Sire, aussytost que Mr de Montmorency, estant arrivé à Boulo

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

CORRESPONDANCE

DIPLOMATIQUE

DE

BERTRAND DE SALIGNAC

DE LA MOTHE FÉNÉLON,

AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE

DU 1568 A 1575

PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS

Sur le manuscrits conservés aux Archives du Royaume.

TOME CINQUIÈME.

ANNÉES 1572--1573.

PARIS ET LONDRES.

1840.

DÉPÊCHES, RAPPORTS,

INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

DES AMBASSADEURS DE FRANCE

EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE

PENDANT LE XVIe SIÈCLE.

RECUEIL

DES

DÉPÊCHES, RAPPORTS,

INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

Des Ambassadeurs de France

_EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_

PENDANT LE XVIe SIÈCLE,

Conservés aux Archives du Royaume,

A la Bibliothèque du Roi,

etc., etc.,

ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS

_Sous la Direction_

DE M. CHARLES PURTON COOPER.

[Illustration]

PARIS ET LONDRES.

1840.

LA MOTHE FÉNÉLON.

Imprimé par BÉTHUNE et PLON, à Paris.

A

S. E. MR GUIZOT

AMBASSADEUR DE S. M. LE ROI DES FRANÇAIS

PRÈS LA COUR DE LONDRES.

CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ

COMME TÉMOIGNAGE DE RESPECT

PAR

SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR

CHARLES PURTON COOPER.

DÉPÊCHES

DE

LA MOTHE FÉNÉLON.

CCLIVe DÉPESCHE

--du IIIe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Négociation de Mr Du Croc en Écosse.--Demandes adressées

secrètement par les partisans de Marie Stuart.--Propositions

faites dans le parlement de mettre la reine d'Écosse à mort, de

déclarer traître quiconque reconnaîtra son droit à la

succession de la couronne d'Angleterre, et d'exiger l'exécution

du duc de Norfolk.--Succès des Gueux dans les Pays-Bas; prise

de Valenciennes par les révoltés.

AU ROY.

Sire, je vous ay escript, du XXVIIIe du passé, tout ce que, sur le

partement du comte de Lincoln, j'ay peu aprandre des particullarités

de sa légation, dont ne vous en toucheray, icy, davantage; et sera la

présente pour accompaigner ung pacquet, que Mr Du Croc faict à Vostre

Majesté, des choses qui luy ont succédé à son arrivée en Escoce, et de

la bonne réception que ceulx des deux partys luy ont faicte, qui

monstrent que, nonobstant les extrêmes difficultés de ce commencement,

il y a aparance que la paix sera enfin embrassée des ungs et des

aultres; et je juge, par une lettre, que j'ay receue en chiffres de

ceulx de Lillebourg, que le dict Sr Du Croc s'est comporté si sagement

en ses premières propositions qu'on n'a descouvert plus avant de son

intention qu'aultant que de ses parolles générales l'on en a peu

comprendre, et que ceulx, à qui sa commission est plus favorable, ont

pour encores senty le moins de faveur. J'estime, Sire, que ce sera

chose fort à propos que certeine demande du capitaine Granges et du Sr

de Ledington, qui est portée par le dict chiffre, laquelle ilz

veulent, pour ung temps, estre cellée au dict Sr Du Croc, leur soit

accordée; car, par ce moyen, l'authorité de Vostre Majesté, demeurera

plus grande au dict pays, et vostre allience mieulx confirmée. En

confience de quoy je donray, par mes premières, grande espérance et

mesmes assurance, comme de moy mesmes, aus dicts de Granges et de

Ledington que Vostre Majesté les en gratiffiera; et n'aura, pour

cella, le maréchal Drury, quand bien il le sçaura, occasion de se

pleindre que Mr Du Croc ayt rien négocié par dellà contre ce qui a

esté promis, icy, à la Royne, sa Mestresse. Cependant je vous supplie

très humblement, Sire, me mander comme il vous plait qu'en vostre nom

je leur en escripve, car c'est ung des principaulx poinctz dont ceulx

de Lillebourg desirent estre promptement esclarcis: et l'aultre poinct

après, est en quelle sorte il vous plaira qu'ilz facent l'accord. Le

Sr de Vérac m'a mandé de le vouloir advertyr s'il s'en doibt

retourner, ou non, attandu que Vostre Majesté ne luy en a rien

escript. Sur quoy je luy conseilleray, par mes dictes premières, qu'il

attande le commandement de Vostre Majesté; et je croy qu'il sera fort

à propos qu'il ne bouge de là jusques à ce que la paciffication soit

conclue, ou bien que l'abstinence de guerre soit bien accordée. J'ay

envoyé au dict Sr Du Croc, avec vostre pacquet du Xe du passé, ung

extrêt des articles du traicté qui concernent le faict d'Escoce.

J'espère que bientost il vous mandera toutes aultres nouvelles de

dellà.

Ce a esté, Sire, par les soixante six depputez du parlement, qui se

tient maintenant icy, que les deux billetz, dont je vous ay cy devant

faict mencion, ont esté proposés contre la Royne d'Escoce: l'ung, de

la faire mourir; et l'aultre, de déclarer traître quiconques, à

jamais, métroit en compte, ou relèveroit, le tiltre qu'elle prétend à

la succession de ceste couronne; et y ont adjouxté ung troysiesme, de

la sentence de mort contre le duc, demandant qu'elle fût exécutée.

Lesquelz billetz, après que la Royne d'Angleterre a heu remercyé les

dicts depputés du soing qu'ilz avoient d'elle et de sa seureté, parce

qu'ilz fondoient là dessus l'occasion de leurs troys propositions,

elle les a priés de se déporter entièrement de la première; et ayant

encores considéré, de plus près, la segonde, elle ne l'a voulu

admettre, et m'ont ses conseillers mandé que je ne sois plus en peyne

de cella, car leur Mestresse estoit dellibérée de respecter tant

vostre amityé qu'elle ne laysseroit passer en cest endroict rien qui

pût offancer l'honneur et réputation de Vostre Majesté; en quoy

j'entendz, Sire, que la contradiction, que ceulx de la noblesse y ont

faicte, y a beaucoup valu; et a beaucoup servy de rabatre aussi la

proposition contre le dict duc, car ont remonstré qu'ilz avoient faict

leur debvoir de procéder par les loix à le condampner, mais qu'il

n'apartenoit aulx subjectz de recalculer rien maintenant sur la

clémence de la Royne, leur Mestresse. Or, demeure la détermination des

dicts trois poinctz encores en quelque suspens par l'opiniastreté de

ceulx de la segonde chambre, dont le duc court grand péril ceste

sepmayne. Et semble qu'il sera depputé troys évesques, troys comtes,

troys barons et troys chevalliers, pour aller ouyr et examiner sur

quelques poinctz la dicte Royne d'Escoce.

