XIV

Tous les hôteliers de Paris n’attachent pas la même importance aux

opinions politiques de leurs clients et ne subordonnent pas leur intérêt

à l’intérêt national. Tous non plus n’exigent pas que leurs clients

d’une nuit remplissent rigoureusement la fiche d’identité que la police

exige: ce leur est une façon supplémentaire d’échapper au Fisc avide.

Panouille échoua sans difficulté dans une chambre qui sentait le parfum

à bon marché, le moisi et la vieille pipe.

Il trouva moins facilement le sommeil: la soirée lui avait apporté trop

de déceptions imprévues. Un nuage s’allongeait devant son soleil.

--Cette Zaza, tout de même!

La regrettait-il? Aurait-il pu vivre longtemps avec cette femme qui

tutoyait tous les hommes et qui avait, un an plus tôt, en pleine avenue

de l’Opéra, tué de deux coups de revolver un général et un des chefs du

parti royaliste? Elle effrayait un peu Panouille, qui n’était pas

méchant. Et, s’il la regretta, ne fût-ce que pendant cinq minutes, dans

cette chambre d’hôtel où il avait échoué, supposons que ce fut parce

que, dans la chambre voisine, un couple s’oubliait sans scrupule, malgré

l’heure et la fragilité des cloisons.

Un grain de sable s’était glissé dans la machine. Un rien. Ce rien

toutefois inquiétait Panouille.

--Faudrait voir!

Panouille pensait le plus simplement du monde. Somme toute, où en

était-il de ses affaires? Au même point que lorsqu’il sortit de prison.

Il avait serré des mains nombreuses et reçu des hommages flatteurs.

--Et puis après?

Il avait été l’amant d’une des femmes les plus célèbres du parti

révolutionnaire. Il ne l’était plus.

--Et après?

Que ferait-il le lendemain?

Il songea, délivré de Zaza qui en riait, à son camarade Rechin, ouvrier

de Paris, et au maréchal des logis Faituel. Celui-ci ou celui-là,

celui-là surtout, eût été, dans la circonstance, de bon conseil. Mais où

et comment les atteindre?

--Faut une solution. Alors?

Panouille pensa qu’une visite aux chefs du parti s’imposait. Ne lui

avait-on pas promis aide, protection, fraternité, revanche et triomphe?

Son avocat, le Camarade Maître Pigace le jurait sur tous les tons, quand

Panouille espérait l’amnistie.

--Alors, faut pas s’en faire.

Zaza n’était qu’une grognasse après tout; le garçon de café qui ne

connaissait point Panouille, un veau; et l’hôtelier qui avait expulsé

Panouille de son hôtel, un sale bourgeois que la peur des reprises

imminentes exaspérait. Pour le reste...

--Faut pas s’en faire.

Et Panouille finit par s’endormir, persuadé que le lendemain lui

rendrait sa joie.

* * * * *

Vers onze heures du matin, ayant tiré à pile ou face avec un jeton de

cinquante centimes pour savoir s’il irait d’abord aux bureaux de

l’_Humanité_, ou à ceux de l’_Ami du Peuple_, il héla un taxi.

--A l’_Ami du Peuple_.

Les deux journaux communistes ont leur siège dans la même rue, l’un près

de l’autre, non loin de l’endroit où Jean Jaurès fut assassiné en 1914.

Panouille monta les deux étages, poussa la porte qu’on était prié de

pousser sans frapper, et entra dans l’antichambre dont des rayons

chargés de piles de brochures garnissaient les murs. Zaza l’avait déjà

conduit à _l’Ami du Peuple_: il fut moins timide.

--Le camarade Chipline, dit-il au camarade huissier qui s’avançait vers

lui.

--Il ne vient jamais le matin, répondit le camarade huissier. Et il ne

reçoit que sur rendez-vous, entre quatre et cinq. Si vous voulez lui

écrire...

--C’est pour Panouille...

--Eh bien! Dites à Panouille qu’il écrive ou qu’il vienne entre quatre

et cinq. Lui, Panouille, peut-être qu’il sera reçu.

