AU SUJET D’EUREKA

_A Lucien Fabre_

J’avais vingt ans, et je croyais à la puissance de la pensée. Je

souffrais étrangement d’être, et de ne pas être. Parfois, je me sentais

des forces infinies. Elles tombaient devant les problèmes; et la

faiblesse de mes pouvoirs positifs me désespérait. J’étais sombre,

léger, facile en apparence, dur dans le fond, extrême dans le mépris,

absolu dans l’admiration, aisé à impressionner, impossible à convaincre.

J’avais foi dans quelques idées qui m’étaient venues. Je prenais la

conformité qu’elles avaient avec mon être qui les avait enfantées, pour

une marque certaine de leur valeur universelle: ce qui paraissait si

nettement à mon esprit lui paraissait invincible; ce que le désir

engendre est toujours ce qu’il y a de plus clair.

Je conservais ces ombres d’idées comme mes secrets d’État. J’avais honte

de leur étrangeté; j’avais peur qu’elles fussent absurdes; je savais

qu’elles l’étaient, et qu’elles ne l’étaient pas. Elles étaient vaines

par elles-mêmes, puissantes par la force singulière que me donnait la

confidence que je me gardais. La jalousie de ce mystère de faiblesse

m’emplissait d’une sorte de vigueur.

J’avais cessé de faire des vers; je ne lisais presque plus. Les romans

et les poèmes ne me semblaient que des applications particulières,

impures et à demi inconscientes, de quelques propriétés attachées à ces

fameux secrets que je croyais trouver un jour, par cette seule assurance

sans relâche qu’ils devaient nécessairement exister. Quant aux

philosophes, que j’avais assez peu fréquentés, je m’irritais, sur ce

peu, qu’ils ne répondissent jamais à aucune des difficultés qui me

tourmentaient. Ils ne me donnaient que de l’ennui; jamais le sentiment

qu’ils communiquassent quelque puissance vérifiable. Et puis, il me

paraissait inutile de spéculer sur des abstractions que l’on n’eût pas

d’abord définies. Peut-on faire autrement? Tout l’espoir pour une

philosophie est de se rendre impersonnelle. Il faut attendre ce grand

pas vers le temps de la fin du Monde.

J’avais mis le nez dans quelques mystiques. Il est impossible d’en dire

du mal, car on n’y trouve que ce qu’on apporte.

J’en étais à ce point quand _Eurêka_ me tomba sous les yeux.

* * * * *

Mes études, sous mes ternes et tristes maîtres, m’avaient fait croire

que la science n’est pas amour, que ses fruits sont peut-être utiles,

mais son feuillage très épineux, son écorce affreusement rude. Je

réservais les mathématiques à un genre d’esprits ennuyeusement justes,

incommensurables avec le mien.

Les lettres, de leur côté, m’avaient souvent scandalisé par ce qui leur

manque de rigueur, et de suite, et de nécessité dans les idées. Leur

objet est souvent minime. Notre poésie ignore, ou même redoute, tout

l’épique et le pathétique de l’intellect. Que si quelquefois elle s’y

est risquée, elle s’est faite morne et assommante. Lucrèce, ni Dante, ne

sont Français. Nous n’avons point chez nous de poètes de la

connaissance. Peut-être avons-nous un sentiment si marqué de la

distinction des genres, c’est-à-dire de l’indépendance des divers

mouvements de l’esprit, que nous ne souffrons point les ouvrages qui les

combinent. Nous ne savons pas faire chanter ce qui peut se passer de

chant. Mais notre poésie, depuis cent ans, a montré de si riches

ressources, et une puissance si rare de renouvellement, que l’avenir lui

donnera peut-être assez vite quelques-unes de ces œuvres de grand style

et d’une noble sévérité, qui dominent le sensible et l’intelligible.