Le bruict de la prinse de Valenciennes[1], par les Gueux, et ce, qu'on

présume que les Huguenotz veulent ayder de tout leur pouvoir et moyen

leur entreprinse, et qu'on dict que le prince d'Orenge marche avec

trente enseignes d'allemans et six mille chevaulx, et le jeune comte

d'Ayguemont avec aultres deux mille chevaulx, pour les venir secourir,

eschauffe ung peu ceulx cy de s'en vouloir mesler. Vray est que

Anthonio de Guaras, lequel a receu pouvoir expécial, par lettres du

duc d'Alve, d'assister, icy, ez choses qu'il verra appartenir au

service du Roy d'Espagne, a faict mettre en prison deux capitaines qui

levoient des gens de guerre pour aller à Fleximgues. Je croy bien

qu'ilz ont esté depuis relaschés, et qu'ilz sont desjà embarqués pour

suyvre leur voyage avecques leurs gens; tant y a que le dict de Guaras

a grand accès en ceste court, et est favorablement ouy; et j'entendz

qu'il faict de fort grandes offres, de la part du dict duc d'Alve;

lesquelles ceulx cy trouvent recepvables et ne les rejettent

nullement. Sur ce, etc. Ce IIIe jour de juing 1572.

[1] Valenciennes fut pris, le 24 mai 1572, par La Noue et le Sr

de Famars; mais ils ne purent se rendre maîtres du château, dans

lequel don Juan de Mendosa s'était jeté. Peu de jours après, les

protestans durent abandonner la ville.

CCLVe DÉPESCHE

--du Ve jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Mr de L'Espinasse._)

Résolution prise par Élisabeth de rejeter les propositions faites

dans le parlement contre Marie Stuart.--Exécution du duc de

Norfolk.--Arrivée du comte de Lincoln en France.--Nouvelles

d'Écosse; nécessité d'envoyer des secours à Lislebourg.--Craintes

que les succès des Gueux dans les Pays-Bas donnent aux

Anglais.--Détails sur l'exécution du duc de Norfolk.

AU ROY.

Sire, de la communicquation que j'ay faicte de voz deux dernières

lettres, du IIe et Xe passé, à la Royne d'Angleterre, elle a comprins

qu'il y avoit desjà ung très bon acheminement, de vostre costé, à tous

les debvoirs de la bonne amytié qu'avez nouvellement conclue avec

elle; de quoy est advenu qu'elle a faict à ses plus expéciaulx

conseillers, ainsy qu'on me l'a fort assuré, une remonstrance comme

s'ensuit:

«Que, puysqu'entre les grandz dangers qui s'estoient, depuis quelque

temps, manifestés au monde contre elle, Dieu avoit voulu, du milieu de

ceulx, que les feus Roys d'Angleterre, ses prédécesseurs, avoient

tousjours réputés leurs plus grandz ennemys, luy succiter à elle ung

très grand et parfaict amy, qui ambrassoit sa protection et sa

deffence, sellon le traicté de ligue qu'elle avoit faicte avec Vostre

Majesté, qu'elle ne vouloit, en façon du monde, qu'on proposât rien en

son parlement qui vous peût offancer; et, qu'ayant considéré les deux

billetz, qui avoient esté mis en avant contre la Royne d'Escoce,

desquelz elle avoit desjà cassé celluy qui touchoit à sa vie, elle

vouloit qu'on se désistât encores de celluy qui concernoit la

succession qu'elle prétandoit en ce royaulme; car elle voyoit bien ne

se pouvoir faire que Vostre Majesté, pour le debvoir de parantage, et

pour les aultres obligations que vous avez avec ceste princesse, n'en

fussiez offancé, sellon qu'elle le comprenoit bien par les lettres que

je luy en avois communicquées; (car, à la vérité, Sire, je les luy ay

assés faictes sonner en ce sens). Et a adjouxté qu'on trouveroit aussy

bien estrange, par toute la Chrestienté, qu'on la condampnât sans

l'ouyr; mais que, pour satisfaire à ses Estatz, elle vouloit bien que,

dorsenavant, l'on soubsmît la dicte Royne d'Escoce à l'obligation des

plus rigoureuses loix qu'on pourroit faire contre elle, si elle

atamptoit jamais rien plus au préjudice de ce royaulme.»

De quoy, monstrantz les dicts Estatz n'estre assez contantz, ont

incisté qu'aulmoins l'on ne leur refuzât l'exécution du duc de

Norfolc, qui estoit desjà condampné; ce qui a esté si chauldement

mené, par ceulx qui avoient la matière à cueur, que la Royne

d'Angleterre n'y a peu résister. Dont estant ce pouvre seigneur mené

sur l'eschafault, à heure non accoustumée, de fort grand matin, a

confessé, en présence de ceulx qui s'y sont trouvez, qu'il avoit fort

offancé Dieu comme pécheur, et avoit offancé la Royne, sa Mestresse,

en ce que, contre sa promesse qu'il luy avoit faicte de ne traicter

avec la Royne d'Escoce, (ce que toutesfoys il ne luy avoit confirmé

par sèrement), il avoit escript des lettres et en avoit receu de la

dicte Dame, et avoit pareillement receu une lettre du Pape, non qu'il

l'eût pourchassée, mais Ridolfy la luy avoit adressée; et qu'au reste

il assuroit, avec toute vérité, de n'avoir jamais rien atempté de

faict, de parolle, ny encores de pensée, contre la Royne, sa

Mestresse, ny contre ce royaulme; et de cella il en bailloit sa mort à

tesmoing, devant Dieu et devant les hommes. Et ainsy, d'un visage

constant et magnanime, s'est exhibé luy mesmes au supplice, au grand

regret des gens de bien. Et son corps a esté raporté dans la Tour en

ung cercueil couvert de velours noir; et luy a esté faict quelque

forme d'exèques.

Hier vint nouvelles comme monsieur l'admiral d'Angleterre estoit

descendu à Boulogne, le pénultiesme jour du passé, premier que Mr de

Piennes ny le Sr de Mauvissière y arrivassent, et que la présence de

Mr de Foix, avec la diligence de Mr de Cailliac, avoient grandement

suply à sa réception; en laquelle, s'il y a heu quelque manquement, il

a esté bien honnorablement excusé par une honneste lettre, que Mr de

Foix m'a escripte là dessus, laquelle a esté bien fort agréable en

ceste court.

