en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontanément au double
besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre
et de lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux
indispensables conditions ont dû être très-imparfaitement remplies,
et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu
la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire
de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec
l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous
l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément
très-vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher
directement leur extension, en posant d'avance l'uniforme explication
apparente de tous les cas imaginables; et elle y eût apporté, en
effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait
jamais pu être rigoureusement universel: mais, tandis que cet esprit
initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations
secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient
nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains
phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois
effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal,
ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui
a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement
continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité
vulgaire, d'abord accessoire, spéciale, et incohérente. Au contraire,
la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que par
son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus
ces deux besoins, jusqu'alors si opposés, de liaison et d'extension,
en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus
puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en
faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison
antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette
double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits
semble devoir profondément troubler la coordination établie, une
longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement
décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la
philosophie relative, toujours disposée à subordonner les conceptions
aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus
intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement
destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand
problème humain, en garantissant à la fois l'ordre et le progrès,
alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de
l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la
fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement
réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible,
l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux
formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver,
malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à
l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que
chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre
cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie.
Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit
conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant,
à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos
conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est
dès lors directement garantie, et que par là nous sommes assurés
d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de
l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant, au
fond, à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur
liaison mutuelle, on voit ainsi comment une telle prévision, devient
nécessairement le critérium le plus certain d'une vraie positivité, en
manifestant la destination essentielle de cette harmonie fondamentale,
qui fait spontanément résulter l'extension de nos connaissances de
leur saine coordination générale. Quoique ces besoins intellectuels
doivent assurément être, en eux-mêmes, peu prononcés d'ordinaire, vu
la faible énergie des fonctions spéculatives dans l'ensemble de notre
imparfait organisme, ils y sont cependant beaucoup plus vifs que ne
le fait d'abord supposer la longue résignation de l'esprit humain à
supporter, sans aucune répugnance apparente, le régime philosophique
le moins propre à y satisfaire convenablement: car nous savons que,
loin d'indiquer aucun choix, une telle disposition est une suite
inévitable de la marche originale de l'évolution mentale. À un degré
quelconque de cette lente préparation spontanée, si une heureuse
communication extérieure parvient à introduire avant le temps les
conceptions positives, l'avide empressement avec lequel elles sont
partout accueillies montre assez que l'attachement primitif de notre
intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques était
seulement dû à l'impossibilité évidente d'une meilleure alimentation,
et n'avait aucunement altéré l'intime sentiment de nos vrais appétits
cérébraux, comme le témoigne une expérience journalière, soit
individuelle, soit même collective. Il faut d'ailleurs reconnaître
que la faiblesse de notre entendement constitue un nouveau motif de
la prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins
aussitôt que leur essor suffisamment avancé peut lui procurer un
précieux soulagement, en lui faisant retrouver, dans les relations
générales, cette constance et cette continuité que ne sauraient lui
offrir les phénomènes particuliers, et qui posent un terme, toujours
ardemment désiré, à ses pénibles hésitations. Mais, quelle que soit,
quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif,
c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment
fondamentale, en constituant la base logique de l'association
humaine. L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir
une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé
se développe alors par une application plus vaste et plus décisive,
afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses
intelligences: c'est toujours, au fond, en l'un et l'autre cas, la
même propriété élémentaire, avec une inégale activité, qui n'influe
essentiellement que sur la rapidité du succès. D'après la similitude
nécessaire entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, on
peut assurer, en principe, que, à chaque degré quelconque de la commune
évolution, toute philosophie qui aura pu constituer une véritable
cohérence logique chez un esprit unique, se montre, par cela seul,
susceptible de rallier ultérieurement la masse entière des penseurs.
C'est surtout ainsi que les grands génies philosophiques deviennent
spontanément les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant
les premiers chaque révolution mentale, dont une telle manifestation
devance et facilite plus ou moins l'avénement naturel. Sensible jusque
dans l'état théologico-métaphysique, malgré les immenses divagations
qu'il comporte, cette intime solidarité doit être à la fois plus
directe, plus complète, et plus irrésistible, dans l'état positif, où,
comme nous l'avons déjà rappelé, toutes les intelligences spéculent
sur un fond commun, soumis à leur appréciation, mais soustrait à leur
ascendant, et procèdent, suivant une marche toujours homogène, d'après
un même point de départ, à des recherches finalement identiques:
leur inégalité effective, d'ailleurs si irrationnellement exagérée
par l'orgueil scientifique, ne peut réellement affecter que l'époque
du succès, qui, une fois accompli en un seul cerveau, ne saurait
plus être convenablement observé chez tous les autres. Inversement
appliqué, cet important principe doit faire pareillement sentir qu'une
telle adhésion spontanée, graduellement unanime, confirme autant la
réalité des nouvelles conceptions que leur opportunité, d'après la
coïncidence nécessaire que la philosophie relative démontre entre ces
deux conditions fondamentales; car deux appareils aussi compliqués
que le sont, à tant d'égards, deux cerveaux humains, ne sauraient
évidemment manifester longtemps, dans leur allure originale, une
marche suffisamment conforme, sans qu'une telle coïncidence ne doive
constituer aussitôt une indication presque certaine de la commune
correspondance de leurs conceptions simultanées au sujet extérieur de
cette double contemplation; comme nous le supposons habituellement,
et avec raison, envers des mécanismes infiniment plus simples. D'une
autre part, nulle intelligence partielle ne saurait s'isoler assez de
la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par la
convergence publique. On le confirmerait au besoin d'après l'exemple
exceptionnel des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance
caractéristique, exercent toujours une déplorable influence sur l'état
mental des plus éminens médecins exposés à leur action journalière,
en vertu de la seule aptitude de toute énergique conviction, même
erronée, à troubler spontanément toute opinion contraire, quelque bien
fondée qu'elle puisse être. Aucun profond penseur n'oubliera donc
jamais que tous les hommes doivent être regardés comme naturellement
collaborateurs pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser.
Quelle que soit la juste hardiesse du génie vraiment destiné à devancer
la commune sagesse, son isolement absolu serait nécessairement aussi
irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction indispensable aux grands
efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par
négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit
dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison publique, si
propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours
plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité
cet assentiment universel, objet final de ses travaux. Une fois
accomplie, cette convergence spéculative constitue, à son tour, la
première condition élémentaire de toute véritable association, qui
exige, par sa nature, l'indispensable réunion permanente d'un suffisant
concours d'intérêts, non-seulement avec une convenable conformité de
sentimens, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle
d'opinions: sans ce triple fondement indivisible, aucune société
quelconque, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni
active, ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de
graves dissidences intellectuelles, et qui, sous d'autres formes, ne
seraient pas moins prononcées dans l'état positif, si ces divergences
y pouvaient être aussi complètes, indiquent assez que, malgré le
peu d'énergie intrinsèque que notre nature accorde directement aux
impulsions purement mentales, leur réaction nécessaire sur l'ensemble
de notre conduite, soit individuelle, soit surtout collective,
exige évidemment que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur
universelle coïncidence. Il serait sans doute superflu de faire ici
spécialement ressortir, à cet égard, la supériorité spontanée de la
philosophie positive, en un temps où de vaines prétentions surannées
ne sauraient empêcher la raison publique de sentir profondément que,
depuis plusieurs siècles, l'ancienne philosophie, soit théologique,
soit métaphysique, loin de constituer encore la seule source d'harmonie
générale qui dût être primitivement possible quoique extrêmement
imparfaite, est réellement devenue, chez l'élite de l'humanité, un
principe très-actif d'intime perturbation, à la fois personnelle,
domestique et sociale. Le cours graduel de l'évolution moderne a
désormais irrécusablement signalé dans l'esprit positif l'unique
base finale d'une vraie communion intellectuelle, susceptible d'une
consistance et d'une extension dont le passé ne saurait fournir aucune
juste mesure. Telle est donc, tant pour l'espèce que pour l'individu,
la destination fondamentale de la méthode positive, envisagée seulement
quant à notre vie spéculative, comme principe spontané de cohérence
logique et d'harmonie unanime.
Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce Traité,
nous avons fréquemment reconnu, dans ses diverses parties successives,
combien cette importante appréciation est puissamment fortifiée par une
suffisante considération générale des besoins intellectuels directement
relatifs à la vie active, suivant la distinction ci-dessus indiquée,
quoiqu'il n'en puisse résulter aucun motif essentiellement nouveau.
C'est surtout comme base nécessaire de toute action rationnelle
que la science réelle a été jusqu'ici universellement goûtée; et
cette attribution permanente conservera toujours une valeur vraiment
fondamentale, d'après l'indispensable stimulation qui en résulte
spontanément, soit pour neutraliser à chaque instant l'inertie native
de notre intelligence, soit pour imprimer à ses efforts une direction
mieux déterminée. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous
ont montré, avec une pleine évidence, que le premier essor de la
positivité rationnelle a été partout provoqué par les exigences de
l'application, beaucoup plus impérieuses et plus précises que celles
de la pure spéculation. Néanmoins il demeure incontestable que, si
cet essor n'eût pas été, à un certain degré, spontané, d'après les
seules tendances mentales, il n'aurait jamais pu s'accomplir, puisque
l'heureuse aptitude pratique des théories positives ne saurait devenir
sensible qu'en résultat d'une suffisante culture, avant laquelle les
chimères théologico-métaphysiques ont dû longtemps sembler bien plus
propres à la satisfaction des plus ardens désirs correspondans à
l'enfance de l'humanité. Mais, malgré cette indispensable appréciation,
sans laquelle on exagérerait vicieusement l'influence spéculative
des besoins actifs, comme on y est aujourd'hui trop disposé, il est
certain qu'aussitôt qu'une telle relation a pu s'établir en quelques
cas importants, elle a exercé une influence capitale et toujours
croissante sur le développement du véritable esprit philosophique, en
faisant spontanément ressortir, mieux que par aucune autre comparaison,
l'inanité radicale du régime des volontés ou des entités, finalement
reconnu impuissant à diriger l'action réelle de l'homme sur la nature.
