_Pourquoi l’auteur, dit-on, a-t-il fait aller son personnage en
Hongrie?_
_Parce qu’il avait envie de faire entendre un morceau de musique
instrumentale dont le thème est hongrois. Il l’avoue
sincèrement. Il l’eût mené partout ailleurs, s’il eût trouvé la
moindre raison musicale de le faire._
H. BERLIOZ. Avant-propos de la _Damnation de Faust_.
Il me faut excuser d’un titre si ambitieux et si véritablement trompeur
que celui-ci. Je n’avais pas le dessein d’en imposer quand je l’ai mis
sur ce petit ouvrage. Mais il y a vingt-cinq ans que je l’y ai mis, et
après ce long refroidissement, je le trouve un peu fort. Le titre
avantageux serait donc adouci. Quant au texte... Mais le texte, on ne
songerait même pas à l’écrire. _Impossible!_ dirait maintenant la
raison. Arrivé à l’ennième coup de la partie d’échecs que joue la
connaissance avec l’être, on se flatte qu’on est instruit par
l’adversaire; on en prend le visage; on devient dur pour le jeune homme
qu’il faut bien souffrir d’avoir comme aïeul; on lui trouve des
faiblesses inexplicables, qui furent ses audaces; on reconstitue sa
naïveté. C’est là se faire plus sot qu’on ne l’a jamais été. Mais sot
par nécessité, sot par raison d’État! Il n’est pas de tentation plus
cuisante, ni plus intime, ni de plus féconde, peut-être, que celle du
reniement de soi-même: chaque jour est jaloux des jours, et c’est son
devoir que de l’être; la pensée se défend désespérément d’avoir été plus
forte; la clarté du moment ne veut pas illuminer au passé de moments
plus clairs qu’elle-même; et les premières paroles que le contact du
soleil fait balbutier au cerveau qui se réveille, sonnent ainsi dans ce
Memnon: _Nihil reputare actum_...
*
* *
Relire, donc, relire après l’oubli,--_se_ relire, sans ombre de
tendresse, sans paternité; avec froideur et acuité critique, et dans une
attente terriblement créatrice de ridicule et de mépris, l’air étranger,
l’œil destructeur,--c’est refaire, ou pressentir que l’on referait, bien
différemment, son travail.
L’objet en vaudrait la peine. Mais il n’a pas cessé d’être au-dessus de
mes forces. Aussi bien je n’ai jamais rêvé de m’y attaquer: ce petit
essai doit son existence à Madame Juliette Adam, qui, vers la fin de
l’an 94, sur le gracieux avis de Monsieur Léon Daudet, voulut bien me
demander de l’écrire pour sa _Nouvelle Revue_.
*
* *
Quoique j’eusse vingt-trois ans, mon embarras fut immense. Je savais
trop que je connaissais Léonard beaucoup moins que je ne l’admirais. Je
voyais en lui le personnage principal de cette Comédie Intellectuelle
qui n’a pas jusqu’ici rencontré son poète, et qui serait pour mon goût
bien plus précieuse encore que la _Comédie Humaine_, et même que la
_Divine Comédie_. Je sentais que ce maître de ses moyens, ce possesseur
du dessin, des images, du calcul avait trouvé l’attitude centrale à
partir de laquelle les entreprises de la connaissance et les opérations
de l’art sont également possibles; les échanges heureux entre l’analyse
et les actes, singulièrement probables: pensée merveilleusement
excitante.
Mais pensée trop immédiate,--pensée sans valeur,--pensée infiniment
répandue,--et pensée bonne pour parler, non pour écrire.
*
* *
Cet Apollon me ravissait au plus haut degré de moi-même. Quoi de plus
séduisant qu’un dieu qui repousse le mystère, qui ne fonde pas sa
puissance sur le trouble de notre sens; qui n’adresse pas ses prestiges
au plus obscur, au plus tendre, au plus sinistre de nous-mêmes; qui nous
force de convenir et non de ployer; et de qui le miracle est de
s’éclaircir; la profondeur, une perspective bien déduite? Est-il
meilleure marque d’un pouvoir authentique et légitime que de ne pas
s’exercer sous un voile?--Jamais pour Dionysos, ennemi plus délibéré, ni
si pur, ni armé de tant de lumière, que ce héros moins occupé de plier
et de rompre les monstres que d’en considérer les ressorts; dédaigneux
de les percer de flèches, tant il les pénétrait de questions; leur
supérieur, plus que leur vainqueur, il signifie n’être pas sur eux le
triomphe plus achevé que de les comprendre,--presque au point de les
reproduire; et une fois saisi leur principe, il peut bien les
abandonner, dérisoirement réduits à l’humble condition de cas très
particuliers et de paradoxes explicables.
*
* *
Si légèrement que je l’eusse étudié, ses dessins, ses manuscrits
m’avaient comme ébloui. De ces milliers de notes et de croquis, je
gardais l’impression extraordinaire d’un ensemble hallucinant
d’étincelles arrachées par les coups les plus divers à quelque
fantastique fabrication. Maximes, recettes, conseils à soi, essais d’un
raisonnement qui se reprend; parfois une description achevée; parfois il
se parle et se tutoie...
Mais je n’avais nulle envie de redire qu’il fut ceci et cela: et
peintre, et géomètre, et...
Et, d’un mot, l’artiste du monde même. Nul ne l’ignore.
*
* *
Je n’étais pas assez savant pour songer à développer le détail de ses
recherches,--(essayer, par exemple, de déterminer le sens précis de cet
_Impeto_, dont il fait si grand usage dans sa dynamique; ou disserter de
ce _Sfumato_, qu’il a poursuivi dans sa peinture); ni je ne me trouvais
assez érudit (et moins encore, porté à l’être), pour penser à
contribuer, de si peu que ce fût, au pur accroissement des faits déjà
connus. Je ne me sentais pas pour l’érudition toute la ferveur qui lui
est due. L’étonnante conversation de Marcel Schwob me gagnait à son
charme propre plus qu’à ses sources. Je buvais tant qu’elle durait.
