Chez les gens peu fortunés, on n'a pas la ressource de la séparation,

même momentanée. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et

enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine

indépendance; elle n'est pas soumise à une tyrannie de tous les

instants. En outre, son système nerveux est moins vulnérable, de sorte

que l'influence néfaste du milieu familial est rarement une cause de

«maladie». Nous connaissons cependant de jeunes ouvrières dont la

santé a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles étaient

condamnées à vivre: père alcoolique, qui les battait au retour de

l'atelier, mère ou belle-mère acariâtre, frère débauché, etc. La pauvre

victime résiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour où elle quitte avec

éclat la maison paternelle, à moins que, victime résignée, elle ne voie

peu à peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie

toute désignée pour la tuberculose, qui met fin à ses misères; souvent

aussi sa déchéance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile

d'aliénés lui ouvre ses portes.

D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariée qui met

la jeune fille en état de «maladie». Il n'y a pas à se le dissimuler,

quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la légitimité des

vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincère, toutes les

entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille

souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de

céder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignorés, qui

torturent même les familles chrétiennes; et le résultat final a toujours

été le même: la jeune fille a retrouvé la santé dès qu'elle a eu gain de

cause.

Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement,

depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation

d'entrer au Carmel. Elle en était arrivée à un degré avancé de

«maladie», restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgré

l'hygiène intestinale la plus soignée, ne pouvant plus lire ni supporter

une conversation; elle maigrissait à vue d'oeil, et ne pouvait plus

quitter son lit, tant les forces physiques étaient diminuées. Gravement

préoccupé de l'issue de cette «maladie», dont je connaissais la cause,

je crus remplir mon rôle de médecin en m'instituant l'avocat de la

malade. Or, dès qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitée depuis si

longtemps,--et que, par parenthèse, elle avait cessé de demander depuis

un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vîmes la santé revenir

avec une rapidité prodigieuse. Tous les organes inhibés se remirent à

fonctionner, et, un mois après, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle

ne fut pas notre stupéfaction d'apprendre que, le troisième jour, elle

lavait les escaliers à grande eau, pleine d'énergie et de bonne humeur!

Quelque respectueux que l'on doive être de l'autorité des parents,

il faut que cette autorité sache s'effacer devant la volonté ferme,

réfléchie, bien arrêtée d'une jeune fille; la justice le demande, et

ajoutons que l'intérêt l'exige.

Les mêmes considérations s'appliquent au cas où une jeune fille veut,

envers et contre tous, épouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf

fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont

l'expérience de la vie. Mais l'expérience est semblable à un habit fait

sur mesure, et qui ne va bien qu'à celui pour lequel il est fait. Aussi,

lorsque, malgré les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et

s'entête, estimons-nous qu'il faut lui céder après un délai raisonnable.

On doit haïr la persécution, de quelque part qu'elle vienne.

Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime

de son tempérament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une

satisfaction suffisante: elle éprouve le _besoin_ de se marier. C'est

alors aux parents à l'aider dans son choix, car cet état d'âme peut

amener la «maladie».

Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier,

subir un traitement médical; car elle n'a pas le droit de se marier en

état de «maladie». Le mariage, le plus souvent, ne la guérirait pas. Or

il faut bien savoir que, au début de la vie conjugale surtout, elle

n'a pas le droit d'être malade. C'est donc une raison de plus pour la

soigner avant le mariage. En général, d'ailleurs, cette cure est des

plus simples: la cause de la «maladie» ayant disparu, et le capital

biologique n'étant pas encore gravement entamé, le rôle de la

thérapeutique se réduit à peu de chose.

II.--CHEZ LE GARÇON

Chez le jeune garçon, de la puberté à l'âge adulte, les influences

capables d'amener la «maladie» sont également multiples. Signalons,

parmi les principales :

I. Le surmenage scolaire;

II. L'abus des sports;

III. Les déviations de l'hygiène sexuelle (habitudes solitaires et

prématuration).

I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand

bruit il y a quelques années? Les brillantes discussions de l'Académie

de médecine n'ont pas empêché les programmes de se surcharger d'année en

année; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inévitable,

c'est la loi même du progrès; vouloir aller contre, c'est vouloir

remonter le courant. Mais, à la vérité, ce soi-disant surmenage ne nous

effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1° avec les nouvelles

méthodes d'enseignement, supérieures à celles d'autrefois; 2° avec une

adaptation du cerveau des générations actuelles et futures à un travail

cérébral plus considérable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend

si dangereux le travail cérébral chez les «déracinés» dont nous avons

dit un mot au chapitre précédent?

Est-ce à dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systèmes

pédagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il

travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas

assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui

dompte tout, suivant la forte expression d'Homère.

