IV

Le lieutenant Calorgne était marié. Depuis deux ans qu’il servait sous

les ordres du capitaine Joussert en qualité de second, mais il disait,

lui, de lieutenant en premier, comme on disait avant la guerre, il

n’achevait pas un repas sans faire à sa femme la critique d’un acte ou

d’une parole de son capitaine. Le capitaine Joussert en effet était plus

jeune que son lieutenant et il n’avait pas connu ce temps prodigieux

d’avant la guerre.

Quand le lieutenant Calorgne disait «_avant la guerre_», il disait tout

et n’avait plus rien à dire. Avant la guerre, les capitaines observaient

les règlements, tous les règlements, règlement intérieur et règlement de

manœuvre, et ils exigeaient qu’on les observât autour d’eux. Avant la

guerre, les capitaines dirigeaient de haut l’économie, la discipline et

le travail de leurs batteries: ils laissaient quelque initiative à leurs

lieutenants; ils en laissaient même à l’adjudant et aux maréchaux des

logis rengagés; ils ne se mêlaient pas de tout comme ils s’en mêlaient

depuis la guerre. En tout cas, avant la guerre, les capitaines

acceptaient les punitions que leurs subordonnés infligeaient; ils ne se

permettaient que de les aggraver. Et en tout cas, avant la guerre, un

lieutenant en premier savait sur quel pied danser.

Autre expression favorite du lieutenant Calorgne, qui achevait en 1914

comme maréchal des logis sa treizième année de service: avec un

capitaine tel que le capitaine Joussert, il ne savait jamais sur quel

pied danser. Il l’avouait devant sa femme à peu près une fois par jour.

Et sa femme hochait la tête, sans se risquer à la contradiction, car,

ayant été épousée par un maréchal des logis qui rêvait de devenir

adjudant, elle était devenue la femme d’un sous-lieutenant, puis d’un

lieutenant. Comme son mari, elle avait pris du galon et elle se

surveillait. Comme lui, chaque fois qu’elle disposait de loisirs, elle

lisait, afin de ne pas être indigne de son nouveau rang. Le lieutenant

Calorgne, conscient des charges de son grade, s’efforçait de dépouiller

le vieux sous-officier. Avant la guerre, il lisait _le Journal_; depuis

la guerre, il ne lisait plus que _l’Écho de Paris_, qu’il tenait

ostensiblement à la main pour n’être pas mal jugé par ses supérieurs.

Tirant un peu d’orgueil d’être un des anciens de son régiment, il ne se

rappelait jamais sans fierté que le colonel avait un jour déclaré que

les traditions de l’armée française seraient sauvegardées et maintenues

par les sous-officiers d’élite dont la guerre avait fait des officiers.

Il ne faudrait donc pas décider trop tôt que le lieutenant Calorgne fût

une brute, la brute à galons que le canonnier Rechin, ajusteur de

Levallois, stigmatisait sévèrement. Non. Il se croyait investi d’une

responsabilité qui le préoccupait. Certes, tandis que maréchal des logis

il rêvait, avant la guerre, de finir dans la tunique d’un adjudant, il

rêvait, depuis la guerre, quelquefois, qu’il endosserait peut-être un

jour la vareuse à trois bouts de galon d’or d’un capitaine; mais,

lieutenant, il était content de son sort, d’autant que, sincère envers

lui-même, il ne considérait pas sans appréhension que le réglage du tir

d’une batterie est chose délicate. Lieutenant, il n’était chargé que de

veiller à ce que le capitaine eût à son service un personnel sûr et un

matériel éprouvé. Tâche néanmoins importante. Sur l’un et sur l’autre,

le lieutenant Calorgne veillait dans sa batterie. Seulement, depuis la

guerre, l’esprit des hommes n’était pas ce qu’il était avant la guerre.

Celui des officiers non plus, ou du moins celui de certains officiers.

Et la tâche du lieutenant Calorgne s’en trouvait moins facile, sinon

moins importante.

La résistance du capitaine Joussert, qui n’avait pas semblé juger que le

cas du conducteur Panouille fût grave, on concevra qu’elle ait pu

émouvoir le lieutenant Calorgne. Il s’en plaignit à sa femme pendant le

déjeuner. Même il n’attendit pas la fin du repas pour s’en plaindre.

--Qu’on ait la guerre demain, dit-il avec amertume, et je ne réponds pas

des hommes avec un capitaine comme celui-là. Il hésite, il cherche des

si, des car et des pourtant. On ne sait jamais sur quel pied danser.

Tiens! ce Panouille, le type même de la bête à qui on ne peut rien faire

comprendre, mais qui comprend assez bien quand il s’agit du mal, c’est

tout juste si le capitaine ne l’a pas défendu contre moi.

--Contre toi?

