constatée, dans le système entier de la philosophie positive,
étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois
historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal
antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus
à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions
relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours
semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre
solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à
chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit
logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi
l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au
quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que
l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et
l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe
essentiel que la simple inversion mutuelle de l'ordre suivant lequel
devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement
complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre:
l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement
ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence
spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de
l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde
extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère
nécessairement théologique de la philosophie initiale: au contraire,
les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou
implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante
de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus
simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie; quoique
l'esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives,
en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur
quand il n'était qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement
présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation
du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie; mais sa
tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage
du polythéisme au monothéisme, où, pour la première fois, l'évolution
philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons
vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous
une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la
grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa
supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors
intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée
à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps
encore son ascendant politique: ainsi surgit, entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis
Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont
l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme
l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième
phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante-sixième chapitre, ce
long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scolastique,
une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable
décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sociale venait
d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que
les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel,
obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les
prétentions politiques de la philosophie métaphysique, auparavant
extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à
une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y
devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique
de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les
conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité
générale, et dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir
l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif,
qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa
commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre
accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des
connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé
cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint
caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la
précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la
méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle,
sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à
la méthode théologico-métaphysique envers les études morales et
sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique
instituée au XIIIe siècle. Cette incohérente position, qui a
persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après
l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance
de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un
véritable ascendant général: autrement il faudrait désespérer de la
systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation
sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes
tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer
une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique,
devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette
exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette
douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux
spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce
Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de
toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction
normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et
du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent
essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient
de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre,
pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition
moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois
expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique
avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse,
dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie;
tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique
stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties,
y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être
auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui,
depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel
contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la
transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient
graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation
des besoins moraux; ainsi que le témoigne encore trop souvent la
situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu,
reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers
l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral.
Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été
essentiellement inhérente à la nature propre de la transition moderne,
elle en a certainement constitué la plus douloureuse condition: et
cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement
respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles
théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui
résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu,
au chapitre précédent, qu'entre la souveraineté spontanée de la force
et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale
tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale,
que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si
noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son
avénement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie
déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait
depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement
de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande
conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement
remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais
elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité
comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion
de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire,
à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit
intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme
collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient
désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de
l'évolution mentale qu'à sa destination sociale: car l'indifférence
pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence
supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un
obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement
la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent
aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instrumens d'ambition
personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des
vrais progrès scientifiques.
Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud, fondamental
de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper
directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle
des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la
véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité,
doit être éminemment social, et pas seulement individuel: car, sous
le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme
proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de
réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la
philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique,
est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait,
à sa manière, à cette évidente condition générale; et c'est surtout à
cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore
suffisamment remplacée. La métaphysique, ancienne, scolastique, ou
moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue
individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction
cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue,
comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant
toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle,
qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent
développer des sentimens d'égoïsme. Il en est essentiellement de
même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour
l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et
astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers
siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet,
quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique
est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement
dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un
essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe
et principale de la coordination positive, qui, depuis la fin du
XVIIIe siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les
savans les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres
exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement
apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un
véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
généralisation mentale beaucoup plus près de son siége réel; mais, sauf
son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable,
ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire
qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des
relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait
finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant
le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle
tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études
biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive,
que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être,
sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie
générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de
vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire,
de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres
sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et
plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective
de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si
incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit
humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne
saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications
importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et
interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de
l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour
manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence:
l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré;
car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération
de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que
j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie
philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.
Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier
préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases
physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit
positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a
graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer
toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé
jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation
décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment
d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de
constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant
normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand
cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait
empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et
longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences,
soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera
même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques
adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement
relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant
accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa
judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment
formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances
philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré
la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les
tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en
effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était
systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son
effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément
que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite
à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis
que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des
théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le
perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater
nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en
sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires,
accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins
politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre
pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces,
selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de
Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de
la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué
les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale,
présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la
commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait
être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la
convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans,
dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question
finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à
sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement
de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires,
déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale,
par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les
plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle
opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de
Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions,
également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre
lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées
à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie
positive.
Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette
philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences
respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les
études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement
envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé
et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité
dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes
qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique
sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la
science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car
ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe
philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne
peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans
faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a
pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique
et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue
positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent
successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait
être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt
compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et
politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées
par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de
semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré
l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il
serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de
redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé,
qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses
spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux
ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée
qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est
aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il
faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée
et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées,
qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la
dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront
alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les
vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable
avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations.
Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation
spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner,
de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que
la principale attention publique, vers les études sociologiques,
jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour
être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là
que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient
naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus
convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la
légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de
l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle
philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement
que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la
théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que
l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de
l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives,
d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison,
malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs
fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible
essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études
inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle,
imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution
personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement
en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens
essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de
l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi
au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et
dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié
à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à
laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même,
et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide
application continue. Les spéculations mathématiques conserveront
donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles
ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le
berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences
des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible
autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais
s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison
publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de
l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on
n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus
simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de
poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres
de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin
conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment
universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable
éducation.
Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à
démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir,
sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux
voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui
procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant,
soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs
prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de
permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable
esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe
de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se
trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui,
depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à
la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps
indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le
plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination
finale, dont l'âge est désormais arrivé.
La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici
nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la
création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément
dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette
démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général
propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles
relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de
l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière
sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite
l'institution et le développement de la méthode positive, enfin
complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs
essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une
consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance
du point de vue sociologique.
Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons
spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue
surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par
sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute
recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières,
soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui
constituent les lois effectives de tous les événemens observables,
ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après
les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des
volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la
destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper
sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est
vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous
l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure
que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces
questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement
jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître
que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir
obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le
mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine
maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort
incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle
a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles
de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les
plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant
obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples
et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante
extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus
indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus
prolongée des spéculations les plus difficiles.
Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives
quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste
appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas
scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de
l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les
deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels
doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part,
nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si
heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits
observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive,
de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en
1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas
finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier
ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais,
d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles
dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science
à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons
reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée
d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale
supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de
lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur
établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne
saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été
convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une
judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques
doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations,
il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la
prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend
toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux
dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la
prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès
scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le
nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse
les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels
nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres,
une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable
rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à
chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité.
Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup
plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions,
fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des
difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue
non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos
diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours
impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale,
isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie
naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement
érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète,
puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale
entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres
de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation
illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont
dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif
des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale
dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses
inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système
des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la
prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable,
maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut
directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue
sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison
fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous
une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses
généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles
vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne
saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné
à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux
d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante
réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore
communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite,
du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples
études préliminaires.
Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu,
la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à
vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine
contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison
publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement
l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles,
a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère
d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures
de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement
rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement
partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans
l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations
naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions
pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès,
attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus
impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie,
substituant partout la recherche des lois effectives à celle des
causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations
avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer
enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité
mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative
un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi
désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement
semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des
procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences
convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation.
Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard,
d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que
le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple
extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles
à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre
quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient
seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques
habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations
humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de
leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode
théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout
entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères
sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles
dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour
type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée
par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement
bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant
convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi
successivement régénérées, soit quant à la nature des questions,
soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles
conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui
doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est
essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer,
en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ
général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais
porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction
faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur.
Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique
purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes
les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de
comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous
avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs
sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une
attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires
constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes
les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques;
nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices
de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse
systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés
de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un
cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration
dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de
nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor
spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais
donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples,
l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la
profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie
moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode
spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir,
envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun
d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus
simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine
investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à
cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ,
la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations
positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives
aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la
vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble
total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des
longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment
réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y
avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration
positive, que l'institution et le développement des divers procédés
intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes
extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la
supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons
sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux
spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et
après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction,
sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette
coordination qui constituent la principale valeur des saines théories
scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires,
c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux
rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations
abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite
cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés,
comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée
des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers
motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif
des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans
l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la
fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement
plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe
spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous
a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû
être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes
privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en
sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association
scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de
la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler
une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut
déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est
ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une
simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau
que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le
seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être
impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre
intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue
individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect
humain.