Le Sr de L'Espinasse vous comptera, Sire, les difficultés ès quelles

Mr Du Croc, son beau père, se retrouve en Escoce; où semble qu'il

importe grandement, pour vostre réputation, qu'il soit pourveu

promptement à ceulx de Lillebourg qu'ilz ne soient ruynés, et que le

chasteau ne viègne ez meins de ceulx qui sont à la dévotion de la

Royne d'Angleterre; car de ces deux poinctz dépend non seulement la

conservation de vostre ancienne allience, mais que l'estat, qui

souloit estre françoys, ne deviègne du tout angloys. Dont vous plerra,

Sire, pendant que Mr de Montmorency et Mr de Foix seront icy, nous

ordonner de prendre quelque résolution là dessus avec ceste princesse

et avec ceulx de son conseil, pour réduyre ce pays à une bonne

paciffication; et cependant mander quelque honnorable promesse à

ceulx de Lillebourg, accompagnée d'aulcun présent effect pour les

consoler; dont seroit bien à propos, Sire, que Mr de Flemy les allât

trouver avec ce qu'il leur pourroit apporter de refraichissement.

Le progrès des entreprinses, qui s'entend des Pays Bas, commence de

mettre ceulx cy en quelque souspeçon qu'elles tendent d'impatroniser

Vostre Majesté de cest estat, ce qui leur seroit formidable; et ne

vouldroient qu'en façon du monde cella succédât, s'ilz n'y

participoient. Sur ce, etc. Ce Ve jour de juing 1572.

A LA ROYNE.

Madame, j'ay esté en une merveilleuse peyne pour la partinacité de

laquelle ceulx de ce parlement ont incisté que la Royne d'Escoce fût

punie de mort, et que le tiltre, qu'elle prétend à la succession de

cette couronne, fût aboly pour elle et pour les siens à jamais, car

cella tournoit merveilleusement à l'indignité du Roy; et non seulement

faisoit mal sonner le traicté de la ligue, qu'il a faicte avec ceste

princesse, mais diffamoit beaucoup tous les aultres honnestes pourchas

d'allience, que Voz Majestez Très Chrestiennes ont mené, et continuent

de mener encores avec elle. Je rends grâces à Dieu que ce danger est,

pour ceste fois, évité; de quoy la dicte Royne d'Escoce en doibt

recognoistre l'obligation, après Dieu, au seul respect que la Royne

d'Angleterre a heu de ne vouloir ou de n'ozer, en ce temps, offancer

le Roy. Il est vray que le pouvre duc de Norfolc a passé; lequel, par

l'acte dernier de sa vye, a confirmé davantage au monde une très

grande justiffication de luy, et a layssé ung grand regret et une

grande compunction du cueur à ung chacun. Il a parlé fort clèrement

de tout son faict; dont la Royne d'Angleterre peut, à ceste heure,

demeurer esclarcye si je y ay esté jamais en rien meslé, ainsy que ses

ambassadeurs vous en avoient quelquefoys touché quelque mot. J'ay

requis que le collier de l'ordre du Roy, qu'il avoit, fût remis entre

mes mains, ce qui ne m'a esté encores accordé; tant y a que je supplye

très humblement Voz Majestez trouver bon que je m'en charge, sellon

qu'il me faict aussy grand besoing d'en avoir ung pour la dignité de

ceste charge, aux jours de solennité.

L'apareil de la réception de messieurs voz depputés est si honnorable

par deçà, et la provision si grande pour les bien traicter, avec toute

leur compagnie, dez qu'ilz descendront à Douvres, que je ne veulx

fallir de le recorder à Voz Majestez affin de faire uzer de quelque

correspondance vers monsieur l'admiral d'Angleterre; car c'est chose

qu'on regarde bien fort en ceste court: et desjà s'est dict quelque

mot qu'il n'avoit esté assez favorablement receu à Bouloigne, mays une

lettre de Mr de Foix, qui m'est arrivée fort à propos, en a aporté la

satisfaction. Et se dict, Madame, que le présent de Mr de Montmorency

sera d'envyron vingt mille escus; tant y a que je mettray peyne de le

sçavoir plus au vray. Sur ce, etc.

Ce Ve jour de juing 1572.

CCLVIe DÉPESCHE

--du IXe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Chamberland._)

Préparatifs faits à Londres pour recevoir. MMrs de Montmorenci et

de Foix.--Résolution secrète arrêtée dans le parlement de

soumettre la reine d'Écosse aux lois d'Angleterre.--Nécessité

de s'opposer à cette résolution.--Défense faite en France de

porter secours aux révoltés des Pays Bas.

AU ROY.

Sire, à ce matin, bon matin, j'ay receu des lettres de Mr de

Montmorency et de Mr de Foix, de devant hier, VIIe de ce moys, à

Boulogne, qui me mandent que ce sera à la première marée de ce

jourdhuy, IXe, qu'avec l'ayde de Dieu, ilz passeront la mer; de quoy

toute ceste court est grandement ayse, laquelle adjouxte toutjour

quelque chose de plus à l'ordre de leur réception, affin de la faire

plus honnorable. Eulx deux, par la fréquence des lettres qu'ilz m'ont

souvant escriptes sur la légitime excuse de leur retardement, m'ont

beaucoup aydé de pouvoir solager ceulx cy en leur atante; lesquelz ont

desjà tant faict qu'ilz ont prolongé le parlement jusques après la St

Jehan, affin d'avoyr plus grande compagnie de noblesse en ceste ville

quand ilz arriveront; et le comte de Pembroth, milord de Vuindesor et

milord Bocaust, avec bon nombre de noblesse, n'ont jamais bougé de

Douvres, depuis le dernier de l'aultre moys.

Ceulx du dict parlement, quand ilz ont veu qu'ilz avoient gaigné le

poinct de l'exécution du duc de Norfolc, ont remis sus, plus

instamment que jamais, la poursuyte contre la Royne d'Escoce, avec

tant de partinacité, instigués par les ennemys de la pouvre

princesse, que je viens d'estre adverty que le décret, de privation du

tiltré de ceste succession, s'en ensuyvra contre elle; et qu'ilz la

soubsmettront à la rigueur des lois du Royaulme pour tout ce que, dez

ceste heure en là, elle pourra atempter contre la Royne d'Angleterre

ou contre le repos de son estat. Qui sont actes peu correspondans à la

considération d'entre Voz Majestez, et sur lesquelz, encor qu'on se

puisse assez esbahyr comme j'en auray esté adverty, car le tiennent

fort secret, je ne larray pourtant de m'y oposer en vostre nom, si

Vostre Majesté me le commande, et en façon néantmoins si gracieuse et

modeste que la Royne d'Angleterre n'aura occasion quelconque, aulmoins

qui soit juste, de le trouver maulvais; dont suplie très humblement

Vostre Majesté m'en faire une prompte responce affin que, tout à

temps, j'en puisse faire la remonstrance.

