[5] Cet avant-propos a paru en tête du recueil de poèmes de M. Lucien
Fabre: _La connaissance de la Déesse_, en 1920.
Un doute a disparu de l’esprit depuis quelque quarante années. Une
démonstration définitive a rejeté parmi les rêves l’antique ambition de
la quadrature du cercle. Heureux les géomètres, qui résolvent de temps à
autre, telle nébuleuse de leur système; mais les poètes le sont moins;
ils ne sont pas encore assurés de l’impossibilité de _quarrer_ toute
pensée dans une forme poétique.
Comme les opérations qui conduisent le désir à se construire une figure
de langage, harmonieuse et inoubliable, sont très secrètes et très
composées, il est permis encore,--il le sera toujours,--de douter si la
spéculation, l’histoire, la science, la politique, la morale,
l’apologétique (et, en général, toutes les sujettes de la prose), ne
peuvent prendre pour apparence, l’apparence musicale et personnelle d’un
poème. Ce ne serait qu’une affaire de talent: nulle interdiction
absolue. L’anecdote et sa moralité, la description et la généralisation,
l’enseignement, la controverse,--je ne vois pas de matière
intellectuelle qui n’ait été au cours des âges, contrainte au rythme, et
soumise par l’art à d’étranges,--à de divines exigences.
Ni l’objet propre de la poésie, ni les méthodes pour le joindre n’étant
élucidés, ceux qui les connaissent s’en taisant, ceux qui les ignorent
en dissertant, toute netteté sur ces questions demeure individuelle, la
plus grande contrariété dans les opinions est permise, et il y a, pour
chacune d’elles, d’illustres exemples, et des expériences difficiles à
contester.
A la faveur de cette incertitude, la production de poèmes appliqués aux
sujets les plus divers s’est poursuivie jusqu’à nous; même, les plus
grandes œuvres versifiées, les plus admirables, peut-être, qui nous
aient été transmises, appartiennent à l’ordre didactique ou historique.
Le _De natura Rerum_, les _Géorgiques_, l’_Énéide_, la _Divine Comédie_,
la _Légende des siècles_... empruntent une partie de leur substance et
de leur intérêt à des notions que la prose la plus indifférente aurait
pu recevoir. On peut les traduire sans les rendre tout insignifiants. Il
était donc à pressentir qu’un temps viendrait où les vastes systèmes de
cette espèce céderaient à la différenciation. Puisqu’on peut les lire de
plusieurs façons indépendantes entre elles, ou les disjoindre en moments
distincts de notre attention, cette pluralité de lectures devait
conduire quelque jour à une sorte de division du travail (C’est ainsi
que la considération d’un corps quelconque a exigé, dans la suite des
temps, la diversité des sciences.)
On voit enfin, vers le milieu du XIXe siècle, se prononcer dans notre
littérature, une volonté remarquable d’isoler définitivement la Poésie,
de tout autre essence qu’elle-même. Une telle préparation de la poésie à
l’état pur avait été prédite et recommandée avec la plus grande
précision par Edgar Poe. Il n’est donc pas étonnant de voir commencer
dans Baudelaire cet essai d’une perfection qui ne se préoccupe plus que
d’elle-même.
Au même Baudelaire appartient une autre initiative. Le premier parmi nos
poètes, il subit, il invoque, il interroge la Musique. Par Berlioz et
par Wagner, la musique romantique avait recherché les effets de la
littérature. Elle les a supérieurement obtenus; ce qui est aisé à
concevoir, car la violence, sinon la frénésie, l’exagération de
profondeur, de détresse, d’éclat ou de pureté qui étaient dans le goût
de ce temps-là, ne se traduisent guère dans le langage sans entraîner
avec elles bien des niaiseries et des ridicules insolubles dans la
durée; ces éléments de ruine sont moins sensibles chez les musiciens que
chez les poètes. C’est, peut-être, que la musique emporte avec elle une
sorte de vie qu’elle nous impose par le physique, tandis que les
monuments de la parole nous demandent, au contraire, de la leur
prêter...
Quoi qu’il en soit, une époque vint pour la poésie, où elle se sentit
pâlir et défaillir devant les énergies et les ressources de l’orchestre.
