II.--INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

1894

_A Marcel Schwob_

Il reste d’un homme ce que donnent à songer son nom, et les œuvres qui

font de ce nom un signe d’admiration, de haine ou d’indifférence. Nous

pensons qu’il a pensé, et nous pouvons retrouver entre ses œuvres cette

pensée qui lui vient de nous: nous pouvons refaire cette pensée à

l’image de la nôtre. Aisément, nous nous représentons un homme

ordinaire: de simples souvenirs en ressuscitent les mobiles et les

réactions élémentaires. Parmi les actes indifférents qui constituent

l’extérieur de son existence, nous trouvons la même suite qu’entre les

nôtres; nous en sommes le lien aussi bien que lui, et le cercle

d’activité que son être suggère ne déborde pas de celui qui nous

appartient. Si nous faisons que cet individu excelle en quelque point,

nous en aurons plus de mal à nous figurer les travaux et les chemins de

son esprit. Pour ne pas nous borner à l’admirer confusément, nous serons

contraints d’étendre dans un sens notre imagination de la propriété qui

domine en lui, et dont nous ne possédons, sans doute, que le germe. Mais

si toutes les facultés de l’esprit choisi sont largement développées à

la fois, ou si les restes de son action paraissent considérables dans

tous les genres, la figure en devient de plus en plus difficile à saisir

dans son unité et tend à échapper à notre effort. D’une extrémité de

cette étendue mentale à une autre, il y a de telles distances que nous

n’avons jamais parcourues. La continuité de cet ensemble manque à notre

connaissance, comme s’y dérobent ces informes haillons d’espace qui

séparent des objets connus, et traînent au hasard des intervalles; comme

se perdent à chaque instant des myriades de faits, hors du petit nombre

de ceux que le langage éveille. Il faut pourtant s’attarder, s’y faire,

surmonter la peine qu’impose à notre imagination cette réunion

d’éléments hétérogènes par rapport à elle. Toute intelligence, ici, se

confond avec l’invention d’un ordre unique, d’un seul moteur et désire

animer d’une sorte de semblable le système qu’elle s’impose. Elle

s’applique à former une image décisive. Avec une violence qui dépend de

son ampleur et de sa lucidité, elle finit par reconquérir sa propre

unité. Comme par l’opération d’un mécanisme, une hypothèse se déclare,

et se montre l’individu qui a tout fait, la vision centrale où tout a dû

se passer, le cerveau monstrueux ou l’étrange animal qui a tissé des

milliers de purs liens entre tant de formes, et de qui ces constructions

énigmatiques et diverses furent les travaux, l’instinct faisant sa

demeure. La production de cette hypothèse est un phénomène qui comporte

des variations, mais point de hasard. Elle vaut ce que vaudra l’analyse

logique dont elle devra être l’objet. Elle est le fond de la méthode qui

va nous occuper et nous servir.

Je me propose d’imaginer un homme de qui auraient paru des actions

tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il n’y

en aura pas de plus étendue. Et je veux qu’il ait un sentiment de la

différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien

se nommer analyse. Je vois que tout l’oriente: c’est à l’univers qu’il

songe toujours, et à la rigueur[6]. Il est fait pour n’oublier rien de

ce qui entre dans la confusion de ce qui est: nul arbuste. Il descend

dans la profondeur de ce qui est à tout le monde, s’y éloigne et se

regarde. Il atteint aux habitudes et aux structures naturelles, il les

travaille de partout, et il lui arrive d’être le seul qui construise,

énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses; il

accomplit des ornements pleins de douceur et de grandeur, mille engins,

et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les

débris d’on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se

mêlent de sa science, laquelle ne se distingue pas d’une passion, il a

le charme de sembler toujours penser à autre chose... Je le suivrai se

mouvant dans l’unité brute et l’épaisseur du monde, où il se fera la

nature si familière qu’il l’imitera pour y toucher, et finira dans la

difficulté de concevoir un objet qu’elle ne contienne pas.

[6] _Hostinato rigore_, obstinée rigueur. Devise de Léonard.

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l’expansion de

termes trop éloignés d’ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne me

paraît plus convenir que celui de _Léonard de Vinci_. Celui qui se

représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un fond pour

l’y voir s’y tenir. Il y a là une sorte de logique presque sensible et

presque inconnue. Le personnage que je désigne se réduit à une déduction

de ce genre. Presque rien de ce que j’en saurai dire ne devra s’entendre

de l’homme qui a illustré ce nom: je ne poursuis pas une coïncidence que

je juge impossible à mal définir. J’essaye de donner une vue sur le

détail d’une vie intellectuelle, une suggestion des méthodes que toute

trouvaille implique, _une_, choisie parmi la multitude des choses

imaginables, modèle qu’on devine grossier, mais de toute façon

préférable aux suites d’anecdotes douteuses, aux commentaires des

catalogues de collections, aux dates. Une telle érudition ne ferait que

fausser l’intention tout hypothétique de cet essai. Elle ne m’est pas

inconnue, mais j’ai surtout à ne pas en parler, pour ne pas donner à

confondre une conjecture relative à des termes fort généraux, avec les

débris extérieurs d’une personnalité si bien évanouie qu’ils nous

offrent la certitude de son existence pensante, autant que celle de ne

jamais la mieux connaître.

*

* *

Mainte erreur, gâtant les jugements qui se portent sur les œuvres

humaines, est due à un oubli singulier de leur génération. On ne se

souvient pas souvent qu’elles n’ont pas toujours été. Il en est provenu

une sorte de coquetterie réciproque qui fait généralement taire--jusqu’à

les trop bien cacher--les origines d’un ouvrage. Nous les craignons

humbles; nous allons jusqu’à redouter qu’elles soient naturelles. Et,

bien que fort peu d’auteurs aient le courage de dire comment ils ont

formé leur œuvre, je crois qu’il n’y en a pas beaucoup plus qui se

soient risqués à le savoir. Une telle recherche commence par l’abandon

pénible des notions de gloire et des épithètes laudatives; elle ne

supporte aucune idée de supériorité, aucune manie de grandeur. Elle

conduit à découvrir la relativité sous l’apparente perfection. Elle est

nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont aussi profondément

différents que leurs produits les font paraître. Certains travaux des

sciences, par exemple, et ceux des mathématiques en particulier,

présentent une telle limpidité de leur armature qu’on les dirait l’œuvre

de personne. Ils ont quelque chose d’_inhumain_. Cette disposition n’a

pas été inefficace. Elle a fait supposer une distance si grande entre

certaines études, comme les sciences et les arts, que les esprits

originaires en ont été tout séparés dans l’opinion et juste autant que

les résultats de leurs travaux semblaient l’être. Ceux-ci pourtant, ne

diffèrent qu’après les variations d’un fond commun, parce qu’ils en

conservent et ce qu’ils en négligent, en formant leurs langages et leurs

symboles. Il faut donc avoir quelque défiance à l’égard des livres et

des expositions trop pures. Ce qui est fixé nous abuse, et ce qui est

fait pour être regardé change d’allure, s’ennoblit. C’est mouvantes,

irrésolues, encore à la merci d’un moment, que les opérations de

l’esprit vont pouvoir nous servir, avant qu’on les ait appelées

divertissement ou loi, théorème ou chose d’art, et qu’elles se soient

éloignées, en s’achevant, de leur ressemblance.

Intérieurement, il y a un drame. Drame, aventures, agitations, tous les

mots de cette espèce peuvent s’employer, pourvu qu’ils soient plusieurs

et se corrigent l’un par l’autre. Ce drame se perd le plus souvent, tout

comme les pièces de Ménandre. Cependant, nous gardons les manuscrits de

Léonard et les illustres notes de Pascal. Ces lambeaux nous forcent à

les interroger. Ils nous font deviner par quels sursauts de pensée, par

quelles bizarres introductions des événements humains et des sensations

continuelles, après quelles immenses minutes de langueur se sont

montrées à des hommes les ombres de leurs œuvres futures, les fantômes

qui précèdent. Sans recourir à de si grands exemples qu’ils emportent le

danger des erreurs de l’exception, il suffit d’observer quelqu’un qui se

croit seul et s’abandonne; qui _recule_ devant une idée; qui la

_saisit_; qui nie, sourit ou se contracte, et mime l’étrange situation

de sa propre diversité. Les fous s’y livrent devant tout le monde.