Ceulx cy ont entendu la deffence, que Vostre Majesté a faicte publier

en la frontière, que nulz gens de guerre françoys aillent en Flandres,

de quoy ilz se sont assez esbahys, et n'empeschent pourtant, de leur

part, qu'il ne coule tousjours des soldatz d'icy à Fleximgues; mesmes

beaucoup d'Anglois commencent d'y passer, et forniront les dicts de

Fleximgues de grand nombre de vivres et de monitions de ce royaulme.

J'estime que messieurs voz depputés pourront arriver en ceste ville

vendredy prochein, et que la ratiffication du traicté se fera le

quinziesme de ce moys; et sur ce, etc.

Ce IXe jour de juing 1572.

CCLVIIe DÉPESCHE

--du XVIIe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par ung courier de Mr de

Montmorency._)

Arrivée de MMrs de Montmorenci et de Foix.--Serment solennel

prêté par la reine pour la confirmation du traité.--Demande

officielle de la main d'Élisabeth pour le duc

d'Alençon.--Détails circonstanciés de la réception faite à MMrs

de Montmorenci et de Foix, de l'audience qui a suivi, et des

fêtes qui leur ont été données.

AU ROY.

Sire, nous, de Montmorency et de Foix, sommes arrivés icy vendredy,

XIIIe de ce moys, ayant en chemin receu toutes les caresses et

honneurs possibles. Le lendemein, après disner, sommes toutz troys

allés trouver la Royne d'Angleterre, à laquelle nous avons présenté

les lettres de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, concernant

la confirmation et ratiffication du traicté, lesquelles elle a reçues

avec déclaration de l'opinion de voz vertus, et grand estime qu'elle

fait de vostre amytié; de sorte que tout ce premier jour s'est passé

en propos courtois et gracieux. Le lendemein matin, nous sommes allés

recepvoir d'elle le sèrement accoustumé, avant lequel presté, elle

nous a aussy déclaré n'avoir restitué le chasteau de Humes, scitué en

Escoce, comme elle est obligée par le traicté de confédération,

d'aultant qu'elle s'est trouvée en peyne auquel des deux partis elle

le debvoit rendre, ou au Sr de Humes, ou au régent, mais qu'elle

protestoit que son intention estoit de le randre aux Escouçoys, et

satisfaire en toutes choses au dict traicté; dont nous l'avons priée

de faire la dicte restitution au plus tost, et avec le consantement et

volonté de Vostre Majesté, ce qu'elle a promis de faire. Et, après le

dict sèrement faict, elle nous a menés en sa chambre, où nous luy

avons présenté les lettres escriptes de la mein de Vostre Majesté, de

la Royne, et de Noz Seigneurs voz frères, desquelles elle a leu à

l'instant la vostre, remettant alors les aultres jusques après dîner;

à l'yssue duquel elle nous a ramenés en la mesmes chambre, et dict à

moy, de Montmorency, que je luy exposasse la créance. Sur quoy nous

l'avons priée de lire premièrement la lettre de la Royne, vostre mère,

ce qu'elle a faict tout hault; et après, dict qu'elle se santoit très

obligée en son endroict, d'aultant qu'elle luy avoit présenté toutz

ses enfans, réitérant à moy, de Montmorency, que je luy exposasse donc

nostre dicte créance. Ce que j'ay faict, sans rien obmettre de ce qui

estoit contenu en noz instructions, et conforme à vostre intention.

La dicte Royne, pour responce, est entrée en quelques discours des

choses passez, que nous remétrons de vous dire à quand nous serons

auprès de Vostre Majesté, dont la fin a esté qu'estant l'affaire de

grande importance, qu'elle en vouloit dellibérer, tellement que, ce

jourdhuy, elle a envoyé milord de Burgley devers nous pour entendre

sur ce faict plus amplement vostre dicte intention, nous proposant

plusieurs difficultés, auxquelles nous avons mis peyne de satisfaire

le mieulx qu'il nous a esté possible; de sorte qu'il s'en est

retourné, nous promettant de faire, de sa part, tous bons offices:

comme aussy nous a assuré le comte de Lestre, de son costé, auquel

nous avons déclaré le bien qu'il doibt espérer de Vostre Majesté, si

cest affaire peut bien réuscyr; de façon que nous n'avons rien oublié,

à l'endroict de luy, ny de toutz les aultres, que nous avons cuydé

pouvoir servir pour conduire cest affaire à bonne fin; duquel nous ne

voyons pas encores aulcune assurance, aussy n'avons nous occasion d'en

mal espérer; et, de ce que nous verrons de lumière, de jour à aultre,

nous ne faudrons de vous en advertir, et suyvant voz commandementz, de

vous en aporter une dernière résolution. Sur ce, etc.

Ce XVIIe jour de juing 1572.

AU ROY.

Sire, aussytost que Mr de Montmorency, estant arrivé à Bouloigne, a

veu que le vent luy pouvoit servir, il a passé la mer, ensemble Mr de

Foix et tous les seigneurs et gentilshommes qui sont en leur

compagnie, le VIIIe de ce moys; et, le mesme jour, ilz ont esté, du

comte de Pembroc et des milords de Vuindesor et de Boucaust, et aultre

bon nombre de noblesse de ce royaulme, fort bien et fort

honnorablement recueillis à Douvre, ainsy que Mr de Foix m'a assuré

qu'il le vous avoit amplement escript du dict lieu, et ont séjourné là

ung jour entier pour se refère du travail de la mer. Et, le lendemain,

se sont acheminés à Conturbery, à Setemborne et à Rochester, où ilz

ont de mesmes esté partout fort bien reçus, et sont arrivez le

vendredy, XIIIe du moys, à Gravesines; auquel lieu je les suys allé

trouver. Et, peu après, le comte d'Ochestre, accompagné de milord

Grey, de milord Staffort, de milord Comthom, de milord Cheyne, et

aultre bon nombre de gentilshommes, leur y est venu au devant, avec

les barges de la Royne; sur lesquelles il nous a tous reconduictz,

l'après dînée, en ceste ville de Londres, à laquelle ainsy que sommes

arrivés, la Tour a faict son debvoir de tirer force coups de canon;