--C’est moi, fit Panouille.

--Eh bien! venez entre quatre et cinq.

--Bon.

D’un geste large, Panouille tendit la main au camarade huissier qui la

serra sans rien ajouter.

Cette fois, en redescendant, il souriait.

--Tu parles d’un frère! se disait-il.

Il n’était pas vexé que l’huissier ne l’eût pas reconnu. Lui-même

n’avait pas reconnu l’huissier, qui n’était sans doute pas de service

quand Panouille avait suivi Zaza, la première fois, à _l’Ami du Peuple_.

Et il souriait, convaincu que le camarade huissier devait se morfondre

de sa maladresse ou de son ignorance.

* * * * *

Le soir, il est vrai, Panouille fut reconnu. On l’introduisit tout de

suite dans une grande salle aux murs garnis de rayons où s’empilaient

des brochures et des livres. Une table énorme, couverte de journaux,

accaparait presque toute la salle.

--Un instant! annonça l’huissier qui revenait par la porte à double

tambour capitonné du fond. Le camarade Chipline est en conférence.

--Bon! dit Panouille. J’attendrai.

Il prit un journal au hasard sur la table: c’était _La Liberté_ de la

veille, qu’il attaqua de confiance, présumant, à l’aspect du titre, que

ce journal fût des amis du parti.

Tandis qu’il lisait, des hommes et des femmes allaient et venaient

devant lui, entrant dans le bureau du camarade directeur ou en sortant.

Certains s’arrêtaient, qui reconnaissaient Panouille, eux, et lui

serraient la main et échangeaient avec lui quelques paroles sans

importance. D’autres ne le remarquaient pas, et filaient, prompts,

affairés.

Chaque fois que la porte capitonnée du bureau directorial s’ouvrait,

Panouille entendait deux ou trois mots dont le double tambour, en se

refermant, étouffait la suite. Ainsi Panouille perçut peu à peu:

--Sud-Algérien...

--Maroc...

--Syrie et Tunisie...

--Cent mille hommes...

L’instant d’attente que le camarade huissier avait demandé à Panouille,

durait. Panouille prit, sur la table aux journaux, _l’Intransigeant_,

qui a un titre mystérieux, du moins pour Panouille.

Des mots toujours s’échappaient du bureau de Chipline. C’étaient:

--Abd El Kracine...

--... Krim... (ou: Crime; plutôt Crime, selon Panouille.)

--Mais il n’est pas prêt!

Toute une petite phrase que le double tambour n’avait pas coupée assez

vite. Mais Panouille ne comprenait pas. Et il ne cherchait d’ailleurs

pas à comprendre.

Deux hommes s’arrêtèrent devant Panouille. Ils avaient l’air content.

--Vous faites école, mon vieux, lui dit l’un.

--Oui, précisa l’autre. Trois soldats, en Auvergne, ont fichu une

tournée à leur capitaine, pour protester contre l’insuffisance de

l’ordinaire.

--Vous avez donné l’exemple.

--C’est excellent.

--Vous verrez ça demain dans les journaux: trois soldats d’un coup!

--C’est excellent.

Panouille souriait, modestement, comme s’il était le héros de ce dernier

exploit. Il aurait voulu obtenir de nouveaux détails; mais les deux

camarades journalistes, pressés, le quittaient.

Il attendit encore.

* * * * *

A 6 heures 20, le camarade huissier, revenant une fois de plus du bureau

directorial, annonça:

--Chipline est désolé de ne pas vous recevoir. Il a rendez-vous à la

Chambre avec les députés du parti, à 6 heures. Si vous voulez revenir

demain...

Panouille semblait ne pas comprendre.

--Demain, ou après-demain, dit l’huissier. Quand vous voudrez...

--Bon, répondit Panouille.

Il s’en alla, doutant s’il devait s’attrister.

--C’est embêtant, se dit-il simplement.

Mais il se servit d’un mot plus gros.

Panouille · 第 40 / 42 题