l'expression de «vie brisée» est absolument juste. La perte d'un être
cher atteint la vie dans ses sources profondes, amoindrit, d'un seul
coup, le capital biologique. Le malade traînera une existence plus
ou moins lamentable, et plus ou moins prolongée; mais les moyens
thérapeutiques les plus actifs ne le guériront pas. Seule une saine
philosophie atténuera ses maux, et le médecin a surtout à lui offrir une
bonne psychothérapie. Le temps, aussi, devient un remède avec lequel il
faut compter; le rôle principal du médecin, dans les cas de ce genre,
doit être d'empêcher l'organisme de s'effondrer, pour permettre au temps
d'accomplir son oeuvre réparatrice.
4° _Choc moral et choc traumatique_.--Une émotion violente, quelle
qu'en soit la cause, peut également amener la «maladie» sous une forme
quelconque, et parfois lui faire revêtir immédiatement, sans transition,
les formes les plus graves. Je connais un officier très distingué, et
bien portant jusqu'alors, qui, étant à l'École de guerre, fit une chute
de cheval sur la tête. Après deux jours de perte presque complète de
connaissance, il recouvra successivement la parole, la mémoire, le
mouvement, les forces; mais il était devenu un malade. Depuis douze
ans, il traîne une existence pitoyable. Ce ne sont pas seulement les
fonctions cérébrales qui sont atteintes, chez lui; elles sont même
relativement respectées, il n'a que des vertiges, des bourdonnements de
l'oreille gauche, des picotements dans les yeux, de la difficulté à lire
et à causer. Au demeurant, son intelligence est restée intacte: mais
toutes ses autres fonctions ont été perturbées. Il a des névralgies
erratiques,--plusieurs médecins ont cru que c'était un candidat à
l'ataxie locomotrice,--et surtout il a les troubles digestifs les plus
variés (gastralgie, pesanteurs, gaz, ainsi que de l'entérite membraneuse
avec alternative de constipation opiniâtre et d'une diarrhée qu'il est
difficile d'arrêter). Les forces sont tellement réduites qu'il peut
à peine faire deux ou trois kilomètres, bien qu'il ait conservé les
muscles d'un homme vigoureux. Chez ce type de malade, atteint de ce
qu'on appelle la «neurasthénie hystéro-traumatique», ce sont les
troubles digestifs qui sont au premier plan, bien que le choc ait porté
sur la tête.
De même une frayeur, sans qu'il y ait eu de _trauma_ véritable de la
boîte crânienne, suffit pour amener le choc déterminant la «maladie».
J'ai vu à la Salpêtrière, autrefois, une malade qui, dès le début du
siège de Paris, devint folle pour avoir vu éclater un obus à ses pieds.
On comprend donc qu'une série d'émotions et de frayeurs arrive au même
résultat. De là l'énorme proportion d'aliénés observée après le siège
de Paris; de là, la multiplicité des cas de psychonévrose, d'aliénation
mentale, signalés dans l'armée russe pendant le cours de la guerre
russo-japonaise. Jamais, depuis que les hommes s'entre-tuent, le système
nerveux des belligérants n'avait été soumis à d'aussi dures épreuves.
Tous les facteurs morbides s'accumulaient, chez les Russes, pour
produire le désarroi du système nerveux. Éloignement de la patrie,
voyage prolongé en chemin de fer, alimentation insuffisante, manque
de confiance dans les chefs, menace incessante de surprise, surmenage
physique s'ajoutant au surmenage émotionnel; c'est plus qu'il n'en faut
pour rendre malade le malheureux soldat ou officier russe, pour peu
qu'il soit prédisposé par l'alcoolisme ou par l'hérédité nerveuse. Mais
que faire contre un semblable état de choses? L'homme sensé ne peut que
déplorer l'inanité des efforts de tous les pacifistes.
Ces «maladies», consécutives au fléau qu'on appelle la guerre, ne sont
pas assez connues du monde extra-scientifique. On se figure volontiers
que, quand la guerre a pris fin, tout est fini. Il n'en est rien; c'est
pendant quinze et vingt ans que les néfastes effets d'une guerre se font
sentir. Pendant vingt ans, nous avons eu à soigner des officiers qui
avaient pris le germe de leurs «maladies» pendant la campagne de 1870,
et surtout pendant la captivité.