et, quand avons esté descendus à Sommerset Place, le dict comte

d'Ochestre a présenté à Mr de Montmorency, de la part de la Royne, sa

Mestresse, ung petit St George à mettre au coul, et luy a baillé les

estatutz de l'ordre d'Angleterre; et puis le hérault d'armes luy a

ataché la jarretière, ce que mon dict sieur de Montmorency a receu,

avec plusieurs bien dignes et honnorables parolles de mercyement à la

dicte Dame, avec mencion expresse du congé qu'il avoit de Vostre

Majesté de le pouvoir accepter, accollant le dict sieur comte qui le

luy présentoit, et le baysant fort cordialement à la joue, comme l'ung

des confrères. Et, peu d'heures après, le comte d'Exex, accompagné

d'aultre troupe de noblesse, l'est venu visiter pour luy dire, et à Mr

de Foix, la bien venue de la part d'elle. Et, le matin ensuyvant, le

comte de Sussex, encores plus accompaigné que nul des précédans, luy

est venu faire plusieurs honnestes complimens qu'il luy a mandés, et a

dîné en la compagnie; puis, sur les quatre heures du soyr, nous a

conduictz, avec les mesmes barges du jour précédent, à Ouestmenster.

Et là, avec ung concours fort grand des seigneurs et dames de ceste

court, et de ceulx qui se sont trouvés en ceste ville, elle a fort

favorablement receu, premièrement, mon dict sieur de Montmorency avec

une très grande démonstration d'ung vray et inthime contantement, et

après, Mr de Foix avec plusieurs gracieuses parolles de grande

privauté et confience, et puis tous les gentilshommes françoys, ung à

ung, avec tant d'honneste faveur que je ne puis dire, Sire, sinon que

ceste princesse a monstré combien elle vous veult honnorer, et combien

par effect elle veult satisfaire au debvoir de l'amityé qu'elle vous

promet de parolle.

Le jour ensuyvant, qui a esté dimanche, quinziesme de ce moys, après

que le pouvoir et la forme du sèrement ont esté monstrés à milord de

Burgley, et après que Mr de Montmorency, accompagné de Mr de Foix et

de moy, a heu présanté à la dicte Dame, à l'issue de ses prières, le

dict pouvoir, et luy a heu, en très honnorable façon et avec parolles

à ce convenables, faict la réquisition en tel cas requise. Elle, uzant

d'une expression grande à monstrer combien volontiers et plus

cordiallement, que de nul aultre acte qu'elle heût faict de son règne,

elle alloit accomplir cestuy cy, et combien elle réputoit heureux ce

jour, auquel elle s'alloit conjoindre d'une perpétuelle confédération

avec Vostre Majesté; appellant Dieu à tesmoing pour la punir, si, dans

son cueur, il ne voyoit une vraye intention d'en produire les effectz

comme estantz les vrays fruictz trop meilleurs et plus grandz que par

ses parolles, qui n'en estoient que les feuilles, elle ne le nous

pouvoit exprimer; elle a dict, tout hault, que, premier que jurer,

elle vous vouloit bien déclarer qu'elle n'avoit, pour encores, randu

en Escoce le chasteau de Humes, n'estant bien résolue auquel des deux

partis ce seroit, de peur d'y augmanter le trouble, néantmoins que sa

résolucion estoit de le remettre ez mains des Escouçoys. Sur quoy nous

luy avons requis que la dicte rédiction se fît avec le sceu de Vostre

Majesté, ce qu'elle nous a accordé. Et, après, s'estant aprochée de

l'autel et estandu la mein sur les évangiles de Dieu, le livre touché

entre les mains d'ung de ses évesques, a fort sollennellement juré

l'entretènement de tout le contenu au traicté de confédération, jouxte

la forme qui en avoit esté auparavant dressée par Mr de Foix, laquelle

estant rédigée par un escript en parchemin, elle l'a signée de sa

mein sur ung poulpitre d'or soubstenu par quatre comtes, à ce

assistans grand nombre de seigneurs françoys et toutz les principaulx

seigneurs et dames de sa court. De quoy mon dict sieur de Montmorency,

pour tous troys, en a requis l'acte, qui nous a esté concédé avec ung

infiny contentement de la dicte Dame et de toutz ceulx qui, des deux

partis, y ont assisté.

Elle nous a, au partir de sa chapelle, mené toutz troys en sa privée

chambre, et, peu après, à la sale de présence, où elle a voulu

qu'ayons dîné en sa table, et toutz les aultres françoys en une aultre

grande sale auprès, avec les seigneurs de sa court; et, l'après dînée,

ayant entretenu quelque temps à part mon dict sieur de Montmorency,

elle nous a ramené toutz troys seuls en sa mesmes chambre privée, pour

entendre le reste de leur charge; laquelle mon dict sieur de

Montmorency, après qu'elle a heu lues les petites lettres, la luy a

fort dignement proposée, et Mr de Foix y a adjouxté la confirmation,

là où il en a esté besoing. A quoy elle, après les mercyements bien

honnorables, dont elle a sceu, sellon sa coustume, fort à propos et

fort expressément, uzer vers Voz Majestez Très Chrestiennes, est

entrée en ung petit discours des choses du passé et des difficultés

présentes; et, sans rien rejecter de ce qui luy estoit maintenant mis

en termes, ny monstrer aussy d'en rien accepter, a remis la responce à

une aultre foys, après qu'elle y auroit ung peu pensé. Puiz, ayant

faict la faveur à mon dict sieur de Montmorency de le mener en la

propre chambre où elle couche, elle l'a licencié pour quelques heures,

affin qu'il s'allât retirer en la sienne, qui luy estoit préparée là

auprès; en laquelle il n'a guyères séjourné que les comtes de Lestre

et de Sussex le sont venus prendre pour le mener voyr le combat des

ours, des taureaux et du cheval, du cinge, et puys à l'esbat dans les

jardins jusques à ce que la dicte Dame y est sortie, attandant l'heure

du festin; qui a esté dressé fort grand et magnifique sur une terrasse

du chasteau, dans une feuillée fort belle et ample, bien ornée de

beaucoup de compartimens et de deux des plus beaux et riches buffetz

de l'Europe. Et, de rechef, elle a faict manger Mr de Montmorency, Mr

de Foix et moy, à sa table, et tout le reste des seigneurs françoys et

angloys, meslés avec les dames de la court, en une aultre fort longue

table près de la sienne, fort opulentment traictés, prolongeant les

services jusques environ minuict, qu'elle nous a menés sur une aultre

terrasse qui regarde dans une grande court du dict chasteau; où nous

n'avons guyères tardé qu'ung viellard avec deux jeunes pucelles est

entré, qui a requis secours pour elles en ceste court: et soubdein se

sont présentés vingt chevalliers sur les rancz, dix blanz menés par le

comte d'Essex, et dix bleus menés par le comte de Rotheland, qui ont,

pour l'occasion des dictes pucelles, attaqué ung brave combat à

l'espée, à cheval; lequel a duré jusque sur l'aube du jour que la

Royne, par l'adviz des juges du camp, a déclaré les dictes pucelles

libres, et s'est retirée pour s'aller dormir, et a licencié mon dict

sieur de Montmorency et toute sa troupe pour s'aller reposer.

