même momentanée. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et
enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine
indépendance; elle n'est pas soumise à une tyrannie de tous les
instants. En outre, son système nerveux est moins vulnérable, de sorte
que l'influence néfaste du milieu familial est rarement une cause de
«maladie». Nous connaissons cependant de jeunes ouvrières dont la
santé a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles étaient
condamnées à vivre: père alcoolique, qui les battait au retour de
l'atelier, mère ou belle-mère acariâtre, frère débauché, etc. La pauvre
victime résiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour où elle quitte avec
éclat la maison paternelle, à moins que, victime résignée, elle ne voie
peu à peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie
toute désignée pour la tuberculose, qui met fin à ses misères; souvent
aussi sa déchéance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile
d'aliénés lui ouvre ses portes.
D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariée qui met
la jeune fille en état de «maladie». Il n'y a pas à se le dissimuler,
quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la légitimité des
vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincère, toutes les
entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille
souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de
céder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignorés, qui
torturent même les familles chrétiennes; et le résultat final a toujours
été le même: la jeune fille a retrouvé la santé dès qu'elle a eu gain de
cause.
Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement,
depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation
d'entrer au Carmel. Elle en était arrivée à un degré avancé de
«maladie», restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgré
l'hygiène intestinale la plus soignée, ne pouvant plus lire ni supporter
une conversation; elle maigrissait à vue d'oeil, et ne pouvait plus
quitter son lit, tant les forces physiques étaient diminuées. Gravement
préoccupé de l'issue de cette «maladie», dont je connaissais la cause,
je crus remplir mon rôle de médecin en m'instituant l'avocat de la
malade. Or, dès qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitée depuis si
longtemps,--et que, par parenthèse, elle avait cessé de demander depuis
un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vîmes la santé revenir
avec une rapidité prodigieuse. Tous les organes inhibés se remirent à
fonctionner, et, un mois après, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle
ne fut pas notre stupéfaction d'apprendre que, le troisième jour, elle
lavait les escaliers à grande eau, pleine d'énergie et de bonne humeur!
Quelque respectueux que l'on doive être de l'autorité des parents,
il faut que cette autorité sache s'effacer devant la volonté ferme,
réfléchie, bien arrêtée d'une jeune fille; la justice le demande, et
ajoutons que l'intérêt l'exige.
Les mêmes considérations s'appliquent au cas où une jeune fille veut,
envers et contre tous, épouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf
fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont
l'expérience de la vie. Mais l'expérience est semblable à un habit fait
sur mesure, et qui ne va bien qu'à celui pour lequel il est fait. Aussi,
lorsque, malgré les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et
s'entête, estimons-nous qu'il faut lui céder après un délai raisonnable.
On doit haïr la persécution, de quelque part qu'elle vienne.
Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime
de son tempérament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une
satisfaction suffisante: elle éprouve le _besoin_ de se marier. C'est
alors aux parents à l'aider dans son choix, car cet état d'âme peut
amener la «maladie».
Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier,
subir un traitement médical; car elle n'a pas le droit de se marier en
état de «maladie». Le mariage, le plus souvent, ne la guérirait pas. Or
il faut bien savoir que, au début de la vie conjugale surtout, elle
n'a pas le droit d'être malade. C'est donc une raison de plus pour la
soigner avant le mariage. En général, d'ailleurs, cette cure est des
plus simples: la cause de la «maladie» ayant disparu, et le capital
biologique n'étant pas encore gravement entamé, le rôle de la
thérapeutique se réduit à peu de chose.
II.--CHEZ LE GARÇON
Chez le jeune garçon, de la puberté à l'âge adulte, les influences
capables d'amener la «maladie» sont également multiples. Signalons,
parmi les principales :
I. Le surmenage scolaire;
II. L'abus des sports;
III. Les déviations de l'hygiène sexuelle (habitudes solitaires et
prématuration).
I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand
bruit il y a quelques années? Les brillantes discussions de l'Académie
de médecine n'ont pas empêché les programmes de se surcharger d'année en
année; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inévitable,
c'est la loi même du progrès; vouloir aller contre, c'est vouloir
remonter le courant. Mais, à la vérité, ce soi-disant surmenage ne nous
effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1° avec les nouvelles
méthodes d'enseignement, supérieures à celles d'autrefois; 2° avec une
adaptation du cerveau des générations actuelles et futures à un travail
cérébral plus considérable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend
si dangereux le travail cérébral chez les «déracinés» dont nous avons
dit un mot au chapitre précédent?
Est-ce à dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systèmes
pédagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il
travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas
assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui
dompte tout, suivant la forte expression d'Homère.
