Le lieutenant Calorgne était marié. Depuis deux ans qu’il servait sous
les ordres du capitaine Joussert en qualité de second, mais il disait,
lui, de lieutenant en premier, comme on disait avant la guerre, il
n’achevait pas un repas sans faire à sa femme la critique d’un acte ou
d’une parole de son capitaine. Le capitaine Joussert en effet était plus
jeune que son lieutenant et il n’avait pas connu ce temps prodigieux
d’avant la guerre.
Quand le lieutenant Calorgne disait «_avant la guerre_», il disait tout
et n’avait plus rien à dire. Avant la guerre, les capitaines observaient
les règlements, tous les règlements, règlement intérieur et règlement de
manœuvre, et ils exigeaient qu’on les observât autour d’eux. Avant la
guerre, les capitaines dirigeaient de haut l’économie, la discipline et
le travail de leurs batteries: ils laissaient quelque initiative à leurs
lieutenants; ils en laissaient même à l’adjudant et aux maréchaux des
logis rengagés; ils ne se mêlaient pas de tout comme ils s’en mêlaient
depuis la guerre. En tout cas, avant la guerre, les capitaines
acceptaient les punitions que leurs subordonnés infligeaient; ils ne se
permettaient que de les aggraver. Et en tout cas, avant la guerre, un
lieutenant en premier savait sur quel pied danser.
Autre expression favorite du lieutenant Calorgne, qui achevait en 1914
comme maréchal des logis sa treizième année de service: avec un
capitaine tel que le capitaine Joussert, il ne savait jamais sur quel
pied danser. Il l’avouait devant sa femme à peu près une fois par jour.
Et sa femme hochait la tête, sans se risquer à la contradiction, car,
ayant été épousée par un maréchal des logis qui rêvait de devenir
adjudant, elle était devenue la femme d’un sous-lieutenant, puis d’un
lieutenant. Comme son mari, elle avait pris du galon et elle se
surveillait. Comme lui, chaque fois qu’elle disposait de loisirs, elle
lisait, afin de ne pas être indigne de son nouveau rang. Le lieutenant
Calorgne, conscient des charges de son grade, s’efforçait de dépouiller
le vieux sous-officier. Avant la guerre, il lisait _le Journal_; depuis
la guerre, il ne lisait plus que _l’Écho de Paris_, qu’il tenait
ostensiblement à la main pour n’être pas mal jugé par ses supérieurs.
Tirant un peu d’orgueil d’être un des anciens de son régiment, il ne se
rappelait jamais sans fierté que le colonel avait un jour déclaré que
les traditions de l’armée française seraient sauvegardées et maintenues
par les sous-officiers d’élite dont la guerre avait fait des officiers.
Il ne faudrait donc pas décider trop tôt que le lieutenant Calorgne fût
une brute, la brute à galons que le canonnier Rechin, ajusteur de
Levallois, stigmatisait sévèrement. Non. Il se croyait investi d’une
responsabilité qui le préoccupait. Certes, tandis que maréchal des logis
il rêvait, avant la guerre, de finir dans la tunique d’un adjudant, il
rêvait, depuis la guerre, quelquefois, qu’il endosserait peut-être un
jour la vareuse à trois bouts de galon d’or d’un capitaine; mais,
lieutenant, il était content de son sort, d’autant que, sincère envers
lui-même, il ne considérait pas sans appréhension que le réglage du tir
d’une batterie est chose délicate. Lieutenant, il n’était chargé que de
veiller à ce que le capitaine eût à son service un personnel sûr et un
matériel éprouvé. Tâche néanmoins importante. Sur l’un et sur l’autre,
le lieutenant Calorgne veillait dans sa batterie. Seulement, depuis la
guerre, l’esprit des hommes n’était pas ce qu’il était avant la guerre.
Celui des officiers non plus, ou du moins celui de certains officiers.
Et la tâche du lieutenant Calorgne s’en trouvait moins facile, sinon
moins importante.
La résistance du capitaine Joussert, qui n’avait pas semblé juger que le
cas du conducteur Panouille fût grave, on concevra qu’elle ait pu
émouvoir le lieutenant Calorgne. Il s’en plaignit à sa femme pendant le
déjeuner. Même il n’attendit pas la fin du repas pour s’en plaindre.
--Qu’on ait la guerre demain, dit-il avec amertume, et je ne réponds pas
des hommes avec un capitaine comme celui-là. Il hésite, il cherche des
si, des car et des pourtant. On ne sait jamais sur quel pied danser.
Tiens! ce Panouille, le type même de la bête à qui on ne peut rien faire
comprendre, mais qui comprend assez bien quand il s’agit du mal, c’est
tout juste si le capitaine ne l’a pas défendu contre moi.
--Contre toi?