Aujourdhuy il va à Windesor pour y recepvoir l'ordre à la cérémonie

accoustumée, accompagné de toute ceste court, et au retour, il passera

à Hamptoncourt, remettant, Sire, toutes aultres choses à ce que, en la

lettre générale de nous troys, et en les leurs aultres particullières,

ils vous escripvent plus amplement, pour adjouxter seulement icy que

je suis infinyement bien ayse que, par les lettres de Voz Majestez,

du VIIe de ce moys, je voy qu'il est à tout cecy très bien correspondu

de dellà à honnorer et bien traicter le comte de Lincoln et ceux qui

sont avecques luy. Sur ce, etc. Ce XVIIe jour de juing 1572.

CCLVIIIe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le courrier Barroys._)

Négociation de MMrs de Montmorenci et de

Foix.--Audience.--Proposition du mariage.--Réunion du conseil

pour délibérer sur la demande.--Affaires d'Écosse.--Détails sur

la négociation du mariage.

AU ROY.

Sire, nous avons, le dix huictiesme de ce moys, receu la lettre qu'il

a pleu à Vostre Majesté nous escripre, du XIIIe, avec le postcript du

XIIIIe, et avons trouvé par icelle que nous, de Montmorency et de

Foix, estions arrivés en ceste ville de Londres le mesme jour que vous

aviez donné la première audience à monsieur l'admiral d'Angleterre; et

avions aussy toutz trois receu le sèrement de ceste Royne, le mesme

jour, que luy l'avoit receu de Vostre Majesté; et vous envoyons la

coppie de la forme du dict sèrement et acte d'icelluy, que Vostre

Majesté trouvera conformes à celluy de la forme et acte du vostre,

qu'il vous a pleu nous envoyer.

Quand au mariage, nous avons escript à Vostre Majesté, par lettres du

XVIIe, envoyez par courrier exprès, ce que nous y avons faict jusques

alors; et, le mesme jour, du XVIIe, moy, de Montmorency, suys allé,

accompagné de plusieurs seigneurs et gentilshommes de ce pays, à

Windesore distant d'icy de vingt milles, où est la chapelle de

l'ordre de la Jarretière pour y estre instalé et prendre la possession

accoustumée. Par tout le chemin, j'ay tousjours esté, moy et ma suyte,

comme auparavant, et suis encores, deffrayé et servy aulx despens et

par les officiers de ceste Royne, avec grande abondance; et ay veu ez

maysons du dict Windesor et Hamptoncourt, et principallement à

Hamptoncourt, la plus grande quantité de riches et précieulx meubles

que je vys jamais, et que l'on se sauroit imaginer. Je n'ay esté de

retour que jusques au XIXe au soir, et, pendant ce voyage, j'ay parlé

plusieurs foix du dict mariage au comte de Lestre, et à milord de

Burgley, qui ont monstré le desirer, et promis de s'y emploier de leur

pouvoir. Je leur ay aussy faict entendre que nous en voulions avoir

responce au plus tost, et, pour ce faire, desirions parler à la Royne

d'Angleterre; ce que fut cause qu'elle nous manda toutz troys le

lendemein, vingtiesme, pour aller parler à elle après disner, sans

cérémonies et en privé; et fusmes conduictz par eau en son jardrin, et

l'allasmes trouver en une gallerie, où elle nous accueillit fort

gracieusement. Et, après quelques devis du susdict voyage, nous

luy dismes que nous avions receu lettres de Vostre Majesté, par

lesquelles il vous plaisoit nous faire entendre combien vous avoit

esté agréable de voyr le dict sieur amiral et le bon nombre de

noblesse qui l'accompaignoient, nous commandant de la remercyer très

affectueusement des très bons et honnestes propos qu'il vous avoit

tenus de sa part.

Et, peu après, rentrant sur le faict du dict mariage, elle continuoit

tousjours de mettre en avant le jeune aage de Monseigneur le Duc,

monstrant prendre plésir de continuer ce propos, et principallement

d'entendre ce que nous luy disions de sa doulceur, bonté et louables

meurs, et aultres qualités; et enfin elle demanda comment est ce qu'on

feroit de la religion, sur quoy nous luy respondismes que nous estions

assurés que l'on n'en seroit en aulcun différend, parce que, si

d'ailleurs elle trouvoit bon le dict mariage, elle auroit soing de la

conscience, honneur et réputation de Mon dict Seigneur le Duc, comme

de la sienne propre, comme aussy luy auroit tout esgard à son

contantement d'elle et de ses subjectz, et à l'union et repos de son

royaulme.

Sur quoy elle réplicqua que c'estoient parolles générales, et qu'elle

desiroit entendre le particullier. Nous respondismes que, pour le

grand desir que Voz Majestez et Mon dict Seigneur avoient à ce

mariage, nous espérions que vous vous contanteriés de ce qu'elle avoit

voulu accorder à Monsieur. Et, sur ce qu'elle disoit qu'elle ne luy

avoit rien accordé, nous luy respondismes qu'il étoit vray, mais que

nous entendions ce qu'elle avoit donné charge à Me Smith de luy

accorder. Et, disant la dicte Dame que nous n'en pouvions rien

sçavoir, nous luy dismes que nous en appellions à tesmoing sa propre

conscience, et que nous sçavions qu'elle estoit si vertueuse qu'elle

ne vouldroit rien taire de la vérité. Elle assura que non, et que jà,

à Dieu ne pleust que en chose de telle importance, elle voulût tant

offancer sa conscience que d'y apporter rien de faulx. Sur ce, ne

réplicquant la dicte Dame autre chose, nous prinsmes congé d'elle.