_Eurêka_ m’apprit en quelques moments la loi de Newton, le nom de

Laplace, l’hypothèse qu’il a proposée, l’existence même de recherches et

de spéculations dont on ne parlait jamais aux adolescents, de peur,

j’imagine, qu’ils ne s’y intéressassent, au lieu de mesurer par des

rêves et des bâillements l’étonnante longueur de l’heure. Ce qui excite

le plus l’appétit de l’intelligence, on le plaçait alors parmi les

arcanes. C’était l’époque où de gros livres de physique ne soufflaient

mot de la loi de la gravitation, ni de la conservation de l’énergie, ni

du principe de Carnot; ils aimaient les robinets à trois voies, les

hémisphères de Magdebourg, et les laborieux et frêles raisonnements que

leur inspirait le problème du siphon.

Serait-ce, toutefois, perdre le temps des études que de faire soupçonner

à de jeunes têtes les origines, la haute destination et la vertu vivante

de ces calculs et de ces propositions très arides, qu’on leur inflige

sans aucun ordre, et même avec une incohérence assez remarquable?

Ces sciences, si froidement enseignées, ont été fondées et accrues par

des hommes qui y mettaient un intérêt passionné. _Eurêka_ me fit sentir

quelque chose de cette passion.

J’avoue que l’énormité des prétentions et des ambitions de l’auteur, le

ton solennel de son préambule, l’étrange discours sur la méthode par

lequel s’ouvre le livre, m’étonnèrent, et ne me séduisirent qu’à demi.

Dans ces premières pages, se déclarait néanmoins une maîtresse pensée,

quoique enveloppée d’un mystère qui suggérait à la fois une certaine

impuissance, une volonté de réserve, une sorte de répugnance de l’âme

enthousiaste à répandre ce qu’elle a trouvé de plus précieux... Et tout

ceci n’était point pour me déplaire.

Pour atteindre ce qu’il appelle la _vérité_, Poe invoque ce qu’il

appelle la _Consistance_ (consistency). Il n’est pas très aisé de donner

une définition nette de cette consistance. L’auteur ne l’a pas fait, qui

avait en soi tout ce qu’il fallait pour le faire.

Selon lui, la _vérité_ qu’il recherche ne peut être saisie que par une

adhésion immédiate à une intuition telle, qu’elle rende présente, et

comme sensible à l’esprit, la dépendance réciproque des parties et des

propriétés du système qu’il considère. Cette dépendance réciproque

s’étend aux états successifs du système; la causalité y est symétrique.

Une cause et son effet peuvent, à un regard qui embrasserait la totalité

de l’univers, être pris l’un pour l’autre, et comme échanger leurs

rôles.

Deux remarques ici. Je ne fais qu’indiquer la première qui nous mènerait

loin, le lecteur et moi. Le finalisme tient une place capitale dans la

construction de Poe. Cette doctrine n’est plus à la mode; et je n’ai la

force, ni l’envie, de la défendre. Mais il faut consentir que les

notions de cause et d’adaptation y conduisent presque inévitablement (et

je ne parle pas des immenses difficultés, et donc des tentations, que

donnent certains faits, comme l’existence des instincts, etc.). Le plus

simple est de licencier le problème. Nous ne possédons pour le résoudre

que les moyens de l’imagination pure. Qu’elle s’exerce ailleurs.

Faisons l’autre remarque. Dans le système de Poe, la _consistance_ est à

la fois le moyen de la découverte, et la découverte elle-même. C’est là

un admirable dessein; exemple et mise en œuvre de la réciprocité

d’appropriation. L’univers est construit sur un plan dont la symétrie

profonde est, en quelque sorte, présente dans l’intime structure de

notre esprit. L’instinct poétique doit nous conduire aveuglément à la

vérité.

On trouve assez fréquemment chez les mathématiciens des idées analogues

à celle-ci. Il leur arrive de considérer leurs découvertes, non comme

des «créations» de leurs facultés combinatoires, mais plutôt comme des

captures que ferait leur attention dans un trésor de formes

préexistantes et naturelles, qui n’est accessible que par une rencontre

assez rare de rigueur, de sensibilité et de désir.

Toutes les conséquences qui sont développées dans _Eurêka_ ne sont pas

toujours si exactement déduites, ni si clairement amenées qu’on le

souhaiterait. Il y a des ombres et des lacunes. Il y a des interventions

assez peu expliquées. Il y a un Dieu.