Dans un cadre plus restreint, nous voyons tous les jours l'influence du
choc chirurgical sur la genèse de la névrose. On commence à connaître
les psycho-névroses consécutives aux grandes opérations: mais c'est un
point sur lequel il convient d'attirer l'attention, pour modérer le zèle
chirurgical des opérateurs. Ils doivent savoir que, quand l'opération
est finie et bien finie, tout n'est pas terminé, et que le patient,
sorti guéri de leurs mains, est quelquefois «un malade» qui restera tel
pendant plusieurs années. Le choc traumatique produit par l'intervention
chirurgicale suffit pour expliquer ces accidents tardifs.
J'ai, pendant longtemps, donné des soins à une dame qui, d'une très
belle santé jusqu'à trente-huit ans, est devenue grande nerveuse, avec
anorexie, amaigrissement, etc., immédiatement après une opération de
tumeur bénigne du sein. Depuis lors, elle est sans cesse préoccupée de
la récidive possible d'une tumeur du sein, et sa vie est empoisonnée par
des malaises de tout genre qu'elle n'avait pas avant l'opération.
Il faut aussi savoir qu'une intervention chirurgicale, même de moindre
importance encore, d'importance ultra-minime, peut mettre le système
nerveux dans un état d'ébranlement durable: c'est quand elle occasionne
une violente douleur. La douleur provoque une fuite nerveuse énorme.
Ainsi je connais une jeune fille, de bonne santé antérieure, qui est
devenue neurasthénique immédiatement après des opérations sur les dents.
Inutile de dire que, quand les interventions chirurgicales sont
pratiquées sur des personnes dont le système nerveux est déjà ébranlé
plus ou moins, elles deviennent une cause d'aggravation notable.
La seule crainte de l'opération possible suffit pour provoquer une
aggravation de la névrose. Est-il un médecin qui n'ait pas vu accourir
chez lui, forçant sa porte, une cliente, affolée parce qu'elle a
constaté sur elle, ou cru constater, une tumeur du sein? Et c'est bien
autre chose encore quand le diagnostic est douteux, quand la malade
va de chirurgien en chirurgien pour obtenir un avis ferme; jusqu'à ce
qu'elle soit fixée sur son sort, elle est dans un état d'anxiété que ne
connaissent peut-être pas assez les chirurgiens, et qui devrait leur
dicter leur conduite non pas seulement au point de vue opératoire, mais
au point de vue psychique.
Personne plus que moi n'admire les chirurgiens. Leur sang-froid, leur
maîtrise d'eux-mêmes, leur habileté manuelle m'étonnent; les merveilleux
résultats qu'ils obtiennent le plus souvent me font les considérer, au
total, comme de vrais bienfaiteurs de l'humanité. Aussi ai-je l'espoir
qu'ils ne m'en voudront pas si je me permets de faire remarquer que,
à côté de beaucoup de bien, ils font un peu de mal, et un mal qu'ils
pourraient ne pas faire s'ils connaissaient mieux les répercussions
qu'ont, sur le système nerveux, leur intervention, et aussi les soins
qu'ils donnent à leur malade après l'opération. Je voudrais ne les voir
intervenir qu'en cas d'absolue nécessité, se défendre énergiquement
contre les opérations qu'on pourrait appeler de complaisance:--comme
celle qui a été pratiquée, contre mon avis, sur une malade qui se
croyait atteinte d'appendicite chronique, et qui n'était que grande
nerveuse. Cette malade avait déjà appelé, malgré moi, quatre chirurgiens
qui n'avaient pas voulu opérer; un cinquième se décida à le faire, sans
avoir de conviction absolue, au sujet de l'existence d'une appendicite,
mais avec la persuasion que la malade, débarrassée de son obsession en
même temps que de son appendice, recouvrerait la santé. Or il n'en fut
rien: l'appendice était sain, et la malade, légèrement améliorée pendant
un mois, par le fait du repos au lit, du régime sévère, de l'espoir
qu'elle avait, et que je fus le premier à entretenir, vit bientôt son
état devenir pire qu'avant l'intervention.