J’avais le plaisir sans la peine. Mais enfin, je me réveillais; ma
paresse se redressait contre l’idée des lectures désespérantes, des
recensions infinies, des méthodes scrupuleuses qui préservent de la
certitude. Je disais à mon ami que de savants hommes courent bien plus
de risques que les autres, puisqu’ils font des paris et que nous restons
hors du jeu; et qu’ils ont deux manières de se tromper: la nôtre, qui
est aisée, et la leur, laborieuse. Que s’ils ont le bonheur de nous
rendre quelques événements, le nombre même des vérités matérielles
rétablies met en danger la réalité que nous cherchons. Le vrai à l’état
brut est plus faux que le faux. Les documents nous renseignent au hasard
sur la règle et sur l’exception. Un chroniqueur, même, préfère de nous
conserver les singularités de son époque. Mais tout ce qui est vrai
d’une époque ou d’un personnage ne sert pas toujours à les mieux
connaître. Nul n’est identique au total exact de ses apparences; et qui
d’entre nous n’a pas dit, ou qui n’a pas fait, quelque chose qui n’est
pas _sienne_? Tantôt l’imitation, tantôt le lapsus,--ou l’occasion,--ou
la seule lassitude accumulée d’être précisément celui qu’on est,
altèrent pour un moment celui-là même; on nous croque pendant un dîner;
ce feuillet passe à la postérité, tout habitée d’érudits, et nous voilà
jolis pour toute l’éternité littéraire. Un visage faisant la grimace, si
on le photographie dans cet instant, c’est un document irrécusable. Mais
montrez-le aux amis du saisi; ils n’y reconnaissent personne.
*
* *
J’avais bien d’autres sophismes à la discrétion de mes dégoûts, tant la
répugnance à de longs labeurs est ingénieuse. Toutefois, j’aurais
peut-être affronté ces ennuis, s’ils m’avaient paru me conduire à la fin
que j’aimais. J’aimais dans mes ténèbres la loi intime de ce grand
Léonard. Je ne voulais pas de son histoire, ni seulement des productions
de sa pensée... De ce front chargé de couronnes, je rêvais seulement à
l’_amande_...
*
* *
Que faire, parmi tant de réfutations, n’étant riche que de désirs, tout
ivre que l’on soit de cupidité et d’orgueil intellectuels?
Se monter la tête?--Se donner enfin quelque fièvre littéraire? En
cultiver le délire?
Je brûlais pour un beau sujet. Que c’est peu devant le papier!
Une grande soif, sans doute s’illustre elle-même de ruisselantes
visions; elle agit sur je ne sais quelles substances secrètes comme fait
la lumière invisible sur le verre de Bohême tout pénétré d’urane; elle
éclaire ce qu’elle attend, elle diamante des cruches, elle se peint
l’opalescence de carafes... Mais ces breuvages qu’elle se frappe ne sont
que spécieux; mais je trouvais indigne, et je le trouve encore, d’écrire
par le seul enthousiasme. L’enthousiasme n’est pas un état d’âme
d’écrivain.
Quelle grande que soit la puissance du feu, elle ne devient utile et
motrice que par les machines où l’art l’engage; il faut que des gênes
bien placées fassent obstacle à sa dissipation totale, et qu’un retard
adroitement opposé au retour invincible de l’équilibre permette de
soustraire quelque chose à la chute infructueuse de l’ardeur.
S’agit-il du discours, l’auteur qui le médite se sent être tout ensemble
_source_, _ingénieur_, et _contraintes:_ l’un de lui est impulsion;
l’autre prévoit, compose, modère, supprime; un troisième,--logique et
mémoire,--maintient les données, conserve les liaisons, assure quelque
durée à l’assemblage _voulu_... _Écrire_ devant être, le plus solidement
et le plus exactement qu’on le puisse, de construire cette machine de
langage où la détente de l’esprit excité se dépense à vaincre des
résistances _réelles_, il exige de l’écrivain qu’il se divise contre
lui-même. C’est en quoi seulement et strictement l’homme tout entier est
_auteur_. Tout le reste n’est pas de _lui_, mais d’une partie de lui,
échappée. Entre l’émotion ou l’intention initiale, et ces aboutissements
que sont l’oubli, le désordre, le vague,--issues fatales de la
pensée,--son affaire est d’introduire les contrariétés qu’il a créées,
afin qu’interposées, elles disputent à la nature purement transitive des
phénomènes intérieurs, un peu d’action renouvelable et d’existence
indépendante...
*
* *
Peut-être, je m’exagérais en ce temps-là, le défaut évident de toute
littérature, de ne satisfaire jamais l’ensemble de l’esprit. Je n’aimais
pas qu’on laissât des fonctions oisives pendant qu’on exerce les autres.
Je puis dire aussi (c’est dire la même chose), que je ne mettais rien
au-dessus de la _conscience_; j’aurais donné bien des chefs-d’œuvre que
je croyais irréfléchis pour une page visiblement gouvernée.
Ces erreurs, qu’il serait aisé de défendre, et que je ne trouve pas
encore si infécondes que je n’y retourne quelquefois, empoisonnaient mes
tentatives. Tous mes préceptes, trop présents et trop définis, étaient
aussi trop universels pour me servir dans aucune circonstance. Il faut
tant d’années pour que les vérités que l’on s’est faites deviennent
notre chair même!
Ainsi, au lieu de trouver en moi ces conditions, ces obstacles
comparables à des forces extérieures, qui permettent que l’on avance
contre son premier mouvement, je m’y heurtais à des chicanes mal
disposées; et je me rendais à plaisir les choses plus difficiles qu’il
eût dû sembler à de si jeunes regards qu’elles le fussent. Et je ne
voyais de l’autre côté que velléités, possibilités, facilité dégoûtante:
toute une richesse involontaire, vaine comme celle des rêves, remuant et
mêlant l’infini des choses usées.
Si je commençais de jeter les dés sur un papier, je n’amenais que les
mots témoins de l’impuissance de la pensée: _génie_, _mystère_,
_profond_..., attributs qui conviennent au néant, renseignent moins sur
leur sujet que sur la personne qui parle. J’avais beau chercher à me
leurrer, cette politique mentale était courte: je répondais si
promptement par mes sentences impitoyables à mes naissantes
propositions, que la somme de mes échanges, dans chaque instant, était
nulle.
Pour comble de malheur, j’adorais confusément, mais passionnément, la
précision; je prétendais vaguement à la conduite de mes pensées.
Je sentais, certes, qu’il faut bien, et de toute nécessité, que notre
esprit compte sur ses hasards: fait pour l’imprévu, il le donne, il le
reçoit; ses attentes expresses sont sans effets directs, et ses
opérations volontaires ou régulières ne sont utiles qu’_après
coup_,--comme dans une seconde vie qu’il donnerait au plus clair de
lui-même. Mais je ne croyais pas à la puissance propre du délire, à la
nécessité de l’ignorance, aux éclairs de l’absurde, à l’incohérence
créatrice. Ce que nous tenons du hasard tient toujours un peu de son
père!--Nos révélations, pensais-je, ne sont que des événements d’un
certain ordre, et il faut encore interpréter ces _événements
connaissants_. Il le faut toujours. Même les plus heureuses de nos
intuitions sont en quelque sorte des résultats inexacts par _excès_, à
l’égard de notre clarté ordinaire; _par défaut_, au regard de la
complexité infinie des moindres objets et des cas réels qu’elles
prétendent nous soumettre. Notre mérite personnel--après lequel nous
soupirons,--ne consiste pas à les subir tant qu’à les saisir, à les
saisir tant qu’à les discuter... Et notre riposte à notre «génie» vaut
mieux parfois que son attaque.