Un groupe de médecins anglais vient de commencer une campagne de presse
pour obtenir que l'élève des collèges anglais puisse dormir plus
longtemps. Ils avaient été précédés dans cette voie par le Dr
Chaillou[5], directeur de l'hygiène d'un grand établissement
d'instruction, qui dès 1903, a eu l'idée excellente d'installer, dans le
pensionnat, ce qu'il appelle une «chambre des dormeurs». Là, les jeunes
gens fatigués momentanément vont, tout simplement, se reposer suivant
leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de
dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux écoles, et que
l'intelligente discipline générale de la maison est de nature à prévenir
tout abus.
[Note 5: _Hygiène, exercices physiques, et services médicaux dans
un grand collège moderne_, par le Dr Chaillou, attaché à l'Institut
Pasteur. Paris 1903.]
II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est nécessaire
à la santé, cet exercice, lorsqu'il est poussé à un degré excessif,
devient un facteur important de «maladie».
L'exercice, quand il est méthodique, bien gradué, peut être poussé
très loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les
professionnels des cirques, la santé se maintient excellente, comme j'ai
pu m'en rendre compte par une enquête faite chez Barnum. Le médecin
attaché à la troupe de Barnum jouirait d'une véritable sinécure, s'il
n'avait pas à compter avec les accidents d'ordre chirurgical.
Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _sélectionnés_, ce sont
des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force;
toute leur activité, physique, intellectuelle, est concentrée sur ces
questions d'exercice musculaire.
Ajoutons que l'exercice est savamment gradué par des gens du métier, qui
savent par expérience ce que c'est que l'entraînement; disons enfin que
les gens des cirques observent une sage hygiène; ils savent que tous les
écarts se payent, et ils sont, à tous égards, d'une sobriété exemplaire.
Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du
monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les
loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le
temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de
profession, il est rare qu'il ait la modération exemplaire signalée plus
haut, et, alors, il ne dépense pas son influx nerveux qu'en exercice
physique.
Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le
_sport_, c'est-à-dire l'émulation qui existe presque fatalement entre
ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que
chacun d'eux veut devancer son voisin.
Le bicycliste isolé risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui
le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, à cause de
l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous
à donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa
raison d'être, sans le désir de l'emporter sur ses partenaires; de là le
danger spécial de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il
est pris, en général, dans un air confiné, qu'il exige une dépense
considérable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un
excès de rapidité dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un
exercice cérébral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient
se reposer du travail cérébral en faisant de l'escrime sont bien vite
détrompés. Le sage est celui qui, désirant se reposer du travail
cérébral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas
d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule
intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes,
scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc.
L'automobilisme «tient le record» parmi les exercices qui épuisent le
système nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se
servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui
en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent à une mentalité
toute spéciale, à un état de folie qui n'a pas encore reçu de nom, et
qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur
machine, ils ne voient que le ruban de route qui se déroule devant
eux, le reste de la terre a cessé d'exister. Ils ne voient point, ils
n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilomètres, ce ne sont
plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin
d'émulation, il se suggestionne lui-même, et devient le propre artisan
de son délire.
Mais les dangers des sports deviennent encore plus considérables quand
ils sont pratiqués par des organismes en voie de formation, par des
jeunes gens, par des écoliers. Or, il y a quelques années, avait soufflé
un vent, venu d'Angleterre, qui avait véritablement tourné la tête à
certains hommes s'occupant des problèmes de pédagogie,--ou plutôt qui
avait affolé l'opinion publique, et les pédagogues subissaient le
courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les
établissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture
intellectuelle paraissait devoir être mise au second plan. Mais on
n'a pas tardé à voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr
Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des médecins dans la _Ligue
des Pères de Famille_, ont mis un frein à cet engouement, qu'on ne
rencontre plus que dans quelques institutions où l'on s'obstine à imiter
l'éducation anglaise, sans se rappeler que nos petits Français ne
sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits
Anglo-Saxons eux-mêmes de l'âge de douze et treize ans se trouveraient
bien de faire des courses de 4 et 5 kilomètres au pas gymnastique, sans
progression et sans entraînement préalable, comme je sais qu'on en
impose aux enfants dans les institutions dont je parle.
III. _Déviations de l'hygiène sexuelle_.--Tous les pédagogues et tous
les pères de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, à juste
titre, préoccupés de l'important problème de l'éducation sexuelle; mais
tous sont loin de le résoudre dans le même sens. Les uns estiment qu'il
ne faut rien dire aux enfants, ni même aux jeunes gens; les autres,
qu'il faut au contraire aborder le redoutable problème en face, et le
plus tôt possible. La vérité, comme en bien d'autres circonstances, se
trouve entre ces deux extrêmes.