Je demanderai aussi à nos confrères les chirurgiens de tenir le moins
possible les malades en suspens pour savoir si l'on opérera, et quel
sera le jour de l'opération. Cette attente, cette perplexité, sont
angoissantes au premier chef pour les personnes déjà nerveuses. Et je
leur demanderai, enfin, de ne pas, si possible, faire oeuvre médicale
après l'opération... Je sais bien que, dans certains cas, le chirurgien
doit suralimenter et même médicamenter son opéré, au risque de lui
fatiguer l'estomac, et de compromettre les résultats qu'une savante
hygiène alimentaire avait difficilement obtenus, pendant les mois ou les
années qui ont précédé l'intervention. Là, il y a force majeure; et,
dans un cas semblable, M. Campenon me disait qu'il savait bien faire de
la mauvaise besogne, mais il se comparait aux pompiers que n'arrête
pas la considération de dégâts limités, quand il s'agit de sauver un
immeuble. Mais, le plus souvent, l'opéré guérirait sans intervention
médicale et sans champagne, sans suralimentation, sans médicaments, sans
morphine, sans purgatifs, sans lavements, et, au sortir de la maison
d'opérations, son système nerveux serait moins ébranlé qu'il ne l'est.
Il serait plus vite remis du choc traumatique inévitable, qui, à lui
seul, est un important facteur de dépréciation de la valeur biologique.
Pourquoi, par exemple, ce besoin de donner de la morphine aux malades,
et à des doses effrayantes? Je sais bien qu'en général ces doses
invraisemblables,--de 1 à 2 centigrammes répétés deux fois par
jour,--sont tolérées, pendant les premiers jours qui suivent
l'opération, parce que l'opéré a une telle sidération du système
nerveux qu'il ne réagit pas au poison[8]. Mais combien, aussi, ont des
vomissements et des symptômes d'intoxication grave? Et plus fâcheux
encore est le résultat quand le malade se met à aimer l'odieux poison,
et devient morphinomane,--ce qui arrive quelquefois. De grâce, réservez
donc la morphine pour les cas exceptionnels de souffrance, et n'en
confiez pas l'administration à une garde, si bien intentionnée et si
intelligente que vous la supposiez; vos malades n'en seront que plus
vite guéris!
[Note 8: J'ai traité plus longuement ce sujet dans le _Bulletin de
la Société Thérapeutique_, novembre 1905.]
Ou bien encore cette habitude de purger les malades, deux ou trois jours
après l'opération, de leur donner des lavements, alors qu'ils auraient
tant besoin de repos! La constipation n'est-elle donc pas un symptôme,
une manifestation, presque inévitable, de l'ébranlement du système
nerveux provoqué par le choc opératoire? Laissez le système nerveux
reprendre son équilibre, et la constipation disparaîtra d'elle-même,
quand l'opéré, sollicité par son appétit spontanément renaissant,
recommencera à manger.
Et ne croyez pas que ce soit là de la théorie, une simple vue de
l'esprit d'un rêveur qui n'a pas vu d'opérés! La démonstration a été
faite pour moi, d'une façon décisive, comme dans une expérience de
laboratoire. Quand j'étais au Val-de-Grâce, le professeur Delorme a bien
voulu m'associer aux longues recherches qu'il a faites pour provoquer la
constipation chez ses opérés. Or, de tâtonnements en tâtonnements, il en
était arrivé à constiper tous les hommes ayant à subir des opérations
dans les régions abdominales, inguinales et crurales; il évitait ainsi
la souillure, et, par conséquent, le renouvellement des pansements. Et
ce n'était pas une constipation de deux ou trois jours qu'il provoquait,
mais bien de douze ou quinze jours. Chez un malade de mon service, opéré
par lui pour une cure radicale d'hémorroïdes, la constipation a été
entretenue pendant dix-huit jours. J'ai demandé récemment à M.