* * * * *

Rien de plus intéressant pour l’amateur de drame et de comédie

intellectuels que l’ingéniosité, l’insistance, les escamotages,

l’anxiété d’un inventeur aux prises avec sa propre invention dont il

connaît admirablement les vices, dont il veut nécessairement faire voir

toutes les beautés, exploiter tous les avantages, dissimuler les

misères, et qu’il veut, à tout prix, rendre semblable à ce qu’il veut.

Le marchand pare sa marchandise. La femme se modifie devant son miroir.

Le prêtre, le philosophe, le politique, et, en général, tous ceux qui se

sont voués à nous proposer des choses incertaines, sont toujours mêlés

de sincérité et de silences (c’est le cas le plus favorable). Ils ne

désirent pas que nous voyions ce qu’ils n’aiment pas de considérer...

L’idée fondamentale de Poe n’en est pas moins une profonde et souveraine

idée.

Ce n’est pas en exagérer la portée que de reconnaître dans la théorie de

la Consistance une tentative assez précise de définir l’univers par des

_propriétés intrinsèques_. Au chapitre huitième d’_Eurêka_, se lit cette

proposition: _Chaque loi de la nature dépend en tous points de toutes

les autres lois_. N’est-ce point, sinon une formule, du moins

l’expression d’une volonté de relativité généralisée?

La parenté de cette tendance avec les conceptions récentes s’accuse,

lorsque l’on découvre dans le _poème_ dont je parle, l’affirmation de

relations _symétriques_ et réciproques entre la matière, le temps,

l’espace, la gravitation et la lumière. J’ai souligné le mot

_symétrique: c’est en effet, une symétrie formelle, qui est le caractère

essentiel de la représentation de l’univers selon Einstein_. Elle en

fait la beauté.

Mais Poe ne s’en tient pas aux constituants physiques des phénomènes. Il

insère la vie et la conscience dans son dessein. Que de choses ici

viennent à la pensée! Le temps n’est plus où l’on distinguait aisément

entre le matériel et le spirituel. Toute l’argumentation reposait sur

une connaissance achevée de la «matière» que l’on croyait déposséder et

en somme, sur l’_apparence_!

L’apparence de la matière est d’une substance morte, d’une _puissance_

qui ne passerait à _l’acte_ que par une intervention extérieure et tout

étrangère à sa nature. De cette définition, l’on tirait autrefois des

conséquences invincibles. Mais la matière a changé de visage.

L’expérience a fait concevoir le contraire de ce que la pure observation

faisait voir. Toute la physique moderne, qui a créé, en quelque sorte,

des _relais_ pour nos sens, nous a persuadés que notre antique

définition n’avait aucune valeur absolue, ni spéculative. Elle nous

montre que la matière est étrangement diverse et comme indéfiniment

surprenante; qu’elle est un assemblage de transformations qui se

poursuivent et se perdent dans la petitesse, même, dans les abîmes de

cette petitesse; on nous dit que se réalise, peut-être, un mouvement

perpétuel. Il y a une fièvre éternelle dans les corps.

A présent, nous ne savons plus ce que peut, ou ce que ne peut pas,

contenir ou produire, dans l’instant ou dans la suite, un fragment d’un

corps quelconque. L’idée même de matière se distingue aussi peu que l’on

veut de celle d’énergie. Tout s’approfondit en agitations, en rotations,

en échanges et en rayonnements. Nos yeux, nos mains, nos nerfs, en sont

eux-mêmes faits; et les apparences de mort ou de sommeil que nous offre

d’abord la matière, sa passivité, son abandon aux actions extérieures,

sont composés dans nos sens comme ces ténèbres qui sont obtenues d’une

certaine superposition de lumières.