Il est bien certain qu'il faut que, à un moment donné, le jeune homme
soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant à des aberrations
de l'instinct génésique, ou encore à l'usage prématuré des fonctions
sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le péril
vénérien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au père de
famille que revient ce rôle éducateur? Oui, s'il a suffisamment gagné
la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission
délicate; dans d'autres cas, c'est au médecin de la famille que doit
être dévolu ce soin; et, dans les pensions, lycées, institutions, c'est
encore au médecin de la maison, et, dans une certaine mesure, à ceux des
professeurs qui vivent le plus avec les élèves.
Convient-il de donner à ceux-ci un enseignement collectif? La tentative
a été faite, récemment, dans plusieurs lycées de Paris. Il faut avouer
qu'elle est ardue, mais les bons résultats ont dépassé toute attente.
Cependant je suis avec M. l'abbé Fonsagrives partisan plutôt de
l'enseignement individuel, compris dans un sens libéral, sous forme de
causerie du professeur avec un petit nombre d'élèves.
Jusqu'au moment où il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces
délicats problèmes, le rôle de l'éducateur doit se borner à exercer
autour d'eux une surveillance assidue, et à retarder le plus possible
l'éclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer
à l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la
_tolérance_, dussent les études en souffrir momentanément. C'est de la
bonne économie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des
sports que nous avons dénoncé plus haut. Ici se retrouve, comme dans
tous les problèmes de l'hygiène, cette question de dosage, de mesure,
qui comporte un nombre indéfini de solutions, d'après la variété des cas
individuels.
Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant à des aberrations de
l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont
néanmoins considérables, et le capital nerveux de l'enfant est vite
entamé par les habitudes vicieuses. De là ces formes vagues de
neurasthénie avec difficulté pour le travail, timidité maladive,
manque de confiance en soi, céphalée, traits tirés, yeux cernés,
amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un médecin
éclairé ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre
l'enfant à part, à la fin de la consultation, et lui dire à
brûle-pourpoint, en le regardant fixement: «Mon ami, je sais la cause de
votre mal!» Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la
consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant
de se corriger. La psychothérapie, en ce cas, vaut mieux que les
médications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement
son effet et elle peut être grandement aidée, dans certains cas, par la
psychothérapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin.
Quant au danger que fait courir la prématuration des fonctions
sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient
un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet développement.
L'être humain ne devrait aborder l'acte destiné à perpétuer la vie qu'à
partir du moment où il est, lui-même, en pleine possession de toute
sa vigueur physique. Jusqu'à ce moment, la continence n'est pas
préjudiciable. La question a été étudiée à fond, et résolue dans le même
sens par les moralistes et par les hygiénistes. La continence n'est
presque pas pénible, elle ne le devient que si des excitations
factices ont éveillé de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est
recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune
homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop développer, «le respect de la
femme»; et, à vrai dire, c'est elle seule qui le met sûrement à l'abri
des contaminations vénériennes.
Le grand public commence à connaître le péril vénérien, et, surtout, à
oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingénieuse trouvaille de
M. Brieux, qui a désigné sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des
«maladies» vénériennes, la syphilis, a fait faire de progrès à l'opinion
publique. Le mot, d'ailleurs, méritait de faire fortune; et nous
aimerions aussi voir employer le terme de «petite avarie» pour désigner
la blennorragie, dont les méfaits sont plus considérables que ne le
croit le public, et même que ne le croient beaucoup de médecins.
Ce que le public ignore encore, c'est l'âge auquel les jeunes gens sont
le plus souvent contaminés. Ainsi que l'a démontré le Dr Ed Fournier,
c'est beaucoup plus tôt qu'on ne se le figure généralement; et
non seulement à Paris, mais partout, ainsi que le démontrent les
statistiques de _toutes_ les armées, qui enregistrent beaucoup plus de
«maladies» vénériennes à la première année de service qu'aux années
ultérieures, parce que, parmi les malades enregistrés à la première
année, figurent tous ceux qui étaient contaminés avant leur entrée au
régiment.
Nous ne saurions trop recommander à ce sujet la lecture et la méditation
de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand
ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement
indiquées, et sans aucune exagération, la gravité du péril vénérien, la
conduite à tenir pour l'atténuer quand on est atteint, et pour l'éviter.
Cette brochure est bonne à lire, elle est nécessaire et suffisante aux
conférenciers qui veulent répandre la vérité.
Nous n'avons pas à insister ici sur les méfaits de la syphilis. C'est
toujours une «maladie» grave, quelquefois elle est très grave, et cela
dès les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors
par les plus importants symptômes de la déchéance organique, céphalée
violente, anémie aiguë, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de
dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un déchet
énorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est là pour
réparer, dans une certaine mesure, le désastre.