Voilà des exemples qui lient immédiatement des déplacements physiques,

finis, mesurables à la comédie personnelle dont je parlais. Les acteurs

d’ici sont des images mentales et il est aisé de comprendre que, si l’on

fait s’évanouir la particularité de ces images pour ne lire que leur

succession, leur fréquence, leur périodicité, leur facilité diverse

d’association, leur durée enfin, on est vite tenté de leur trouver des

analogies dans le monde dit matériel, d’en rapprocher les analyses

scientifiques, de leur supposer un milieu, une continuité, des

propriétés de déplacement, des vitesses et, de suite, des masses, de

l’énergie. On s’avise alors qu’une foule de ces systèmes sont possibles,

que l’un d’eux en particulier ne vaut pas plus qu’un autre, et que leur

usage, précieux, car il éclaircit toujours quelque chose, doit être à

chaque instant surveillé et restitué à son rôle purement verbal. Car

l’analogie n’est précisément que la faculté de varier les images, de les

combiner, de faire coexister la partie de l’une avec la partie de

l’autre et d’apercevoir, volontairement on non, la liaison de leurs

structures. Et cela rend indescriptible l’esprit, qui est leur lieu. Les

paroles y perdent leur vertu. Là, elles se forment, elles jaillissent

devant ses _yeux_: c’est lui qui nous décrit les mots.

L’homme emporte ainsi des _visions_, dont la puissance fait la sienne.

Il y rapporte son histoire. Elles en sont le lien géométrique. De là

tombent ces décisions qui étonnent, ces perspectives, ces divinations

foudroyantes, ces justesses du jugement, ces illuminations, ces

incompréhensibles inquiétudes, et des sottises. On se demande avec

stupéfaction, dans certains cas extraordinaires, en invoquant des dieux

abstraits, le génie, l’inspiration, mille autres, d’où viennent ces

accidents. Une fois de plus on croit qu’il s’est créé quelque chose, car

on adore le mystère et le merveilleux autant qu’ignorer les coulisses;

on traite la logique de miracle, mais l’inspiré était prêt depuis un an.

Il était mûr. Il y avait pensé toujours--peut-être sans s’en douter--et

où les autres étaient encore à ne pas voir, il avait regardé, combiné et

ne faisait plus que lire dans son esprit. Le secret--celui de Léonard

comme celui de Bonaparte, comme celui que possède une fois la plus haute

intelligence--est et ne peut être que dans les relations qu’ils

trouvèrent,--qu’ils furent forcés de trouver--_entre des choses dont

nous échappe la loi de continuité_. Il est certain qu’au moment décisif,

ils n’avaient plus qu’à effectuer des actes définis. L’affaire suprême,

celle que le monde regarde, n’était plus qu’une chose simple,--comme de

comparer deux longueurs.

Ce point de vue rend perceptible l’unité de méthode qui nous occupe.

Dans ce milieu, elle est native, élémentaire. Elle en est la vie même et

la définition. Et quand des penseurs aussi puissants que celui auquel je

songe le long de ces lignes, retirent de cette propriété ses ressources

implicites, ils ont le droit d’écrire dans un moment plus conscient et

plus clair: _Facil cosa e farsi universale!_ Il est aisé de se rendre

universel! Ils peuvent, une minute, admirer le prodigieux instrument

qu’ils sont,--quittes à nier instantanément un prodige.

Mais cette clarté finale ne s’éveille qu’après de longs errements,

d’indispensables idolâtries. La conscience des opérations de la pensée,

qui est la logique méconnue dont j’ai parlé, n’existe que rarement, même

dans les plus fortes têtes. Le nombre des conceptions, la puissance de

les prolonger, l’abondance des trouvailles sont autres choses et se

produisent en dehors du jugement que l’on porte sur leur nature. Cette

opinion est cependant d’une importance aisée, à représenter. Une fleur,

une proposition, un bruit peuvent être imaginés presque simultanément;

on peut les faire se suivre d’aussi près qu’on le voudra; l’un

quelconque de ces objets de pensée peut aussi se changer, être déformé,

perdre successivement sa physionomie initiale au gré de l’esprit qui le

tient;--mais la connaissance de ce pouvoir, seule, lui confère toute sa

valeur. Seule, elle permet de critiquer ces _formations_, de les

interpréter, de n’y trouver que ce qu’elles contiennent et de ne pas en

étendre les états directement à ceux de la réalité. Avec elle commence

l’analyse de toutes les phases intellectuelles, de tout ce qu’elle va

pouvoir nommer folie, idole, trouvaille,--auparavant nuances, qui ne se

distinguaient pas les unes des autres. Elles étaient des variations

équivalentes d’une commune substance; elles se comparaient, elles

faisaient des flottaisons indéfinies et comme irresponsables,

quelquefois pouvant se nommer, toutes du même système. La conscience des

pensées que l’on a, en tant que ce sont des pensées, est de reconnaître

cette sorte d’égalité ou d’homogénéité; de sentir que toutes les

combinaisons de la sorte sont légitimes, naturelles, et que la méthode

consiste à les exciter, à les voir avec précision, à chercher ce

qu’elles impliquent.

A un point de cette observation ou de cette double vie mentale, qui

réduit la pensée ordinaire à être le rêve d’un dormeur éveillé, il

apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaisons, de contrastes,

de perceptions, qui se groupe autour d’une recherche ou qui file

indéterminée, selon le plaisir, se développe avec une régularité

_perceptible_, une continuité évidente de machine. L’idée surgit alors

(ou le désir) de précipiter le cours de cette suite, d’en porter les

termes à leur _limite_, à celle de leurs expressions imaginables, _après

laquelle tout sera changé_. Et si ce mode d’être conscient devient

habituel, on en viendra, par exemple, à examiner d’emblée tous les

résultats possibles d’un acte envisagé, tous les rapports d’un objet

conçu, pour arriver de suite à s’en défaire, à la faculté de deviner

toujours une chose plus intense ou plus exacte que la chose donnée, au

pouvoir de se réveiller hors d’une pensée qui durait trop. Quelle

qu’elle soit, une pensée qui se fixe prend les caractères d’une hypnose

et devient, dans le langage logique, une idole; dans le domaine de la

construction poétique et de l’art, une infructueuse monotonie. Le sens

dont je parle et qui mène l’esprit à se prévoir soi-même, à imaginer

l’ensemble de ce qui allait s’imaginer dans le détail, et l’effet de la

succession ainsi résumée, est la condition de toute généralité. Lui, qui

dans certains individus s’est présenté sous la forme d’une véritable

passion et avec une énergie singulière; qui, dans les arts, permet

toutes les avances et explique l’emploi de plus en plus fréquent de

termes resserrés, de raccourcis et de contrastes violents, existe

implicitement sous sa forme rationnelle au fond de toutes les

conceptions mathématiques. C’est une opération très semblable à lui,

qui, sous le nom de raisonnement par récurrence[7], donne à ces analyses

leur extension,--et qui, depuis le type de l’addition jusqu’à la

sommation infinitésimale, fait plus que d’épargner un nombre indéfini

d’expériences inutiles: elle s’élève à des êtres plus complexes, parce

que l’imitation consciente de mon acte est un nouvel acte qui enveloppe

toutes les adaptations possibles du premier.

[7] L’importance philosophique de ce raisonnement a été, pour la

première fois, mise en évidence par M. Poincaré dans un article

récent. Consulté par l’auteur sur la question de priorité,

l’illustre savant a bien voulu confirmer l’attribution que nous lui

faisions.

*

* *

Ce tableau, drames, remous, lucidité, s’oppose de lui-même à d’autres

mouvements et à d’autres scènes qui tirent de nous les noms de «Nature»

ou de «Monde» et dont nous ne savons faire autre chose que nous en

distinguer, pour aussitôt nous y remettre.

Les philosophes ont généralement abouti à impliquer notre existence dans

cette notion, et elle dans la nôtre même; mais ils ne vont guère au

delà, car l’on sait qu’ils ont à faire de débattre ce qu’y virent leurs

prédécesseurs, bien plus que d’y regarder en personne. Les savants et

les artistes en ont diversement joui, et les uns ont fini par mesurer,

puis construire; et les autres par construire comme s’ils avaient

mesuré. Tout ce qu’ils ont fait se replace de soi-même dans le milieu et

y prend part, le continuant par de nouvelles formes données aux

matériaux qui le constituent. Mais avant d’abstraire et de bâtir, on

observe: la personnalité des sens, leur docilité différente, distingue

et trie parmi les qualités proposées en masse celles qui seront retenues

et développées par l’individu. La constatation est d’abord subie,

presque sans pensée, avec le sentiment de se laisser emplir et celui

d’une circulation lente et comme heureuse: il arrive qu’on s’y intéresse

et qu’on donne aux choses qui étaient fermées, irréductibles, d’autres

valeurs; on y ajoute, on se plaît davantage à des points particuliers,

on se les exprime et il se produit comme la restitution d’une énergie

que les sens auraient reçue; bientôt elle déformera le site à son tour,

y employant la pensée réfléchie d’une personne.