On peut résumer tout ceci en écrivant que les propriétés de la matière

semblent dépendre seulement de l’ordre de grandeur où nous nous plaçons

pour les observer. Mais alors, ses qualités classiques, son manque de

spontanéité, sa différence essentielle avec le mouvement, la continuité

ou l’homogénéité de sa texture, ne peuvent plus être opposées absolument

aux concepts de vie, de sensibilité et de pensée, puisque ces caractères

si simples sont purement superficiels. En deçà de l’ordre de grandeur

des observations grossières, toutes les anciennes définitions sont en

défaut. Nous savons que des propriétés et des puissances inconnues

s’exercent dans l’_infra-monde_, puisque nous en avons décelé

quelques-unes, que nos sens n’étaient pas faits pour percevoir. Mais

nous ne savons ni énumérer ces propriétés, ni même assigner un nombre

fini à la pluralité croissante des chapitres de la physique. Nous ne

savons même pas si la généralité de nos concepts n’est pas illusoire

quand nous les transportons dans ces domaines qui bornent et supportent

le nôtre. Parler de fer ou d’hydrogène, c’est supposer des entités,--de

l’existence et de la permanence desquelles rien ne nous assure qu’une

expérience très restreinte et très peu prolongée. Davantage, il n’y a

aucune raison de penser que notre espace, notre temps, notre causalité,

gardent un sens quelconque là où notre corps est _impossible_. Et sans

doute, l’homme qui essaye de se représenter l’intimité des choses, ne

peut que lui adapter les catégories ordinaires de son esprit. Mais plus

il s’avance dans ses recherches, et même, plus il augmente ses pouvoirs

enregistreurs, plus il s’éloigne de ce qu’on pourrait nommer l’_optimum_

de la connaissance. Le déterminisme se perd dans des systèmes

inextricables à milliards de variables, où l’œil de l’esprit ne peut

plus suivre les lois et s’arrêter sur quelque chose qui se conserve.

Quand la discontinuité devient la règle, l’imagination qui jadis

s’employait à achever la vérité que les perceptions avaient fait

soupçonner, et les raisonnements tissue, se doit déclarer impuissante.

Quand les objets de nos jugements sont des _moyennes_, c’est que nous

renonçons à considérer les événements eux-mêmes. Notre savoir tend vers

le pouvoir, et s’écarte d’une contemplation coordonnée des choses; il

faut des prodiges de subtilité mathématique pour lui redonner quelque

unité. On ne parle plus de principes premiers; les lois ne sont plus que

des instruments toujours perfectibles. Elles ne gouvernent plus le

monde, elles sont appareillées à l’infirmité de nos esprits; on ne peut

plus se reposer sur leur simplicité: il y a toujours, comme une pointe

persistante, quelque décimale non satisfaite qui nous rappelle à

l’inquiétude et au sentiment de l’inépuisable.

* * * * *

On voit, par ces remarques, que les intuitions de Poe quant à la

constitution d’ensemble de l’univers physique, moral, et métaphysique,

ne sont ni infirmées ni confirmées par les découvertes si nombreuses et

si importantes qui ont été faites depuis 1847. Certaines d’entre ces

vues peuvent même être rattachées, sans sollicitations excessives, à des

conceptions assez récentes. Quand Edgar Poe mesure la durée de son

Cosmos par le temps nécessaire pour que toutes les combinaisons

possibles des éléments aient été effectuées, on pense aux idées de

Boltzmann, et à ses calculs de probabilité appliqués à la théorie

cinétique des gaz. Il y a dans EURÊKA un pressentiment du principe de

Carnot et de la représentation de ce principe par le mécanisme de la

diffusion; l’auteur semble avoir devancé les esprits hardis qui retirent

l’univers de sa mort fatale, au moyen d’un passage infiniment bref par

un état infiniment peu probable.

Une analyse complète d’EURÊKA n’étant pas actuellement mon dessein, je

ne parlerai presque point de l’usage fait par l’auteur, de l’hypothèse

de Laplace. L’objet de Laplace était restreint. Il ne se proposait que

de reconstituer le développement du système solaire. Il se donnait une

masse gazeuse en voie de refroidissement, pourvue d’un noyau déjà

fortement condensé, et animée d’une rotation autour d’un axe passant par

son centre de gravité. Il supposait l’attraction, l’invariabilité des

lois de la mécanique, et s’assignait pour seule tâche d’expliquer le

sens de rotation des planètes et de leurs satellites, le peu

d’excentricité des orbes, et la faiblesse des inclinaisons. Dans ces

conditions, la matière, soumise au refroidissement et à la force

centrifuge, s’écoule des pôles vers l’équateur de la masse, et se

dispose sur une zone, qui est le lieu des points où la pesanteur et

l’accélération centrifuge se font équilibre. Ainsi se forme un anneau

nébuleux qui doit se rompre assez vite; les fragments de cet anneau

s’agglomèrent enfin en une planète...