D'autres fois, la syphilis amène chez le malade de telles préoccupations
morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut même
conduire au suicide. Il faut que le médecin et le père de famille
connaissent cette syphilophobie, pour rasséréner la victime, dans
la mesure nécessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause
d'amoindrissement énorme de la valeur du sujet, devra être traitée
énergiquement, dès le début et pendant un temps prolongé,--au moins
quatre ans,--par des traitements successifs.
Chez la jeune fille, la syphilis est également à redouter. Nombre de
jeunes filles de la classe ouvrière connaissent tout ce qui est relatif
aux questions vénériennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est à
leur usage que j'ai écrit naguère une petite brochure intitulée: _Pour
nos filles_. Les services qu'elle est appelée à rendre ne sont pas
comparables à ceux que rendra sa soeur aînée, l'excellente brochure du
professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par
une enfantine vanité d'auteur: c'est que, de divers côtés, on m'a
affirmé qu'il était bon de la faire connaître.
III--CAUSES MORBIGÈNES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--«MALADIES»
ACCIDENTELLES
C'est à dessein que nous plaçons ces observations à la suite de l'étude
consacrée aux jeunes garçons, car les jeunes filles, entourées de
soins à l'âge qui nous occupe, ont relativement peu de «maladies»
accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal
surveillé, plus ou moins surmené par un travail cérébral auquel son
cerveau n'est pas encore complètement adapté, ou par le travail
musculaire, pour lequel ses muscles, encore en état de développement, ne
sont pas suffisamment préparés, la flore microbienne trouve un excellent
terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de
cet âge; faisons seulement remarquer que la «maladie» accidentelle ou
bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat définitif sur un organe
quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est très rare que,
à cette période de la vie, elle amène l'amoindrissement prolongé ou
définitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les
jeunes gens, l'affection aiguë aboutit à une convalescence franche, sans
ébranler l'organisme; à cet âge, comme dans l'enfance, l'organisme est
doué d'une grande élasticité, et rebondit facilement.
Exception doit être faite pour la tuberculose; c'est, par excellence,
la «maladie» de l'âge adulte. Contractée, le plus souvent, dans la
plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment où les mauvaises
conditions de milieu, la misère physiologique, le surmenage, mettent le
terrain en état de moindre résistance. De là son maximum de fréquence de
dix-huit à trente-cinq ans.
De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence à
pénétrer dans les esprits, grâce aux travaux du professeur Grancher,
et à ceux de M. le médecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans
l'armée, découle la véritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en
vain que l'on dépenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria;
le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-être un bon
instrument de cure: sûrement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas
«ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose
en tant que «maladie» sociale» (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il
faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnât un rendement social
appréciable! Il faudrait: 1°à l'entrée du sanatorium, un dispensaire de
dépistage pour ouvrir la porte aux seuls malades légèrement atteints;
2° pendant le séjour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour
sa femme et ses enfants; 3° à la sortie du sanatorium, la double ration
de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimité!
Le Congrès de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonné le glas sur les
sanatoria populaires, et les médecins de tous les pays, dans une heure
de sens commun et de clarté, ont voté la même formule: «En fait de
tuberculose, la préservation domine l'assistance.» Nous serons moins
sévères dans notre appréciation des dispensaires: ils peuvent rendre
quelques services pour l'éducation populaire; mais les véritables
oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le répéter, sont les oeuvres de
préservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contaminé;
ce sont les oeuvres d'hôpitaux marins, pour les enfants atteints de
tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances,
etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre
la misère: car la misère est le grand, le plus grand facteur de la
tuberculose.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
MATURITÉ
Voici l'homme arrivé à l'âge adulte; il est en pleine possession de tous
ses moyens, son capital a été progressivement amélioré et lui rapporte
de gros intérêts; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire
valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum.
L'ère des ménagements est passée, il faut à tout prix que l'homme
travaille et produise. On l'alimentera en conséquence: la dépense
étant considérable, il faudra que l'aliment soit réparateur. Le point
essentiel est de ne pas dépasser la dose des dépenses, d'utiliser le
capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon à blanc,
du moins à la température maxima tolérée, pour ne pas l'user trop vite,
et surtout pour ne pas la faire éclater. Il faut, en somme, que l'homme
produise; et, à s'écouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que
s'empêcher de mourir. Bien plus; de même qu'un capitaliste avisé, quand
il possède beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle
de la «surface», n'a pas peur, de temps à autre, de risquer une somme
raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de même
l'homme bien portant, à capital solide, ne doit pas craindre, à certains
moments, de se dépenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiène,
à la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolongé,
et qu'une période de repos succède à cette période de travail intensif.
(De là la nécessité des vacances et du repos hebdomadaire).