L’homme universel commence, lui aussi, par contempler simplement, et il

revient toujours à s’imprégner de spectacles. Il retourne aux ivresses

de l’instinct particulier et à l’émotion que donne la moindre chose

réelle, quand on les regarde tous deux, si bien clos par toutes leurs

qualités et concentrant de toute manière tant d’effets.

*

* *

La plupart des gens y voient par l’intellect bien plus souvent que par

les yeux. Au lieu d’espaces colorés, ils prennent connaissance de

concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de

reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux: la Maison!

Idée complexe, accord de qualités abstraites. S’ils se déplacent, le

mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui

défigure continûment leur sensation, leur échappent,--car le concept ne

change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que d’après leur

rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement

les plaisirs et les souffrances d’y voir, qu’ils ont inventé les _beaux

sites_. Ils ignorent le reste. Mais là, ils se régalent d’un concept qui

fourmille de mots. (Une règle générale de cette faiblesse qui existe

dans tous les domaines de la connaissance est précisément le choix de

lieux _évidents_, le repos en des systèmes définis, qui facilitent,

mettent à la portée... Ainsi peut-on dire que l’œuvre d’art, est

toujours plus ou moins didactique.) Ces beaux sites eux-mêmes leur sont

assez fermés. Et toutes les modulations que les petits pas, la lumière,

l’appesantissement du regard ménagent, ne les atteignent pas. Ils ne

font ni ne défont rien dans leurs sensations. Sachant horizontal le

niveau des eaux tranquilles, ils méconnaissent que la mer est _debout_

au fond de la vue; si le bout d’un nez, un éclat d’épaule, deux doigts

trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se font

jamais à n’y voir qu’un bijou neuf, enrichissant leur vision. Ce bijou

est un fragment d’une personne qui seule existe, leur est connue. Et,

comme ils rejettent à rien ce qui manque d’une appellation le nombre de

leurs impressions se trouve strictement fini d’avance[8]!

[8] Voir dans le _Traité de la Peinture_, la proposition CCLXXI.

«_Impossibile che una memoria possa riserbare tutti gli aspetti o

mutationi d’alcun membro di qualunque animal si sia... E perche ogni

quantità continua è divisibile in infinito..._» Il est impossible

qu’une mémoire puisse retenir tous les aspects d’aucun membre de

n’importe quel animal. Démonstration géométrique par la divisibilité

à l’infini d’une grandeur continue.

Ce que j’ai dit de la vue s’étend aux autres sens. Je l’ai choisie

parce qu’elle me paraît le plus _spirituel_ de tous. Dans l’esprit,

les images visuelles prédominent. C’est entre elles que s’exerce le

plus souvent la faculté analogique. Le terme inférieur de cette

faculté qui est la comparaison de deux objets peut même recevoir

pour origine une erreur de jugement accompagnant une sensation peu

distincte. La forme et la couleur d’un objet sont si évidemment

principales qu’elles entrent dans la conception d’une qualité de cet

objet se référant à un autre sens. Si l’on parle de la dureté du

fer, presque toujours l’image visuelle du fer sera produite et

rarement une image auditive.

L’usage du don contraire conduit à de véritables analyses. On ne peut

dire qu’il s’exerce dans la _nature_. Ce mot, qui paraît général et

contenir toute possibilité d’expérience, est tout à fait particulier. Il

évoque des images personnelles, déterminant la mémoire ou l’histoire

d’un individu. Le plus souvent, il suscite la vision d’une éruption

verte, vague et continue, d’un grand travail élémentaire s’opposant à

l’humain, d’une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque

chose plus forte que nous, s’enchevêtrant, se déchirant, dormant,

brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la

cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions. Il faut donc placer

celui qui regarde et peut bien voir, dans un coin _quelconque_ de ce qui

est.

* * * * *

L’observateur est pris dans une sphère qui ne se brise jamais, où il y a

des différences qui seront les mouvements et les objets, et dont la

surface se conserve close bien que toutes les portions s’en renouvellent

et s’y déplacent. L’observateur n’est d’abord que la condition de cet

espace fini: à chaque instant il est cet espace fini. Nul souvenir,

aucun pouvoir ne le trouble tant qu’il s’égale à ce qu’il regarde. Et

pour peu que je puisse le concevoir durant ainsi, je concevrai que ses

impressions diffèrent le moins du monde de celles qu’il recevrait dans

un rêve. Il arrive à sentir du bien, du mal, du calme lui venant[9] de

ces formes toutes quelconques, où son propre corps se compte. Et voici

lentement les unes qui commencent de se faire oublier, et de ne plus

être vues qu’à peine, tandis que d’autres parviennent à se faire

apercevoir--là où elles avaient toujours été. Une très intime confusion

des changements qu’entraînent dans la vision sa durée, et la lassitude,

avec ceux dus aux mouvements ordinaires, doit se noter. Certains

endroits sur l’étendue de cette vision s’exagèrent, comme un membre

malade semble plus gros et encombre l’idée qu’on a de son corps, par

l’importance que lui donne la douleur. Ces points forts paraîtront plus

faciles à retenir, plus doux à être vus. C’est de là que le spectateur

s’élève à la rêverie, et désormais il va pouvoir étendre à des objets de

plus en plus nombreux des caractères particuliers provenant des premiers

et des mieux connus. Il perfectionne l’espace donné en se souvenant d’un

précédent. Puis, à son gré, il arrange et défait ses impressions

successives. Il peut apprécier d’étranges combinaisons: il regarde comme

un être total et solide un groupe de fleurs ou d’hommes, une main, une

joue qu’il isole, une tache de clarté sur un mur, une rencontre

d’animaux mêlés par hasard. Il se met à vouloir se figurer des ensembles

invisibles dont les parties lui sont données. Il devine les nappes qu’un

oiseau dans son vol engendre, la courbe sur laquelle glisse une pierre

lancée, les surfaces qui définissent nos gestes, et les déchirures

extraordinaires, les arabesques fluides, les chambres informes, créées

dans un réseau pénétrant tout, par la rayure grinçante du tremblement

des insectes, le roulis des arbres, les roues, le sourire humain, la

marée. Parfois, les traces de ce qu’il a imaginé se laissent voir sur

les sables, sur les eaux; parfois sa rétine elle--même peut comparer,

dans le temps, à quelque objet la forme de son déplacement.

[9] Sans toucher les questions physiologiques, je mentionne le cas

d’un individu atteint de manie dépressive que j’ai vu dans une

clinique. Ce malade, qui était dans l’état de _vie ralentie_,

reconnaissait les objets avec une lenteur extraordinaire. Les

sensations lui parvenaient au bout d’un temps considérable. Aucun

besoin ne se faisait sentir en lui. Cette forme, qui reçoit parfois

le nom de manie stupide, est excessivement rare.

Des formes nées du mouvement, il y a un passage vers les mouvements que

deviennent les formes, à l’aide d’une simple variation de la durée. Si

la goutte de pluie paraît comme une ligne, mille vibrations comme un son

continu, les accidents de ce papier comme un plan poli et que la durée

de l’impression s’y emploie seule, une forme stable peut se remplacer

par une rapidité convenable dans le transfert périodique d’une chose (ou

élément) bien choisie. Les géomètres pourront introduire le temps, la

vitesse dans l’étude des formes, comme ils pourront les écarter de celle

des mouvements; et les langages feront qu’une jetée _s’allonge_, qu’une

montagne _s’élève_, qu’une statue _se dresse_. Et le vertige de

l’analogie, la logique de la continuité transporte ces actions à la

limite de leur tendance, à l’impossibilité d’un arrêt. Tout se meut de

degré en degré, imaginairement. Dans cette chambre et parce que je

laisse cette pensée durer seule, les objets _agissent_ comme la flamme

de la lampe: le fauteuil se consume sur place, la table se décrit si

vite qu’elle en est immobile, les rideaux coulent sans fin, continûment.

Voici une complexité infinie; pour se ressaisir à travers la notion des

corps, la circulation des contours, la mêlée des nœuds, les routes, les

chutes, les tourbillons, l’écheveau des vitesses, il faut recourir à

notre grand pouvoir, d’oubli ordonné--et, sans détruire la notion

acquise, on installe une conception abstraite: celle des ordres de

grandeur.