Quoique un sentiment imparfait de cette grande destination tende
quelquefois à trop restreindre les hautes spéculations scientifiques,
sa juste notion devient cependant aussi favorable à la pleine
rationnalité de nos conceptions qu'à leur entière positivité, quand
on a suffisamment compris l'intime connexité qui lie les moindres
problèmes pratiques aux plus éminentes recherches théoriques; comme le
témoignent, par exemple, depuis si longtemps, tous les arts relatifs à
l'astronomie. La prévision systématique, qui constitue, à tous égards,
le principal caractère de la science réelle, acquiert surtout ainsi
une valeur fondamentale, en tant que base nécessaire de toute action
rationnelle: rien ne saurait mieux montrer que les efforts spéculatifs
restent essentiellement stériles tant que ce but décisif n'a pu être
atteint. Suivant nos explications précédentes, l'intelligence humaine
éprouve sans doute, indépendamment de toute application active, et
par une pure impulsion mentale, le besoin direct de connaître les
phénomènes et de les lier: mais cette double tendance est assurément
trop peu prononcée, sauf chez quelques organismes exceptionnels, pour
faire universellement prévaloir un sévère régime philosophique, qui
choque, à beaucoup d'égards, les inclinations initiales de l'humanité;
ou, du moins, son avénement spontané eût été extrêmement retardé, si
les exigences pratiques ne l'avaient nécessairement très-accéléré. Une
insuffisante analyse des effets généraux de l'étonnement ferait d'abord
attribuer une bien plus grande intensité à ces besoins spéculatifs; car
rien n'égale peut-être, chez l'homme normal, la profonde perturbation
subitement déterminée quelquefois, dans l'appareil cérébral, et
ensuite dans tout le reste de l'économie, par la seule apparence
d'une grave et brusque infraction à l'ordre accoutumé des divers
phénomènes naturels: mais une plus complète appréciation montre alors
que le principal trouble est dû aux inquiétudes pratiques, directes ou
indirectes, que suggère naturellement une telle pensée, en détruisant
les règles constantes qui servaient de base à notre conduite effective;
on a souvent occasion de reconnaître que le renversement des lois
extérieures exciterait à peine, au contraire, une légère attention,
s'il n'affectait que des événements étrangers à notre existence,
quoiqu'il pût être, en lui-même, infiniment plus prononcé. Sans
insister davantage sur une explication aussi peu contestable, il faut
surtout remarquer ici, à ce sujet, l'extension capitale que la création
de la sociologie, complétant enfin le système de la philosophie
naturelle, vient aujourd'hui procurer spontanément à cette relation
fondamentale entre la spéculation et l'action, qui désormais embrassera
directement tous les cas possibles. Quoique très-imparfaitement
constituée jusqu'ici, par suite même du défaut d'ensemble propre
à l'évolution moderne, la subordination rationnelle de l'art à la
science a cependant reçu un commencement d'organisation, suivant
l'ordre naturel de cette progression commune, d'abord quant aux arts
mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite envers les
arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts
biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. Mais il restait
à l'étendre aussi à l'art le plus difficile et le plus important,
l'art politique proprement dit, dont le dédaigneux isolement de toute
théorie quelconque ne peut tenir essentiellement, comme dans les
autres cas antérieurs, qu'à l'inanité radicale des seules théories
qui y aient encore été appliquées, et cessera nécessairement, au
moins autant qu'ailleurs, quand la raison publique aura suffisamment
senti que les phénomènes correspondans sont déjà ramenés aussi à de
véritables lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement
d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée enfin, et, par
suite, convenablement systématisée, la relation générale de la science
à l'art deviendra de plus en plus une source directe et féconde de
précieuse stimulation philosophique, également propre à accroître nos
connaissances réelles et à perfectionner leur caractère, soit quant à
la positivité ou à la rationnalité.
Cette destination fondamentale, à la fois spéculative et active,
de la philosophie positive achève de faire apprécier sa véritable
nature, en déterminant mieux la direction de ses efforts, et même le
genre ou le degré de précision convenable à ses diverses recherches,
suivant les vraies exigences de chaque cas spécial. Dans l'évolution
préliminaire de l'humanité, où rien ne pouvait fournir de telles
indications générales, l'esprit positif n'aurait pu acquérir un essor
suffisant s'il ne s'était indistinctement appliqué à tout ce qui lui
devenait accessible: mais cet aveugle instinct ne saurait indéfiniment
prévaloir; la virilité de la raison humaine le remplacera bientôt par
une sage discipline philosophique, fondée sur une juste notion de
l'ensemble de notre condition, et facilement acceptée du véritable
génie scientifique, sous l'utile impulsion continue de la sagesse
vulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de
nos forces intellectuelles. Sous une judicieuse organisation des
travaux théoriques, les hautes capacités, dès lors indifféremment
qualifiées de scientifiques ou de philosophiques, seront constamment
disponibles, d'après une éducation vraiment rationnelle, pour
transporter aisément leurs efforts aux sujets qui réclameront, à
chaque époque, la principale attention, au lieu de se consumer en
recherches profondément puériles, par suite d'une spécialisation
empirique, comme on le voit si souvent aujourd'hui, surtout chez les
géomètres, encore moins aptes que tous nos autres savans à un heureux
déplacement d'activité. Le plus vaste champ étant toujours ouvert,
dans l'ensemble de la philosophie, à des recherches nécessairement
importantes, les tentatives incohérentes ou stériles pourront être
sévèrement condamnées, sans qu'aucune intelligence soit exposée à
manquer d'une suffisante alimentation. Cette appréciation philosophique
doit, en outre, limiter essentiellement, en chaque genre, soit pour
les observations, ou pour les déductions, le degré convenable de
précision habituelle, au delà duquel l'exploration scientifique
dégénère inévitablement, par une trop minutieuse analyse, en une
curiosité toujours vaine, et quelquefois même gravement perturbatrice.
Il faut reconnaître, en effet, suivant l'esprit relatif de la
saine philosophie, que les lois naturelles, véritable objet de nos
recherches, ne sauraient demeurer rigoureusement compatibles, en aucun
cas, avec une investigation trop détaillée; il serait, par exemple,
impossible de maintenir, en thermologie, aucune règle fixe, si on y
explorait communément les phénomènes avec ces thermomètres métalliques
auxquels les physiciens ont eu le bon sens de renoncer tacitement, et
dont la susceptibilité exagérée dévoilait d'immenses et perpétuelles
oscillations dans des mouvemens de température que nous supposons, et
avec raison, continus. Quand même la prétendue psychologie moderne
ne devrait pas être déjà radicalement condamnée, ainsi que je l'ai
pleinement démontré, soit par sa vicieuse institution du sujet, soit
par l'évidente absurdité de son mode principal d'exploration, on voit
ainsi combien elle serait nécessairement vaine, en tant que directement
destinée à poursuivre, envers les phénomènes les plus compliqués, un
genre d'analyse élémentaire dont l'équivalent a été sagement écarté des
études les plus simples, comme chimérique et perturbateur. La relation
fondamentale de la spéculation à l'action est surtout très-propre à
déterminer convenablement cette limite essentielle de précision dans
chaque genre de recherches; car les cas les plus décisifs indiquent
clairement, à cet égard, surtout en astronomie, que nos saines théories
ne sauraient vraiment dépasser avec succès l'exactitude réclamée par
les besoins pratiques. Quoique de tels principes généraux ne puissent
plus être directement contestés aujourd'hui, l'anarchie scientifique
actuelle témoigne journellement combien une sage discipline
philosophique devient désormais indispensable, à ce sujet, afin de
prévenir l'active désorganisation dont le système des connaissances
positives est maintenant menacé, sous l'irrationnel essor d'une puérile
curiosité, stimulée par une avide ambition. D'éclatans exemples ont
déjà montré qu'on peut obtenir aujourd'hui, en philosophie naturelle,
d'éphémères triomphes, aussi faciles que désastreux, en se bornant
à détruire, d'après une investigation trop minutieuse, les lois
précédemment établies, sans aucune substitution quelconque de nouvelles
règles; en sorte qu'une aveugle appréciation académique entraîne
à récompenser expressément une conduite que tout véritable régime
spéculatif frapperait nécessairement d'une sévère réprobation. Cette
déplorable tendance, désormais évidemment croissante, doit faire sentir
combien il devient urgent, dans l'intérêt permanent des vrais progrès
théoriques, soit généraux, soit même spéciaux, de faire convenablement
cesser l'absolu philosophique et la dispersion scientifique, double
condition naturelle de cette activité dissolvante. Quand les
spéculations positives seront judicieusement rapportées à l'ensemble
de leur destination, une sage pondération journalière contiendra
l'essor déréglé des travaux particuliers, de manière à concilier,
autant que possible, par répression ou par concession, suivant les
exigences propres à chaque cas, les deux besoins, quelquefois opposés,
mais toujours également légitimes, de la coordination totale et de
l'amélioration partielle.
