Maître Pigace, avocat et député communiste, habitait un appartement de
douze pièces, au premier étage d’une maison neuve de la rue
Édouard-Detaille. Un valet de chambre en gilet à manches et à rayures
jaunes ouvrait la porte d’un air grave et introduisait les visiteurs
dans un petit salon de style Directoire où, sur une table charmante,
voisinaient les feuilles communistes du jour, les livres de Barbusse et
de Maurice Rostand, un cendrier de porphyre, et une adorable coupe de
cristal pleine de cigarettes.
--Je ne sais pas si le camarade Pigace reçoit ce matin, fit sans ironie
le valet de chambre.
--Dites que c’est Panouille.
--Monsieur a le pédicure, expliqua l’autre.
Mais, pour Panouille, l’explication n’expliquait rien.
Panouille entra dans le petit salon et attendit. Il alluma une cigarette
de Maître Pigace. Puis, il déplia _l’Ami du Peuple_.
Déçu par sa visite vaine au directeur de _l’Ami du Peuple_, Panouille,
hélant un taxi, s’était fait conduire aussitôt chez Maître Pigace. Mais
l’avocat avait partagé son après-midi entre le Palais de Justice et la
Chambre des Députés, et il dînait en ville. Panouille remit au lendemain
sa visite.
--Maître Pigace reçoit le matin, lui avait dit le valet de chambre.
Comme il avait attendu la veille le directeur Chipline, Panouille
attendit son défenseur, en lisant. _L’Ami du Peuple_ reparlait de
l’assemblée des postiers, qui avait été présidée par Panouille, mais il
ne parlait pas du président de la séance.
Cependant le camarade valet de chambre reparut.
--Si tu veux venir, fit-il, le patron te recevra dans son cabinet de
toilette.
Maître Pigace en pyjama, se rasait.
--Quoi de neuf? demanda-t-il joyeusement sans se retourner.
Panouille était déconcerté. L’endroit lui semblait mal choisi pour une
conversation sérieuse. Comme nulle réponse ne venait:
--Ça ne va pas? reprit Maître Pigace en se retournant.
--Dame!
--Qu’est-ce qu’il y a?
--Ben, y a tout.
--Tout? Mais encore?
--Je suis seul.
--Zaza t’a quitté? Le grand malheur! Tu n’avais pas l’intention de
l’épouser, je suppose?
--Dame, non.
--Alors?
--Je voulais vous poser une question.
--Pose.
Péniblement, mal aidé par l’attitude indifférente de Maître Pigace,
Panouille exposa qu’il désirait savoir s’il était, oui ou non, député.
--Mais non, tu ne l’es pas. Quelle question!
--Vous m’aviez dit que j’étais élu. Les journaux aussi le disaient.
--Tu as été élu, oui, mais les élections dont tu es sorti trois ou
quatre fois en tête...
--Quatre, précisa Panouille.
--... N’étaient pas valables. Elles furent annulées.
--Pourquoi? Parce que j’étais en prison?
--Naturellement.
--Ben! Je n’y suis plus.
--Et alors?
--Ben, alors, pourquoi que le parti me représenterait pas, maintenant?
Maître Pigace regarda son client.
--Est-ce que tu veux te payer ma tête, Panouille?
--Moi!
--Réfléchis un peu, voyons. Ainsi tu crois que n’importe qui peut être
député, comme ça, de but en blanc?
--Non, bien sûr.
--Alors?
--Je croyais...
Maître Pigace était rasé.
--Écoute, dit-il, viens dans mon bureau. Nous y serons mieux.
* * * * *
Dans le bureau, meublé à l’américaine, Maître Pigace se carra au fond de
son fauteuil de cuir.
--Mon pauvre ami! dit-il. C’est le bruit de la salle Wagram qui t’a
grisé? Il faut pourtant que tu comprennes. Oui, je comprends, tu
t’imaginais... Le parti t’a présenté comme candidat à tous les sièges de
député ou de conseiller municipal qui ont été vacants depuis un an, et
tu as été élu parce que le parti ordonnait à ses adhérents de voter pour
toi. Mais sais-tu pourquoi on te présentait, pourquoi on t’élisait? Pour
obliger le gouvernement à te tirer de ta prison. Une injustice avait été
commise envers toi. Le parti, qui protège tous les opprimés, t’a défendu
sans même s’enquérir de tes opinions. Est-ce vrai?
--Oui.
--Tu ne pouvais pas échapper à la condamnation.
--J’avais rien fait.
--Comment l’aurais-tu prouvé?
Panouille baissa les yeux.
--Je sais pas.
--Condamné, nous t’avons tiré de la prison. Tu n’es pas content?
--Si.
--Alors?
--Je sais pas, murmura Panouille.
--Rappelle-toi le soir de la salle Wagram. Tout le monde était content
de te voir libre. Ça ne t’a pas fait plaisir? Et toi, comment as-tu
remercié ces braves gens? Tu n’as pas su les remercier. Tu n’as même pas
chanté _l’Internationale_.
--Je la connais pas.
--Alors?
--Je sais pas, répéta Panouille.
Il était penaud, le pauvre Panouille. Quel réveil, après ces songes
merveilleux des derniers mois de sa prison!
--Comprends-tu?
--Je comprends.
Il comprenait.
Comment avait-il pu s’imaginer qu’il fût capable de devenir un député,
ainsi que ce Maître Pigace qui avait été si bon pour lui! Panouille
cherchait dans sa tête une phrase qui forçât Maître Pigace à lui
pardonner son insolence. Mais l’avocat ne lui en laissa pas le loisir.
--Mon cher Panouille, dit-il, tu es un brave type. Tu ne redoutais pas
le travail, autrefois. Il faut t’y remettre. Tu te feras aimer et
estimer partout. Un gars comme toi...
Il se tut soudain: Panouille, sans bruit, pleurait.
Maître Pigace marcha vers son infortuné client et, lui appliquant la
main sur l’épaule, l’étreignit, affectueusement.
--Allons, vieux! Courage! Tu es jeune. Quel âge as-tu?
--Vingt-quatre ans du mois dernier.
--Vingt-quatre ans? Mais on n’est éligible qu’à vingt-cinq. Tu
l’ignorais?
--Oh! fit Panouille. C’est pas ça.
Il s’essuya les yeux.
Maître Pigace ouvrit un tiroir de son bureau, y prit un billet de
banque, le plia discrètement et le posa dans la large patte de Panouille
en la lui serrant pour le congédier.
Panouille, qui comprenait peut-être tout enfin, se leva.
Maître Pigace lui serra encore la main.
--Au revoir, Panouille. Et, tu sais, si tu as jamais des ennuis,
n’hésite pas à nous appeler: le parti te défendra, comme il t’a défendu.
Ne l’oublie pas.
--Merci, dit Panouille, le cœur gros.
* * * * *
Sur le palier, Panouille regarda le billet que Maître Pigace lui avait
si discrètement offert. C’était une coupure de vingt francs.