Telle, dans l’agrandissement de «ce qui est donné», expire l’ivresse de

ces choses particulières--desquelles il n’y a pas de science. En les

regardant longuement, si l’on y pense, elles se changent; et si l’on n’y

pense pas, on se prend dans une torpeur qui tient et consiste comme un

rêve tranquille, où l’on fixe hypnotiquement l’angle d’un meuble,

l’ombre d’une feuille, pour s’éveiller dès qu’on les voit. Certains

hommes ressentent, avec une délicatesse spéciale, la volupté de

l’_individualité_ des objets. Ils préfèrent avec délices, dans une

chose, cette qualité d’être unique--qu’elles ont toutes. Curiosité qui

trouve son expression ultime dans la fiction et les arts du théâtre et

qu’on a nommée, à cette extrémité, la _faculté d’identification_[10].

Rien n’est plus délibérément absurde à la description que cette témérité

d’une personne se déclarant qu’elle est un objet déterminé et qu’elle en

ressent les impressions--cet objet fût-il matériel[11]! Rien n’est plus

puissant dans la vie imaginative. L’objet choisi devient comme le centre

de cette vie, un centre d’associations de plus en plus nombreuses,

suivant que cet objet est plus ou moins complexe. Au fond, cette faculté

ne peut être qu’un moyen d’exciter la vitalité imaginative, de

transformer une énergie potentielle en actuelle, jusqu’au point où elle

devient une caractéristique pathologique, et domine affreusement la

stupidité croissante d’une intelligence qui s’en va.

[10] Edgar Poe, sur _Shakespeare_ (Marginalia).

[11] Si l’on éclaircit pourquoi l’identification à un objet matériel

_paraît_ plus absurde que celle à un objet vivant, on aura fait un

pas dans la question.

Depuis le regard pur sur les choses jusqu’à ces états, l’esprit n’a fait

qu’agrandir ses fonctions, créer des êtres selon les problèmes que toute

sensation lui pose et qu’il résout plus ou moins aisément, suivant qu’il

lui est demandé une plus ou moins forte production de tels êtres. On

voit que nous touchons ici à la _pratique_ même de la pensée. Penser

consiste, presque tout le temps que nous y donnons, à errer parmi des

motifs dont nous savons, avant tout, que nous les connaissons _plus ou

moins bien_. Les choses pourraient donc se classer d’après la facilité

ou la difficulté qu’elles offrent à notre compréhension, d’après le

degré de familiarité que nous avons avec elles, et selon les résistances

diverses que nous opposent leurs conditions ou leurs parties pour être

imaginées ensemble. Reste à conjecturer l’histoire de cette graduation

de la complexité.

*

* *

Le monde est irrégulièrement semé de dispositions régulières. Les

cristaux en sont; les fleurs, les feuilles; maints ornements de stries,

de taches sur les fourrures, les ailes, les coquilles des animaux; les

traces du vent sur les sables et les eaux, etc. Parfois, ces effets

dépendent d’une sorte de perspective et de groupements inconstants.

L’éloignement les produit ou les altère. Le temps les montre ou les

voile. Ainsi le nombre des décès, des naissances, des crimes et des

accidents présente une régularité dans sa variation, qui s’accuse

d’autant plus qu’on le recherche dans plus d’années. Les événements les

plus surprenants et les plus _asymétriques_ par rapport au cours des

instants voisins, rentrent dans un semblant d’ordre par rapport à de

plus vastes périodes. On peut ajouter à ces exemples, celui des

instincts, des habitudes et des mœurs, et jusqu’aux apparences de

périodicité qui ont fait naître tant de systèmes de philosophie

historique.

La connaissance des combinaisons régulières appartient aux sciences

diverses, et, lorsqu’il n’a pas pu s’en constituer, au calcul des

probabilités. Notre dessein n’a besoin que de cette remarque faite dès

que nous avons commencé d’en parler: les combinaisons régulières, soit

du temps, soit de l’espace, sont irrégulièrement distribuées dans le

champ de notre investigation. Mentalement, elles paraissent s’opposer à

une quantité de choses informes.

Je pense qu’elles pourraient se qualifier les «premiers guides de

l’esprit humain», si une telle proposition n’était immédiatement

convertible. De toute façon, elles représentent la _continuité_[12]. Une

pensée comporte un changement ou un transfert (d’attention, par

exemple), entre des éléments supposés fixes par rapport à elle et

qu’elle choisit dans la mémoire ou dans la perception actuelle. Si ces

éléments sont parfaitement semblables, ou si leur différence se réduit à

une simple distance, au fait élémentaire de ne pas se confondre, le

_travail_ à exercer se réduit à cette notion purement différentielle.

Ainsi une ligne droite sera la plus facile à concevoir de toutes les

lignes, parce qu’il n’y a pas d’effort plus petit pour la pensée que

celui à exercer en passant de l’un de ses points à un autre, chacun

d’eux étant semblablement placé par rapport à tous les autres. En

d’autres termes, toutes ses portions sont tellement homogènes, si

courtes qu’on les conçoive, qu’elles se réduisent toutes à une seule,

toujours la même: et c’est pourquoi l’on réduit toujours les dimensions

des figures à des longueurs droites. A un degré plus élevé de

complexité, c’est à la périodicité qu’on demande de représenter les

propriétés continues, car cette périodicité, qu’elle ait lieu dans le

temps ou dans l’espace, n’est autre chose que la division d’un objet de

pensée, en fragments tels qu’ils puissent se remplacer l’un par l’autre,

à de certaines conditions définies,--ou la multiplication de cet objet

sous les mêmes conditions.

[12] Ce mot n’est pas ici au sens des mathématiciens. Il ne s’agit pas

d’insérer dans un _intervalle_ un infini dénombrable et un infini

indénombrable de valeurs; il ne s’agit que de l’intuition naïve,

d’objets qui font penser à des lois, des lois qui parlent aux yeux.

L’existence ou la possibilité de choses semblables est le premier

_fait_, non le moins étonnant, de cet ordre.

Pourquoi, de tout ce qui existe, une partie seulement peut-elle se

réduire ainsi? Il y a un instant où la figure devient si complexe, où

l’événement paraît si neuf qu’il faut renoncer à les saisir d’ensemble,

à poursuivre leur traduction en valeurs continues. A quel point les

Euclides se sont-ils arrêtés dans l’intelligence des formes? A quel

degré de l’interruption de la continuité figurée se sont-ils heurtés?

C’est un point final d’une recherche où l’on ne peut s’empêcher d’être

tenté par les doctrines de l’évolution. On ne veut pas s’avouer que

cette borne peut être définitive.

Le sûr est que toutes les spéculations ont pour fondement et pour but

l’extension de la continuité à l’aide de métaphores, d’abstractions et

de langages. Les arts en font un usage dont nous parlerons bientôt.

Nous arrivons à nous représenter le monde comme se laissant réduire, çà

et là, en éléments intelligibles. Tantôt nos sens y suffisent, d’autres

fois les plus ingénieuses méthodes s’y emploient, mais il reste des

vides. Les tentatives demeurent lacunaires. C’est ici le royaume de

notre héros. Il a un sens extraordinaire de la symétrie qui lui fait

problème de tout. A toute fissure de compréhension s’introduit la

production de son esprit. On voit de quelle commodité il peut être. Il

est comme une hypothèse physique. Il faudrait l’inventer, mais il

existe; l’homme universel peut maintenant s’imaginer. Un Léonard de

Vinci peut exister dans nos esprits, sans les trop éblouir, au titre

d’une notion: une rêverie de son pouvoir peut ne pas se perdre trop vite

dans la brume de mots et d’épithètes considérables, propices à

l’inconsistance de la pensée. Croirait-on que lui-même se fût satisfait

de tels mirages?

*

* *

Il garde, cet esprit _symbolique_, la plus vaste collection de formes,

un trésor toujours clair des attitudes de la nature, une puissance

toujours imminente et qui grandit selon l’extension de son domaine. Une

foule d’êtres, une foule de souvenirs possibles, la force de reconnaître

dans l’étendue du monde un nombre extraordinaire de choses distinctes et

de les arranger de mille manières, le constituent. Il est le maître des

visages, des anatomies, des machines. Il sait de quoi se fait un

sourire; il peut le mettre sur la face d’une maison, aux plis d’un

jardin; il échevèle et frise les filaments des eaux, les langues des

feux. En bouquets formidables, si sa main figure les péripéties des

attaques qu’il combine, se décrivent les trajectoires de milliers de

boulets écrasant les ravelins de cités et de places, à peine construites

par lui dans tous leurs détails, et fortifiées. Comme si les variations

des choses lui paraissaient dans le calme trop lentes, il adore les

batailles, les tempêtes, le déluge. Il s’est élevé à les voir dans leur

ensemble mécanique, et à les sentir dans l’indépendance apparente ou la

vie de leurs fragments, dans une poignée de sable envolée éperdue, dans

l’idée égarée de chaque combattant où se tort une passion et une douleur

intime[13]. Il est dans le petit corps «timide et brusque» des enfants,

il connaît les restrictions du geste des vieillards et des femmes, la

simplicité du cadavre. Il a le secret de composer des êtres fantastiques

dont l’existence devient probable, où le raisonnement qui accorde leurs

parties est si rigoureux qu’il suggère la vie et le naturel de

l’ensemble. Il fait un christ, un ange, un monstre en prenant ce qui est

connu, ce qui est partout, dans un ordre nouveau, en profitant de

l’illusion et de l’abstraction de la peinture, laquelle ne produit

qu’une seule qualité des choses, et les évoque toutes.