--Oui, contre moi. On croirait, ma parole, que je ne connais pas mon

métier. J’en ai pourtant vu, des cabochards, au cours de ma carrière! Le

capitaine, lui, il n’a pas égard à mon expérience. Il s’imagine tout

connaître par lui-même. Des hommes, ça ne se manie pas comme des

chiffres, que diable! Il faut de l’expérience, que diable! Et le

capitaine aura beau poser ses qui, ses comment, et ses pourquoi, veux-tu

que je te dise? Ce Panouille, en gros et en détail, il ne mérite aucune

pitié. Songe donc à quel moment nous sommes! On nous demande des

volontaires pour le Sud-Algérien, parce que, soit dit entre nous, les

renseignements officiels sont excellents, mais moi je pense que, si la

situation était excellente, on n’aurait pas besoin des troupes de la

métropole.

--Tu ne vas pas partir, au moins?

--Je partirai si je dois partir. Écoute, à une époque comme celle-ci,

j’estime qu’il ne faut pas que la discipline se relâche. Moi, je te dis:

l’affaire de ce Panouille est plus sérieuse que le capitaine n’a l’air

de se le représenter. Ce Panouille, c’est un misérable, et rien de plus.

* * * * *

A la même heure, dans le bureau de la batterie où le lieutenant Calorgne

avait quitté son capitaine, le capitaine Joussert, demeuré seul,

repliait, après l’avoir lu attentivement, le journal qu’on avait

découvert au milieu du paquetage de Panouille, et, s’oubliant jusqu’à

parler tout haut, exclamait:

--Les misérables!

V

Comme il allait sortir du quartier, salué par l’homme de garde à la

porte, le capitaine Joussert, ayant rendu le salut, s’apprêtait à saluer

le colonel, qui venait de sortir aussi et allumait une cigarette. Le

colonel l’arrêta.

--Eh bien! Joussert, avez-vous beaucoup de volontaires?

--Nous en aurons, mon colonel.

--Certainement, nous en aurons.

--Nous en aurions davantage, si les journaux de gauche ne menaient pas

la campagne qu’ils mènent.

--Les journaux de gauche?

--Oui, mon colonel: _l’Humanité_, _le Prolétaire_, _l’Ami du Peuple_.

--Ce ne sont pas des journaux de gauche, Joussert: ce sont des feuilles

communistes.

--Si vous voulez, mon colonel, mais le gouvernement devrait interdire de

pareilles publications.

Le colonel prit le bras du capitaine.

--Comme vous êtes entier! Toujours le même, alors? Toujours le Joussert

qui pleura, le jour de l’armistice, parce que, à son avis, on signait

quinze jours trop tôt?

Respectueusement, mais fermement, le capitaine se dégagea de l’étreinte

de son supérieur.

--L’intérêt de la France, après tant de sacrifices consentis...

--La France n’a pas voulu verser une goutte de sang de plus qu’il

n’était nécessaire.

--C’est pourquoi elle en versera des litres et des litres, avant que ses

régions dévastées soient reconstruites.

--Votre Maurras le dit.

--Mon colonel, je ne suis pas royaliste: je suis Français.

Le ton du capitaine devenait sec.

--Ne vous emportez pas, Joussert, je ne vous parlais pas en supérieur.

Nous sommes deux Français qui causons de notre pays.

--J’aime mon pays, mon colonel.

--Qui ne l’aime pas? Reste à savoir si vous ne l’aimez pas comme font

ces jaloux qui rendent la vie, sinon impossible, du moins très dure à

celle qu’ils aiment. Je connais vos opinions, Joussert. Elles ne me

regardent pas quand nous sommes en service; mais ici, dans la rue, nous

pouvons en discuter. Nous en discutions là-haut, sur le front, en toute

franchise.

--La guerre est finie, mon colonel.

--Et vous ne pardonnez pas à la République de l’avoir gagnée?

--Mon colonel, la République l’a gagnée en se servant de tous les

Français, sans chercher à savoir s’ils étaient républicains, et par des

moyens d’une orthodoxie douteuse.

--Oui, Clemenceau, la censure, le Parlement muselé, toute l’antienne!

Mais avouez donc que la République fut intelligente.

--Je conçois mal l’intelligence d’une entité aussi vague.

--Géomètre, va!

--Sans doute, mon colonel, et avouez à votre tour que j’ai le droit de

m’étonner que, si peu de temps après l’armistice, cette République,

rentrée dans son ornière, se laisse entraîner vers une guerre de

diversion qu’elle peut achever du jour au lendemain, si elle le désire.

--Vous en tranchez à votre aise.

--Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à

prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se

sont déjà soulevés pendant la grande guerre: la répression fut immédiate

et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par

l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez

l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute

l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans

la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose

qu’un peu d’argent.

--Hé! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous

n’ignorez pas? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une

politique d’humanité plutôt que par les armes: elle saura garder sa

conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du

Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un

soulèvement de trois ou quatre tribus: pour nous, une promenade

militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente

pas, Joussert? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de

colonel: je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis

qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.

Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au

capitaine.

--Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche?

--C’était sans le vouloir, fit-il de suite.

Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du

capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition:

--L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux

locaux disciplinaires. Rien de grave?

--Non, mon colonel. Rien.

--Au revoir.

Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.

Panouille · 第 12 / 42 题