Le lecteur d’EURÊKA verra quelle extension Edgar Poe a donnée à la loi

de gravitation, comme il a fait à l’hypothèse de Laplace. Il a bâti sur

ces fondements mathématiques, un poème abstrait qui est un des rares

exemplaires modernes d’une explication totale de la nature matérielle et

spirituelle, une _cosmogonie_.

La Cosmogonie est un genre littéraire d’une remarquable persistance, et

d’une étonnante variété, l’un des genres les plus antiques qui soient.

On dirait que le monde est à peine plus âgé que l’art de faire le monde.

Avec un peu plus de connaissances et beaucoup plus d’esprit, nous

pourrions, de chacune de ces Genèses, qu’elle soit prise de l’Inde ou de

la Chine, ou de la Chaldée, qu’elle appartienne à la Grèce, à Moïse, ou

à M. Svante Arrhénius, déduire une mesure de la simplicité des esprits

dans chaque époque. On trouverait sans doute que la naïveté du dessein

est invariable; mais il faudrait confesser que l’art est très différent.

Comme la tragédie fait à l’histoire et à la psychologie, le genre

cosmogonique touche aux religions, avec lesquelles il se confond par

endroits, et à la science, dont il se distingue nécessairement par

l’absence de vérifications. Il comprend des livres sacrés, des poèmes

admirables, des récits excessivement bizarres, chargés de beautés et de

ridicules, des recherches physico-mathématiques d’une profondeur qui est

digne quelquefois d’un objet moins insignifiant que l’univers. Mais

c’est la gloire de l’homme que de pouvoir se dépenser dans le vide; et

ce n’est pas seulement sa gloire. Les recherches insensées sont parentes

des découvertes imprévues. Le rôle de l’inexistant existe; la fonction

de l’imaginaire est réelle; et la logique pure nous enseigne que _le

faux implique le vrai_. Il semble donc que l’histoire de l’esprit se

puisse résumer en ces termes: _il est absurde par ce qu’il cherche, il

est grand par ce qu’il trouve_.

Le problème de la totalité des choses, et celui de la provenance de ce

tout procèdent de l’intention la plus naïve. Nous désirons de voir ce

qui aurait précédé la lumière; ou bien nous essayons si une certaine

combinaison particulière de nos connaissances ne se placerait pas avant

elles toutes, et ne pourrait engendrer le système qui est leur source,

et qui est le monde, et leur auteur qui est nous-mêmes.

Soit donc que nous croyions d’entendre une Voix infiniment impérieuse

rompre en quelque sorte l’éternité; son cri premier propager l’étendue,

comme une nouvelle toujours plus grosse de conséquences à mesure qu’elle

s’emporte jusqu’aux limites de la volonté créatrice, et la Parole ouvrir

la carrière aux essences, à la vie, à la liberté, à la dispute fatale

des lois, des intelligences et du hasard;--soit que (si nous répugnons à

nous élancer du pur néant vers quelque état imaginable) nous trouvions

un peu moins dur de considérer la toute première époque du monde dans

l’idée obscure d’un mélange de matière et d’énergie, composant une sorte

de boue substantielle, mais neutre et impuissante, qui attende

indéfiniment l’acte d’un démiurge;--soit enfin que mieux armés, plus

profonds, mais non moins altérés de merveilles, nous nous efforcions de

reconstituer au moyen de toutes les sciences, la plus ancienne figure

possible du système qui est l’objet de la science,--toute pensée de

l’origine des choses n’est jamais qu’une rêverie de leur disposition

actuelle, une manière de dégénérescence du réel, une variation sur ce

qui est.

Que nous faut-il, en effet, pour penser à cette origine?