En considérant sous un dernier aspect l'influence fondamentale d'une
telle destination, suivant l'esprit de la philosophie relative, nous
avons partout reconnu qu'elle détermine spontanément le genre de
liberté resté facultatif pour notre intelligence, et dont nous devons
savoir user, sans aucun vain scrupule, afin de satisfaire, entre
les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours
dirigées, avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la
continuité et la généralité des conceptions, tout en respectant
constamment la réalité des lois extérieures, en tant qu'elle nous
est accessible. Cette importante appréciation, encore trop méconnue,
même chez les meilleurs esprits, n'a donc plus besoin que d'être ici
directement systématisée. Quoique, de toutes les créations de l'homme,
les œuvres scientifiques soient nécessairement celles où ses propres
convenances peuvent être le moins consultées, parce que nos travaux
s'y rapportent directement à une réalité extérieure, essentiellement
indépendante de nous, il faut pourtant reconnaître que nos inclinations
peuvent les modifier légitimement, à un moindre degré, mais au même
titre, que dans les œuvres d'art, soit technique, soit esthétique,
afin de les mieux adapter à leur destination fondamentale, toujours
finalement relative à l'humanité. À cet effet, il faut distinguer,
en chaque genre d'études, deux cas essentiels, selon qu'il s'agit de
recherches ou indéfiniment inaccessibles, quoique de nature positive,
ou seulement prématurées, et sur lesquelles cependant, pour mieux fixer
nos spéculations, notre intelligence, répugnant à une trop grande
indétermination, a besoin de formuler une opinion actuelle. Il est
clair, en principe, que, dans l'un et l'autre cas, il est pleinement
légitime, quand on n'aspire plus à l'absolu, de former les suppositions
les plus propres à faciliter notre marche mentale, sous la double
condition permanente de ne choquer aucune notion antérieure, et d'être
toujours disposé à modifier ces artifices aussitôt que l'observation
viendrait à l'exiger. En considérant d'abord le premier cas, il faut
reconnaître qu'après avoir sévèrement écarté tous les vains problèmes
théologico-métaphysiques relatifs à la chimérique détermination des
causes proprement dites, soit premières, soit finales, chacune de nos
sciences réelles, judicieusement réduite à la seule recherche des
lois effectives, renferme encore d'importantes questions naturelles,
que l'esprit humain ne saurait certainement résoudre jamais, et qui
méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut
concevoir qu'elles deviendraient accessibles à une intelligence
mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus
puissantes déductions. Une juste appréciation, souvent très-délicate,
du vrai génie de chaque science doit seule alors présider au choix
des artifices correspondans, afin que l'usage d'une telle liberté
spéculative seconde l'essor des connaissances effectives, au lieu de
l'entraver. On peut, à cet égard, indiquer, comme modèle, l'hypothèse,
spontanément adoptée en physique, sur la constitution moléculaire des
corps, pourvu toutefois qu'on ne lui attribue jamais une vicieuse
réalité, et qu'on s'abstienne de l'étendre à des sujets qui la
repoussent, par exemple aux études biologiques, double condition
trop rarement remplie aujourd'hui. Je dois citer encore, à ce sujet,
à titre de premier résultat d'une application systématique d'un tel
principe philosophique, l'artifice fondamental du dualisme, que j'ai
proposé, en chimie, pour y faciliter essentiellement toutes les
hautes spéculations. Quant au second cas, c'est-à-dire envers les
recherches qui ne sont que prématurées, il rentre évidemment dans la
théorie générale des hypothèses proprement dites, que j'ai déduite,
au vingt-huitième chapitre, de la même philosophie relative, par une
opération, à la fois historique et dogmatique, souvent confirmée
depuis. En conservant toujours le degré de précision compatible avec
la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que
l'institution de l'hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à
l'ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence,
non-seulement un droit très-légitime, mais même un véritable devoir,
impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos
efforts spéculatifs. L'évolution scientifique est, à la vérité, plus
rapprochée d'une situation vraiment normale sous ce rapport que sous
le précédent: mais on peut assurer que, à l'un et à l'autre titre, la
vaine prépondérance de l'absolu métaphysique, et le sentiment trop
imparfait de la méthode positive par suite du régime dispersif, ont
empêché jusqu'ici de réaliser les principaux résultats que comporte
cette précieuse faculté pour améliorer radicalement, en tous genres,
la culture permanente des vraies connaissances humaines. Ainsi, le
point de vue le plus philosophique conduit finalement, à ce sujet, à
concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous représenter
le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles
de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude
commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos
lois statiques correspondent à cette prédilection instinctive pour
l'ordre et l'harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé que,
si elle n'était pas sagement contenue, elle entraînerait souvent aux
plus vicieux rapprochemens; nos lois dynamiques s'accordent avec
notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois
observations seulement, à la perpétuité des retours déjà constatés,
suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer
fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions.
Ayant désormais suffisamment examiné la nature et la destination
de la méthode positive, il ne nous reste plus, afin d'en compléter
l'appréciation systématique, qu'à considérer maintenant son institution
fondamentale et son développement graduel.
D'après l'unité nécessaire de notre intelligence, et l'identité
continue de sa marche générale dans tous les sujets quelconques qui lui
sont réellement accessibles, on ne saurait douter que la philosophie
positive ne doive finalement embrasser, beaucoup plus complétement
qu'il n'a pu l'être encore, l'ensemble total de notre activité mentale,
en comprenant un jour, non-seulement toute la science humaine, mais
aussi tout l'art humain, soit esthétique, soit technique, comme je
l'indiquerai plus explicitement au soixantième chapitre. Néanmoins,
quoique, suivant la juste recommandation de Bacon, cette entière
coordination finale ne doive être jamais oubliée, il faut, avant tout,
reconnaître que l'institution systématique de la méthode fondamentale
exige aujourd'hui la consécration dogmatique de la double division
préalable qui a dû toujours présider jusqu'ici à son développement
spontané, d'abord entre la spéculation et l'action, ensuite entre la
contemplation scientifique et la contemplation esthétique: nous avons
vu ces deux séparations successives remonter historiquement jusqu'à
l'époque polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase
théocratique, et la seconde sous le régime grec, l'une et l'autre ayant
été depuis continuellement développée, malgré l'importance croissante
des relations mutuelles.
Sous le premier aspect, chacune des six parties essentielles de ce
Traité nous a pleinement représenté l'indépendance de la théorie
envers la pratique comme la condition primordiale de l'évolution
mentale relativement à tous les ordres de conceptions élémentaires,
qui n'eussent pu surgir aucunement si le point de vue théorique
était resté adhérent au point de vue pratique. Mais, en outre,
nous avons également constaté que, quelle que doive être un jour
l'heureuse organisation de leurs vraies relations, elle ne doit jamais
altérer leur spontanéité respective, de plus en plus indispensable
à leur commun développement, nécessairement incompatible avec toute
oppressive subordination de l'un à l'autre. L'esprit théorique ne
peut s'élever habituellement à la généralité de vues qui constitue
sa principale valeur, à la fois intellectuelle et sociale, qu'en se
plaçant dans un état continu d'abstraction analytique, qui saisit
ce que les divers cas effectifs ont de semblable en écartant leurs
diversités caractéristiques, et qui, par cela même, est toujours plus
ou moins opposé à la réalité proprement dite. Au contraire, l'esprit
pratique, en vertu de sa spécialité nécessaire, est, en chaque cas,
le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des
rapports. Si l'on a justement remarqué que l'entière domination du
second tendrait à étouffer directement une progression intellectuelle
déjà trop peu énergique dans notre imparfaite économie, il faudrait
également sentir que l'ascendant universel du premier ne serait pas,
au fond, moins funeste à leur destination commune, en empêchant de
conduire aucune opération active jusqu'à une suffisante consommation.
Quoique l'orgueil scientifique ou philosophique ait souvent rêvé
l'entière systématisation des travaux pratiques en s'affranchissant
de toute culture directe et spontanée, il est évident qu'un tel
projet repose sur la plus absurde exagération de la vraie portée de
nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours
qu'on a préalablement réduit les questions à un état abstrait trop
éloigné de l'état concret pour suffire jamais aux justes exigences de
la pratique; comme le témoigne surtout, dans les cas même les plus
favorables, l'impuissance journalière des théories mathématiques envers
les moindres travaux techniques. Les habitudes mentales contractées
sous le régime de l'absolu théologico-métaphysique inspirent encore
certainement, à la plupart des penseurs actuels, une opinion
très-vicieuse de la puissance et de la destination des considérations
à priori, qui, sagement instituées et judicieusement employées,
comportent, sans doute, une heureuse efficacité finale, d'après les
indications indispensables par lesquelles l'étude de la nature doit
éclairer notre action rationnelle, mais sous la condition nécessaire
que l'esprit pratique ne cessera jamais de présider à l'ensemble,
souvent très-complexe, de chaque opération concrète, en comprenant
seulement les données scientifiques parmi les élémens préalables de
ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique envers
la théorie qui dépasserait habituellement une telle mesure exposerait
bientôt à de graves et universelles perturbations. Au reste, nous avons
heureusement reconnu que la nature de la civilisation moderne tend
spontanément à contenir, à cet égard, les grands conflits mutuels, en
développant de plus en plus une telle division; ce qui d'ailleurs est
bien loin d'indiquer l'inutilité d'une coordination systématique, et
en montre seulement l'avénement naturel. La fondation de la sociologie
vient aujourd'hui compléter, à ce sujet, l'ensemble des garanties
antérieures, en constituant enfin convenablement une semblable
décomposition dans le cas le plus fondamental, où elle n'avait pu
jusqu'ici donner lieu qu'à une ébauche insuffisante et précaire, sous
l'impulsion imparfaite et prématurée du catholicisme. On doit donc
regarder la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique comme
l'influence la plus propre à consolider rationnellement cette condition
primordiale, toujours indispensable à l'institution systématique de
la méthode positive, et que l'organisme positif mettra sans cesse en
pleine évidence, puisqu'elle y deviendra, d'après le dernier chapitre,
la première base de son principal caractère politique.