Nous savons trop, d’ailleurs, que la probabilité est défavorable à ce
démon: l’esprit nous souffle sans vergogne un million de sottises pour
une belle idée qu’il nous abandonne; et cette chance même ne vaudra
finalement quelque chose que par le traitement qui l’accommode à notre
fin.--C’est ainsi que les minerais, inappréciables dans leurs gîtes et
dans leurs filons, prennent leur importance au soleil, et par les
travaux de la surface.
Loin donc que ce soient les éléments intuitifs qui donnent leur valeur
aux œuvres, ôtez les œuvres, et vos lueurs ne seront plus que des
accidents spirituels, perdus dans les statistiques de la vie locale du
cerveau. Leur vrai prix ne vient pas de l’obscurité de leur origine, ni
de la profondeur supposée d’où nous aimerions naïvement qu’elles
sortent, et ni de la surprise précieuse qu’elles nous causent à
nous-mêmes; mais bien d’une rencontre avec nos besoins, et enfin de
l’usage réfléchi que nous saurons en faire,--c’est-à-dire,--de la
collaboration de tout l’homme.
Mais s’il est entendu que nos plus grandes lumières sont intimement
mêlées à nos plus grandes chances d’erreur, et que la moyenne de nos
pensées est, en quelque sorte, insignifiante,--c’est celui en nous qui
choisit, et c’est celui qui met en œuvre, qu’il faut exercer sans repos.
Le reste, qui ne dépend de personne, est inutile à invoquer comme la
pluie. On le baptise, on le déifie, on le tourmente vainement: il n’en
doit résulter qu’un accroissement de la simulation et de la
fraude,--choses si naturellement unies à l’ambition de la pensée que
l’on peut douter si elles en sont ou le principe, ou le produit. Le mal
de prendre une hypallage pour une découverte, une métaphore pour une
démonstration, un vomissement de mots pour un torrent de connaissances
capitales, et soi-même pour un oracle, ce mal naît avec nous.
*
* *
Léonard de Vinci n’a pas de rapport avec ces désordres. Parmi tant
d’idoles que nous avons à choisir, puisqu’il en faut adorer au moins
une, il a fixé devant son regard cette Rigueur Obstinée, qui se dit
elle-même la plus exigeante de toutes. (Mais ce doit être la moins
grossière d’entre elles, celle-ci que toutes les autres s’accordent pour
haïr.)
La rigueur instituée, une liberté positive est possible, tandis que la
liberté apparente n’étant que de pouvoir obéir à chaque impulsion de
hasard, plus nous en jouissons, plus nous sommes enchaînés autour du
même point, comme le bouchon sur la mer, que rien n’attache, que tout
sollicite, et sur lequel se contestent et s’annulent toutes les
puissances de l’univers.
L’entière opération de ce grand Vinci est uniquement déduite de son
grand objet; comme si une personne particulière n’y était pas attachée,
sa pensée paraît plus universelle, plus minutieuse, plus suivie et plus
isolée qu’il n’appartient à une pensée individuelle. L’homme très élevé
n’est jamais un _original_. Sa personnalité est aussi insignifiante
qu’il le faut. Peu d’inégalités; aucune superstition de l’intellect. Pas
de craintes vaines. Il n’a pas peur des analyses; il les mène,--ou bien
ce sont elles qui le conduisent,--aux conséquences éloignées; il
retourne au réel sans effort. Il imite, il innove; il ne rejette pas
l’ancien, parce qu’il est ancien; ni le nouveau, pour être nouveau; mais
il consulte en lui quelque chose d’éternellement actuel.
Il ne connaît pas le moins du monde cette opposition si grosse et si mal
définie, que devait, trois demi-siècles après lui, dénoncer entre
l’esprit de finesse et celui de géométrie, un homme entièrement
insensible aux arts, qui ne pouvait s’imaginer cette jonction délicate,
mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la peinture est
vanité; que la vraie éloquence se moque de l’éloquence; qui nous
embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie;
et qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre
des papiers dans ses poches, quand c’était l’heure de donner à la France
la gloire du calcul de l’infini...
Pas de révélations pour Léonard. Pas d’abîme ouvert à sa droite. Un
abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais de
quelque grand oiseau mécanique...
Et lui se devait considérer comme un modèle de bel animal pensant,
absolument souple et délié; doué de plusieurs modes de mouvement;
sachant, sous la moindre intention du cavalier, sans défenses et sans
retards, passer d’une allure à toute autre. Esprit de finesse, esprit de
géométrie, on les épouse, on les abandonne, comme fait le cheval
accompli ses rythmes successifs... Il doit suffire à l’être suprêmement
coordonné de se prescrire certaines modifications cachées et très
simples au regard de la volonté, et immédiatement il passe de l’ordre
des transformations purement formelles et des actes symboliques au
régime de la connaissance imparfaite et des réalités spontanées.
Posséder cette liberté dans les changements profonds, user d’un tel
registre d’accommodations, c’est seulement jouir de l’intégrité de
l’homme, telle que nous l’imaginons chez les anciens.
*
* *
Une élégance supérieure nous déconcerte. Cette absence d’embarras, de
prophétisme et de pathétisme; ces idéaux précis; ce tempérament entre
les curiosités et les puissances, toujours rétabli par un maître de
l’équilibre; ce dédain de l’illusionnisme et des artifices, et chez le
plus ingénieux des hommes, cette ignorance du théâtre, ce sont des
scandales pour nous. Quoi de plus dur à concevoir pour des êtres comme
nous sommes, qui faisons de la «sensibilité» une sorte de profession,
qui prétendons à tout posséder dans quelques effets élémentaires de
contraste et de résonance nerveuse, et à tout saisir quand nous nous
donnons l’illusion de nous confondre à la substance chatoyante et mobile
de notre durée?
Mais Léonard, de recherche en recherche, se fait très simplement
toujours plus admirable écuyer de sa propre nature; il dresse
indéfiniment ses pensers, exerce ses regards, développe ses actes; il
conduit l’une et l’autre main aux dessins les plus précis; il se dénoue
et se rassemble, resserre la correspondance de ses volontés avec ses
pouvoirs, pousse son raisonnement dans les arts, et préserve sa grâce.
