1884
Lorsque, les premières émotions de la naissance apaisées, le fait
nouveau d’avoir un fils eut pris lentement place dans mon esprit, il se
mit peu à peu à envahir la totalité de ma vie intérieure, à se mêler à
tous les événements classés dans ma mémoire.
C’était donc bien arrivé. Jusqu’aux derniers recoins de l’être,
semblables à ces mystérieux intérieurs de forêt où jamais ne s’égare un
passant, une lumière inconnue répandue sur les choses indiquait: la
nouvelle a passé par là.
Nous le possédions donc, ce cher attendu. Les longs mois de patiente
réclusion de sa mère, le sacrifice du mouvement et de la liberté,
doutes, tristesses, solitude, anxiété des derniers jours, tout était
oublié. Au premier plan de la pensée, en pleine clarté heureuse,
l’événement rayonnait avec une intensité victorieuse.
J’attribuais le mérite de notre bonheur à l’univers entier, faisant
monter vers Dieu une gratitude infinie, sachant gré aux passants d’avoir
un fils. Et du coup je les aimais tous mieux qu’avant, jeunes et vieux,
heureux et malheureux, que nos chemins côtoient dans la rue. Pourquoi
n’avaient-ils pas l’air de remarquer ce que je portais d’extraordinaire
dans mon cœur et sur ma figure?... Réserve sans doute et amicale
discrétion.
Et j’arpentais ce grand Paris dans tous les sens, montant de préférence
aux étages supérieurs, trouvant à tous les hommes une mine de braves
gens.
De temps à autre, hissé sur quelque impériale d’omnibus, je me sentais
emporté, au trot puissant des chevaux, comme à travers un rêve.
Ceux qui n’ont pas passé par là n’y comprendront jamais rien. Les
paroles peuvent nous faire comprendre par ceux qui ont éprouvé ce que
nous éprouvons. Mais elles ne peuvent créer ce qui n’existe pas.
Regretterai-je cette ivresse d’alors, maintenant que joie, espérance,
douce émotion du cœur ont été suivies par tant de tristesses? Non, je ne
regrette rien. A aucun prix je ne voudrais souhaiter que ce passé n’eût
pas existé.
Quelle trouée nouvelle sur le monde ouvre ce titre de père! On se
rapproche de ses ascendants, lorsqu’il nous vient un descendant. Et l’on
prend racine dans l’humanité par mille radicelles nouvelles très
sensibles, capables de nous révéler le secret de joies et de douleurs,
dont on ne s’était pas douté jusque-là.
* * * * *
Bénies soient les heures de tendresse que je t’ai consacrées! Si j’avais
chargé autrui de t’aimer à ma place, un pur trésor maintenant manquerait
à ma mémoire. Porter soi-même ses enfants, même dans la rue, jouer avec
eux, leur conter des histoires, leur donner des soins, remarquer leur
développement: à tous les points de vue c’est un bien. La famille comme
la patrie dépendent de ceci: que les pères soient vraiment pères!
Mais si l’on vient à les perdre, ces chers aimés, c’est un réconfort
d’en avoir bien joui. Aimons bien, tant que nous pouvons, profitons des
heures de grâce où nos chéris sont près de nous! Le temps viendra
peut-être où ils seront loin. Alors de ces souvenirs le cœur altéré se
nourrit comme la fleur, d’une goutte de rosée.