Quoique la division entre les deux sortes de contemplations,
scientifique et esthétique, soit, au fond, moins prononcée que celle
entre la spéculation et l'action, elle est cependant beaucoup moins
contestée, à raison de sa nature bien plus purement intellectuelle
et presque entièrement affranchie des inspirations passionnées dont
l'énergique impulsion aggrave le plus les rivalités précédentes. Aux
temps même où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique,
sans altérer aucunement son heureuse et indispensable spontanéité,
a constamment reconnu sa subordination nécessaire envers l'esprit
philosophique proprement dit, d'après la relation fondamentale qui
rattache, même instinctivement, en tous genres, le sentiment du beau
à la connaissance du vrai, et qui, par suite, assujettit toujours
l'idéalité esthétique à l'ensemble des conditions essentielles
généralement admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique.
Lorsqu'une éducation vraiment rationnelle, à beaucoup d'égards commune,
aura rendu les deux sortes de capacités également dignes de participer,
suivant une juste harmonie, au gouvernement spirituel de l'humanité,
conformément aux indications du chapitre précédent, leur combinaison
deviendra sans doute beaucoup plus intime, surtout dans l'existence
pratique, qu'elle n'a jamais pu l'être jusqu'ici depuis leur séparation
primitive du tronc théocratique. En retour de l'indispensable fondement
universel que le génie scientifique doit fournir au génie esthétique,
celui-ci, outre son heureuse aptitude exclusive à instituer à la fois
la plus précieuse diversion mentale et la plus douce stimulation
morale, devra même réagir sur l'autre, par une influence plus directe
et plus intime, à peine soupçonnée aujourd'hui, afin de perfectionner,
à divers égards, secondaires mais intéressans, son propre caractère
philosophique. Quand l'esprit relatif de la vraie philosophie moderne
aura convenablement prévalu, tous les penseurs comprendront, ce que le
règne de l'absolu empêche maintenant de sentir, que les convenances
purement esthétiques doivent avoir une certaine part légitime dans
l'usage continu du genre de liberté resté facultatif pour notre
intelligence par la nature essentielle des véritables recherches
scientifiques. Avant tout, sans doute, comme je l'ai ci-dessus
expliqué, une telle liberté doit être employée de manière à faciliter
le plus possible la marche ultérieure de nos conceptions réelles, en
satisfaisant convenablement à nos plus éminentes inclinations mentales.
Mais cette condition primordiale laissera partout subsister encore une
notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement
nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans
nuire aucunement à leur réalité essentielle. Cette intime réaction
modérée de l'esprit esthétique sur l'esprit scientifique pourra
même, outre une heureuse satisfaction immédiate, ou, si l'on veut,
en vertu d'une telle satisfaction, faciliter beaucoup l'évolution
générale de la positivité rationnelle. Toutefois cette connexité
élémentaire, quelle qu'en puisse être l'importance ultérieure, ne
fera certainement jamais disparaître la différence fondamentale qui
existe nécessairement entre des tendances aussi diverses, dont la plus
abstraite et la plus générale devra toujours mentalement prévaloir,
dans l'intérêt commun de leur destination finale, comme l'ensemble de
notre élaboration sociologique l'a pleinement démontré, surtout en
appréciant directement, au chapitre précédent, la vraie nature générale
de la hiérarchie positive.
À ces deux séparations successives, de la spéculation d'avec l'action,
et de la réalité d'avec l'idéalité, que leur spontanéité nécessaire
a dû faire en tout temps plus ou moins sentir, il faut enfin ajouter
une troisième décomposition préalable, d'institution essentiellement
moderne, et qui, beaucoup moins évidente, est cependant tout aussi
indispensable à la véritable constitution systématique de la méthode
positive. Il s'agit de la division vraiment capitale que j'ai établie,
dès le début de ce Traité, entre la science abstraite et la science
concrète, et qui depuis nous a constamment fourni une source féconde
de lumineuses indications philosophiques, surtout en ce qui concerne
la saine physique sociale. Le grand Bacon a, le premier, senti,
quoique très-confusément, mais avec toute la généralité convenable,
que ce qu'il a justement nommé la _philosophie première_, en tant que
destinée à former la base primordiale de tout le système intellectuel,
ne pouvait résulter que d'une étude, essentiellement abstraite et
analytique, des divers phénomènes élémentaires dont la combinaison
variée constitue l'existence effective des différens êtres naturels,
afin de saisir les lois fondamentales propres à chaque ordre essentiel
d'événemens, directement considéré en lui-même, sous un aspect général,
isolément des êtres qui en fournissent la manifestation indispensable.
Sans qu'une telle division ait jamais été jusqu'ici suffisamment
appréciée, ni même comprise, elle a néanmoins implicitement présidé,
au milieu de graves fluctuations, à l'évolution scientifique des deux
derniers siècles, suivant le privilége naturel de toute institution
réelle, c'est-à-dire d'après l'impossibilité de procéder autrement.
Car nous avons partout reconnu, d'abord en principe, puis en fait,
que la science concrète, ou l'histoire naturelle proprement dite,
ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée, tant que
la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée envers
tous les ordres successifs de phénomènes élémentaires, dont chaque
élaboration concrète exige, par sa nature, l'entière combinaison
permanente. Or, cette condition n'a été réellement accomplie que de
nos jours, et, j'ose le dire, seulement dans ce Traité, où se trouve
constituée pour la première fois la dernière et la plus importante
de ces sciences fondamentales: en sorte qu'il faut peu s'étonner si
les grandes spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont
été essentiellement abstraites, d'après l'impuissance nécessaire des
spéculations concrètes quelquefois entreprises dans cet intervalle.
Ainsi, cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne
rendait nullement superflue la démonstration rationnelle que j'ai
dû en établir d'après cette expérience décisive, qui permettait
d'apprécier toute la portée de l'heureux aperçu dû à cet éminent
philosophe. Quoique la création de la sociologie, complétant et
systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de
traiter convenablement les questions concrètes, comme je l'indiquerai
directement au soixantième chapitre, il importe beaucoup de sentir
que l'institution fondamentale de la méthode positive ne doit jamais
cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux
autres ci-dessus appréciées resteraient nécessairement insuffisantes.
Cette indispensable division constitue, en réalité, le plus puissant
et le plus délicat de tous les artifices généraux qu'exige, par sa
nature, l'élaboration spéculative du système positif. Une judicieuse
abstraction graduelle a seule permis et peut seule maintenir l'essor
continu du véritable esprit philosophique, en écartant d'abord les
exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin
les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue
le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel
on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans
tomber aussitôt dans une vaine ontologie. Si le troisième degré
d'abstraction, essentiellement fondé sur les mêmes motifs logiques que
les deux précédens, n'était pas venu en compléter, en temps opportun,
l'heureuse efficacité, on peut assurer que la philosophie positive
serait encore demeurée impossible. Envers les plus simples phénomènes,
et même en astronomie, nous avons pleinement reconnu qu'aucune loi
vraiment générale ne pouvait être établie, tant que les corps restaient
considérés dans l'ensemble de leur existence concrète, dont il fallait,
avant tout, détacher, par une judicieuse analyse, le principal
phénomène, pour l'assujettir isolément à une lumineuse appréciation
abstraite, susceptible de réagir ultérieurement avec succès sur l'étude
même des réalités les plus complexes, comme l'esprit mathématique en
avait spontanément fourni le premier exemple, dès l'évolution grecque,
à l'égard des spéculations purement géométriques. Mais c'est surtout
aux saines théories sociologiques, en vertu de leur complication
transcendante, que ce grand précepte logique devait être éminemment
applicable: il y constituait aujourd'hui la principale condition de
l'établissement d'une véritable rationnalité, qu'aurait indéfiniment
empêché une dangereuse érudition, si je n'avais osé, suivant une marche
déjà pleinement éprouvée, écarter toute perturbation concrète, afin
de saisir, dans sa plus grande simplicité réelle, la règle naturelle
du mouvement fondamental, laissant à dessein aux travaux ultérieurs
le soin d'y ramener convenablement les anomalies apparentes, qui, si
l'opération normale n'a pas avorté, ne sauraient manquer d'y rentrer
suffisamment, ainsi qu'en astronomie. Or, les mêmes motifs essentiels
qui ont déterminé d'abord une telle institution logique doivent en
prescrire ensuite le maintien continu, comme envers les deux divisions
antérieures, dont celle-ci n'est, à vrai dire, que l'indispensable
complément: car, sans cet artifice permanent, la confusion des vues
et l'incohérence des spéculations, que l'évolution moderne a eu tant
de peine à écarter ainsi dans les diverses branches de la philosophie
naturelle, ne tarderaient pas à redevenir partout imminentes, sous
l'aveugle ascendant de l'esprit de détail. Si le point de vue théorique
se trouve par là plus éloigné, en effet, du point de vue pratique,
cette inévitable compensation d'une généralité supérieure constitue
seulement une puissante considération nouvelle qui doit faire mieux
ressortir la haute nécessité de la décomposition fondamentale, à
la fois politique et philosophique, tant recommandée, au chapitre
précédent, comme la base universelle de la véritable réorganisation
moderne.