*
* *
Une intelligence si détachée arrive dans son mouvement à d’étranges
attitudes,--comme une danseuse nous étonne, de prendre et de conserver
quelque temps des figures de pure instabilité. Son indépendance choque
nos instincts et se joue de nos vœux. Rien de plus libre, c’est-à-dire,
rien de moins humain, que ses jugements sur l’amour, sur la mort. Il
nous les donne à deviner par quelques fragments, dans ses cahiers.
«L’amour dans sa fureur (dit-il, à peu près), est chose si laide que la
race humaine s’éteindrait,--_la natura si perderebbe_,--si ceux qui le
font se voyaient.» Ce mépris est accusé par divers croquis, car le
comble du mépris pour certaines choses est enfin de les examiner à
loisir. Il dessine donc çà et là des unions anatomiques, coupes
effroyables à même l’amour. La machine érotique l’intéresse, la
mécanique animale étant son domaine le préféré; mais un combat de sueurs
et l’essoufflement des _opranti_, un monstre de musculatures
antagonistes, une transfiguration en bêtes,--cela semble n’exciter en
lui que répugnance et que dédain...
Son jugement sur la mort, il faut le tirer d’un texte assez court,--mais
texte d’une plénitude et d’une simplicité antiques, qui devait peut-être
prendre place dans le préambule d’un Traité, jamais achevé, du Corps
Humain.
Cet homme, qui a disséqué dix cadavres pour suivre le trajet de quelques
veines, songe: l’organisation de notre corps est une telle merveille que
l’âme, quoique _chose divine_, ne se sépare qu’avec les plus grandes
peines de ce corps qu’elle habitait.--_Et je crois bien_, dit Léonard,
_que ses larmes et sa douleur ne sont pas sans raison_...
N’allons pas approfondir l’espèce de doute chargé de sens qui est dans
ces mots. Il suffit de considérer l’ombre énorme ici projetée par
quelque idée en formation: la mort, interprétée comme un désastre _pour
l’âme_! la mort du corps, diminution de cette _chose divine_! La mort,
atteignant l’âme jusqu’aux larmes, et dans son œuvre la plus chère, par
la destruction d’une telle architecture qu’elle s’était faite pour y
habiter!
Je ne tiens pas à déduire de ces réticentes paroles une métaphysique
selon Léonard; mais je me laisse aller à un rapprochement assez facile,
puisqu’il se fait de soi dans ma pensée. Pour un tel amateur
d’organismes, le corps n’est pas une guenille toute méprisable; ce corps
a trop de propriétés, il résout trop de problèmes, _il possède trop de
fonctions et de ressources pour ne pas répondre à quelque exigence
transcendante, assez puissante pour le construire, pas assez puissante
pour se passer de sa complication_. Il est œuvre et instrument de
quelqu’un qui a besoin de lui, qui ne le rejette pas volontiers, qui le
pleure comme on pleurerait le pouvoir... Tel est le sentiment du Vinci.
Sa philosophie est toute _naturaliste_, très choquée par le
_spiritualisme_, très attachée au mot-à-mot de l’explication
physico-mécanique; quand, sur le point de l’âme, la voici toute
comparable à la philosophie de l’Église. L’Église,--pour autant du
moins, que l’Église est Thomiste,--ne donne pas à l’âme séparée une
existence bien enviable. Rien de plus pauvre que cette âme qui a perdu
son corps. Elle n’a guère que l’être même: c’est un minimum logique, une
sorte de vie latente dans laquelle elle est inconcevable pour nous, et
sans doute, pour elle-même. Elle a tout dépouillé: pouvoir, vouloir;
savoir, peut-être? Je ne sais même pas s’il lui peut souvenir d’avoir
été, dans le temps et quelque part, la _forme_ et l’_acte_ de son corps?
Il lui reste l’honneur de son autonomie... Une si vaine et si insipide
condition n’est heureusement que passagère,--si ce mot, hors de la
durée, retient un sens: la raison demande, et le dogme impose, la
restitution de la chair. Sans doute, les qualités de cette chair suprême
seront-elles bien différentes de celles que notre chair aura possédées.
Il faut concevoir, je pense, tout autre chose ici qu’un simple
renversement du principe de Carnot et qu’une réalisation de
l’_improbable_. Mais il est inutile de s’aventurer aux extrêmes de la
physique, de rêver d’un corps glorieux dont la masse serait avec
l’attraction universelle dans une autre relation que la nôtre, et cette
masse variable en un tel rapport avec la vitesse de la lumière que
l’_agilité_ qui lui est prédite soit réalisée... Quoi qu’il en soit,
l’âme dépouillée doit, selon la théologie, retrouver dans un certain
corps, une certaine vie fonctionnelle; et par ce corps nouveau, une
sorte de matière qui permette ses opérations, et remplisse de merveilles
incorruptibles ses vides catégories intellectuelles.
Un dogme qui concède à l’organisation corporelle cette importance à
peine secondaire, qui réduit remarquablement l’âme, qui nous interdit et
nous épargne le ridicule de nous la figurer, qui va jusqu’à l’obliger de
se réincarner pour qu’elle puisse participer à la pleine vie éternelle,
ce dogme si exactement contraire au spiritualisme pur, sépare, de la
manière la plus sensible, l’Église, de la plupart des autres confessions
chrétiennes.--Mais il me semble que depuis deux ou trois siècles, il
n’est pas d’article sur lequel la littérature religieuse ait passé plus
légèrement. Apologistes, prédicateurs n’en parlent guère... La cause de
ce demi-silence m’échappe.
*
* *
Je me suis égaré si loin dans Léonard que je ne sais pas tout d’un coup
revenir à moi-même... Bah! Tout chemin m’y reconduira: c’est la
définition de ce moi-même. Il ne peut pas absolument se perdre, il ne
perd que son temps.
Suivons donc un peu plus avant la pente et la tentation de l’esprit;
suivons-les malheureusement sans craintes, cela ne mène à aucun fond
véritable. Même notre pensée la plus «profonde» est contenue dans les
conditions invincibles qui font que toute pensée est «superficielle». On
ne pénètre que dans une forêt de transpositions; ou bien c’est un palais
fermé de miroirs, que féconde une lampe solitaire qu’ils enfantent à
l’infini.
Mais encore, essayons de notre seule curiosité pour nous éclairer le
système caché de quelque individu de la première grandeur; et imaginons
à peu près comme il doit s’apparaître, quand il s’arrête quelquefois
dans le mouvement de ses travaux et qu’il se regarde dans l’ensemble.