S’il nous faut l’idée d’un néant, l’idée d’un néant est néant; ou

plutôt, elle est déjà quelque chose: c’est une feinte de l’esprit qui se

donne une comédie de silence et de ténèbres parfaites, dans lesquelles

je sais bien que je suis caché, prêt à créer, par un simple relâchement

de mon attention; où je sens que je suis, et présent, et volontaire, et

indispensable, afin que je conserve par un acte dont j’ai conscience,

cette absence si fragile de toute image, et cette nullité apparente...

Mais c’est une image et c’est un acte: je m’appelle _Néant_ par une

convention momentanée.

Que si je place à l’origine l’idée d’un désordre poussé à l’extrême, et

jusque dans les plus petites parties de ce qui fut, je perçois aisément

que ce chaos inconcevable est ordonné à mon dessein de concevoir. J’ai

moi-même brouillé les cartes, afin de les pouvoir débrouiller. Ce

serait, d’ailleurs, un chef-d’œuvre d’art et de logique que la

définition d’un désordre assez délié pour qu’on ne puisse plus y

découvrir la moindre trace d’ordre, et lui substituer un chaos plus

intime et plus avancé. Une confusion véritablement initiale doit être

une confusion infinie. Mais alors nous ne pouvons plus en tirer le

monde, et la perfection même du mélange nous interdit à jamais de nous

en servir.

Quant à l’idée d’un commencement,--j’entends d’un commencement

absolu,--elle est nécessairement un mythe. Tout commencement est

coïncidence: il nous faudrait concevoir ici je ne sais quel contact

entre le tout et le rien. En essayant d’y penser, on trouve que tout

commencement est conséquence,--tout commencement _achève_ quelque chose.

Mais il nous faut principalement l’idée de ce Tout que nous appelons

_univers_, et que nous désirons de voir commencer. Avant même que la

question de son origine nous inquiète, voyons si cette notion qui semble

s’imposer à notre pensée, qui lui semble si simple et si inévitable, ne

va pas se décomposer sous notre regard.

Nous pensons obscurément que le _Tout_ est _quelque chose_, et imaginant

_quelque chose_, nous l’appelons le _Tout_. Nous croyons que ce Tout a

commencé comme chaque chose commence, et que ce commencement de

l’ensemble, qui dut être bien plus étrange et plus solennel que celui

des parties, doit encore être infiniment plus important à connaître.

Nous constituons une idole de la totalité, et une idole de son origine,

et nous ne pouvons nous empêcher de conclure à la réalité d’un certain

corps de la nature, dont l’unité réponde à la nôtre même, de laquelle

nous nous sentons assurés.

Telle est la forme primitive, et comme enfantine, de notre idée de

l’univers.

Il faut y regarder de plus près, et se demander si cette notion très

naturelle, c’est-à-dire très impure, peut figurer dans un raisonnement

non illusoire.

J’observerai en moi-même ce que je pense sous ce nom.

Une première forme d’univers m’est offerte par l’ensemble des choses que

je vois. Mes yeux entraînent ma vision de place en place, et trouvent

des affections de toute part. Ma vision excite la mobilité de mes yeux à

l’agrandir, à l’élargir, à la creuser sans cesse. Il n’est pas de

mouvement de ces yeux qui rencontre une région d’invisibilité; il n’en

est point qui n’engendre des effets colorés; et par le groupe de ces

mouvements qui s’enchaînent entre eux, qui se prolongent, qui

s’absorbent ou se correspondent l’un l’autre, je suis comme enfermé dans

ma propriété de percevoir. Toute la diversité de mes vues se compose

dans l’unité de ma conscience motrice.

J’acquiers l’impression générale et constante d’une sphère de

simultanéité qui est attachée à ma présence. Elle se transporte avec

moi, son contenu est indéfiniment variable, mais elle conserve sa

plénitude par toutes les substitutions qu’elle peut subir. Si je me

déplace, ou si les corps qui m’environnent se modifient, l’unité de ma

représentation totale, la propriété qu’elle possède de m’enclore, n’en

est pas altérée. J’ai beau me fuir, m’agiter de toute manière, je suis

toujours enveloppé de tous les _mouvements-voyants_ de mon corps, qui se

transforment les uns dans les autres et me reconduisent invinciblement à

la même situation centrale.