Tels sont les trois degrés généraux d'abstraction successive dont
l'intime combinaison finale détermine l'institution graduelle, d'abord
spontanée, puis systématique, de la méthode positive, conformément à
l'ensemble de sa nature et de sa destination. Quant au développement
effectif des principaux procédés qui lui sont propres, il n'est
aucunement susceptible d'être étudié avec fruit séparément des études
essentielles où ils ont pris naissance, et qui peuvent seules en
manifester suffisamment le vrai caractère, comme nous l'ont si souvent
démontré les diverses parties de ce Traité. Cette méthode fondamentale
ne résultant, à vrai dire, suivant nos explications antérieures,
que d'une heureuse extension philosophique de la sagesse vulgaire
aux diverses spéculations abstraites, il est clair que ses premiers
fondemens, coïncidant de toute nécessité avec ceux du simple bon sens,
ne sauraient comporter réellement aucune utile explication dogmatique.
Il n'y a vraiment lieu d'expliquer, à cet égard, que la manière de
surmonter les différentes difficultés spéciales qui empêchent d'abord
d'étendre ainsi la raison commune de l'humanité à des recherches
qu'elle n'avait jamais osé poursuivre aussi loin: or cette appréciation
successive serait assurément insignifiante et même inintelligible, si
on l'isolait entièrement des cas scientifiques correspondans. Cette
vicieuse abstraction logique ne saurait conduire, même dans l'hypothèse
la plus favorable, comme une expérience trop prolongée l'a pleinement
confirmé, qu'à la vaine reproduction d'adages incontestables, mais
stériles ou puérils, qui ne peuvent jamais dépasser essentiellement
les indications spontanées qu'un suffisant exercice développe
ordinairement chez tous les bons esprits, indépendamment de toute
culture systématique. En appréciant d'une manière approfondie les
grandes règles logiques de Descartes, ou les préceptes, équivalens
quoique moins précis, de Bacon, ainsi que les aphorismes plus spéciaux
formulés ensuite par Pascal et enfin par Newton, il est aisé d'y
reconnaître la simple consécration dogmatique des maximes émanées de
la sagesse vulgaire, et déjà naturellement étendues aux spéculations
abstraites dans les études géométriques. Leur efficacité historique,
pleinement conforme à la principale intention de ces éminens penseurs,
a surtout consisté, soit à mieux caractériser la profonde inanité des
anciennes formalités logiques, toujours relatives à une tout autre
manière de philosopher, soit à représenter directement la nouvelle
méthode philosophique comme une heureuse extension de la raison
commune, ainsi érigée en arbitre final de tous les cas douteux. À
titre de règles de conduite, elles sont nécessairement impuissantes à
diriger, en général, nos efforts intellectuels, abstraction faite des
études positives qui spécifient leur application réelle, et qui seules
même peuvent manifester suffisamment leur véritable esprit; isolées de
cette indispensable explication, elles ne pourraient, en elles-mêmes,
préserver aucunement des plus graves aberrations. Si l'on a justement
remarqué quelquefois la plus scrupuleuse observance des préceptes
poétiques dans les plus vicieuses compositions, on pourrait sans doute
étendre encore davantage une semblable observation aux opérations
logiques. Il est évident, en principe, qu'aucun art proprement dit,
pas plus l'art de penser que celui d'écrire, de parler, de marcher, de
lire, etc., n'est susceptible d'un enseignement vraiment dogmatique;
il ne peut jamais être appris qu'en résultat spontané d'un judicieux
exercice suffisamment prolongé. L'art de raisonner est certainement
moins que tout autre à l'abri d'une telle prescription, puisque, en
vertu de son universalité caractéristique, sa propre systématisation
directe ne pourrait reposer sur aucune base antérieure: en sorte que,
par exemple, rien ne saurait être plus irrationnel que la moderne
institution française, si étrangement qualifiée de _normale_ par un
naïf orgueil métaphysique, où l'on se propose directement d'enseigner
dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être nullement choqué
du cercle profondément vicieux qui résulte aussitôt d'une pareille
prétention. Toutes les aberrations de ce genre constituent, en réalité,
autant de vestiges inaperçus de l'antique régime philosophique,
fondé sur la recherche absolue des premiers principes, et dont le
ténébreux ascendant s'exerce encore, à tant d'égards, faute d'une
vraie réorganisation mentale, sur les esprits même qui s'en croient
aujourd'hui le plus affranchis. Si, comme je l'ai ci-dessus remarqué,
l'élaboration dogmatique des notions les plus élémentaires est partout
déplacée, puisque leur essor doit nécessairement émaner toujours d'une
évolution spontanée, essentiellement commune à tous les hommes sensés,
cette maxime fondamentale, déjà unanimement admise, sous une forme plus
ou moins explicite, envers les moindres sujets de nos spéculations
réelles, doit sans doute, à bien plus forte raison, s'étendre aussi aux
études logiques proprement dites, à l'égard desquelles cette vicieuse
systématisation doit être nécessairement encore plus vaine et plus
stérile.
D'après ces motifs évidens, le point de vue logique et le point de
vue scientifique doivent donc être finalement considérés comme deux
aspects corrélatifs et indivisibles sous lesquels il faut constamment
envisager chacune de nos théories positives, sans que l'un soit, en
réalité, plus susceptible que l'autre d'une appréciation abstraite
et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. Cette
condition nécessaire du véritable esprit philosophique a été
spontanément observée dans les diverses parties de ce Traité, où
l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique,
leur enchaînement continu étant tel d'ailleurs que les résultats
scientifiques d'une science se transforment souvent en moyens
logiques pour une autre, surtout postérieure; ce qui rend manifeste
l'impossibilité réelle de toute semblable séparation. Après avoir
ainsi apprécié la composition générale de la méthode positive par
la seule voie qui pût en procurer une connaissance réelle, il ne
nous reste plus ici, envers un tel développement, qu'à caractériser
directement la coordination systématique des principales phases
successives qu'il nous a naturellement présentées. Il faut, comme on
sait, distinguer, à cet effet, entre le degré initial ou mathématique
et le degré final ou sociologique, trois phases intermédiaires: d'une
part le degré astronomique complétant le premier, d'une autre part le
degré biologique préparant le dernier, et enfin, au milieu précis de
la grande évolution logique, le degré physico-chimique, constituant
l'indispensable transition du régime mental le plus convenable aux
études inorganiques à celui qui doit prévaloir dans l'ensemble des
spéculations organiques. Telles sont les cinq phases consécutives
naturellement propres à l'essor graduel de la positivité rationnelle,
et dont il ne s'agit plus maintenant que d'apprécier systématiquement,
d'après notre élaboration totale, la destination respective et la
succession nécessaire.
Les graves aberrations philosophiques dont l'esprit mathématique est
devenu la source croissante, par suite d'une irrationnelle exagération,
ne sauraient jamais altérer sa propriété fondamentale de constituer
nécessairement, pour l'individu comme pour l'espèce, la première base
normale de toute saine éducation logique. Cet invariable privilége
résulte évidemment de la nature propre du sujet le plus simple,
le plus abstrait et le plus général, ainsi que le mieux dégagé de
toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut
entièrement dispenser notre faible intelligence de recourir à un tel
exercice initial, pour s'y former un premier type inaltérable de
positivité rationnelle, susceptible ensuite de résister suffisamment
aux divers motifs spontanés de divagation continue: et même, après
avoir convenablement rempli cette condition préliminaire, l'esprit
le mieux organisé éprouvera encore, pendant l'essor total de sa
propre activité, le besoin instinctif de venir souvent retremper ses
forces élémentaires dans cette salutaire contemplation des notions
les plus parfaites et les plus purement spéculatives, indépendamment
d'ailleurs des indications nécessaires qu'elles fournissent plus
ou moins à toutes les autres études positives. Une trop fréquente
expérience démontre clairement que, faute d'une pareille base,
d'éminens penseurs peuvent être entraînés, sous l'influence inaperçue
d'une médiocre passion habituelle, aux plus grossières aberrations sur
les questions qui leur sont le plus spécialement familières, quand
le sujet en est un peu complexe. Si, comme on n'en saurait douter,
le perfectionnement continu de la nature humaine, individuelle ou
collective, consiste surtout à faire convenablement prévaloir, autant
que possible, les influences purement intellectuelles, l'éducation
mathématique constitue certainement la première condition d'un
tel progrès, en donnant la meilleure impulsion initiale à l'essor
élémentaire de l'esprit positif, dans les études les mieux garanties
de toute perturbation mentale. Quoique, par leur nature, elles
doivent manifester nécessairement, sous des formes plus ou moins
distinctes, chacun des divers procédés généraux, aussi bien inductifs
que déductifs, qui composent essentiellement la méthode positive, il
n'y a néanmoins de pleinement développé, d'après un exercice vraiment
caractéristique, que l'art fondamental du raisonnement, dont tous
les artifices quelconques, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus
sublimes, y sont continuellement appliqués avec beaucoup plus de
variété et de fécondité que partout ailleurs: au contraire, l'art
de l'observation, qui pourtant y trouve sa première destination
scientifique, n'y est pas employé, même en mécanique, d'une manière
assez prononcée pour y recevoir une suffisante manifestation. La partie
la plus générale et la plus abstraite des études mathématiques peut
être, en effet, directement envisagée, dans son vaste ensemble, comme
une sorte d'immense accumulation de moyens logiques tout préparés pour
les besoins ultérieurs de déduction et de coordination des divers cas
scientifiques qui pourront permettre le convenable accomplissement des
conditions préliminaires sans lesquelles cette puissance rationnelle
devient inévitablement illusoire. Toutefois, vu la répugnance naturelle
de l'esprit humain envers les spéculations trop abstraites, à raison de
leur trop grande indétermination, et malgré leur simplicité supérieure,
c'est la géométrie proprement dite, encore plus que la pure analyse,
qui, suivant l'appréciation instinctive indiquée par l'expression
la plus usitée, constituera toujours, sous l'aspect logique, la
principale des trois grandes branches de la science mathématique,
la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive.