Il se considère d’abord assujetti aux nécessités et réalités communes;
et il se replace ensuite dans le secret de la connaissance séparée. Il
voit comme nous et il voit comme soi. Il a un jugement de sa nature et
un sentiment de son artifice. Il est absent et présent. Il soutient
cette espèce de dualité que doit soutenir un prêtre. Il sent bien qu’il
ne peut pas se définir entièrement devant lui-même par les données et
par les mobiles ordinaires. _Vivre_, et même bien vivre, ce n’est qu’un
moyen pour lui: quand il mange, il alimente aussi quelque autre
merveille que sa vie, et la moitié de son pain est consacrée. _Agir_, ce
n’est encore qu’un exercice. _Aimer_, je ne sais pas s’il lui est
possible. Et quant à la gloire, non. Briller à d’autres yeux, c’est en
recevoir un éclat de fausses pierreries.
*
* *
Il lui faut cependant se découvrir je ne sais quels points de repère
tellement placés que sa vie particulière et cette _vie généralisée_
qu’il s’est trouvée, se composent. La clairvoyance imperturbable qui lui
semble (mais sans le convaincre tout à fait), le représenter tout entier
à lui-même, voudrait se soustraire à la relativité qu’elle ne peut pas
ne pas conclure de tout le reste. Elle a beau se transformer en
elle-même, et de jour en jour, se reproduire aussi pure que le soleil,
cette identité apparente emporte avec elle un sentiment qu’elle est
trompeuse. Elle sait, dans sa fixité, être soumise à un mystérieux
entraînement et à une modification sans témoin; et elle sait donc
qu’elle enveloppe toujours, même à l’état le plus net de sa lucidité,
une possibilité cachée de faillite et de totale ruine,--comme il arrive
au rêve le plus précis de contenir un germe inexplicable de non-réalité.
C’est une manière de lumineux supplice que de sentir que l’on voit tout,
sans cesser de sentir que l’on est encore _visible_, et l’objet
concevable d’une attention étrangère; et sans se trouver jamais le poste
ni le regard qui ne laissent rien derrière eux.
--_Durus est hic sermo_, va bientôt dire le lecteur. Mais en ces
matières, qui n’est pas vague est difficile, qui n’est pas difficile est
nul. Allons encore un peu.
*
* *
Pour une présence d’esprit aussi sensible à elle-même, et qui se ferme
sur elle-même par le détour de «l’Univers», tous les événements de tous
les genres, et la vie, et la mort, et les pensées, ne lui sont que des
_figures_ subordonnées. Comme chaque _chose visible_ est à la fois
étrangère, indispensable, et inférieure à la _chose qui y voit_, ainsi
l’importance de ces figures, si grande qu’elle apparaisse à chaque
instant, pâlit à la réflexion devant la seule persistance de l’attention
elle-même. Tout le cède à cette universalité pure, à cette généralité
insurmontable que la conscience se sent être.
Si tels événements ont le pouvoir de la supprimer, ils sont, du même
coup, destitués de toute signification; que s’ils la conservent, ils
rentrent dans son système. L’intelligence ignore d’être née, comme elle
ignore qu’elle périra. Elle est instruite, oui, de ses fluctuations et
de son effacement final, mais au titre d’une notion qui n’est pas d’une
autre espèce que les autres; elle se croirait, très aisément,
inamissible et inaltérable, si ce n’était qu’elle a reconnu par ses
expériences, un jour ou l’autre, diverses possibilités funestes, et
l’existence d’une certaine pente qui mène plus bas que tout. Cette pente
fait pressentir qu’elle peut devenir irrésistible; elle prononce le
commencement d’un éloignement sans retour du soleil spirituel, du
maximum admirable de la netteté, de la solidité, du pouvoir de
distinguer et de choisir; on la devine qui s’abaisse, obscurcie de mille
impuretés psychologiques, obsédée de bourdons et de vertiges, à travers
la confusion des temps et le trouble des fonctions, et qui se dirige
défaillante au milieu d’un désordre inexprimable des _dimensions_ de la
connaissance, jusqu’à l’état instantané et indivis qui étouffe ce chaos
dans la nullité.
*
* *
Mais, opposé tout de même à la mort qu’il l’est à la vie, un système
complet de substitutions psychologiques, plus il est conscient et se
remplace par lui-même, plus il se détache de toute origine, et plus se
dépouille-t-il, en quelque sorte, de toute chance de rupture. Pareil à
l’anneau de fumée, le système tout d’énergies intérieures prétend
merveilleusement à une indépendance et à une insécabilité parfaites.
Dans une très claire conscience, la mémoire et les phénomènes se
trouvent tellement reliés, attendus, répondus; le passé si bien employé;
le nouveau si promptement compensé; l’état de relation totale si
nettement reconquis que rien ne semble pouvoir commencer, rien se
terminer, au sein de cette activité presque pure. L’échange perpétuel de
_choses_ qui la constitue, l’assure en apparence d’une conservation
indéfinie, car elle n’est attachée à aucune; et elle ne contient pas
quelque _élément-limite_, quelque objet singulier de perception ou de
pensée, tellement plus réel que tous les autres, que quelque autre ne
puisse pas venir après lui. Il n’est pas une telle idée qu’elle
satisfasse aux conditions inconnues de la conscience au point de la
faire évanouir. Il n’existe pas de pensée qui extermine le pouvoir de
penser, et le conclue,--une certaine position du pêne qui ferme
définitivement la serrure. Non, point de pensée qui soit pour la pensée
une résolution née de son développement même, et comme un accord final
de cette dissonance permanente.
*
* *
Puisque la connaissance ne se connaît pas d’extrémité, et puisque aucune
idée n’épuise la tâche de la conscience, il faut bien qu’elle périsse
dans un événement incompréhensible que lui prédisent et que lui
préparent ces affres et ces sensations extraordinaires dont je parlais;
qui nous esquissent des mondes instables et incompatibles avec la
plénitude de la vie; mondes inhumains, mondes infirmes et comparables à
ces mondes que le géomètre ébauche en jouant sur les axiomes, le
physicien en supposant d’autres _constantes_ que celles admises. Entre
la netteté de la vie et la simplicité de la mort, les rêves, les
malaises, les extases, tous ces états à demi impossibles, qui
introduisent, dirait-on, des valeurs approchées, des solutions
irrationnelles ou transcendantes dans l’équation de la connaissance,
placent d’étranges degrés, des variétés et des phases ineffables,--car
il n’est point de noms pour des choses parmi lesquelles on est bien
seul.