[13] Voir la description d’une bataille, du déluge, etc., au _Traité

de la peinture_ et dans les manuscrits de l’Institut. (Ed.

Ravaisson-Mollien.) Aux manuscrits de Windsor se voient les dessins

des tempêtes, bombardements, etc.

Des précipitations ou des lenteurs simulées par les chutes des terres et

des pierres, des courbures massives aux draperies multipliées; des

fumées poussant sur les toits aux arborescences lointaines, aux hêtres

gazeux des horizons; des poissons aux oiseaux; des étincelles solaires

de la mer aux mille minces miroirs des feuilles de bouleau; des écailles

aux éclats marchant sur les golfes; des oreilles et des boucles aux

tourbillons figés des coquilles, il va. Il passe de la coquille à

l’enroulement de la tumeur des ondes, de la peau des minces étangs à des

veines qui la tiédiraient, à des mouvements élémentaires de reptation,

aux couleuvres fluides. Il vivifie. L’eau, autour du nageur[14], il la

colle en écharpes, en langes moulant les efforts des muscles. L’air, il

le fixe dans le sillage des alouettes en effilochures d’ombre, en fuites

mousseuses de bulles que ces routes aériennes et leur fine respiration

doivent défaire et laisser à travers les feuillets bleuâtres de

l’espace, l’épaisseur du cristal vague de l’espace.

[14] Croquis dans les manuscrits de l’Institut.

Il reconstruit tous les édifices; tous les modes de s’ajouter des

matériaux les plus différents le tentent. Il jouit des choses

distribuées dans les dimensions de l’espace; des voussures, des

charpentes, des dômes tendus; des galeries et des loges alignées; des

masses que retient en l’air leur poids dans des arcs; des ricochets des

ponts; des profondeurs de la verdure des arbres s’éloignant dans une

atmosphère où elle boit; de la structure des vols migrateurs dont les

triangles aigus vers le sud montrent une combinaison rationnelle d’êtres

vivants.

Il se joue, il s’enhardit, il traduit dans cet universel langage tous

ses sentiments avec clarté. L’abondance de ses ressources métaphoriques

le permet. Son goût de n’en pas finir avec ce que contient le plus léger

fragment, le moindre éclat du monde lui renouvelle sa force et la

cohésion de son être. Sa joie finit en décorations de fêtes, en

inventions charmantes, et quand il rêvera de construire un _homme

volant_, il le verra s’élever pour chercher de la neige à la cime des

monts et revenir en épandre sur les pavés de la ville tout vibrants de

chaleur, l’été. Son émotion s’élude en le délice de visages purs que

fripe une moue d’ombre, en le geste d’un dieu qui se tait. Sa haine

connaît toutes les armes, toutes les ruses de l’ingénieur, toutes les

subtilités du stratège. Il établit des engins de guerre formidables,

qu’il protège par les bastions, les caponnières, les saillants, les

fossés garnis d’écluses pour déformer subitement l’aspect d’un siège; et

je me souviens, en y goûtant la belle défiance italienne du XVIe siècle,

qu’il a bâti des donjons où quatre volées d’escalier, indépendantes

autour du même axe, séparaient les mercenaires de leurs chefs, les

troupes de soldats à gages les unes des autres.

Il adore ce corps de l’homme et de la femme qui se mesure à tout. Il en

sent la hauteur, et qu’une rose peut venir jusqu’à la lèvre; et qu’un

grand platane le surpasse vingt fois, d’un jet d’où le feuillage

redescend jusqu’à ses boucles; et qu’il emplit de sa forme rayonnante

une salle possible, une concavité de voûte qui s’en déduit, une place

naturelle qui compte ses pas. Il guette la chute légère du pied qui se

pose, le squelette silencieux dans les chairs, les coïncidences de la

marche, tout le jeu superficiel de chaleur et fraîcheur frôlant les

nudités, blancheur diffuse ou bronze, fondues sur un mécanisme. Et la

face, cette chose éclairante, éclairée, la plus particulière des choses

visibles, la plus magnétique, la plus difficile à regarder sans y lire,

le possède. Dans la mémoire de chacun, demeurent quelques centaines de

visages avec leurs variations, vaguement. Dans la sienne, ils étaient

ordonnés et elles se suivaient d’une physionomie à l’autre; d’une ironie

à l’autre, d’une sagesse à une moindre, d’une bonté à une divinité,--par

symétrie. Autour des yeux, points fixes dont l’éclat se change, il fait

jouer et se tirer jusqu’à tout dire, le masque où se confondent une

architecture complexe et des moteurs distincts sous l’uniforme peau.

Dans la multitude des esprits, celui-ci paraît comme une de ces

_combinaisons régulières_ dont nous avons parlé: il ne semble pas, comme

la plupart des autres, devoir se lier, pour être compris, à une nation,

à une tradition, à un groupe exerçant le même art. Le nombre et la

communication de ses actes en font un objet symétrique, une sorte de

_système complet en lui-même_, ou qui se rend tel incessamment.

Il est fait pour désespérer l’homme moderne qui est détourné dès

l’adolescence, dans une spécialité où l’on croit qu’il doit devenir

supérieur parce qu’il y est enfermé: on invoque la variété des méthodes,

la quantité des détails, l’addition continuelle de faits et de théories,

pour n’aboutir qu’à confondre l’observateur patient, le comptable

méticuleux de ce qui est, l’individu qui se réduit, non sans mérite--si

ce mot a un sens!--aux habitudes minutieuses d’un instrument, avec celui

pour qui ce travail est fait, le poète de l’hypothèse, l’édificateur de

matériaux analytiques. Au premier, la patience, la direction monotone,

la spécialité et tout le temps. L’absence de pensée est sa qualité. Mais

l’autre doit circuler au travers des séparations et des cloisonnements.

Son rôle est de les enfreindre. Je voudrais suggérer ici une analogie de

la spécialité avec ces états de stupéfaction dus à une sensation

prolongée, auxquels j’ai fait allusion. Mais, le meilleur argument est

que, neuf fois sur dix, toute grande nouveauté dans un ordre est obtenue

par l’intrusion de moyens et de notions qui n’y étaient pas prévus;

venant d’attribuer ces progrès à la formation d’images, puis de

langages, nous ne pouvons éluder cette conséquence que la quantité de

ces langages possédée par un homme, influe singulièrement sur le nombre

des chances qu’il peut avoir d’en trouver de nouveaux. Il serait facile

de montrer que tous les esprits qui ont servi de substance à des

générations de chercheurs et d’ergoteurs, et dont les restes ont nourri,

pendant des siècles, l’opinion humaine, la manie humaine de faire écho,

ont été plus ou moins universels. Les noms d’Aristote, Descartes,

Leibnitz, Kant, Diderot, suffisent à l’établir.

Nous touchons maintenant aux joies de la _construction_. Nous tenterons

de justifier par quelques exemples les précédentes vues, et de montrer,

dans son application, la possibilité et presque la nécessité d’un jeu

général de la pensée. Je voudrais que l’on vît avec quelle difficulté

les résultats particuliers que j’effleurerai seraient obtenus, si des

concepts en apparence étrangers ne s’y employaient en nombre.

*

* *

Celui que n’a jamais saisi--fût-ce en rêve!--le dessein d’une entreprise

qu’il est le maître d’abandonner, l’aventure d’une construction finie

quand les autres voient qu’elle commence, et qui n’a pas connu

l’enthousiasme brûlant une minute de lui-même, le poison de la

conception, le scrupule, la froideur des objections intérieures et cette

lutte des pensées alternatives où la plus forte et la plus universelle

devrait triompher même de l’habitude, même de la nouveauté,--celui qui

n’a pas regardé dans la blancheur de son papier une image troublée par

le possible, et par le regret de tous les signes qui ne seront pas

choisis,--ni vu dans l’air limpide une bâtisse qui n’y est pas,--celui

que n’ont pas hanté le vertige de l’éloignement d’un but, l’inquiétude

des moyens, la prévision des lenteurs et des désespoirs, le calcul des

phases progressives, le raisonnement projeté sur l’avenir, y désignant

même ce qu’il ne faudra pas raisonner _alors_, celui-là ne connaît pas

davantage, quel que soit d’ailleurs son savoir, la richesse et la

ressource et l’étendue spirituelle qu’illumine le fait conscient de

_construire_. Et les dieux ont reçu de l’esprit humain le don de

_créer_, parce que cet esprit étant périodique et abstrait, peut

agrandir ce qu’il conçoit jusqu’à ce qu’il ne le conçoive plus.