Delorme s'il était toujours fidèle à cette pratique; il m'a répondu
affirmativement, et il a bien voulu dresser pour moi une statistique de
laquelle il résulte que, depuis le jour où il m'avait convié à assister
à ses premiers essais, en 1889, il avait opéré, après constipation
provoquée, tant au Val-de-Grâce qu'à l'hôpital de Vincennes, 1600 cures
radicales de hernies, 50 cures radicales d'hémorroïdes, 500
varicocèles, 30 castrations, 500 opérations variées de la sphère
inguino-génito-périnéo-fessière, enfin qu'il avait constipé
méthodiquement 15 hommes atteints de fractures de la cuisse, pour que
leurs appareils contentifs ne fussent pas souillés.
C'est une partie de ces faits que M. Delorme a brillamment exposés à la
Société de Chirurgie, en 1892. Il y a présenté une série de 160 courbes
thermiques, démontrant que la température n'a pas monté au-dessus de la
normale, pendant toute la durée de la constipation, et que, même, elle
a souvent été abaissée un peu au-dessous de la normale (90 fois sur ces
160 observations). Dans quatre cas seulement, elle a dépassé la normale,
mais c'était par le fait de «maladies» accidentelles: intoxication
iodoformée, rhumatisme aigu, congestion pulmonaire (deux fois). Chez 110
opérés de cures radicales, il y eut parfois des coliques, mais sans la
moindre importance. Elles disparaissaient après l'émission spontanée de
gaz. La langue, saburrale les premiers jours, reprenait bientôt l'aspect
normal; l'appétit était conservé chez la majeure partie des constipés.
Dès le troisième jour, on leur donnait à manger des potages, des oeufs,
de la viande blanche, du vin, en évitant que les aliments capables de
donner des déchets. Le sommeil restait bon, le caractère ne laissait
voir aucune modification, la soif n'était pas excessive, et les analyses
d'urines, faites par le professeur Burcker, ont démontré que l'économie
ne subissait, du fait de la constipation provoquée, aucune influence
néfaste. La première selle était, parfois, facile et spontanée; d'autres
fois elle était pénible; c'est ainsi qu'un malade ne put aller à la
garde-robe que le vingt-deuxième jour. En vain avait-on essayé sur lui
les purgatifs, les lavements, depuis quatre jours; ce n'est que quand on
le fit marcher qu'il parvint à aller à la selle. Les selles suivantes
étaient habituellement aisées, et les fonctions de l'intestin
reprenaient leur régularité. «Ma communication, ajoutait M. Delorme,
pourrait avoir plus qu'un intérêt clinique, étant donnée les théories
qui ont cours sur l'importance et la fréquence des intoxications
intestinales. Mais je désire rester exclusivement sur le terrain de la
pratique, et je conclurai en disant que, chez les hommes adultes et
sains surpris par un traumatisme chirurgical qui doit guérir par
première intention, la constipation, provoquée pendant huit à quinze
jours, n'a pas les inconvénients qu'on lui attribue généralement.»
Je ne dirai pas par quels procédés M. Delorme est arrivé à obtenir ces
constipations prolongées, si peu nuisibles aux opérés: car ce serait
sortir de mon sujet; mais ce qui résulte de cette trop longue
digression, c'est que la constipation de quelques jours, survenant
d'elle-même et presque fatalement chez les opérés, quels qu'ils soient,
ne doit pas préoccuper les chirurgiens, ni les entraîner à imposer
à leurs opérés des purgations qui, fatiguant leur système nerveux
abdominal, ont forcément un retentissement sur leur système nerveux
central, et contribuent à en faire des malades, alors qu'au début ils
n'étaient que des blessés, ou bien à aggraver leur «maladie», quand ils
étaient déjà des malades avant l'opération.
Je n'ignore pas que, d'autre part, les accoucheurs affirment que la
constipation est l'ennemi des femmes qui viennent d'accoucher. Je n'ose
pas m'inscrire en faux contre cette opinion générale: mais peut-être
serait-elle, comme tant d'autres affirmations, passible d'un procès en
révision.
III.--CAUSES ACCIDENTELLES
Nous venons d'énumérer les principales causes d'ordre psychique qui
amènent la déchéance, totale ou progressive, du capital vital de l'homme
ou de la femme adultes. Ce sont elles qui, combinées ou non aux
autres influences néfastes (surmenage cérébral, surmenage musculaire,
alimentation défectueuse, etc.), provoquent le plus souvent la
«maladie».