Le plus riche, le plus retentissant poème de Hugo est très loin de
communiquer à son auditeur ces illusions extrêmes, ces frissons, ces
transports; et dans l’ordre quasi-intellectuel, ces feintes lucidités,
ces types de pensée, ces images d’une étrange mathématique réalisée, que
libère, dessine ou fulmine la symphonie; et qu’elle exténue jusqu’au
silence, ou qu’elle anéantit d’un seul coup, laissant après elle dans
l’âme l’extraordinaire impression de la toute-puissance et du
mensonge... Jamais, peut-être, la confiance que les poètes placent dans
leur génie particulier, les promesses d’éternité qu’ils ont reçues dès
la jeunesse du monde et du langage, leur possession immémoriale de la
lyre, et ce premier rang qu’ils se flattent d’occuper dans la hiérarchie
des serviteurs de l’univers, n’ont paru si précisément menacés. Ils
sortaient accablés des concerts. Accablés,--éblouis; comme si, dans le
septième ciel transportés par une cruelle faveur, on ne les eût ravis
jusqu’à cette altitude que pour qu’ils connussent une lumineuse
contemplation de possibilités interdites et de merveilles inimitables.
Plus aiguës et plus incontestables sentaient-ils ces délices
impérieuses, plus la souffrance de leur orgueil était présente et
désespérée.
* * * * *
L’orgueil les conseilla. Il est, chez les hommes de l’esprit, une
nécessité vitale.
A chacun selon sa nature, il souffla donc l’âme de la lutte,--étrange
lutte intellectuelle; tous les moyens de l’art des vers, tous les
artifices de rhétorique et de prosodie connus furent rappelés; maintes
nouveautés sommées de se produire à la conscience surexcitée.
* * * * *
Ce qui fut baptisé: le _Symbolisme_, se résume très simplement dans
l’intention commune à plusieurs familles de poètes (d’ailleurs ennemies
entre elles) de «reprendre à la Musique, leur bien». Le secret de ce
mouvement n’est pas autre. L’obscurité, les étrangetés qui lui furent
tant reprochées; l’apparence de relations trop intimes avec les
littératures anglaise, slave ou germanique; les désordres syntaxiques,
les rythmes irréguliers, les curiosités du vocabulaire, les figures
continuelles,... tout se déduit facilement sitôt que le principe est
reconnu. C’est en vain que les observateurs de ces expériences, et que
ceux mêmes qui les pratiquaient, s’en prenaient à ce pauvre mot de
_Symbole_. Il ne contient que ce que l’on veut; si quelqu’un lui
attribue sa propre espérance, il l’y retrouve!--Mais nous étions nourris
de musique, et nos têtes littéraires ne rêvaient que de tirer du langage
presque les mêmes effets que les causes purement sonores produisaient
sur nos êtres nerveux. Les uns, Wagner; les autres chérissaient
Schumann. Je pourrais écrire qu’ils les haïssaient. A la température de
l’intérêt passionné, ces deux états sont indiscernables.
Un exposé des tentatives de cette époque demanderait un travail
systématique. Rarement plus de ferveur, plus de hardiesse, plus de
recherches théoriques, plus de savoir, plus de pieuse attention, plus de
disputes ont été, en si peu d’années, consacrés au problème de la beauté
pure. L’on peut dire qu’il fut abordé de toutes parts. Le langage est
chose complexe; sa multiple nature permettait aux chercheurs la
diversité des essais. Certains, qui conservaient des formes
traditionnelles du Vers français, s’étudiaient à éliminer les
descriptions, les sentences, les moralités, les précisions arbitraires;
ils purgeaient leur poésie de presque tous ces éléments intellectuels
que la musique ne peut exprimer. D’autres donnaient à tous les objets
des significations infinies qui supposaient une métaphysique cachée. Ils
usaient d’un délicieux matériel ambigu. Ils peuplaient leurs parcs
enchantés et leurs sylves évanescentes d’une faune tout idéale. Chaque
chose était allusion; rien ne se bornait à être; tout pensait, dans ces
royaumes ornés de miroirs; ou, du moins, tout semblait penser...
Ailleurs, quelques magiciens plus volontaires et plus raisonneurs,
s’attaquaient à l’antique prosodie. Il y en avait pour qui l’audition
colorée et l’art combinatoire des allitérations paraissaient ne plus
avoir de secrets; ils transposaient délibérément les timbres de
l’orchestre dans leurs vers: ils ne s’abusaient pas toujours. D’autres
retrouvaient savamment la naïveté et les grâces spontanées de l’ancienne
poésie populaire. La philologie, la phonétique étaient citées aux débats
éternels de ces rigoureux amants de la Muse.