--Oui, contre moi. On croirait, ma parole, que je ne connais pas mon
métier. J’en ai pourtant vu, des cabochards, au cours de ma carrière! Le
capitaine, lui, il n’a pas égard à mon expérience. Il s’imagine tout
connaître par lui-même. Des hommes, ça ne se manie pas comme des
chiffres, que diable! Il faut de l’expérience, que diable! Et le
capitaine aura beau poser ses qui, ses comment, et ses pourquoi, veux-tu
que je te dise? Ce Panouille, en gros et en détail, il ne mérite aucune
pitié. Songe donc à quel moment nous sommes! On nous demande des
volontaires pour le Sud-Algérien, parce que, soit dit entre nous, les
renseignements officiels sont excellents, mais moi je pense que, si la
situation était excellente, on n’aurait pas besoin des troupes de la
métropole.
--Tu ne vas pas partir, au moins?
--Je partirai si je dois partir. Écoute, à une époque comme celle-ci,
j’estime qu’il ne faut pas que la discipline se relâche. Moi, je te dis:
l’affaire de ce Panouille est plus sérieuse que le capitaine n’a l’air
de se le représenter. Ce Panouille, c’est un misérable, et rien de plus.
* * * * *
A la même heure, dans le bureau de la batterie où le lieutenant Calorgne
avait quitté son capitaine, le capitaine Joussert, demeuré seul,
repliait, après l’avoir lu attentivement, le journal qu’on avait
découvert au milieu du paquetage de Panouille, et, s’oubliant jusqu’à
parler tout haut, exclamait:
--Les misérables!
V
Comme il allait sortir du quartier, salué par l’homme de garde à la
porte, le capitaine Joussert, ayant rendu le salut, s’apprêtait à saluer
le colonel, qui venait de sortir aussi et allumait une cigarette. Le
colonel l’arrêta.
--Eh bien! Joussert, avez-vous beaucoup de volontaires?
--Nous en aurons, mon colonel.
--Certainement, nous en aurons.
--Nous en aurions davantage, si les journaux de gauche ne menaient pas
la campagne qu’ils mènent.
--Les journaux de gauche?
--Oui, mon colonel: _l’Humanité_, _le Prolétaire_, _l’Ami du Peuple_.
--Ce ne sont pas des journaux de gauche, Joussert: ce sont des feuilles
communistes.
--Si vous voulez, mon colonel, mais le gouvernement devrait interdire de
pareilles publications.
Le colonel prit le bras du capitaine.
--Comme vous êtes entier! Toujours le même, alors? Toujours le Joussert
qui pleura, le jour de l’armistice, parce que, à son avis, on signait
quinze jours trop tôt?
Respectueusement, mais fermement, le capitaine se dégagea de l’étreinte
de son supérieur.
--L’intérêt de la France, après tant de sacrifices consentis...
--La France n’a pas voulu verser une goutte de sang de plus qu’il
n’était nécessaire.
--C’est pourquoi elle en versera des litres et des litres, avant que ses
régions dévastées soient reconstruites.
--Votre Maurras le dit.
--Mon colonel, je ne suis pas royaliste: je suis Français.
Le ton du capitaine devenait sec.
--Ne vous emportez pas, Joussert, je ne vous parlais pas en supérieur.
Nous sommes deux Français qui causons de notre pays.
--J’aime mon pays, mon colonel.
--Qui ne l’aime pas? Reste à savoir si vous ne l’aimez pas comme font
ces jaloux qui rendent la vie, sinon impossible, du moins très dure à
celle qu’ils aiment. Je connais vos opinions, Joussert. Elles ne me
regardent pas quand nous sommes en service; mais ici, dans la rue, nous
pouvons en discuter. Nous en discutions là-haut, sur le front, en toute
franchise.
--La guerre est finie, mon colonel.
--Et vous ne pardonnez pas à la République de l’avoir gagnée?
--Mon colonel, la République l’a gagnée en se servant de tous les
Français, sans chercher à savoir s’ils étaient républicains, et par des
moyens d’une orthodoxie douteuse.
--Oui, Clemenceau, la censure, le Parlement muselé, toute l’antienne!
Mais avouez donc que la République fut intelligente.
--Je conçois mal l’intelligence d’une entité aussi vague.
--Géomètre, va!
--Sans doute, mon colonel, et avouez à votre tour que j’ai le droit de
m’étonner que, si peu de temps après l’armistice, cette République,
rentrée dans son ornière, se laisse entraîner vers une guerre de
diversion qu’elle peut achever du jour au lendemain, si elle le désire.
--Vous en tranchez à votre aise.
--Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à
prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se
sont déjà soulevés pendant la grande guerre: la répression fut immédiate
et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par
l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez
l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute
l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans
la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose
qu’un peu d’argent.
--Hé! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous
n’ignorez pas? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une
politique d’humanité plutôt que par les armes: elle saura garder sa
conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du
Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un
soulèvement de trois ou quatre tribus: pour nous, une promenade
militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente
pas, Joussert? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de
colonel: je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis
qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.
Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au
capitaine.
--Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche?
--C’était sans le vouloir, fit-il de suite.
Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du
capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition:
--L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux
locaux disciplinaires. Rien de grave?
--Non, mon colonel. Rien.
--Au revoir.
Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.