Comme la perfide musique compose les libertés du sommeil avec la suite
et l’enchaînement de l’extrême attention, et fait la synthèse d’êtres
intimes momentanés, ainsi les fluctuations de l’équilibre psychique
donnent à percevoir des modes aberrants de l’existence. Nous portons en
nous des formes de la sensibilité qui ne peuvent pas réussir, mais qui
peuvent naître. Ce sont des instants dérobés à la critique implacable de
la durée; ils ne résistent pas au fonctionnement complet de notre être:
ou nous périssons, ou ils se dissolvent. Mais ce sont des monstres
pleins de leçons que ces monstres de l’entendement, et que ces états de
passage,--espaces dans lesquels la continuité, la connexion, la mobilité
connues sont altérées; empires où la lumière est associée à la douleur;
champs de forces où les craintes et les désirs orientés nous assignent
d’étranges circuits; matière qui est faite de temps; abîmes
littéralement d’horreur, ou d’amour, ou de quiétude; régions bizarrement
soudées à elles-mêmes, domaines non-archimédiens qui défient le
mouvement; sites perpétuels dans un éclair; surfaces qui se creusent,
conjuguées à notre nausée, infléchies sous nos moindres intentions... On
ne peut pas dire qu’ils sont réels; on ne peut pas dire qu’ils ne le
sont pas. Qui ne les a pas traversés ne connaît pas le prix de la
lumière naturelle et du milieu le plus banal; il ne connaît pas la
véritable fragilité du monde, qui ne se rapporte pas à l’alternative de
l’être et du non-être; ce serait trop simple!--L’étonnement, ce n’est
pas que les choses soient; c’est qu’elles soient _telles_, et non telles
autres. La _figure de ce monde_ fait partie d’une famille de figures
dont nous possédons sans le savoir tous les éléments de groupe infini.
C’est le secret des inventeurs.
*
* *
Au sortir de ces intervalles, et des écarts personnels où les
faiblesses, la présence de poisons dans le système nerveux, mais où les
forces et les finesses aussi de l’attention, la logique la plus exquise,
la mystique bien cultivée, conduisent diversement la conscience,
celle-ci vient donc à soupçonner toute la réalité accoutumée de n’être
qu’une solution, parmi bien d’autres, de problèmes universels. Elle
s’assure que les choses pourraient être _assez_ différentes de ce
qu’elles sont, sans qu’elle-même fût _très_ différente de ce qu’elle
est. Elle ose considérer son «corps» et son «monde» comme des
restrictions presque arbitraires imposées à l’étendue de sa fonction.
Elle voit qu’elle correspond ou qu’elle répond, non à un _monde_, mais à
quelque système de degré plus élevé dont les éléments soient des mondes.
Elle est capable de plus de combinaisons internes qu’il n’en faut pour
vivre; de plus de rigueur que toute occasion pratique n’en requiert et
n’en supporte; elle se juge plus profonde que l’abîme même de la vie et
de la mort animales; et ce regard sur sa condition ne peut réagir sur
elle-même, tant elle s’est reculée et placée hors du tout, et tant elle
s’est appliquée _à ne jamais figurer dans quoi que ce soit qu’elle
puisse concevoir ou se répondre_. Ce n’est plus qu’un corps noir qui
tout absorbe et ne rend rien.
Retirant de ces remarques exactes et de ces prétentions inévitables une
hardiesse périlleuse; forte de cette espèce d’indépendance et
d’invariance qu’elle est contrainte de s’accorder, elle se pose enfin
comme fille directe et ressemblante de l’être sans visage, sans origine,
auquel incombe et se rapporte toute la tentative du cosmos... Encore un
peu, et elle ne compterait plus comme existences nécessaires que deux
entités essentiellement inconnues: Soi et X. Toutes deux abstraites
de tout, impliquées dans tout, impliquant tout. Égales et
consubstantielles.
*
* *
L’homme que l’exigence de l’infatigable esprit conduit à ce contact de
ténèbres éveillées, et à ce point de présence pure, se perçoit comme nu
et dépouillé, et réduit à la suprême pauvreté de la puissance sans
objet; victime, chef-d’œuvre, accomplissement de la simplification et de
l’ordre dialectique; comparable à cet état où parvient la plus riche
pensée quand elle s’est assimilée à elle-même, et reconnue, et consommée
en un petit groupe de caractères et de symboles. Le même travail que
nous faisons sur un objet de réflexions, il l’a dépensé sur le sujet qui
réfléchit.
Le voici sans instincts, presque sans images; et il n’a plus de but. Il
n’a pas de semblables. Je dis: _homme_, et je dis: _il_, par analogie et
par manque de mots.
Il ne s’agit plus de choisir, ni de créer; et pas plus de se conserver
que de s’accroître. Rien n’est à surmonter, et il ne peut pas même être
question de se détruire.
Tout «génie» est maintenant consumé, ne peut plus servir de rien. Ce ne
fut qu’un moyen pour atteindre à la dernière simplicité. Il n’y a pas
d’acte du génie qui ne soit _moindre_ que l’acte d’être. Une loi
magnifique habite et fonde l’imbécile; l’esprit le plus fort ne trouve
pas mieux en soi-même.
*
* *
Enfin, cette conscience accomplie s’étant contrainte à se définir par le
total des choses, et comme l’excès de la connaissance sur ce
Tout,--elle, qui pour s’affirmer doit commencer par nier une infinité de
fois, une infinité d’éléments, et par épuiser les objets de son pouvoir
sans épuiser ce pouvoir même,--elle est donc différente du néant,
d’aussi peu que l’on voudra.
--Elle fait songer naïvement à une assistance invisible logée dans
l’obscurité d’un théâtre. Présence qui ne peut pas se contempler,
condamnée au spectacle adverse, et qui sent toutefois qu’elle compose
toute cette nuit haletante, invinciblement orientée. Nuit complète, nuit
impénétrable, nuit absolue; mais nuit nombreuse, nuit très avide, nuit
secrètement organisée, toute construite d’organismes qui se limitent et
se compriment; nuit compacte aux ténèbres bourrées d’organes, qui
battent, qui soufflent, qui s’échauffent, et qui défendent, chacun selon
sa nature, leur emplacement et leur fonction. En regard de l’intense et
mystérieuse assemblée, brillent dans un cadre fermé, et s’agitent, tout
le Sensible, l’Intelligible, le Possible. Rien ne peut naître, périr,
être à quelque degré, avoir un moment, un lieu, un sens, une figure,--si
ce n’est sur cette _scène_ définie, que les destins ont circonscrite, et
que l’ayant séparée de je ne sais quelle confusion primordiale, comme
furent au premier jour les ténèbres séparées de la lumière, ils ont
opposée et subordonnée à la condition d’_être vue_...
*
* *
Si je vous ai menés dans cette solitude, et jusqu’à cette netteté
désespérée, c’est qu’il fallait bien conduire à sa dernière conséquence
l’idée que je me suis faite d’une puissance intellectuelle. Le caractère
de l’homme est la conscience; et celui de la conscience, une perpétuelle
exhaustion, un détachement sans repos et sans exception de tout ce qu’y
paraît, quoi qui paraisse. Acte inépuisable, indépendant de la qualité
comme de la quantité des choses apparues, et par lequel l’_homme de
l’esprit_ doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini d’être
quoi que ce soit.