Un groupe de médecins anglais vient de commencer une campagne de presse

pour obtenir que l'élève des collèges anglais puisse dormir plus

longtemps. Ils avaient été précédés dans cette voie par le Dr

Chaillou[5], directeur de l'hygiène d'un grand établissement

d'instruction, qui dès 1903, a eu l'idée excellente d'installer, dans le

pensionnat, ce qu'il appelle une «chambre des dormeurs». Là, les jeunes

gens fatigués momentanément vont, tout simplement, se reposer suivant

leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de

dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux écoles, et que

l'intelligente discipline générale de la maison est de nature à prévenir

tout abus.

[Note 5: _Hygiène, exercices physiques, et services médicaux dans

un grand collège moderne_, par le Dr Chaillou, attaché à l'Institut

Pasteur. Paris 1903.]

II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est nécessaire

à la santé, cet exercice, lorsqu'il est poussé à un degré excessif,

devient un facteur important de «maladie».

L'exercice, quand il est méthodique, bien gradué, peut être poussé

très loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les

professionnels des cirques, la santé se maintient excellente, comme j'ai

pu m'en rendre compte par une enquête faite chez Barnum. Le médecin

attaché à la troupe de Barnum jouirait d'une véritable sinécure, s'il

n'avait pas à compter avec les accidents d'ordre chirurgical.

Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _sélectionnés_, ce sont

des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force;

toute leur activité, physique, intellectuelle, est concentrée sur ces

questions d'exercice musculaire.

Ajoutons que l'exercice est savamment gradué par des gens du métier, qui

savent par expérience ce que c'est que l'entraînement; disons enfin que

les gens des cirques observent une sage hygiène; ils savent que tous les

écarts se payent, et ils sont, à tous égards, d'une sobriété exemplaire.

Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du

monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les

loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le

temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de

profession, il est rare qu'il ait la modération exemplaire signalée plus

haut, et, alors, il ne dépense pas son influx nerveux qu'en exercice

physique.

Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le

_sport_, c'est-à-dire l'émulation qui existe presque fatalement entre

ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que

chacun d'eux veut devancer son voisin.

Le bicycliste isolé risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui

le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, à cause de

l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous

à donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa

raison d'être, sans le désir de l'emporter sur ses partenaires; de là le

danger spécial de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il

est pris, en général, dans un air confiné, qu'il exige une dépense

considérable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un

excès de rapidité dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un

exercice cérébral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient

se reposer du travail cérébral en faisant de l'escrime sont bien vite

détrompés. Le sage est celui qui, désirant se reposer du travail

cérébral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas

d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule

intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes,

scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc.

L'automobilisme «tient le record» parmi les exercices qui épuisent le

système nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se

servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui

en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent à une mentalité

toute spéciale, à un état de folie qui n'a pas encore reçu de nom, et

qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur

machine, ils ne voient que le ruban de route qui se déroule devant

eux, le reste de la terre a cessé d'exister. Ils ne voient point, ils

n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilomètres, ce ne sont

plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin

d'émulation, il se suggestionne lui-même, et devient le propre artisan

de son délire.

Mais les dangers des sports deviennent encore plus considérables quand

ils sont pratiqués par des organismes en voie de formation, par des

jeunes gens, par des écoliers. Or, il y a quelques années, avait soufflé

un vent, venu d'Angleterre, qui avait véritablement tourné la tête à

certains hommes s'occupant des problèmes de pédagogie,--ou plutôt qui

avait affolé l'opinion publique, et les pédagogues subissaient le

courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les

établissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture

intellectuelle paraissait devoir être mise au second plan. Mais on

n'a pas tardé à voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr

Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des médecins dans la _Ligue

des Pères de Famille_, ont mis un frein à cet engouement, qu'on ne

rencontre plus que dans quelques institutions où l'on s'obstine à imiter

l'éducation anglaise, sans se rappeler que nos petits Français ne

sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits

Anglo-Saxons eux-mêmes de l'âge de douze et treize ans se trouveraient

bien de faire des courses de 4 et 5 kilomètres au pas gymnastique, sans

progression et sans entraînement préalable, comme je sais qu'on en

impose aux enfants dans les institutions dont je parle.

III. _Déviations de l'hygiène sexuelle_.--Tous les pédagogues et tous

les pères de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, à juste

titre, préoccupés de l'important problème de l'éducation sexuelle; mais

tous sont loin de le résoudre dans le même sens. Les uns estiment qu'il

ne faut rien dire aux enfants, ni même aux jeunes gens; les autres,

qu'il faut au contraire aborder le redoutable problème en face, et le

plus tôt possible. La vérité, comme en bien d'autres circonstances, se

trouve entre ces deux extrêmes.