Construire existe entre un projet ou une vision déterminée, et les

matériaux que l’on a choisis. On substitue un ordre à un autre qui est

initial, quels que soient les objets qu’on ordonne. Ce sont des pierres,

des couleurs, des mots, des concepts, des hommes, etc., leur nature

particulière ne change pas les conditions générales de cette sorte de

musique où elle ne joue encore que le rôle du timbre, si l’on poursuit

la métaphore. L’étonnant est de ressentir parfois l’impression de

justesse et de consistance dans les constructions humaines--faites de

l’agglomération d’objets apparemment irréductibles--comme si celui qui

les a disposés leur eût connu de secrètes affinités. Mais l’étonnement

dépasse tout, lorsqu’on s’aperçoit que l’auteur, dans l’immense majorité

des cas, est incapable de se rendre lui-même le compte des chemins

suivis et qu’il est détenteur d’un pouvoir dont il ignore les ressorts.

Il ne peut jamais prétendre d’avance à un succès. Par quels calculs les

parties d’un édifice, les éléments d’un drame, les composantes d’une

victoire, arrivent-ils à se pouvoir comparer entre eux? Par quelle série

d’analyses obscures la production d’une œuvre est-elle amenée?

En pareil cas, il est d’usage de se référer à l’instinct pour éclaircir,

mais ce qu’est l’instinct n’est pas trop éclairci lui-même, et,

d’ailleurs, il faudrait ici avoir recours à des instincts rigoureusement

exceptionnels et personnels, c’est-à-dire à la notion contradictoire

d’une «habitude héréditaire» qui ne serait pas habituelle plus qu’elle

n’est héréditaire.

Construire, dès que cet effort aboutit à quelque compréhensible

résultat, doit faire songer à une commune mesure des termes mis en

œuvre, un élément ou un principe que suppose déjà le fait simple de

prendre conscience et qui peut n’avoir d’autre existence qu’une

abstraite ou imaginaire. Nous ne pouvons nous représenter un tout fait

de changements, un tableau, un édifice de qualités multiples, que comme

lieu des modalités d’une seule _matière_ ou _loi_, dont la continuité

cachée est affirmée par nous au même instant que nous reconnaissons pour

un ensemble, pour domaine limité de notre investigation, cet édifice.

Voici encore ce postulat psychique de continuité qui ressemble dans

notre connaissance au principe de l’inertie dans la mécanique. Seules,

les combinaisons purement abstraites, purement différentielles, telles

que les numériques, peuvent se construire à l’aide d’unités déterminées;

remarquons qu’elles sont dans le même rapport avec les autres

constructions possibles que les portions régulières dans le monde avec

celles qui ne le sont pas.

*

* *

Il y a dans l’art un mot qui peut en nommer tous les modes, toutes les

fantaisies et qui supprime d’un coup toutes les prétendues difficultés

tenant à son opposition ou à son rapprochement avec cette nature, jamais

définie, et pour cause: c’est _ornement_. Qu’on veuille bien se rappeler

successivement les groupes de courbes, les coïncidences de divisions

couvrant les plus antiques objets connus, les profils de vases et de

temples; les carreaux, les spires, les oves, les stries des anciens; les

cristallisations et les murs voluptueux des Arabes; les ossatures et les

symétries gothiques; les ondes, les feux, les fleurs sur la laque et le

bronze japonais; et dans chacune de ces époques, l’introduction des

similitudes des plantes, des bêtes et des hommes, le perfectionnement de

ces ressemblances: la peinture, la sculpture. Qu’on évoque le langage et

sa mélodie primitive, la séparation des paroles et de la musique,

l’arborescence de chacune, l’invention des verbes, de l’écriture, la

complexité _figurée_ des phrases devenant possible, l’intervention si

curieuse des mots abstraits; et, d’autre part, le système des sons

s’assouplissant, s’étendant de la voix aux résonances des matériaux,

s’approfondissant par l’harmonie, se variant par l’usage des timbres.

Enfin qu’on aperçoive le parallèle progrès des formations de la pensée à

travers les sortes d’onomatopées psychiques primitives, les symétries et

les contrastes élémentaires, puis les idées de substances, les

métaphores, les bégayements de la logique, les formalismes et les

entités, les êtres métaphysiques...

Toute cette vitalité multiforme peut s’apprécier sous le rapport

ornemental. Les manifestations énumérées peuvent se considérer comme les

portions finies d’espace ou de temps contenant diverses variations, qui

sont parfois des objets caractérisés et connus, mais dont la

signification et l’usage ordinaire sont négligés, pour que n’en

subsistent que l’ordre et les réactions mutuelles. De cet ordre dépend

l’effet. L’effet est le but ornemental, et l’œuvre prend ainsi le

caractère d’un mécanisme à impressionner un public, à faire surgir les

émotions et se répondre les images.

De ce point de vue, la conception ornementale est aux arts particuliers

ce que la mathématique est aux autres sciences. De même que les notions

physiques de temps, longueur, densité, masse, etc., ne sont dans les

calculs que des quantités homogènes et ne retrouvent leur individualité

que dans l’interprétation des résultats, de même les objets choisis et

ordonnés en vue d’un effet sont comme détachés de la plupart de leurs

propriétés et ne les reprennent que dans cet effet, dans l’esprit non

prévenu du spectateur. C’est donc par une abstraction que l’œuvre d’art

peut se construire, et cette abstraction est plus ou moins énergique,

plus ou moins facile à définir, selon que les éléments empruntés à la

réalité en sont des portions plus ou moins complexes. Inversement, c’est

par une sorte d’induction, par la production d’images mentales que toute

œuvre d’art s’apprécie; et cette production doit être également plus ou

moins énergique, plus ou moins _fatigante_ selon qu’un simple entrelacs

sur un vase ou une phrase brisée de Pascal la sollicite.

*

* *

Le peintre dispose sur un plan des pâtes colorées dont les lignes de

séparation, les épaisseurs, les fusions et les heurts doivent lui servir

à s’exprimer. Le spectateur n’y voit qu’une image plus ou moins fidèle

de chairs, de gestes, de paysages, comme par quelque fenêtre du mur du

musée. Le tableau se juge dans le même esprit que la réalité. On se

plaint de la laideur de la figure, d’autres en tombent amoureux;

certains se livrent à la psychologie la plus verbeuse; quelques-uns ne

regardent que les mains qui leur paraissent toujours inachevées. Le fait

est que, par une insensible exigence, le tableau doit reproduire les

conditions physiques et naturelles de notre milieu. La pesanteur s’y

exerce, la lumière s’y propage comme ici; et, graduellement, se

placèrent au premier rang des connaissances picturales l’anatomie et la

perspective: je crois cependant que la méthode la plus sûre pour juger

une peinture, c’est de n’y rien reconnaître d’abord et de faire pas à

pas la série d’inductions que nécessite une présence simultanée de

taches colorées sur un champ limité, pour s’élever de métaphores en

métaphores, de suppositions en suppositions à l’intelligence du

sujet--parfois à la simple conscience du plaisir--qu’on n’a pas toujours

eu d’avance.

Je ne pense pas pouvoir donner un plus amusant exemple des dispositions

générales à l’égard de la peinture que la célébrité de ce «sourire de la

Joconde», auquel l’épithète de mystérieux semble irrévocablement fixée.

Ce pli de visage a eu la fortune de susciter la phraséologie, que

légitiment, dans toutes les littératures, les titres de «Sensations» ou

«Impressions» d’art. Il est enseveli sous l’amas des vocables et

disparaît parmi tant de paragraphes qui commencent à le déclarer

_troublant_ et finissent à une description d’_âme_ généralement vague.

Il mériterait cependant des études moins enivrantes. Ce n’est pas

d’imprécises observations et de signes arbitraires que se servait

Léonard. La Joconde n’eût jamais été faite. Une sagacité perpétuelle le

guidait.