La pensée fondamentale de Descartes, qui a directement institué la
philosophie mathématique, en commençant à y organiser la relation
générale de l'abstrait au concret, a définitivement placé dans la
géométrie le centre essentiel des conceptions mathématiques, puisque
toutes les spéculations analytiques y trouvent spontanément la plus
vaste alimentation et la plus heureuse destination, et aussi, par une
réaction nécessaire, une source puissante de lumineuses indications,
en retour de l'admirable généralité qu'elles seules pouvaient procurer
aux spéculations géométriques. Au contraire, la mécanique, quoique
plus importante encore que la géométrie, sous le rapport scientifique,
n'a point, à beaucoup près, la même valeur logique, en vertu de
sa complication supérieure, qui n'y saurait permettre autant de
facilité aux déductions sans altérer gravement la réalité du sujet:
l'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais
jamais des lumières directes. En passant des spéculations géométriques
aux spéculations dynamiques, notre intelligence sent profondément
qu'elle est près de toucher aux vraies limites générales de l'esprit
mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'elle éprouve à y traiter,
d'une manière pleinement satisfaisante, les questions les plus simples
en apparence, même sans sortir des systèmes solides, et surtout quant à
la théorie des rotations.
Mais, quel que soit l'indispensable office logique de l'éducation
mathématique, comme constituant la première phase essentielle de
l'initiation positive, ce début nécessaire offre naturellement, outre
son inévitable insuffisance, de si graves inconvéniens, que tout
entendement qui s'y est exclusivement borné doit être, en réalité,
très-imparfaitement dressé pour la destination fondamentale de la
raison humaine, sauf l'aptitude secondaire à quelques applications
spéciales. Par suite même de l'heureuse priorité historique inhérente à
sa moindre complication, cette science préliminaire reste aujourd'hui
profondément imprégnée des vicieuses inspirations métaphysiques
dont l'ascendant a dû longtemps dominer son développement, et qui
trop souvent y altèrent la positivité des conceptions, surtout
en accordant aux signes une irrationnelle prépondérance. Suivant
une appréciation plus intime et plus permanente, il est clair que
l'extrême extension que la simplicité du sujet y permet à l'emploi
continu des déductions tend à déterminer des habitudes fort opposées
aux vraies prescriptions de la méthode universelle envers toutes les
spéculations plus complexes, en inspirant une très-fausse idée de la
portée réelle de notre intelligence, et disposant à substituer indûment
l'argumentation à l'observation, par l'abus des considérations à
priori, fréquemment fondées sur les plus vaines hypothèses physiques,
pourvu qu'elles s'adaptent commodément à l'élaboration algébrique.
Non-seulement une telle éducation est peu propre, en elle-même, à
développer convenablement l'esprit d'observation rationnelle, qui doit
prévaloir dans presque tout le reste de la philosophie naturelle;
mais nous avons d'ailleurs reconnu que, lorsqu'elle est exclusive,
elle entrave directement son essor, et conduit à méconnaître jusqu'à
sa participation nécessaire aux théories géométriques et mécaniques.
Ainsi, quoique le premier sentiment systématique des lois invariables
ait dû résulter des spéculations mathématiques, leur prépondérance
logique tend certainement aujourd'hui à constituer un régime
mental très-peu convenable à la véritable étude de la nature, et
maintient même directement, à divers égards essentiels, l'ancien
esprit philosophique, surtout en paraissant consacrer les recherches
absolues. L'excessive extension des conséquences y faisant perdre de
vue le point de départ, on y oublie aisément que les spéculations
mathématiques, comme toutes les autres, émanent d'abord de la raison
commune, dont les sages indications générales n'y sauraient perdre,
en aucun cas, leur droit nécessaire à diriger et à contrôler partout
l'usage habituel, si souvent immodéré, des divers procédés spéciaux,
uniquement institués pour perfectionner ces notions spontanées et
jamais pour en dispenser. Enfin la culture exclusivement mathématique
inspire nécessairement d'aveugles prétentions à l'universelle
domination spéculative, dont le début de ce chapitre a suffisamment
apprécié le double danger fondamental, soit à raison des obstacles
qu'elle oppose à la formation d'une véritable philosophie positive,
soit en vertu de la vicieuse compression qu'elle exerce sur la plupart
des études réelles. À ces divers titres, il est aisé de sentir que,
lorsque ce degré initial de la saine éducation logique est pris pour
le degré final, il fait prévaloir, en dernier résultat usuel, des
habitudes beaucoup plus contraires que favorables au vrai régime
philosophique, comme l'indique journellement l'imperfection, bien
plus prononcée chez les géomètres que chez tous les autres savans,
des qualités directement relatives, non à certaines études spéciales,
mais à l'ensemble de la raison humaine. Il n'y a pas d'enseignement
scientifique aussi peu rationnel, d'ordinaire, que l'enseignement
mathématique, d'après la faible importance qu'on y attache à l'esprit
général de la science, profondément voilé sous d'innombrables détails;
par un motif semblable, les progrès du premier ordre, ceux qui ont
immédiatement perfectionné la philosophie de la science, dans les plus
éminentes conceptions de Descartes, de Leibnitz, de Lagrange même, y
sont encore très-imparfaitement appréciés, et souvent moins estimés
que les découvertes secondaires. Quant à l'efficacité finale d'une
telle éducation pour la maturité mentale, une expérience journalière
ne témoigne que trop sa profonde impuissance à préserver suffisamment
des plus grossières aberrations générales, soit la masse des esprits
qui la reçoivent, soit même ses principaux organes spéciaux. Toutes les
utopies antisociales qu'enfante notre déplorable anarchie spirituelle
ont trouvé de nombreux et actifs partisans chez les classes les mieux
dominées par une éducation mathématique. En second lieu, tandis que les
savans voués aux études supérieures ont depuis longtemps cessé, par
exemple, d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on
voit, au contraire, de nos jours, des géomètres fort recommandables
donner quelquefois le triste spectacle d'une foi beaucoup plus
absurde envers des sujets qui leur sont étrangers, d'après un vicieux
sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne, à leur
insu, à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent nullement
comprendre, au point de laisser souvent succomber leur superbe raison
sous les illusions et les jongleries magnétiques ou homéopathiques.
Quand une saine philosophie aura suffisamment prévalu, on sentira
partout que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir
aucunement dispenser des suivantes, doit attendre, sur le sujet propre
de ses opérations spéciales, d'importantes lumières générales dues à
l'heureuse réaction mentale que détermine nécessairement l'ensemble des
autres degrés, et sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne
saurait être complétement appréciable.
Tous ces inconvéniens essentiels de l'éducation mathématique proprement
dite font aussitôt ressortir la nécessité immédiate d'une autre phase
générale, où la méthode positive trouve, dans le système des études
astronomiques, un second degré de développement, naturellement lié
au degré initial, dont il constitue le complément indispensable,
et, en même temps, le plus heureux correctif. Faute de direction
philosophique, le génie propre de cette seconde science fondamentale,
surtout depuis l'extension, d'ailleurs si capitale, de la mécanique
céleste, reste aujourd'hui profondément dissimulé, comme je l'ai noté
ci-dessus, sous l'application nécessaire des notions et des procédés
mathématiques, qui pourtant, ainsi qu'en tout autre cas, y devraient
être toujours subordonnés, au contraire, à une telle destination.