Tous les phénomènes, par là frappés d’une sorte d’égale répulsion, et
comme rejetés successivement par un geste identique, apparaissent dans
une certaine équivalence. Les sentiments et les pensées sont enveloppés
dans cette condamnation uniforme, étendue à tout ce qui est perceptible.
Il faut bien comprendre que rien n’échappe à la rigueur de cette
exhaustion; mais qu’il suffit de notre attention pour mettre nos
mouvements les plus intimes au rang des événements et des objets
extérieurs: du moment qu’ils sont observables, ils vont se joindre à
toutes choses observées.--Couleur et douleur; souvenirs, attente et
surprises; cet arbre, et le flottement de son feuillage, et sa variation
annuelle, et son ombre comme sa substance, ses accidents de figure et de
position, les pensées très éloignées qu’il rappelle à ma
distraction,--_tout cela est égal_... Toutes choses se substituent,--ne
serait-ce pas la définition des _choses_?
*
* *
Il est impossible que l’activité de l’esprit ne le contraigne pas enfin
à cette considération extrême et élémentaire. Ses mouvements multipliés,
ses intimes contestations, ses perturbations, ses retours analytiques,
que laissent-ils d’inaltéré? Qu’est-ce qui résiste à l’entrain des sens,
à la dissipation des idées, à l’affaiblissement des souvenirs, à la
variation lente de l’organisme, à l’action incessante et multiforme de
l’univers?--Ce n’est que cette conscience seule, à l’état le plus
abstrait.
Notre _personnalité_ elle-même, que nous prenons grossièrement pour
notre plus intime et plus profonde _propriété_, pour notre souverain
bien, n’est qu’une _chose_, et muable et accidentelle, auprès de ce
_moi_ le plus nu; puisque nous pouvons penser à elle, calculer ses
intérêts, et même les perdre un peu de vue, elle n’est donc qu’une
divinité psychologique secondaire, qui habite notre miroir et qui obéit
à notre nom. Elle est de l’ordre des Pénates. Elle est sujette à la
douleur, friande de parfums comme les faux dieux, et comme eux, la
tentation des vers. Elle s’épanouit dans les louanges. Elle ne résiste
pas à la force des vins, à la délicatesse des paroles, à la sorcellerie
de la musique. Elle se chérit, et se trouve par là docile et facile à
conduire. Elle se disperse dans le carnaval de la démence, elle se plie
bizarrement aux anamorphoses du sommeil. Plus encore: elle est
contrainte, avec ennui, de se reconnaître des égales, de s’avouer
qu’elle est _inférieure_ à telles autres; et ce lui est amer et
inexplicable.
Tout, d’ailleurs, la fait convenir qu’elle est un simple événement;
qu’il lui faut figurer, avec tous les accidents du monde, dans les
statistiques et dans les tables; qu’elle a commencé par une chance
séminale, et dans un incident microscopique; qu’elle a couru des
milliards de risques; été façonnée par une quantité de rencontres, et
qu’elle est en somme, tout admirable, toute volontaire, tout accusée et
étincelante qu’elle puisse être, l’effet d’un incalculable désordre.
Chaque personne étant un «jeu de la nature», jeu de l’amour et du
hasard, la plus belle intention, et même la plus savante pensée de cette
créature toujours improvisée, se sentent inévitablement de leur origine.
Son acte est toujours relatif, ses chefs-d’œuvre sont casuels. Elle
pense périssable, elle pense individuel, elle pense par raccrocs; et
elle ramasse le meilleur de ses idées dans des occasions fortuites et
secrètes qu’elle se garde d’avouer.--Et, d’ailleurs, elle n’est pas sûre
d’être positivement _quelqu’un_; elle se déguise et se nie plus
facilement qu’elle ne s’affirme. Tirant de sa propre inconsistance
quelques ressources et beaucoup de vanité, elle met dans les fictions
son activité favorite. Elle vit de romans, elle épouse sérieusement
mille personnages. Son héros n’est jamais soi-même...
Enfin les neuf dixièmes de sa durée se passent dans ce qui n’est pas
encore, dans ce qui n’est plus, dans ce qui ne peut pas être; tellement
que notre véritable _présent_ a neuf chances sur dix de n’être jamais.
*
* *
Mais chaque vie si particulière possède toutefois, à la profondeur d’un
trésor, la permanence fondamentale d’une conscience que rien ne
supporte; et comme l’oreille retrouve et reperd, à travers les
vicissitudes de la symphonie, un son grave et continu qui ne cesse
jamais d’y résider, mais qui cesse à chaque instant d’être saisi,--le
_moi_ pur, élément unique et monotone de l’être même dans le monde,
retrouvé, reperdu par lui-même, habite éternellement notre sens; cette
profonde _note_ de l’existence domine, dès qu’on l’écoute, toute la
complication des conditions et des variétés de l’existence.
L’œuvre capitale et cachée du plus grand esprit n’est-elle pas de
soustraire cette attention substantielle à la lutte des vérités
ordinaires? Ne faut-il pas qu’il arrive à se définir, contre toutes
choses, par cette pure relation immuable entre les objets les plus
divers, ce qui lui confère une généralité presque inconcevable, et le
porte en quelque manière, à la puissance de l’univers correspondant?--Ce
n’est pas sa chère _personne_ qu’il élève à ce haut degré, puisqu’il la
renonce en y pensant, et qu’il la substitue dans la place du _sujet_ par
ce moi inqualifiable, qui n’a pas de nom, qui n’a pas d’histoire, qui
n’est pas plus sensible, ni moins réel que le centre de masse d’une
bague ou d’un système planétaire,--mais qui résulte de tout, quel que
soit ce tout...
Tout à l’heure, le but évident de cette merveilleuse vie intellectuelle
était encore... de s’étonner d’elle-même. Elle s’absorbait à se faire
des enfants qu’elle admirât; elle se bornait à ce qu’il y a de plus
beau, de plus doux, de plus clair et de plus solide; elle n’était gênée
que de sa comparaison avec d’autres organisations concurrentes; elle
s’embarrassait du problème le plus étrange que l’on puisse jamais se
proposer, et que nous proposent nos semblables, et qui consiste
simplement dans la possibilité des autres intelligences, dans la
pluralité du singulier, dans la coexistence contradictoire de durées
indépendantes entre elles,--_tot capita, tot tempora_,--problème
comparable au problème physique de la _relativité_, mais
incomparablement plus difficile...