Il est bien certain qu'il faut que, à un moment donné, le jeune homme

soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant à des aberrations

de l'instinct génésique, ou encore à l'usage prématuré des fonctions

sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le péril

vénérien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au père de

famille que revient ce rôle éducateur? Oui, s'il a suffisamment gagné

la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission

délicate; dans d'autres cas, c'est au médecin de la famille que doit

être dévolu ce soin; et, dans les pensions, lycées, institutions, c'est

encore au médecin de la maison, et, dans une certaine mesure, à ceux des

professeurs qui vivent le plus avec les élèves.

Convient-il de donner à ceux-ci un enseignement collectif? La tentative

a été faite, récemment, dans plusieurs lycées de Paris. Il faut avouer

qu'elle est ardue, mais les bons résultats ont dépassé toute attente.

Cependant je suis avec M. l'abbé Fonsagrives partisan plutôt de

l'enseignement individuel, compris dans un sens libéral, sous forme de

causerie du professeur avec un petit nombre d'élèves.

Jusqu'au moment où il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces

délicats problèmes, le rôle de l'éducateur doit se borner à exercer

autour d'eux une surveillance assidue, et à retarder le plus possible

l'éclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer

à l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la

_tolérance_, dussent les études en souffrir momentanément. C'est de la

bonne économie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des

sports que nous avons dénoncé plus haut. Ici se retrouve, comme dans

tous les problèmes de l'hygiène, cette question de dosage, de mesure,

qui comporte un nombre indéfini de solutions, d'après la variété des cas

individuels.

Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant à des aberrations de

l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont

néanmoins considérables, et le capital nerveux de l'enfant est vite

entamé par les habitudes vicieuses. De là ces formes vagues de

neurasthénie avec difficulté pour le travail, timidité maladive,

manque de confiance en soi, céphalée, traits tirés, yeux cernés,

amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un médecin

éclairé ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre

l'enfant à part, à la fin de la consultation, et lui dire à

brûle-pourpoint, en le regardant fixement: «Mon ami, je sais la cause de

votre mal!» Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la

consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant

de se corriger. La psychothérapie, en ce cas, vaut mieux que les

médications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement

son effet et elle peut être grandement aidée, dans certains cas, par la

psychothérapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin.

Quant au danger que fait courir la prématuration des fonctions

sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient

un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet développement.

L'être humain ne devrait aborder l'acte destiné à perpétuer la vie qu'à

partir du moment où il est, lui-même, en pleine possession de toute

sa vigueur physique. Jusqu'à ce moment, la continence n'est pas

préjudiciable. La question a été étudiée à fond, et résolue dans le même

sens par les moralistes et par les hygiénistes. La continence n'est

presque pas pénible, elle ne le devient que si des excitations

factices ont éveillé de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est

recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune

homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop développer, «le respect de la

femme»; et, à vrai dire, c'est elle seule qui le met sûrement à l'abri

des contaminations vénériennes.

Le grand public commence à connaître le péril vénérien, et, surtout, à

oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingénieuse trouvaille de

M. Brieux, qui a désigné sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des

«maladies» vénériennes, la syphilis, a fait faire de progrès à l'opinion

publique. Le mot, d'ailleurs, méritait de faire fortune; et nous

aimerions aussi voir employer le terme de «petite avarie» pour désigner

la blennorragie, dont les méfaits sont plus considérables que ne le

croit le public, et même que ne le croient beaucoup de médecins.

Ce que le public ignore encore, c'est l'âge auquel les jeunes gens sont

le plus souvent contaminés. Ainsi que l'a démontré le Dr Ed Fournier,

c'est beaucoup plus tôt qu'on ne se le figure généralement; et

non seulement à Paris, mais partout, ainsi que le démontrent les

statistiques de _toutes_ les armées, qui enregistrent beaucoup plus de

«maladies» vénériennes à la première année de service qu'aux années

ultérieures, parce que, parmi les malades enregistrés à la première

année, figurent tous ceux qui étaient contaminés avant leur entrée au

régiment.

Nous ne saurions trop recommander à ce sujet la lecture et la méditation

de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand

ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement

indiquées, et sans aucune exagération, la gravité du péril vénérien, la

conduite à tenir pour l'atténuer quand on est atteint, et pour l'éviter.

Cette brochure est bonne à lire, elle est nécessaire et suffisante aux

conférenciers qui veulent répandre la vérité.

Nous n'avons pas à insister ici sur les méfaits de la syphilis. C'est

toujours une «maladie» grave, quelquefois elle est très grave, et cela

dès les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors

par les plus importants symptômes de la déchéance organique, céphalée

violente, anémie aiguë, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de

dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un déchet

énorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est là pour

réparer, dans une certaine mesure, le désastre.