Ce jourdhuy nous avons entendu, et de lieu seur, que la dicte Royne

déduysoit, sur le soir, bien au long au comte de Lecestre et à milord

de Burgley tout ce que nous luy avions dict; et enfin requit le dict

de Burgley de luy en dire son advis. Qui luy dict qu'il luy sembloit

qu'elle debvoit aujourdhuy assembler son conseil pour en dellibérer,

estant l'affaire de si grand poidz et importance qu'il méritoit

l'assemblée et conférence de toutz ceulx qu'elle avoit honnorés de ce

lieu, et estimoit luy estre fidelles. Ce qu'elle estima bon, et, à ces

fins, toutz les seigneurs de ce conseil ont esté mandés pour ceste

après dînée, où l'affaire doibt estre proposé par icelluy de Burgley;

et de ce que nous entendrons en avoir esté résolu nous en advertirons

incontinent Vostre Majesté.

Quant au commerce, et affères d'Escoce, il ne nous a pas semblé à

propos d'en parler devant qu'avoir résolution du principal, lequel,

venant à réuscyr sellon vostre intention, emporte avec soy tout le

reste. Cependant nous avons escript à Mr Du Croc que nous ne faudrons,

pour les affères d'Escoce, de nous emploier de nostre pouvoir, et

comme nous en avons charge et commandement de Vostre Majesté, le

priant d'assurer ceulx de Lillebourg que l'intention vostre est de

pourvoir à leur seureté, et ne les laisser oprimer par leurs

adversaires. Et sur ce, etc.

Ce XXIIe jour de juing 1572.

A LA ROYNE.

Madame, ce seroit chose trop longue de vous racompter en combien

d'honnestes façons la Royne d'Angleterre s'est efforcée de caresser et

honnorer messieurs voz depputés, et leur faire, et à toute leur

compaignie, depuis qu'ilz sont en ce royaulme, le plus grand et le

meilleur traictement qu'il est possible de penser, et comme elle a

donné ordre que cella leur soit continué jusques à ce qu'ilz

remonteront en mer. Dont vous diray seulement, Madame, que Mr de

Montmorency et Mr de Foix, chacun en son endroict, et moy avec eulx,

du mien, ne cessons, parmy ces bonnes chères, d'acheminer toutjours,

aultant qu'il nous est possible, le propos de Monseigneur le Duc

vostre filz, et n'obmettons ung seul de toutz les poinctz que nous

imaginons y pouvoir servir que nous ne l'y amployons.

Et voycy, Madame, l'advancement que nous y avons peu donner, c'est que

ne nous sommes en rien layssez vaincre des argumentz de la dicte Dame,

bien qu'ilz soient grandz, et nous sommes efforcés de la randre

vaincue par les nostres, qui, à la vérité, sont plus grandz et plus

urgentz que les siens; mais ils sont fort contredictz par les

adversaires, comme j'espère bien aussy qu'ilz seront soubstenus par

ceulx qui y ont bonne affection. La matière est ung estat si doubteux

que ceulx, qui ne la veulent, commancent bien fort de la creindre, et

ceulx qui la desirent ne voyent où debvoir espérer encores rien de

certein, et ce qui tient et les ungs et les aultres en merveilleux

suspens est que aujourdhuy l'on la met en dellibération de conseil;

dont ce qui s'en entendra cy après Vostre Majesté le sçaura bientost.

Mais j'estime, Madame, que bonne partie de la conclusion de ce propos

a de résulter du bon acheminement que Voz Majestez y donront par dellà

avec le comte de Lincoln, et avec les ambassadeurs d'Angleterre, et de

ce qu'ilz escripront et rapporteront de la vraye et indubitable

intention de Voz Majestez, de l'honneste affection et non feincte de

Monseigneur le Duc, et de la bonne opinion qu'ilz imprimeront de luy

et de ses vertueuses qualitez par deçà, et du contantement avec lequel

vous les aurez en toutes sortes de faveur, de bonnes chères, de

présentz, de promesses et d'honnorables entretènementz, renvoyez par

deça la mer; vous supliant très humblement, Madame, commander, de

bonne heure, que l'apparat soit aussy bon et meilleur pour eulx à leur

retour, partout où ilz passeront, comme a esté à l'aller, sellon que

je vous puis dire, avec vérité, Madame, que tout ce qui se faict icy

pour Mr de Montmorency et Mr de Foix, et les siens, est très

magnifique, très sumptueux et royal. Sur ce, etc.

Ce XXIIe jour de juing 1572.

Si l'affaire continue de cheminer comme il a commencé, il

parviendra bientost à une ou aultre conclusion, et j'ay

occasion d'espérer que plutost elle sera bonne que maulvayse,

sinon que l'ordinayre instabilité de ceste court y change

quelque chose. Je desire que Vostre Majesté escripve une

lettre, de sa mein, au comte de Lester pour le mercyer de

l'advancement qu'il a donné à ce propos, et pour le prier d'y

mettre luy mesmes la perfection, et l'assurer de la

récompense. Nous uzons cepandant de toutes les promesses et

honnestes persuasions que nous pouvons vers les dames qui sont

les plus près de ceste princesse, et vers toutz ceulx qui ont

quelque moyen de nous ayder. Je remercye très humblement Voz

Majestez de l'honneur et faveur qu'il leur plaist me faire du

collier de l'ordre. L'on m'avoit, une foys, respondu qu'il

estoit égaré et perdu, mais ayant remonstré qu'il y avoit une

promesse par escript de le debvoir rendre, l'on l'a faict

trouver, et a esté remis en mes mains depuis deux jours.

CCLIXe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de juing 1572.--

Négociation du mariage du duc d'Alençon.

Icy défault une dépesche, mais, en lieu d'icelle, suplèe ung

discours que Mr de Foix a adressé.

Ce _Discours_, qui renferme le détail de toute la négociation de Mrs

de Montmorenci, de Foix et de La Mothe Fénélon, touchant le mariage

du duc d'Alençon, ayant été imprimé en entier dans l'édition que Le

Laboureur a donnée des _Mémoires de Castelnau_ (t. 1er, p. 652), nous

croyons inutile de le reproduire. Il n'a pas été d'ailleurs transcrit

sur les registres de l'ambassadeur, mais il s'en est trouvé dans ses

papiers plusieurs copies, qui sont littéralement conformes à celle qui

a été publiée par Le Laboureur.

CCLXe DÉPESCHE

--du premier jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne._)

État de la négociation de MMrs de Montmorenci et de

Foix.--Plaintes de Marie Stuart.--Nouvelles des révoltés de

Flessingue.--Riches présens faits à MMrs de Montmorenci et de

Foix.--Explication sur la négociation du mariage du duc

d'Anjou.