D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations
positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le
principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement
dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques,
inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou
sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles,
toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la
science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique
nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister
implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine,
qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime
théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a
dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer
une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de
pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les
phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu
méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent
assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est
loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est
alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés
dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus
simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui,
vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient
dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des
croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable
valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations
astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai
montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les
plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême
imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la
seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester
longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale,
développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins
constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal
motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en
monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la
philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant
universel d'une telle concentration religieuse que le principe des
lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et
active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la
dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques,
à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les
explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction
scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant
désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne
à des règles constantes le développement effectif de la volonté
directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de
telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux
artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe
positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux
derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes
études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la
science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins
l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier
aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que
l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit
chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant
que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à
une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce
qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement
d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les
ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut
obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive
d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des
analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous
les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse
envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement
confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que
cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas
suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent
justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter
sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui
avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale
des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif
dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait
pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes
antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des
lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans,
quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus
subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière
généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors
pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers
cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les
hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée
des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce
grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique,
constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la
plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours
la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement
changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle
arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie
théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison
moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit
produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de
tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles.
Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi
dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie
expirante, en ôtant directement aux explications providentielles
l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis
la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la
sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui
la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par
les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation
décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique,
perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers
tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une
indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études
correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait
dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor
philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait
être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de
plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations
émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation
immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions
mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y
faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes
a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de
ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus
généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les
hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer
convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le
sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les
simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à
leur domaine normal.
Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois,
quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui
les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une
distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties
de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet
la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos
explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier
entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt
comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater
réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle
similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode
doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de
ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre
le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque
les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une
autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que
cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au
passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère
identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de
leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations
mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation
et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité
sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement
équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique
d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt
quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations
habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique
une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue
que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les
expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à
l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement,
une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de
l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est
assurément en mathématique que cette importante distinction est, au
contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y
convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de
relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards,
la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à
s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés,
mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir
pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par
les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps
vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester
suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée
entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut
être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant
au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une
haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au
contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.
Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois réelles
nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source
essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoiqu'un vain orgueil
dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une
injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment
davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en
certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée
l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe
aucunement ni sur la certitude, ni sur l'utilité, ni même sur la
vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles
soient, de part et d'autre, suffisamment constatées, et d'ailleurs
toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du
sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminens
exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires;
malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de
vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celle
de Newton: il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la
mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent
uniquement sur une judicieuse observation, trop souvent troublée par
une vicieuse argumentation. On sait, du reste, que la perfection
logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit
toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer
pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre:
cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions
essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés,
sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions
ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux
modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques: il
faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour
les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules
lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation
positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer
la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il
est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de la première
altère nécessairement l'utilité, la netteté, et même la réalité de
nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que
possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales,
elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique
vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée
surtout par d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet,
les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs
phénomènes, présentant plus de difficultés à la déduction, semblent
moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les
sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément
de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps,
la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les
plus générales, suivant notre théorie hiérarchique, doit naturellement
procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées
par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une
importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées
des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit
alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions
fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences
plus isolées. Quoique une telle compensation soit loin de suffire, et
que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant
expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois
devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit
même en rationnalité: une juste comparaison ne saurait, à cet égard,
uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent,
trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui
sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles
ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur
vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer
aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences
supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y
doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant
du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes
mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la
raison humaine est réellement plus avancée; outre que la position
encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter
spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de
la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir
de nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une
judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de
la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le
dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique,
quoique créée seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de
précision et de fécondité, mais de positivité et de rationnalité,
avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite
émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu
d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et
la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable
unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une
seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes
phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on
a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les
sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment
comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange
dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet
bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester
l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus
complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication
transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position
normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique.
Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant
toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie,
soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles,
propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits
à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs,
l'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque,
distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher.
Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et
universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation
sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial.
Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté,
c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes
inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se
trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins
explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que
l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu,
puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait
alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état
éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussitôt après
l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est
plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore;
c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime
philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions, ni
sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation
transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé,
et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations
à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les
hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant
que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite
une meilleure alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce
régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au
développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement
redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au
contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques,
dont l'empire, moins consistant, mais plus spécieux, présente une
apparence de rationnalité susceptible de séduire les intelligences
qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies.