D'autres fois, la syphilis amène chez le malade de telles préoccupations

morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut même

conduire au suicide. Il faut que le médecin et le père de famille

connaissent cette syphilophobie, pour rasséréner la victime, dans

la mesure nécessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause

d'amoindrissement énorme de la valeur du sujet, devra être traitée

énergiquement, dès le début et pendant un temps prolongé,--au moins

quatre ans,--par des traitements successifs.

Chez la jeune fille, la syphilis est également à redouter. Nombre de

jeunes filles de la classe ouvrière connaissent tout ce qui est relatif

aux questions vénériennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est à

leur usage que j'ai écrit naguère une petite brochure intitulée: _Pour

nos filles_. Les services qu'elle est appelée à rendre ne sont pas

comparables à ceux que rendra sa soeur aînée, l'excellente brochure du

professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par

une enfantine vanité d'auteur: c'est que, de divers côtés, on m'a

affirmé qu'il était bon de la faire connaître.

III--CAUSES MORBIGÈNES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--«MALADIES»

ACCIDENTELLES

C'est à dessein que nous plaçons ces observations à la suite de l'étude

consacrée aux jeunes garçons, car les jeunes filles, entourées de

soins à l'âge qui nous occupe, ont relativement peu de «maladies»

accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal

surveillé, plus ou moins surmené par un travail cérébral auquel son

cerveau n'est pas encore complètement adapté, ou par le travail

musculaire, pour lequel ses muscles, encore en état de développement, ne

sont pas suffisamment préparés, la flore microbienne trouve un excellent

terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de

cet âge; faisons seulement remarquer que la «maladie» accidentelle ou

bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat définitif sur un organe

quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est très rare que,

à cette période de la vie, elle amène l'amoindrissement prolongé ou

définitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les

jeunes gens, l'affection aiguë aboutit à une convalescence franche, sans

ébranler l'organisme; à cet âge, comme dans l'enfance, l'organisme est

doué d'une grande élasticité, et rebondit facilement.

Exception doit être faite pour la tuberculose; c'est, par excellence,

la «maladie» de l'âge adulte. Contractée, le plus souvent, dans la

plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment où les mauvaises

conditions de milieu, la misère physiologique, le surmenage, mettent le

terrain en état de moindre résistance. De là son maximum de fréquence de

dix-huit à trente-cinq ans.

De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence à

pénétrer dans les esprits, grâce aux travaux du professeur Grancher,

et à ceux de M. le médecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans

l'armée, découle la véritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en

vain que l'on dépenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria;

le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-être un bon

instrument de cure: sûrement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas

«ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose

en tant que «maladie» sociale» (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il

faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnât un rendement social

appréciable! Il faudrait: 1°à l'entrée du sanatorium, un dispensaire de

dépistage pour ouvrir la porte aux seuls malades légèrement atteints;

2° pendant le séjour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour

sa femme et ses enfants; 3° à la sortie du sanatorium, la double ration

de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimité!

Le Congrès de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonné le glas sur les

sanatoria populaires, et les médecins de tous les pays, dans une heure

de sens commun et de clarté, ont voté la même formule: «En fait de

tuberculose, la préservation domine l'assistance.» Nous serons moins

sévères dans notre appréciation des dispensaires: ils peuvent rendre

quelques services pour l'éducation populaire; mais les véritables

oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le répéter, sont les oeuvres de

préservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contaminé;

ce sont les oeuvres d'hôpitaux marins, pour les enfants atteints de

tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances,

etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre

la misère: car la misère est le grand, le plus grand facteur de la

tuberculose.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE I

MATURITÉ

Voici l'homme arrivé à l'âge adulte; il est en pleine possession de tous

ses moyens, son capital a été progressivement amélioré et lui rapporte

de gros intérêts; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire

valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum.

L'ère des ménagements est passée, il faut à tout prix que l'homme

travaille et produise. On l'alimentera en conséquence: la dépense

étant considérable, il faudra que l'aliment soit réparateur. Le point

essentiel est de ne pas dépasser la dose des dépenses, d'utiliser le

capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon à blanc,

du moins à la température maxima tolérée, pour ne pas l'user trop vite,

et surtout pour ne pas la faire éclater. Il faut, en somme, que l'homme

produise; et, à s'écouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que

s'empêcher de mourir. Bien plus; de même qu'un capitaliste avisé, quand

il possède beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle

de la «surface», n'a pas peur, de temps à autre, de risquer une somme

raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de même

l'homme bien portant, à capital solide, ne doit pas craindre, à certains

moments, de se dépenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiène,

à la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolongé,

et qu'une période de repos succède à cette période de travail intensif.

(De là la nécessité des vacances et du repos hebdomadaire).

La lutte pour la santé: essai de pathologie générale · 第 4 / 17 段