AU ROY.

Sire, de tout ce qui s'est négocié, icy, pendant que Mr de Montmorency

et Mr de Foix y ont esté, et combien avant, eulx et moy, y sommes

allés, et où nous en sommes demeurés, je laisse à eulx de le vous

particullariser par le menu; et vous diray seulement, Sire, que ce que

la présence d'ung seigneur de grande qualité, qui a la réputation

d'estre fort entier et véritable, et plein de toute sorte d'honneur et

de vertu, peult en cella, Mr de Montmorency l'y a tout aporté; et ce

que les sages advertissementz, et prudentes considérations, et vifves

remonstrances pleines de rayson, y ont peu donner d'efficace, Mr de

Foix l'y a fort abondamment et fort dignement presté. Et je n'ay

obmis, de ma part, rien de ce que je y ay peu aporter de ma

dilligence, y ayans, toutz troys, fort soigneusement observé le

temps, et l'ayant faict observer par ceulx d'icy qu'avons cognu y

avoir bonne intention; de sorte que rien n'y a esté précipité, ny

aussy rien délayssé. Et croy bien, Sire, quand à l'acte de

confirmation et sèrement du traicté, et à donner impression à ceste

princesse de vous demeurer perpétuellement confédérée, qu'il ne se

peut desirer rien de plus, ny de mieulx, de ce qui en a esté faict.

Et, au regard du propos de Monseigneur le Duc, ceste princesse l'a

prins de fort bonne part, et a fort grandement remercyé Voz Majestez

qui le luy présentiés, et a fort honnorablement parlé de luy qui se

offroit à elle. Ses conseillers l'ont générallement approuvé, et ont

réduict toutes les difficultés à deux seules, qui sont de l'aage et de

la religion; et encores, si la première se peult vaincre, que la

seconde se modèrera. Sur quoy a esté prins le dellay d'un moys pour y

faire une résolue responce, laquelle dépend assez du raport que feront

ceulx qui retournent de France; lesquelz, pour ceste occasion, je me

resjouys infinyement que Vostre Majesté les ayt renvoyez ainsy bien

contantz, comme elle le nous escript, du XXIIIe et XXVe du passé.

Et, quant aux aultres poinctz, concernant les deux lettres que ceste

princesse vous debvoit escripre: l'une, de sa mein, pour l'expression

de la cause de la religion au traicté, et l'aultre de l'interprétation

du XXVIe article; pareillement de la paix d'Escoce; et du transport du

commerce d'Angleterre en vostre royaulme; il a été satisfaict au

premier, et Mr de Montmorency en a emporté la lettre: laquelle, ainsy

qu'elle est, a esté dressée par ceste princesse, qui estime estre en

meilleure forme que l'aultre que milord de Burgley luy avoit minituée,

dont nous a en faillu contanter.

Et le segond a esté tant débatu qu'il a esté remis d'ouyr là dessus Me

Smith, après qu'il sera arrivé, premier que d'en dépescher nulle

lettre.

Pour le troysiesme, il sera promptement envoyé une déclaration en

Escoce, contenant que résolution a esté prinse entre ceste princesse

et nous, voz depputés, d'admonester les deux partys, qui sont par

dellà, de faire commancer que soyt une vraye et seure abstinence

d'armes affin de traicter des moyens d'accord entre eulx; et, s'il y a

quelque différend sur les condicions de la dicte abstinence, qu'ilz se

raporteront à ce que les deux ambassadeurs, qui sont devers eulx, en

ordonneront.

Le quatriesme, qui est du commerce, demeure à estre traité, icy, à

loysir, par les marchandz de ceste ville avecques moy, dans les quatre

moys du dellay, qui a esté préfix à cella.

Et, oultre ce dessus, Mr de Montmorency et Mr de Foix ont proposé

aulcunes choses honnorables, de vostre part, pour la personne de la

Royne d'Escoce, en quoy ilz n'ont esté du tout esconduictz; et mesmes

ont heu permission de pouvoyr envoyer devers elle, dont ilz y ont

dépesché le secrettère d'Ardoy. Elle m'a escript deux fort amples

lettres, du Xe et XVe du moys passé, et m'a envoyé aultres deux

lettres pour Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et m'a prié de

vous faire entendre le misérable estat, auquel elle et ses affères

sont réduictz; dont, de tant que je ne le vous sçaurois mieulx

représanter que par ses propres lettres, je les ay adjouxtées à ce

pacquet, et loue infiniement le bon et vrayement royal office qu'avez

faict pour elle vers ces seigneurs angloys, qui estoient par dellà,

lequel servira grandement à ceste pouvre princesse.

Il semble que des nouvelles, qui viennent d'arriver de dellà la mer,

que Flexingues a cuydé estre surprinse, et qu'on n'a tant de

contantement du debvoir que les françoys, qui y sont, ont faict pour y

résyster que des angloys. L'on prépare d'y envoyer, d'icy, quelque

renfort d'hommes, et pensent aulcuns qu'enfin la Royne d'Angleterre

prendra ceste ville là en sa protection. Je vous manderay, jour par

jour, ce qui s'en entendra. Et, pour faire fin, je vous diray, Sire,

que Mr de Montmorency et Mr de Foix, et toutz les seigneurs et

gentilshommes françoys de leur compagnie, après avoir, l'espace de

quinze jours, esté en toute magnificence et grandeur fort

favorablement entretenus en festins, en bonnes chères, en diverses

sortes de passe temps, sans laysser quasy une seule heure vuyde de

plésir; et, ayant mon dict sieur de Montmorency, oultre le collier et

l'habillement de l'ordre d'icy, et deux petites ordres et deux

jarretières, fort belles et riches, que ceste princesse et le comte de

Lestre luy a donné, esté gratiffié d'elle d'ung présent, d'envyron

sept mille escuz en vaysselle d'argent doré, et d'un vase d'or fort

beau; et Mr de Foix aussy d'un buffet d'environ douze cens escuz; et

toutz deux, et encores aulcuns des aultres seigneurs, d'ung nombre de

belles hacquenées et de dogues par le dict comte de Lestre; et estantz

reconvoyez jusques à Douvres par le comte de Herfort avec cinq aultres

milordz, ilz s'en sont retournés très contantz par dellà; et ont

layssé ung semblable grand contantement d'eux à tout ce royaulme. Dont

je prie Dieu que les effectz plus grandz puissent bientost suyvre ces

honnestes démonstrations. Et sur ce, etc. Ce Ier jour de juillet

1572.

A LA ROYNE.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 1 / 35 段