Un beau tumulte se déchaîna promptement dans la chambre, après le départ
de Panouille, que le lieutenant Calorgne conduisait lui-même jusqu’aux
locaux disciplinaires. Des autres chambres, les canonniers affluaient,
curieux. Chacun donnait son avis, approuvait ou désapprouvait Panouille
ou le lieutenant, demandait une explication, se faisait conter la scène.
Les canonniers de la chambre de Panouille étaient à l’honneur. De la
batterie, la nouvelle courut aux batteries voisines.
Bientôt, dans tout le groupe, il ne fut plus question que de l’affaire
Panouille. L’heure au demeurant s’y prêtait. A l’instant qu’on emmenait
Panouille en prison, le trompette de garde sonnait la soupe. Panouille,
qui n’était peut-être pas connu de tous les hommes de sa batterie, fut
en peu de temps connu du groupe entier. Au réfectoire, on ne parla que
de lui. Et naturellement il y eut vite des versions différentes,
contradictoires, sinon extravagantes, d’une scène qui avait été bien
simple. Et Rechin ne perdit pas l’occasion de murmurer contre les
ignobles rigueurs de la discipline militaire, le récit détaillé qu’il
faisait de la scène ne semblant servir que d’illustration à ses théories
d’homme affranchi, car il se qualifiait tel. Et on l’écoutait sans
discuter.
* * * * *
Cependant, au bureau de la batterie, le lieutenant Calorgne s’évertuait
à rendre compte au capitaine des événements dont tout le quartier
s’entretenait. Le capitaine Joussert avait d’abord écouté, lui aussi,
sans discuter.
Quand le lieutenant, qui s’essuyait le front, eut achevé:
--Voulez-vous sortir une minute, je vous prie? dit aux deux fourriers le
capitaine.
--Emballez donc le paquetage de Panouille, ajouta le lieutenant qui se
sentit gêné.
Point par point, le lieutenant dut préciser les circonstances de
l’affaire. Le capitaine interrompait les digressions, posait des
questions nettes, exigeait de nettes réponses, si le lieutenant se
dérobait ou répondait de façon insuffisante.
--Considérez, mon capitaine, disait l’un, non sans emphase.
Et il invoquait le règlement intérieur, revendiquait les droits de la
discipline, bredouillait en s’emportant comme si l’autre refusait de se
laisser convaincre.
Et l’autre demandait:
--A quel moment avez-vous levé votre cravache?
Bref, le capitaine réserva son jugement. C’était un homme petit, maigre,
au regard aigu. Il n’alla point jusqu’à désavouer son lieutenant. Il lui
dit:
--Il faut être prudent, Calorgne. La discipline suppose plus de tact que
d’intransigeance.
--Mais, mon capitaine...
--Ce Panouille n’est pas un mauvais canonnier?
--Mauvais, non, mais on ne peut pas dire qu’il soit bon canonnier. Comme
conducteur de derrière au caisson...
--Je l’interrogerai devant vous, cette après-midi, conclut le capitaine.
Puis, lentement:
--Si on pouvait lui épargner le conseil de guerre.
--Mon capitaine...
--Voulez-vous avoir l’obligeance de rappeler les fourriers?
Le lieutenant n’insista pas.
Le capitaine Joussert se remit à ses paperasses: une circulaire du
ministre était étalée devant lui.
* * * * *
Mais, brusquement:
--Mon capitaine, dit sur un ton de triomphe le lieutenant Calorgne, en
rentrant suivi des fourriers, regardez ce qu’on a trouvé dans le
paquetage de Panouille!
Il montrait un journal plié.
--_L’Humanité_!
--Ah! fit le capitaine. De quand?
--D’hier. Vous voyez, mon capitaine, quand je parlais de discipline...
--Mais, répliqua le capitaine, je croyais que cet homme ne savait pas
lire?
--Il ne savait pas lire quand il est arrivé au corps, en effet. Mais il
a suivi le cours des illettrés. Et la preuve qu’il sait lire à
présent...
--Donnez-moi ce journal, dit le capitaine. Où l’a-t-on trouvé?
Le maréchal des logis répondit:
--Entre la veste et la culotte nº 2, mon capitaine.
--Par conséquent caché, souligna le lieutenant.
--C’est fâcheux. Avec ces histoires du Sud-Algérien...
Le capitaine Joussert frappa de toute sa main ouverte sur le journal
posé près de la circulaire du ministre.
--Enfin! nous verrons. Je ne vous retiens plus, Calorgne. A ce soir, et
bon appétit.
--Merci, mon capitaine, et à vous de même.
Le lieutenant joignit les talons, salua, serra la main que le capitaine
lui tendait, salua plus mollement les deux fourriers qui s’étaient levés
de leur chaise, et sortit.
--Je ne vous retiens pas non plus, dit alors le capitaine aux fourriers,
qui obéirent sans retard.
Et, demeuré seul dans le bureau, il déplia le journal de Panouille.