Mais, d'autres fois, comme chez l'enfant du premier âge, comme chez
l'adolescent, la «maladie», chez l'adulte, est provoquée par une
affection aiguë qui le frappe en pleine santé: telle la fièvre typhoïde,
qui, véritable intoxication, surprend l'adulte dans le cours d'un état
d'équilibre irréprochable, et qui, chose curieuse, paraît être d'autant
plus grave que le sujet était plus robuste.
La fièvre typhoïde, dis-je, peut parfois provoquer la «maladie».
Ainsi, je connais un homme de quarante-huit ans, qui a vu sa santé
irrémédiablement ébranlée à la suite d'une fièvre typhoïde survenue à
l'âge de vingt ans. Mais le cas est rare; souvent, au contraire, on
observe qu'une fièvre typhoïde, survenant chez un individu malingre, lui
donne une santé, pour la suite, qu'il ne se connaissait pas jusqu'alors.
Est-ce parce que, jusqu'alors, il surmenait son estomac, et que la diète
imposée par la fièvre typhoïde a remis l'organe en état? Est-ce parce
que, jusqu'alors, il se soumettait à un exercice trop vigoureux pour ses
forces, et que la fièvre typhoïde, en lui imposant le repos, a rectifié
ses erreurs d'hygiène musculaire? Est-ce enfin parce que la fièvre,
en brûlant ce que les anciens appelaient ses «humeurs peccantes», l'a
débarrassé de ses produits d'auto-intoxication antérieurs à l'affection
aiguë? A vrai dire, nous ne pouvons rien affirmer, nous ne pouvons que
constater le fait. Trop heureux serait celui qui pourrait connaître les
causes de tous les phénomènes de la vie!
Quant aux autres affections accidentelles: rhumatismes, pneumonies,
etc., dans quelle mesure créent-elles, de toutes pièces, la «maladie»?
Nous pensons qu'elles ne la créent jamais, et qu'elles ne font que
l'aggraver: car, toujours la «maladie» préexistait. Pour contracter
un rhumatisme, une pneumonie, une angine, il faut déjà que le système
nerveux se trouve dans un état d'infériorité, soit définitif, soit
momentané. La première condition pour ne pas prendre les «maladies»,
c'est de se bien porter.
Mais il n'en est pas moins certain que l'affection accidentelle, en
intervenant, imprime à la «maladie» un essor plus ou moins vigoureux,
suivant l'importance de la cause pathogène accidentelle, et aussi
suivant la valeur préalable du sujet.
De toutes les affections accidentelles, celle qui est le plus
remarquable, à cet égard, est la grippe. La déchéance post grippale est
très fréquente, et parfois d'une longueur invraisemblable. On met des
années, souvent, à se remettre d'une mauvaise grippe. Et cet ennemi est
d'autant plus dangereux que, loin de créer l'immunité, il a une tendance
à revenir à la charge; or, dans le cours de la «maladie», chaque
atteinte de grippe fait faire un pas en arrière, et compromet les
résultats péniblement acquis. La grippe est l'ennemie personnelle des
sujets à capital défectueux, quelle que soit, bien entendu, la forme
symptomatique de leur «maladie».
C'est aussi dans la période que nous étudions que se manifeste
dangereusement la syphilis contractée à vingt ans, et insuffisamment
soignée; elle se traduit, maintenant, par de l'anévrisme de l'aorte, des
lésions du muscle cardiaque, de la néphrite dont personne ne soupçonne
la cause, des ictus cérébraux, et toutes les manifestations de la
syphilis tertiaire. Elle crée de toutes pièces l'ataxie locomotrice et
la paralysie générale, ou du moins elle prédispose singulièrement
le terrain à l'apparition de ces cruelles «maladies», d'évolution
fatalement progressive. On commence à connaître ses méfaits, dans le
monde des assurances, et à savoir que la syphilis n'est pas un brevet de
longue vie! D'un travail statistique fait par le Dr Rungberg pour une
Compagnie d'assurances, il résulte que l'âge moyen de la mort des
syphilitiques assurés à cette Compagnie a été de quarante-trois ans et
quatre mois, et que, au point de vue des causes de mort, la syphilis
vient immédiatement après la tuberculose.