Néanmoins, en écartant autant que possible cette grave altération
actuelle, nous avons reconnu que ce second degré de l'initiation
positive est, au fond, beaucoup plus distinct du premier qu'on ne le
pense communément. Sans doute il ne s'y agit encore que de phénomènes
purement géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en
mathématique, d'où résulte une transition pleinement naturelle; mais
les difficultés essentielles de leur investigation, aussi bien que
son importance spéciale, y impriment à l'ensemble de leur étude un
caractère très-différent, soit logique, soit scientifique. Quoique
l'observation serve nécessairement, même en géométrie, de première
base, explicite ou implicite, aux raisonnemens mathématiques, sauf les
déductions purement logiques de la simple analyse, son office, trop
spontané, y est pourtant si peu prononcé, comparativement à l'immense
extension des conséquences, qu'il n'y saurait être suffisamment
appréciable. C'est donc en astronomie que doit commencer l'essor
distinct et direct de l'esprit d'observation; c'est là que le plus
simple et le plus général des quatre modes essentiels que nous a
successivement offerts l'art d'observer trouve naturellement son
développement le plus pur et le plus caractéristique, en manifestant,
dans la situation la plus défavorable, toute la portée scientifique
dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel
de tous. Pendant que les conditions du sujet y attirent nécessairement
une attention continue sur les moyens d'exploration immédiate, elles
y font également sentir l'intervention plus indispensable et plus
élémentaire des procédés rationnels qui doivent y diriger en tant
de cas une exploration beaucoup plus indirecte qu'en aucune autre
science naturelle, et à laquelle s'adapte spontanément la simplicité
supérieure des recherches correspondantes. Si, sous l'aspect
scientifique, l'astronomie est justement regardée comme la partie la
plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle
mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait
de l'étude générale de la nature. D'une part, nous l'avons toujours
vue, historiquement, influer davantage qu'aucune autre science sur
le cours fondamental des spéculations humaines, qui a jusqu'ici dû
surtout consister à modifier graduellement la philosophie initiale par
des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. En même temps,
nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la plus propre à caractériser
pleinement la positivité rationnelle, autant que le comporte l'extrême
simplicité de ses recherches réelles. C'est là que, dans l'avenir
comme dans le passé, la raison humaine doit constamment trouver le
premier sentiment philosophique des lois naturelles; c'est là qu'il
faut d'abord apprendre en quoi consiste la saine explication d'un
phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchaînement. Rien
n'est aussi propre que l'ensemble de sa marche, à la fois historique
et dogmatique, à manifester dignement cette harmonie progressive entre
nos conceptions et nos observations, qui constitue, en tous genres, le
caractère essentiel des vraies connaissances humaines. Nous l'avons
vue également destinée à indiquer spontanément, par l'application
la plus décisive, la saine théorie générale des hypothèses vraiment
scientifiques, si indispensable à toutes les parties de la philosophie
naturelle, et pourtant si souvent méconnue jusqu'ici, faute d'une
telle appréciation initiale. On sait, en outre, que sa rationnalité
n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, puisqu'elle nous
offre le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici
unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons
toujours avoir en vue dans chaque ordre de spéculations réelles, et
que tous doivent finalement comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas
une précision spéciale incompatible avec la complication croissante
des phénomènes, comme je crois en avoir suffisamment ébauché ici
la réalisation directe envers les plus difficiles études. Enfin,
nulle autre science ne saurait manifester, avec une aussi familière
évidence, cette prévision rationnelle qui constitue, à tous égards, le
principal caractère permanent de nos théories positives. Abstraction
faite des vicieuses inspirations dues à une exorbitante prépondérance
de l'esprit purement mathématique, les principales imperfections
philosophiques de l'astronomie actuelle résultent essentiellement d'une
trop vague appréciation générale de ses véritables recherches, dont
nous avons reconnu que la nature n'est point encore assez sagement
circonscrite, ni quant à l'objet, ni surtout quant au sujet; d'où
dérive, à divers égards, un reste de tendance aux notions absolues,
toutefois moins prononcé déjà qu'en aucune autre science, et d'ailleurs
facile à dissiper sous l'ascendant ultérieur d'une meilleure éducation
scientifique. L'ensemble de notre appréciation démontre donc que,
contrairement aux préjugés régnans, qui placent les géomètres au-dessus
des astronomes, la phase astronomique constitue en elle-même, dans
l'essor fondamental de la logique positive, un degré bien plus avancé,
sous tous les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du
véritable état philosophique, que ne le comportait la simple initiation
mathématique.
À cette seconde phase générale de la positivité rationnelle, succède
nécessairement la phase physico-chimique, qui doit y trouver à la fois
son type logique et sa base scientifique, afin de compléter l'étude
abstraite du monde extérieur, en cherchant les lois de tous les
phénomènes appréciables qui composent l'existence inorganique. Pour
diminuer autant que possible le nombre effectif des degrés différens
propres à la grande évolution logique, en n'y distinguant que ceux
caractérisés par une extension capitale des moyens élémentaires
d'investigations, j'ai cru devoir maintenant réunir les études
chimiques aux études purement physiques, quoique j'aie dû les en
séparer soigneusement dans le cours de ce Traité, et que je doive même
ne pas confondre, au chapitre suivant, leur appréciation scientifique.
Nous savons, en effet, que la chimie applique essentiellement, avec
une moindre perfection, la méthode générale d'exploration développée
par la physique: la seule attribution logique qui lui appartienne
exclusivement consiste à cultiver spontanément l'art des nomenclatures
systématiques; or, quelle que soit l'importance réelle de cet heureux
artifice, elle ne me semble pas exiger ici une séparation qui
rendrait moins facile à saisir la marche fondamentale de l'éducation
positive, d'ailleurs aisée à compléter ensuite, sous ce rapport,
d'après notre examen antérieur de l'une et l'autre science. Cette
double étude fondamentale constitue nécessairement, à tous égards,
le lien naturel, aussi bien logique que scientifique, entre les deux
termes extrêmes de nos spéculations réelles; car si, d'une part, elle
complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme, ou plutôt de
l'humanité, d'une autre part, la complication de son sujet propre
est pareillement intermédiaire, et correspond à un état moyen de
l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige
alors que, à tous les artifices du raisonnement mathématique, viennent
se joindre, non-seulement toutes les ressources de l'exploration
astronomique, étendue même à tous nos sens, mais aussi et surtout
un nouveau mode essentiel de l'art d'observer, propre à fournir des
déterminations plus décisives quoique moins directes, et parfaitement
adapté au véritable esprit des recherches correspondantes, en passant
de l'observation proprement dite à l'expérimentation. D'après
l'ensemble de ce Traité, c'est là, et spécialement en physique, que la
saine philosophie placera toujours le règne essentiel de la méthode
expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et
qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire. Conjointement
avec cette nouvelle puissance investigatrice, une heureuse conception
élémentaire, jusqu'alors peu prononcée, vient achever de donner à
ce troisième degré fondamental de l'esprit positif une physionomie
pleinement caractéristique, par l'important artifice logique qui
constitue la théorie corpusculaire ou atomistique. Parfaitement
convenable à des phénomènes qui doivent nécessairement appartenir aux
moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence permanente de
toute matière, cette indispensable conception est d'ailleurs aussi
essentiellement bornée à de telles études que l'expérimentation
correspondante. Quand les conditions préalables, à la fois logiques
et scientifiques, propres à leur vraie position encyclopédique, y
seront enfin suffisamment remplies, il n'est pas douteux que cette
troisième phase essentielle de la positivité rationnelle devra
être habituellement jugée aussi supérieure à la phase astronomique
que celle-ci l'est, au fond, à la phase purement mathématique,
comme rapprochant davantage notre intelligence d'un état vraiment
philosophique. Mais nous avons eu trop d'occasions de reconnaître
l'extrême imperfection actuelle de son institution ordinaire, flottant
encore si souvent entre un stérile empirisme et un mysticisme
oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. Des hypothèses
radicalement contraires au véritable esprit scientifique continuent
à y exercer, surtout sous le vicieux ascendant des géomètres, une
déplorable prépondérance qui y altère gravement la positivité de
presque toutes les notions, sans rien ajouter à leur rationnalité
effective, quoiqu'une judicieuse imitation du type astronomique dût
aujourd'hui suffire pour y rectifier cette désastreuse aberration
logique qui y maintient, à divers égards essentiels, l'empire de
l'absolu. Nous avons d'ailleurs reconnu que la nature, à la fois bien
plus variée et beaucoup plus compliquée, d'un tel ordre de recherches
ne saurait jamais y permettre, même sous un meilleur régime mental, ni
une précision, ni une coordination comparables à celles que comportent
les théories célestes. Mais ces diverses imperfections, passagères ou
permanentes, n'empêchent pas néanmoins que le sentiment général des
lois naturelles n'y reçoive certainement une extension aussi évidente
qu'indispensable, en s'appliquant ainsi directement aux phénomènes les
plus complexes de l'existence inorganique.
En passant de la nature inerte à la nature vivante, d'abord même
purement individuelle, nous y avons vu la méthode positive s'élever
nécessairement à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus
distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci
ne l'étaient déjà les unes des autres, et qui rendra cette nouvelle
science, conformément à sa vraie position encyclopédique, aussi
essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que
par son importance scientifique, dès que les conditions générales, à
la vérité plus difficiles, convenables à sa culture rationnelle seront
enfin suffisamment remplies. Jusqu'alors le sujet des recherches avait
comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable à
l'essor décisif de la positivité préliminaire, qui, sous l'ascendant
métaphysique, ne pouvait trop circonscrire son exercice initial.