Je vois donc un _tout_. Je dis que c’est un Tout, car il épuise en

quelque sorte ma capacité de voir. Je ne puis rien voir que dans cette

forme d’un seul tenant, et dans cette juxtaposition qui m’environne.

Toutes mes autres sensations se réfèrent à quelque lieu de cette

enceinte, dont le centre pense et se parle.

Voilà mon premier Univers. Je ne sais si l’aveugle-né pourrait avoir une

notion aussi nette et immédiate d’une somme de toutes choses, tant les

propriétés particulières de la connaissance par les yeux me paraissent

essentielles à la formation d’un domaine entier et complet _par

moi-même_. La vue assume en quelque sorte la fonction de la

simultanéité, c’est-à-dire de l’unité telle quelle.

Mais cette unité que compose nécessairement ce que je puis voir dans un

instant, cet ensemble de liaisons réciproques de figures ou de taches,

où je déchiffre ensuite et assigne la profondeur, la matière, le

mouvement et l’événement, où je regarde et découvre ce qui m’attire et

ce qui m’inquiète, me communique la première idée, le modèle, et comme

le germe de l’univers total que je crois exister autour de ma sensation,

masqué et révélé par elle. J’imagine invinciblement qu’un immense

système caché supporte, pénètre, alimente et résorbe chaque élément

actuel et sensible de ma durée, le presse d’être et de se résoudre; et

que chaque moment est donc le nœud d’une infinité de racines qui

plongent à une profondeur inconnue dans une _étendue implicite_,--dans

le passé--dans la secrète structure de cette notre machine à sentir et à

combiner, qui se remet incessamment au _présent_. Le présent, considéré

comme une relation permanente entre tous les changements qui me

touchent, me fait songer à un solide auquel ma vie sensitive serait

attachée, comme une anémone de mer à son galet. Comment vais-je bâtir

sur cette pierre un édifice hors duquel rien ne pourrait être? Comment

passer de l’univers restreint et instantané à l’univers complet et

absolu?

Il s’agirait maintenant de concevoir et de construire autour d’un germe

réel une figure qui satisfasse à deux exigences essentielles: l’une, qui

est de tout admettre, d’être capable du tout, et de nous représenter ce

tout; l’autre, qui est de pouvoir servir notre intelligence, se prêter à

nos raisonnements, et nous rendre un peu mieux instruits de notre

condition, un peu plus possesseurs de nous-mêmes.

Mais il suffit de préciser et de rapprocher l’une de l’autre ces deux

nécessités de la connaissance, pour éveiller brusquement les difficultés

insurmontables que porte en soi la moindre tentative de donner une

définition utilisable de l’Univers.

_Univers_, donc, n’est qu’une expression mythologique. Les mouvements de

notre pensée autour de ce nom sont parfaitement irréguliers, entièrement

indépendants. A peine au sortir de l’instant, à peine nous essayons

d’agrandir et d’étendre notre présence hors de soi-même, nous nous

épuisons dans notre liberté. Tout le désordre de nos connaissances et de

nos puissances nous entoure. Ce qui est souvenir, ce qui est possible,

ce qui est imaginable, ce qui est calculable, toutes les combinaisons de

notre esprit, à tous les degrés de la probabilité, à tous les états de

la précision nous assiègent. Comment acquérir le concept de ce qui ne

s’oppose à rien, qui ne rejette rien, qui ne ressemble à rien? S’il

ressemblait à quelque chose, il ne serait pas tout. S’il ne ressemble à

rien... Et si cette totalité a même puissance que notre esprit, notre

esprit n’a aucune prise sur elle. Toutes les objections qui s’élèvent

contre l’infini en acte, toutes les difficultés que l’on trouve quand on

veut ordonner une multiplicité se déclarent. Aucune proposition n’est

capable de ce _sujet_ d’une richesse si désordonnée que tous les

_attributs_ lui conviennent. Comme l’univers échappe à l’intuition, tout

de même il est transcendant à la logique.

* * * * *

Et quant à son origine,--AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA FABLE. Elle y sera

toujours.

Variété I · 第 17 / 23 题