IV.--INFLUENCES MORBIGÈNES SPÉCIALES A LA FEMME
Toutes les considérations que nous venons d'exposer peuvent s'appliquer
également à l'un et à l'autre sexe: mais la femme a, en outre, le triste
privilège de pouvoir être frappée par des influences morbigènes qui
n'atteignent pas le sexe masculin, et qui méritent d'être étudiées à
part.
La menstruation joue, dans la vie de la femme, un rôle de premier ordre.
Chez la femme très bien portante, son influence est à peine perceptible,
mais chez la femme déjà malade son influence est des plus nettes; chez
l'aliénée, en particulier, on observe d'une façon constante, quelques
jours avant les règles, une aggravation du délire; et, chez l'aliénée
qui semble guérie, on ne doit prononcer le mot de guérison que quand
deux périodes menstruelles se sont passées sans accident. Nous disons
à dessein _deux_ périodes: car si, chez les grandes névrosées, les
troubles menstruels sont mensuels, chez les malades moins atteintes ils
nous ont semblé souvent ne survenir que tous les deux mois[9].
[Note 9: Il y a de grandes nerveuses chez qui la menstruation
s'accompagne toujours d'une fièvre ardente, se prolongeant deux ou trois
jours, et bien capable d'égarer le diagnostic.]
Chez la grande neurasthénique qui a encore ses règles correctes, on peut
affirmer que, douze jours avant l'apparition des règles, les misères
nerveuses, abdominales, etc., s'accentuent considérablement, au grand
désespoir des familles qui, ayant espéré la guérison, croient que tout
est à refaire. Mais il n'en est rien: bientôt tout rentre dans l'ordre,
quelquefois même pendant les règles, à partir du deuxième jour, et, le
plus souvent, immédiatement après la cessation de l'écoulement. Les
malades entrent alors dans ce qu'elles appellent leur «bonne semaine».
Le médecin doit connaître ce détail, et avertir les malades et leurs
familles de la rechute, qui est inévitable tant que la «maladie» bat son
plein. Quand les grandes malades n'ont plus leurs règles, ce qui est
fréquent, c'est d'un pronostic assez important; et la réapparition des
menstrues après deux, trois, ou six ans, comme j'en ai vu plusieurs cas,
indique que la malade entre enfin dans la voie de l'amélioration, alors
même qu'elle continue à souffrir.
L'influence de la grossesse est non moins évidente. Nous avons dit
qu'elle était quelquefois salutaire, parce que l'utérus développé
remplaçait la sangle abdominale défectueuse; mais, une fois l'utérus
revenu à son volume normal, la paroi abdominale se trouve encore un peu
plus flasque qu'avant; et, quand les grossesses sont répétées, la ptose
abdominale devient un des principaux éléments de la «maladie». C'est
alors qu'une ceinture bien faite, avec ou sans pelote à air suivant la
forme du ventre, peut rendre à la malade d'inappréciables services.
Mais, entendons-nous bien: la ptose n'est pas tout, chez les ptosiques.
Car enfin, pourquoi les malades ont-elles de la ptose? C'est parce
qu'elles étaient déjà déséquilibrées antérieurement, c'est parce que
la sangle que forment les muscles du ventre n'avait pas la tonicité
normale. Si on avait soigné la future ptosique en temps utile, alors
qu'elle n'avait encore que des troubles vagues du système nerveux, de
l'estomac, de l'intestin, elle ne serait pas devenue ptosique, elle
n'aurait pas eu besoin de ceinture, elle aurait pu avoir des grossesses
multiples sans avoir de ptose. De sorte que la ceinture, cet instrument
si merveilleux, ne doit, à notre avis, être considéré que comme un moyen
thérapeutique d'attente. Ce qu'il faut, c'est régénérer la malade et lui
permettre de se passer de ceinture.
On y parvient, sauf quand la déchéance est trop avancée, par une bonne
hygiène générale, s'adaptant aux indications fournies par chaque
individu. Chez les unes, la ptose guérira par l'exercice, chez les
autres par le repos, chez les unes par une saison à Vichy, chez les
autres par un régime restreint, chez toutes par la reconstitution du
système nerveux, qui toujours laisse à désirer.