Ce fut un temps de théories, de curiosités, de gloses et d’explications
passionnées. Une jeunesse assez sévère repoussait le dogme scientifique
qui commençait de n’être plus à la mode, et elle n’adoptait pas le dogme
religieux qui n’y était pas encore; elle croyait trouver dans le culte
profond et minutieux de l’ensemble des arts une discipline, et peut-être
une vérité, sans équivoque. Il s’en est fallu de très peu qu’une espèce
de religion fût établie... Mais les œuvres mêmes de ce temps-là ne
trahissent pas positivement ces préoccupations. Tout au contraire, il
faut observer avec soin ce qu’elles interdisent, et ce qui cessa de
paraître dans les poèmes, pendant cette période dont je parle. Il semble
que la pensée abstraite, jadis admise dans le Vers même, étant devenue
presque impossible à combiner avec les émotions immédiates que l’on
souhaitait de provoquer à chaque instant; exilée d’une poésie qui se
voulait réduire à son essence propre; effarouchée par les effets
multipliés de surprise et de musique que le goût moderne exigeait, se
soit transportée dans la phase de préparation et dans la théorie du
poème. La philosophie, et même la morale, tendirent à fuir les œuvres
pour se placer dans les réflexions qui les précèdent. C’était là un très
véritable _progrès_. La philosophie, si l’on en déduit les choses vagues
et les choses réfutées, se ramène maintenant à cinq ou six problèmes,
précis en apparence, indéterminés dans le fond, niables à volonté,
toujours réductibles à des querelles linguistiques, et dont la solution
dépend de la manière de les _écrire_. Mais l’intérêt de ces curieux
travaux n’est pas si amoindri qu’on pourrait le penser: il réside dans
cette fragilité et dans ces querelles mêmes, c’est-à-dire dans la
délicatesse de l’appareil logique et psychologique de plus en plus
subtil qu’elles demandent qu’on emploie; il ne réside plus dans les
conclusions. Ce n’est donc plus faire de la philosophie que d’émettre
des considérations même admirables sur la nature et sur son auteur, sur
la vie, sur la mort, sur la durée, sur la justice... Notre philosophie
est définie par son appareil, et non par son objet. Elle ne peut se
séparer de ses difficultés propres, qui constituent sa _forme_; et elle
ne prendrait la _forme_ du vers sans perdre son être, ou sans corrompre
le vers. Parler aujourd’hui de poésie philosophique (fût-ce en invoquant
Alfred de Vigny, Leconte de Lisle, et quelques autres), c’est naïvement
confondre des conditions et des applications de l’esprit incompatibles
entre elles. N’est-ce pas oublier que le but de celui qui spécule est de
fixer ou de créer une notion,--c’est-à-dire un _pouvoir_ et un
_instrument de pouvoir_, cependant que le poète moderne essaye de
produire en nous un _état_, et de porter cet état exceptionnel au point
d’une jouissance parfaite?...
* * * * *
Tel, à un quart de siècle de distance, et séparé de ce jour par un abîme
d’événements, m’apparaît dans l’ensemble le grand dessein des
symbolistes. Je ne sais ce que l’avenir retiendra de leurs multiformes
efforts, lui qui n’est pas un juge nécessairement lucide et équitable.
Pareilles tentatives ne vont point sans audaces, sans risques, sans
cruautés exagérées, sans enfantillages... La tradition,
l’intelligibilité, l’équilibre psychique, qui sont les victimes
ordinaires des mouvements de l’esprit vers son objet, ont quelquefois
souffert de notre dévotion à la plus pure beauté. Nous fûmes ténébreux
quelquefois; et quelquefois puérils. Notre langage ne fut pas toujours
aussi digne de louanges et de durée que notre ambition le souhaitait; et
nos innombrables thèses peuplent mélancoliquement les doux enfers de
notre souvenir... Passe encore pour les œuvres, passe pour les opinions
et les préférences techniques! Mais notre Idée elle-même, notre
Souverain Bien, ne sont-ils plus maintenant que de pâles
éléments de l’oubli? Faut-il périr à ce point? Comment périr, ô
camarades?--Qu’est-ce donc qui a si secrètement altéré nos certitudes,
atténué notre vérité, dispersé nos courages? A-t-on fait cette
découverte que la lumière puisse vieillir? Et comment se peut-il (c’est
ici le mystère), que ceux qui vinrent après nous, et qui s’en iront tout
de même, rendus vains et désabusés par un changement tout semblable,
aient eu d’autres désirs que les nôtres, et d’autres dieux? Il nous
apparaissait si clairement qu’il n’y avait pas de défaut dans notre
idéal! N’était-il pas déduit de toute l’expérience des littératures
antérieures? N’était-ce pas la fleur suprême et merveilleusement
retardée, de toute la profondeur de la culture?