Au fond de la Cène, il y a trois fenêtres. Celle du milieu, qui s’ouvre

derrière Jésus, est distinguée des autres par une corniche en arc de

cercle. Si l’on prolonge cette courbe, on obtient une circonférence dont

le centre est sur le Christ. Toutes les grandes lignes de la fresque

aboutissent à ce point; la symétrie de l’ensemble est relative à ce

centre et à la longue ligne de la table d’agape. Le mystère, s’il y en a

un, est celui de savoir comment nous jugeons mystérieuses de telles

combinaisons; et celui-là, je crains, peut être éclairci.

Ce n’est pas dans la peinture, néanmoins, que nous choisirons l’exemple

saisissant qu’il nous faut de la communication entre les diverses

activités de la pensée. La foule des suggestions émanant du besoin de

diversifier et de peupler une surface, la ressemblance des premières

tentatives de cet ordre avec certaines ordinations naturelles,

l’évolution de la sensibilité rétinienne seront ici délaissées, de

crainte d’entraîner le lecteur vers des spéculations bien trop arides.

Un art plus vaste et comme l’ancêtre de celui-ci, servira mieux nos

intentions.

*

* *

Le mot _construction_ que j’ai employé à dessein--pour désigner plus

fortement le problème de l’intervention humaine dans les choses du

monde, et pour donner à l’esprit du lecteur une direction vers la

logique du sujet, une suggestion matérielle--ce mot prend maintenant sa

signification restreinte. L’architecture devient notre exemple.

Le monument (qui compose la Cité, laquelle est presque toute la

civilisation) est un être si complexe que notre connaissance y épelle

successivement un décor faisant partie du ciel et changeant, puis une

richissime texture de motifs selon hauteur, largeur et profondeur,

infiniment variés par les perspectives; puis une chose solide,

résistante, hardie, avec des caractères d’animal: une subordination, une

membrure, et, finalement, une machine dont la pesanteur est l’agent, qui

conduit de notions géométriques à des considérations dynamiques et

jusqu’aux spéculations les plus ténues de la physique moléculaire dont

il suggère les théories, les modèles représentatifs des structures.

C’est à travers le monument, ou plutôt parmi ses échafaudages

imaginaires faits pour accorder ses conditions entre elles--son

appropriation avec sa stabilité, ses proportions avec sa situation, sa

forme avec sa matière--et pour harmoniser chacune de ces conditions avec

elle-même, ses millions d’aspects entre eux, ses équilibres entre eux,

ses trois dimensions entre elles, que nous recomposons le mieux la

clarté d’une intelligence léonardienne. Elle peut se jouer à concevoir

les sensations futures de l’homme qui fera le tour de l’édifice, s’en

rapprochera, paraîtra à une fenêtre, et ce qu’il apercevra; à suivre le

poids des faîtes conduit le long des murs et ces voussures jusqu’à la

fondation; à sentir les efforts contrariés des charpentes, les

vibrations du vent qui les obsédera; à prévoir les formes de la lumière

libre sur les tuiles, les corniches, et diffuse, encagée dans les salles

que le soleil touche aux planchers. Elle éprouvera et jugera le faix du

linteau sur les supports, l’opportunité de l’arc, les difficultés des

voûtes, les cascades d’escaliers vomis de leurs perrons, et toute

l’invention qui se termine en une masse durable, ornée, défendue,

mouillée de vitres, faite pour nos vies, pour contenir nos paroles et

d’où fuient nos fumées.

Communément, l’architecture est méconnue. L’opinion qu’on en a varie du

décor de théâtre à la maison de rapport. Je prie qu’on se rapporte à la

notion de la Cité pour en apprécier la généralité, et qu’on veuille

bien, pour en connaître le charme complexe, se rappeler l’infinité de

ses aspects; l’immobilité d’un édifice est l’exception; le plaisir est

de se déplacer jusqu’à le mouvoir et à jouir de toutes les combinaisons

que donnent ses membres, qui varient: la colonne tourne, les profondeurs

dérivent, des galeries glissent, mille visions s’évadent du monument,

mille accords.

(Maint projet d’une église, jamais réalisée, se rencontre dans les

manuscrits de Léonard. On y devine généralement un Saint-Pierre de Rome,

que fait regretter celui de Michel-Ange. Léonard, à la fin de la période

ogivale et au milieu de l’exhumation des antiques, retrouve, entre ces

deux types, le grand dessein des Byzantins; l’élévation d’une coupole

sur des coupoles, les gonflements superposés de dômes foisonnant autour

du plus haut, mais avec une hardiesse et une pure ornementation que les

architectes de Justinien n’ont jamais connues.)

L’être de pierre existe dans l’espace: ce qu’on appelle espace est

relatif à la conception de tels édifices qu’on voudra; l’édifice

architectural interprète l’espace et conduit à des hypothèses sur sa

nature, d’une manière toute particulière, car il est à la fois un

équilibre de matériaux par rapport à la gravitation, un ensemble

statique visible et, dans chacun de ces matériaux, un autre équilibre,

moléculaire et mal connu. Celui qui compose un monument se représente

d’abord la pesanteur et pénètre aussitôt après dans l’obscur royaume

atomique. Il se heurte au problème de la structure: savoir quelles

combinaisons doivent s’imaginer pour satisfaire aux conditions de

résistance, d’élasticité, etc., s’exerçant dans un espace donné. On voit

quel est l’élargissement logique de la question, comment, du domaine

architectural, si généralement abandonné aux praticiens, l’on passe aux

plus profondes théories de physique générale et de mécanique.

Grâce à la docilité de l’imagination, les propriétés d’un édifice et

celles intimes d’une substance quelconque s’éclairent mutuellement.

L’espace, dès que nous voulons nous le figurer, cesse aussitôt d’être

vide, se remplit d’une foule de constructions arbitraires et peut, dans

tous les cas, se remplacer par la juxtaposition de figures qu’on sait

rendre aussi petites qu’il est nécessaire. Un édifice, si complexe qu’on

pourra le concevoir, multiplié et proportionnellement rapetissé,

représentera l’élément d’un milieu dont les propriétés dépendront de

celles de cet élément. Nous nous trouvons ainsi pris et nous déplaçant

dans une quantité de structures. Qu’on remarque autour de soi de quelles

façons différentes l’espace est occupé, c’est-à-dire formé, concevable,

et qu’on fasse un effort vers les conditions qu’impliquent, pour être

perçues, avec leurs qualités particulières, les choses diverses, une

étoffe, un minéral, un liquide, une fumée, on ne s’en donnera une idée

nette qu’en grossissant une particule de ces textures et en y

intercalant un édifice tel que sa simple multiplication reproduise une

structure ayant les mêmes propriétés que celle considérée... A l’aide de

ces conceptions, nous pouvons circuler sans discontinuité à travers les

domaines apparemment si distincts de l’artiste et du savant, de la

construction la plus poétique et même la plus fantastique jusqu’à celle

tangible et pondérable. Les problèmes de la composition sont réciproques

des problèmes de l’analyse; et c’est une conquête _psychologique_ de

notre temps que l’abandon de concepts trop simples au sujet de la

constitution de la matière, non moins que de la formation des idées. Les

rêveries substantialistes autant que les explications dogmatiques

disparaissent, et la science de former des hypothèses, des noms, des

modèles, se libère des théories préconçues et de l’idole de la

simplicité.

Je viens d’indiquer, avec brièveté dont le lecteur différent me saura

gré ou m’excusera, une évolution qui me paraît considérable. Je ne

saurais mieux l’exemplifier qu’en prenant dans les écrits de Léonard

lui-même une phrase dont on dirait que chaque terme s’est compliqué et

purifié jusqu’à ce qu’elle soit devenue une notion fondamentale de la

connaissance moderne du monde: «L’air, dit-il, est rempli d’infinies

lignes droites et rayonnantes, entrecroisées et tissues sans que l’une

emprunte jamais le parcours d’une autre, et elles _représentent_ pour

chaque objet la vraie FORME de leur raison (de leur explication).»