Mais, dans les études biologiques, où tous les divers phénomènes
sont évidemment caractérisés par leur intime solidarité continue,
aucune opération analytique ne saurait jamais être conçue que comme
le préambule plus ou moins nécessaire d'une détermination finalement
synthétique; en continuant toutefois à y maintenir convenablement la
division générale entre la science abstraite et la science concrète,
toujours pareillement obligatoire, quoique dès lors plus délicate, à
raison même du moindre intervalle de l'abstrait au concret. La nature
du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale du régime
scientifique antérieur, et tend déjà à faire graduellement prévaloir
l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail jusque là prépondérant; de
manière à rapprocher notablement notre intelligence de son véritable
état normal. Cette intime connexité des phénomènes détermine alors
le développement très-prononcé du grand principe spontané des
conditions d'existence, plus ou moins inhérent à toutes les parties
quelconques de la philosophie naturelle, où il doit toujours lier
l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, mais, par cela
même, spécialement convenable aux spéculations biologiques, où ces
deux sortes d'appréciation sont à la fois plus nettement distinctes et
plus évidemment corrélatives: nous y avons vu sa judicieuse application
remplir avec beaucoup d'avantage le seul office élémentaire qui pût
sembler y motiver, à un certain degré, le maintien continu d'une
philosophie théologique. Néanmoins ce qui caractérise le mieux cette
quatrième phase essentielle de la logique positive, c'est assurément
l'extension capitale qu'y reçoit l'art général d'observer, alors
augmenté d'un nouveau mode fondamental, pleinement conforme à la
nature de ces nouvelles recherches. À tous les principaux artifices du
raisonnement mathématique, seulement dépouillé d'un langage spécial
qui ne convient qu'aux plus simples sujets, à l'ensemble des moyens
d'exploration qui constituent l'observation proprement dite, et aux
diverses ressources de la méthode expérimentale, alors surtout employée
sous la forme spontanée d'analyse pathologique, la complication même
des phénomènes vient déterminer l'adjonction prépondérante d'un
procédé supérieur d'investigation rationnelle, en développant la
méthode comparative, jusqu'alors très-accessoire et peu distincte,
mais destinée ici à constituer le plus puissant instrument logique
applicable à de telles spéculations. Nous avons pleinement reconnu
que ce mode transcendant, encore si mal compris de la plupart des
savans, ne saurait être convenablement apprécié qu'avec l'institution
correspondante de la vraie théorie des classifications, qui appartient,
au même titre, à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle
doit résumer les principaux résultats des comparaisons antérieures,
tandis que, logiquement, elle y dirige aussi l'élaboration des nouveaux
rapprochemens. Cette double création fondamentale, si éminemment propre
à une telle science, doit surtout prévaloir dans la juste appréciation
de sa vraie dignité logique, qui ne saurait être équitablement
jugée d'après son extrême imperfection actuelle, suite nécessaire,
soit d'une formation plus récente, à raison même de sa complication
supérieure, soit d'un moindre accomplissement des conditions préalables
qu'exige sa culture rationnelle. Si le sentiment général des lois
naturelles ne pouvait d'abord être systématiquement développé que par
les études inorganiques, sa pleine efficacité ne devait certainement
devenir décisive que d'après son extension directe aux spéculations
biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des
notions absolues, en manifestant l'immense variété des divers systèmes
d'existence. Toutefois, quelle que soit, à tous égards, l'intime
prééminence philosophique de cette quatrième phase fondamentale propre
à la grande évolution logique, cette science, quoique intrinsèquement
supérieure aux précédentes, reste, comme elles, purement préliminaire,
mais à un bien moindre degré, en tant que beaucoup plus rapprochée de
la science vraiment finale, suivant notre théorie hiérarchique. Cette
insuffisance nécessaire y devient bientôt appréciable quand on quitte
les études biologiques les plus élémentaires, presque adhérentes aux
études physico-chimiques, et relatives aux phénomènes généraux de
la vie organique proprement dite. Après avoir d'abord passé ainsi à
la science de l'animalité, si l'on y aborde enfin les plus hautes
spéculations positives, en s'élevant directement jusqu'aux fonctions
morales et intellectuelles de l'appareil cérébral, on ne tarde
point à sentir l'inévitable irrationnalité d'une telle constitution
scientifique: car le cas le plus décisif, surtout à cet égard, n'y
saurait être convenablement traité qu'en subordonnant son étude à la
science ultérieure du développement social, suivant l'ensemble des
motifs déjà indiqués dans ce chapitre pour démontrer l'impossibilité
radicale d'une satisfaisante appréciation de notre nature mentale tant
qu'on reste au point de vue individuel, alors essentiellement stérile,
de quelque manière qu'il puisse être institué.
L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc
nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à
la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle
toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient
constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément
destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale,
aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons ci-dessus
reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général
des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en
s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés
arbitraires et des entités chimériques présente à la fois le plus
d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être
plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique,
qu'une étude directement instituée pour dévoiler les lois générales
de la variation continue des opinions humaines. Nous avons souvent
constaté qu'une telle science comporte plus qu'aucune autre l'emploi
capital, aussi légitime qu'étendu, des considérations à priori,
soit d'après sa vraie position encyclopédique qui la fait dépendre
de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite
unité qui caractérise naturellement son sujet, soit à raison de
l'entière plénitude de ses moyens logiques. Sa récente formation et
sa complication supérieure ne sauraient l'empêcher d'être bientôt
jugée, par tous les véritables connaisseurs, la plus rationnelle
de toutes les sciences réelles, eu égard au degré de précision
compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations
les plus difficiles et les plus variées s'y trouvent spontanément
rattachées à une seule théorie fondamentale. Mais, ce qu'il y faut
surtout remarquer ici, c'est l'extension essentielle des moyens
d'investigation, alors nécessitée par les nouvelles exigences du
sujet le plus complexe que l'esprit humain puisse aborder, et en
même temps déterminée par le caractère distinctif des recherches
correspondantes. Outre l'aptitude aux déductions, développée sous la
phase mathématique, la puissance de l'exploration directe que manifeste
la phase astronomique, l'appréciation expérimentale propre à la phase
physico-chimique, et enfin la méthode comparative, émanée de la phase
biologique, les difficultés caractéristiques des études sociologiques y
réclament encore l'emploi continu et prépondérant d'un nouveau procédé
fondamental, sans lequel l'accumulation de toutes les ressources
précédentes y deviendrait presque toujours insuffisante et même souvent
illusoire. Cet indispensable complément de la logique positive consiste
dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation,
non par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'ensemble
de ce Traité a tellement caractérisé cette nouvelle méthode, la plus
transcendante de toutes, qu'il serait entièrement superflu de rappeler
ici son appréciation générale, d'abord résultée, au tome quatrième,
d'une explication dogmatique, et ensuite confirmée, dans les deux
autres volumes, d'après une application décisive. Nous avons d'ailleurs
pleinement reconnu, au début de ce chapitre, l'ascendant nécessaire
qu'elle doit désormais exercer sur tous les modes quelconques
d'investigation positive, afin d'utiliser les éminentes indications
que sa judicieuse intervention pourra toujours fournir, et qui
perfectionneront partout l'emploi régulier de nos forces mentales.
C'est ainsi que, au seul point de vue scientifique qui puisse être
réellement universel, correspond naturellement la seule voie logique
qui comporte aussi une véritable et active universalité; d'où résulte
aussitôt, à ce double titre, l'unique situation normale que la raison
humaine doive finalement chercher. Pour déterminer suffisamment cet
état définitif, il ne resterait plus ici qu'à considérer spécialement
la réaction nécessaire que cette phase extrême ou sociologique de
la méthode positive doit inégalement exercer sur toutes les phases
préliminaires, et principalement sur la phase initiale ou mathématique,
afin d'imprimer à chacun de ces degrés toujours indispensables le
vrai caractère permanent qui convient à sa nature, et que ne pouvait
suffisamment manifester chaque phase successive, tant qu'elle devait
rester conçue isolément. Mais cette nouvelle élaboration, maintenant
prématurée, excéderait beaucoup les limites naturelles et même la
destination propre de ce Traité, où j'ai dû me borner à constituer
directement le véritable système de la philosophie positive, en dernier
résultat de la préparation graduellement accomplie en tous genres
depuis Bacon et Descartes, sans devoir encore aborder essentiellement
sa construction effective, réservée surtout à un prochain avenir.
Telles sont les cinq phases principales nécessairement inhérentes à
l'essor fondamental de la méthode positive, et dont l'indispensable
succession élève peu à peu l'esprit scientifique proprement dit à la
dignité finale d'esprit vraiment philosophique, en dissipant à jamais
la distinction provisoire qui devait subsister entre eux tant que
l'évolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment
opérée. Si l'on considère avec soin de quel misérable état théorique
la raison humaine est inévitablement partie, on cessera d'être
surpris qu'il lui ait fallu tout ce long et pénible enfantement pour
étendre convenablement à ses spéculations abstraites et générales
ce même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément
dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse jamais
dispenser notre faible intelligence de reproduire constamment cette
succession naturelle, où réside la principale efficacité de notre
développement philosophique, il est clair qu'une pareille éducation
ultérieure, soit individuelle, soit même collective, pouvant désormais
devenir systématique, tandis qu'elle a dû jusqu'ici rester purement
instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide
et plus facile, mais d'ailleurs essentiellement équivalent, que je
m'estime heureux d'avoir ainsi préparé à tous mes successeurs, par le
laborieux ensemble de mon évolution originale.
Un tel examen de l'institution générale et de la formation graduelle
convenables à la méthode positive, complète ici son appréciation
finale, déjà accomplie quant à sa nature et à sa destination, après
la détermination fondamentale de son unité nécessaire. L'ensemble de
ce chapitre peut donc être envisagé comme constituant aujourd'hui
une sorte d'équivalent spontané du discours initial de Descartes
sur la méthode, sauf les diversités essentielles qui résultent de
la nouvelle situation de la raison moderne et des nouveaux besoins
correspondans. Tandis que Descartes devait surtout avoir en vue
l'évolution préliminaire qui, pendant les deux derniers siècles,
était destinée à préparer successivement l'ascendant décisif de la
positivité rationnelle, j'ai dû, au contraire, apprécier ici l'entier
accomplissement effectif d'un tel préambule, afin de déterminer
directement la constitution finale de la saine philosophie, en
harmonie nécessaire avec une haute destination sociale, que Descartes
avait justement écartée, mais que Bacon avait déjà essentiellement
pressentie. Ainsi, ce chapitre concernait naturellement la partie
la plus difficile et la plus importante de tout le travail relatif
à nos conclusions générales, d'après la prépondérance constante des
besoins logiques sur les besoins scientifiques, surtout en un temps
où, la doctrine devant être encore fort peu avancée, la principale
élaboration philosophique doit consister à instituer complétement la
méthode. Toutefois, pour que notre opération extrême puisse atteindre
suffisamment son but général, il faut, en outre, consacrer le chapitre
suivant à une rapide appréciation scientifique, correspondante à
cette appréciation logique, et oser même caractériser enfin, dans un
dernier chapitre, l'action totale que doit ultérieurement exercer la
philosophie positive, dès lors pleinement constituée.