Et voici que son zèle pour être unique l’emportant, et que son ardeur
pour être toute puissante l’éclairant, elle a dépassé toutes créations,
toutes œuvres et jusqu’à ses desseins les plus grands, en même temps
qu’elle dépose toute tendresse pour elle-même, et toute préférence pour
ses vœux. Elle immole en un moment son individualité. Elle se sent
conscience pure: il ne peut pas en exister deux. Elle est le _moi_, le
pronom universel, appellation de _ceci_ qui n’a pas de rapport avec un
visage. O quel point de transformation de l’orgueil, et comme il est
arrivé où il ne savait pas qu’il allait! Quelle modération le récompense
de ses triomphes! Il fallait bien qu’une vie si fermement dirigée, et
qui a traité comme des obstacles, ou que l’on tourne ou que l’on
renverse, tous les objets qu’elle pouvait se proposer, ait enfin une
conclusion inattaquable, non une conclusion de sa durée, mais une
conclusion en elle-même... Son orgueil l’a conduite jusque là, et là se
consume. Cet orgueil conducteur l’abandonne étonnée, nue, infiniment
simple sur le pôle de ses trésors.
*
* *
Ces pensées ne sont pas mystérieuses. On aurait pu écrire tout
abstraitement que le groupe le plus général de nos transformations, qui
comprend toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce qui se
manifeste _intus et extra_, admet un _invariant_.
*
* *
Je me suis laissé aller au delà de toute patience et de toute clarté, et
j’ai succombé aux idées qui me sont venues pendant que je parlais de ma
tâche. J’achève en peu de mots cette peinture un peu simplifiée de mon
état: encore quelques instants à passer en 1894.
Rien de si curieux que la lucidité aux prises avec l’insuffisance. Voici
à peu près ce qui arrive, ce qui devait arriver, ce qui m’arriva.
J’étais placé dans la nécessité d’inventer un personnage capable de bien
des œuvres. J’avais la manie de n’aimer que le fonctionnement des êtres,
et dans les œuvres, que leur génération. Je savais que ces œuvres sont
toujours des falsifications, des arrangements, l’_auteur_ n’étant
heureusement jamais l’_homme_. La vie de celui-ci n’est pas la vie de
celui-là: accumulez tous les détails que vous pourrez sur la vie de
Racine, vous n’en tirerez pas l’art de faire ses vers. Toute la critique
est dominée par ce principe suranné: l’homme est _cause_ de
l’œuvre,--comme le criminel aux yeux de la loi est _cause_ du crime. Ils
en sont bien plutôt l’effet! Mais ce principe pragmatique allège le juge
et le critique; la biographie est plus simple que l’analyse. Sur ce qui
nous intéresse le plus, elle n’apprend absolument rien... Davantage! La
véritable vie d’un homme, toujours mal définie, même pour son voisin,
même pour lui-même, ne peut pas être utilisée dans une explication de
ses œuvres, si ce n’est indirectement et moyennant une élaboration très
soigneuse.
Donc, ni maîtresses, ni créanciers, ni anecdotes, ni aventures,--on est
conduit au système le plus honnête: imaginer à l’exclusion de tous ces
détails extérieurs, un être théorique, un _modèle_ psychologique plus ou
moins grossier, mais qui représente, en quelque sorte, notre propre
capacité de reconstruire l’œuvre que nous nous sommes proposé de nous
expliquer. Le succès est très douteux, mais le travail n’est pas ingrat:
s’il ne résout pas les problèmes insolubles de la parthénogenèse
intellectuelle, du moins il les _pose_, et dans une netteté
incomparable.
Dans la circonstance, cette conviction était mon seul bien positif.
*
* *
La nécessité où j’étais placé, le vide que j’avais si bien fait de
toutes les solutions antipathiques à ma nature, l’érudition écartée, les
ressources rhétoriques différées, tout me mettait dans un état
désespéré... Enfin, je le confesse, je ne trouvai pas mieux que
d’attribuer à l’infortuné Léonard mes propres agitations, transportant
le désordre de mon esprit dans la complexité du sien. Je lui infligeai
tous mes désirs à titre de choses possédées. Je lui prêtai bien des
difficultés qui me hantaient dans ce temps-là, comme s’il les eût
rencontrées et surmontées. Je changeai mes embarras en sa puissance
supposée. J’osai me considérer sous son nom, et utiliser ma personne.
Cela était faux, mais vivant. Un jeune homme, curieux de mille choses,
ne doit-il pas, après tout, ressembler assez bien à un homme de la
Renaissance? Sa naïveté même ne représente-t-elle pas l’espèce de
naïveté relative _créée_ par quatre siècles de découvertes au détriment
des hommes de ce temps-là?--Et puis, pensai-je, Hercule n’avait pas plus
de muscles que nous, ils n’étaient que plus gros. Je ne puis même pas
déplacer le rocher qu’il enlève, mais la structure de nos machines n’est
pas différente; je lui corresponds os par os, fibre par fibre, acte par
acte, et notre similitude me permet l’imagination de ses travaux.
Une brève réflexion fait connaître qu’il n’y a pas d’autre parti que
l’on puisse prendre. Il faut se mettre sciemment à la place de l’être
qui nous occupe... Et quel autre que nous-mêmes peut répondre, quand
nous appelons un _esprit_? On n’en trouve jamais qu’en soi. C’est notre
propre fonctionnement qui, _seul_, peut nous apprendre quelque chose sur
toute chose. Notre connaissance, à mon sentiment, a pour limite la
conscience que nous pouvons avoir de notre être,--et peut-être, de
_notre corps_. Quel que soit X, la pensée que j’en ai, si je la presse,
tend vers moi, quel que je sois. On peut l’ignorer ou le savoir, le
subir ou le désirer, mais il n’y a point d’échappatoire, point d’autre
issue. L’_intention_ de toute pensée est en nous. C’est avec notre
propre substance que nous imaginons et que nous formons une pierre, une
plante, un mouvement, un _objet_: une image quelconque n’est peut-être
qu’un commencement de nous-mêmes...
*
* *
_lionardo mio
o lionardo che tanto penate..._
Quant au vrai Léonard, il fut ce qu’il fut... Ce mythe, toutefois, plus
étrange que tous les autres, gagne indéfiniment à être replacé de la
fable dans l’histoire. Plus on va, plus précisément il grandit. Les
expériences d’Ader et des Wright ont illuminé d’une gloire rétrospective
le _Codex sur le vol des oiseaux_; le germe des théories de Fresnel se
trouve dans certains passages des manuscrits de l’Institut. Au cours de
ces dernières années, les recherches du regretté M. Duhem sur les
_Origines de la statique_ ont permis d’attribuer à Léonard le théorème
fondamental de la composition des forces, et une notion très
nette--quoique incomplète--du principe du travail virtuel.
1919.