_L’aria e piena d’infinite linie rette e radiose insieme intersegate e

intessute sanza ochupatione luna dellaltra rapresantano aqualunche

obieto lauera forma della lor chagione_ (Man. A, fol. 2). Cette phrase

paraît contenir le premier germe de la théorie des ondulations

lumineuses, surtout si on la rapproche de quelques autres sur le même

sujet[15]. Elle donne l’image du squelette d’un système d’ondes dont

toutes ces lignes seraient les directions de propagation. Mais je ne

tiens guère à ces sortes de prophéties scientifiques, toujours

suspectes; trop de gens pensent que les anciens avaient tout inventé. Du

reste, une théorie ne vaut que par ses développements logiques et

expérimentaux. Nous ne possédons ici que quelques _affirmations_ dont

l’origine intuitive est l’observation des rayons, celles des ondes de

l’eau et du son. L’intérêt de la citation est dans sa forme, qui nous

donne une clarté authentique sur une méthode, la même dont j’ai parlé

tout le long de cette étude. Ici, l’explication ne revêt pas _encore_ le

caractère d’une mesure. Elle ne consiste que dans l’émission d’une

image, d’une relation mentale concrète entre des phénomènes,--disons,

pour être rigoureux,--entre les images des phénomènes. Léonard semble

avoir eu la conscience de cette sorte d’expérimentation psychique, et il

me paraît que, pendant les trois siècles après sa mort, cette

méthode n’a été reconnue par personne, tout le monde s’en

servant,--nécessairement. Je crois également,--peut-être est-ce beaucoup

s’avancer!--que la fameuse et séculaire question du plein et du vide

peut se rattacher à la conscience ou à l’inconscience de cette _logique

imaginative_. Une action à distance est une chose inimaginable. C’est

par une abstraction que nous la déterminons. Dans notre esprit, une

abstraction seule _potest facere saltus_. Newton lui-même, qui a donné

leur forme analytique aux actions à distance, connaissait leur

insuffisance explicative. Mais il était réservé à Faraday de retrouver

dans la science physique la méthode de Léonard. Après les glorieux

travaux mathématiques des Lagrange, des d’Alembert, des Laplace, des

Ampère et de bien d’autres, il apporta des conceptions d’une hardiesse

admirable, qui ne furent littéralement que le prolongement, par son

imagination, des phénomènes observés; et son imagination était si

remarquablement lucide «que ses idées pouvaient s’exprimer sous la forme

mathématique ordinaire et se comparer à celle des mathématiciens de

profession[16]». Les _combinaisons régulières_ que forme la limaille

autour des pôles de l’aimant furent, dans son esprit, les modèles de la

transmission des anciennes actions à distance. Lui aussi _voyait_ des

systèmes de lignes unissant tous les corps, remplissant tout l’espace,

pour _expliquer_ les phénomènes électriques et même la gravitation; ces

lignes de force, nous les apprécions ici comme celles de la moindre

résistance de compréhension! Faraday n’était pas mathématicien, mais il

ne différait des mathématiciens que par l’expression de sa pensée, par

l’absence des symboles de l’analyse. «Faraday voyait, par les yeux de

son esprit, des lignes de force traversant tout l’espace où les

mathématiciens voyaient des centres de force s’attirant à distance;

Faraday voyait un milieu où ils ne voyaient que la distance[17].» Une

nouvelle période s’ouvrit pour la science physique à la suite de

Faraday; et quand J. Clerk Maxwell eut traduit dans le langage

mathématique les idées de son maître, les imaginations scientifiques

s’emplirent de telles visions dominantes. L’étude du milieu qu’il avait

formé, siège des actions électriques et lieu des relations

intermoléculaires, demeure la principale occupation de la physique

moderne. La précision de plus en plus grande demandée à la figuration

des modes de l’énergie, la volonté de _voir_, et ce qu’on pourrait

appeler la manie cinétique, ont fait apparaître des constructions

hypothétiques d’un intérêt logique et psychologique immense. Pour lord

Kelvin, par exemple, le besoin d’exprimer les plus subtiles actions

naturelles par une liaison mentale, poussée jusqu’à pouvoir se réaliser

matériellement, est si vif que toute explication lui paraît devoir

aboutir à un modèle mécanique. Un tel esprit substitue à l’atome inerte,

ponctuel, et démodé de Boscovitch et des physiciens du commencement de

ce siècle, un mécanisme déjà extraordinairement complexe, pris dans la

trame de l’éther, qui devient lui-même une construction assez

perfectionnée pour satisfaire aux très diverses conditions qu’elle doit

remplir. Cet esprit ne fait aucun effort pour passer de l’architecture

cristalline à celle de pierre ou de fer; il retrouve dans nos viaducs,

dans les symétries des trabes et des entretoises, les symétries de

résistance que les gypses et les quartz offrent à la compression, au

clivage,--ou, différemment, au trajet de l’onde lumineuse.

[15] Voir le manuscrit A, _Siccome la pietra gittata Nell’ acqua..._,

etc.; voir aussi la curieuse et vivante _Histoire des Sciences

mathématiques_, par G. LIBRI, et l’_Essai sur les ouvrages

mathématiques_ de Léonard, par J.-B. VENTURI. Paris, an V (1797).

[16] CLERK MAXWELL, préface au _Traité d’électricité et de

magnétisme_, Seligmann-Lui.

[17] CLERK MAXWELL.

De tels hommes nous paraissent avoir eu l’intuition des méthodes que

nous avons indiquées; nous nous permettons même d’étendre ces méthodes

au delà de la science physique; nous croyons qu’il ne serait ni absurde

ni tout à fait impossible de vouloir se créer un modèle de la continuité

des opérations intellectuelles d’un Léonard de Vinci ou de tout autre

esprit déterminé par l’analyse des conditions à remplir...

*

* *

Les artistes et les amoureux d’art qui auraient feuilleté ceci dans

l’espoir d’y retrouver quelques unes des impressions obtenues au Louvre,

à Florence ou à Milan, devront me pardonner la déception présente.

Néanmoins je ne crois pas m’être trop éloigné de leur occupation

favorite, malgré l’apparence. Je pense, au contraire, avoir effleuré le

problème, capital pour eux, de la composition. J’en étonnerai sans doute

plusieurs en disant que de telles difficultés relatives à l’effet sont

généralement abordées et résolues à l’aide de notions et de mots

extraordinairement obscurs et entraînant mille embarras. Plus d’un passe

son temps à changer sa définition du _beau_, de la _vie_ ou du

_mystère_. Dix minutes de simple attention à soi-même doivent suffire

pour faire justice de ces _idola specus_ et pour reconnaître

l’inconsistance de l’accouplement d’un nom abstrait, toujours vide, à

une vision toujours personnelle et rigoureusement personnelle. De même,

la plupart des désespoirs d’artistes se fondent sur la difficulté ou

l’impossibilité de _rendre_ par les moyens de leur art une image qui

leur semble se décolorer et se faner en la captant dans une phrase, sur

une toile ou sur une portée. Quelques autres minutes de _conscience_

peuvent se dépenser à constater qu’il est illusoire de vouloir produire

dans l’esprit d’autrui les fantaisies du sien propre. Ce projet est même

à peu près inintelligible. Ce qu’on appelle une _réalisation_ est un

véritable problème de rendement dans lequel n’entre à aucun degré le

sens particulier, la clef que chaque auteur attribue à ses matériaux,

mais seulement la nature de ces matériaux et l’esprit du public. Edgar

Poe qui fut, dans ce siècle littéraire troublé, l’éclair même de la

confusion et de l’orage poétique et de qui l’analyse s’achève parfois,

comme celle de Léonard, en sourires mystérieux, a établi clairement sur

la psychologie, sur la probabilité des effets, l’attaque de son lecteur.

De ce point de vue, tout déplacement d’éléments fait pour être aperçu et

jugé dépend de quelques lois générales et d’une appropriation

particulière, définie d’avance pour une catégorie prévue d’esprits

auxquels ils s’adressent spécialement; et l’œuvre d’art devient une

machine destinée à exciter et à combiner les formations individuelles de

ces esprits. Je devine l’indignation qu’une telle suggestion, tout à

fait éloignée du sublime ordinaire, peut susciter; mais l’indignation

elle-même sera une bonne preuve de ce que j’avance--sans, d’ailleurs,

que ceci soit en rien une œuvre d’art.

* * * * *

Je vois Léonard de Vinci approfondir cette mécanique, qu’il appelait le

paradis des sciences, avec la même puissance naturelle qu’il s’adonnait

à l’invention de visages purs et fumeux. Et la même étendue lumineuse

avec ses dociles êtres possibles, est le lieu de ces actions qui se

ralentirent en œuvres distinctes. Lui n’y trouvait pas des passions

différentes: à la dernière page du mince cahier, tout mangé de son

écriture secrète et des calculs aventureux où tâtonne sa recherche la

préférée, l’aviation, il s’écrie,--foudroyant son labeur imparfait,

illuminant sa patience et les obstacles par l’apparition d’une suprême

vue spirituelle, obstinée certitude: «Le grand oiseau prendra son

premier vol monté sur un grand cygne; et remplissant l’univers de

stupeur, remplissant de sa gloire toutes les écritures, louange

éternelle au nid où il naquit!»--«_Piglierà il primo volo il grande

uccello sopra del dosso del suo magnio cecero e empiendo l’universo di

stupore, empiendo di sua fama tutte le scritture e grogria eterna al

nido dove nacque._»

Variété I · 第 22 / 23 题