mur abrupt de l’abîme, quand il se dresse et dit: Tu ne passeras

point!

L'ami · 第 28 / 158 题