--Mon âme est comme la steppe aride. J’ai ce sentiment que rien ne
vibre, ni ne vit plus. On dirait un hiver morne et glacé, où tout se
fige et s’engourdit.
L’AMI.--Comme la terre, l’esprit a ses saisons. Il ne faut pas s’en
étonner, mais prendre des mesures en conséquence. Employons les beaux
jours à faire des provisions. Il y a un temps pour semer, un temps pour
moissonner, un autre pour hiverner et vivre du produit des jours
féconds. Lorsque chaque buisson est couvert d’églantines, on ne se doute
pas quel plaisir peut vous donner un seul bouton de rose, au cœur des
saisons rigoureuses.
Lions des gerbes, cueillons des souvenirs le long des routes, mettons à
profit le temps de grâce où l’esprit donne du fruit, la vie des
résultats encourageants, où des portes semblent ouvertes sur les
mystères surhumains! L’heure arrive de la disette, de la sécheresse.
Rien alors ne prospère ni ne marche plus. Si tu attends cette heure pour
t’approvisionner, tu es pareil à l’insensé qui, s’étant laissé manquer
de pain, mettrait la charrue à la plaine quand le sol est gelé.
Lorsque le contact est établi entre la source de vie et nous-mêmes,
toute heure est une heure de grâce. Puisons à l’instant propice, afin de
ne pas manquer du nécessaire au moment où la source est verrouillée!
Telle expérience faite en des jours d’épreuve peut empêcher un homme de
s’affadir dans le succès. Et tel bon moment de repos, d’expansion, de
joie libre et sereine, a le don de nous réchauffer encore
intérieurement, après que trois pieds de neige sont tombés sur notre
bonheur.--Aimons nos amis quand ils sont là, aimons-les avec usure, afin
que le souvenir demeure riche, inépuisable, une fois les séparations
venues!
Fortifions-nous dans l’espérance, dans la confiance en Dieu, tant que
les occasions existent! Ne laissons pas venir la misère, les détresses
morales, pour frapper à la porte de la maison paternelle! Qui sait si
nous garderons alors assez de clairvoyance pour en prendre le chemin? Il
est si triste de manquer du nécessaire, de se trouver en face du vide
intérieur, incapable d’y remédier, et avec cette constatation terrible:
trop tard!