Nous avons constaté, même en mathématique, surtout envers la théorie
du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable
d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaissance des
plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement
leur appréciation habituelle. L'ensemble de la méthode positive est
si mal compris des savans actuels, par suite d'une culture trop
dispersive, qu'il n'est, malheureusement, pas superflu de signaler
directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation
sur l'imagination comme le principal caractère logique de la saine
philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non
vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des
divers phénomènes naturels: car, sans être désormais immédiatement
contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les
travaux spéciaux. Quoique les différens ordres de spéculations réelles
accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active,
nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée
à l'observation, c'est-à-dire constamment employée à créer ou à
perfectionner les moyens de liaison entre les faits constatés; mais
le point de départ ni la direction ne sauraient, en aucun cas, lui
appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair
que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement
fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur
la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur
fécondité. Voir pour prévoir, tel est le caractère permanent de la
véritable science; tout prévoir sans avoir rien vu, ne peut constituer
qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop poursuivie.
À cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect
scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu,
comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai
génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la
philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse
transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la
positivité rationnelle; et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement
au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore
manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste
donc plus ici qu'à caractériser sommairement le profond contraste
général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie
pleinement positive et l'ancienne philosophie théologico-métaphysique.
Celle-ci, en effet dans les diverses phases qu'elle a dû successivement
offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état
positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions
absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque
de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des
divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures
vraiment éminentes que leurs efforts instinctifs pour surmonter
spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des
métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une
éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement
à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double
réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste
sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de
toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement
où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis
la transaction cartésienne, suivant les explications directes du
cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer
une philosophie vraiment relative: aussi l'absolu, que ce puissant
penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé
à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne
prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul
détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement
émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment
décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était
pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce
qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle
n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais
cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce
Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut
plus être aucunement empêchée, en un siècle dont l'esprit dominant
est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les
populations où la déplorable influence mentale du protestantisme
a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en
prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique.
D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré,
à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où
l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendans
de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout
remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver
un caractère absolu, c'est-à-dire la pesanteur. Ensuite, la saine
philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue
élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre
intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement
subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette
relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme
constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes
du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport,
au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont
nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible
d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible
à cette action: en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de
l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute
notion effective; ce qui est surtout sensible dans les cas où la
communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en
philosophie astronomique, envers les astres obscurs, ou chez les
individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc
à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres
phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le
mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le
résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque
cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement
propre à chacun de ces deux inséparables élémens de nos impressions
et de nos pensées. C'est à l'équivalent très-imparfait de cette
conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière,
avec les divers inconvéniens graves, quant à la netteté et surtout à
l'efficacité, qui restaient inhérens à sa marche métaphysique. Mais un
tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il
ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence
individuelle; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de
la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune
révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin
directement jusqu'à la saine appréciation dynamique de l'intelligence
collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de
son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce
sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité
par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière
élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication
biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que,
dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu,
le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases
successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette
évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos
conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant
que par l'altération du milieu; mais comme, en réalité, ce changement
organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement
ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique,
au contraire, prend directement en considération prépondérante le
développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune
transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité,
et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après
une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un
degré transitoire, mais entièrement incompatible avec l'état normal
des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul
susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie
absolue: s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable
loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter
rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine
sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à
ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance
positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans l'ensemble de ses
conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à
laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue
immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se
trouve directement constituée; car nous avons été conduits par là à
concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives
comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait
jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant
toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble
des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée,
aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à
laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète
généralisation, et dès lors une consécration dogmatique.
En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper
les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une
élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique,
d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence
pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude
naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses
aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques,
ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et
indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect
statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré
l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions
mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au
degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit
effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le
monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous
les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont
cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus
ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais
radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable
pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions
personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables
à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément
encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les
diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la
nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur
aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait
méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles,
sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres
lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le
monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards
secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par
notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres
plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations
plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou
plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond
des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse
être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous
apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement
beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent
pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous
l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des
opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent
pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons
maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti
le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le
spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude
totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la
prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie
essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité
sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins
funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement
dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous
l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance,
aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une
absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne,
en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité
comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui
aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on
s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette
irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions
purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine
appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément
rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous
a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories
successives de chaque science réelle, mais même les croyances
monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à
nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps
de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur
système compatible avec l'âge correspondant du développement humain,
c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible
de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés
aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y
puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant
enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun
égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général
des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui
devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe
nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les
observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive
de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des
lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que
l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie
éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération
universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche
déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées
quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment
les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation
correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable
énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un
vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui
le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute
direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et
l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions.
Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux
à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors
irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation
historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable
et la plus étendue.
Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects
essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il
faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un
examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement
considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord
quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.