Deux explications de cette espèce de ruine se proposent. On peut penser,
d’abord, que nous étions les simples victimes d’une illusion
spirituelle. Elle dissipée, il ne nous resterait plus que la mémoire
d’actes absurdes et d’une passion inexplicable... Mais un désir ne peut
pas être illusoire. Rien n’est plus spécifiquement réel qu’un désir, en
tant que désir: pareil au Dieu de saint Anselme, son idée, sa réalité
sont indissolubles. Il faut donc chercher autre chose, et trouver pour
notre ruine un argument plus ingénieux. Il faut supposer, au contraire,
que notre voie était bien l’unique; que nous touchions par notre désir à
l’essence même de notre art, et que nous avions véritablement déchiffré
la signification d’ensemble des labeurs de nos ancêtres, relevé ce qui
paraît dans leurs œuvres de plus délicieux, composé notre chemin de ces
vestiges, suivi à l’infini cette piste précieuse, favorisée de palmes et
de puits d’eau douce; à l’horizon, toujours, la poésie pure... Là, le
péril; là, précisément notre perte; et là même, le but.
Car c’est une limite du monde qu’une vérité de cette espèce; il n’est
pas permis de s’y établir. Rien de si pur ne peut coexister avec les
conditions de la vie. Nous traversons seulement l’idée de la perfection
comme la main impunément tranche la flamme; mais la flamme est
inhabitable, et les demeures de la plus haute sérénité sont
nécessairement désertes. Je veux dire que notre tendance vers l’extrême
rigueur de l’art,--vers une conclusion des prémisses que nous
proposaient les réussites antérieures,--vers une beauté toujours plus
consciente de sa genèse, toujours plus indépendante de tous _sujets_, et
des attraits sentimentaux vulgaires comme des grossiers effets de
l’éloquence,--tout ce zèle trop éclairé, peut-être conduisait-il à
quelque état presque inhumain. C’est là un fait général: la
métaphysique, la morale, et même les sciences, l’ont éprouvé.
La poésie absolue ne peut procéder que par merveilles exceptionnelles;
les œuvres qu’elle compose entièrement constituent dans les trésors
impondérables d’une littérature ce qui s’y remarque de plus rare et de
plus improbable. Mais, comme le vide parfait, et de même que le plus bas
degré de la température, qui ne peuvent pas être atteints, ne se
laissent même approcher qu’au prix d’une progression épuisante
d’efforts, ainsi la pureté dernière de notre art demande à ceux qui la
conçoivent, de si longues et de si rudes contraintes qu’elles absorbent
toute la joie naturelle d’être poète, pour ne laisser enfin que
l’orgueil de n’être jamais satisfait. Cette sévérité est insupportable à
la plupart des jeunes hommes doués de l’instinct poétique. Nos
successeurs n’ont pas envié notre tourment; ils n’ont pas adopté nos
délicatesses; ils ont pris quelquefois pour des libertés ce que nous
avions essayé comme difficultés nouvelles; et parfois ils ont déchiré ce
que nous n’entendions que disséquer. Ils ont rouvert aussi sur les
accidents de l’être les yeux que nous avions fermés pour nous faire plus
semblables à sa substance... Tout ceci était à prévoir. Mais la suite,
non plus, n’était pas impossible à conjecturer. Ne devait-on pas essayer
quelque jour de lier notre passé antérieur et ce passé qui vint après
lui, en empruntant de l’un et de l’autre ceux de leurs enseignements qui
sont compatibles? Je vois çà et là ce travail naturel se faire dans
quelques esprits. La vie ne procède pas autrement; et ce même procès qui
s’observe dans la suite des êtres, et dans lequel la continuité et
l’atavisme se combinent, la vie littéraire le reproduit dans ses
enchaînements...
Voilà ce que je disais à M. Fabre, un jour qu’il était venu me parler de
ses recherches et de ses vers. Je ne sais quel esprit d’imprudence et
d’erreur avait inspiré à son âme sage et claire le désir d’en interroger
une autre qui ne l’est pas trop. Nous cherchions à nous expliquer sur la
poésie, et quoique ce genre de conversation passe et repasse très
aisément par l’infini, nous arrivions à ne pas nous perdre. C’est que
nos pensées différentes, chacune se mouvant et se transformant dans son
infranchissable domaine, parvenaient à se conserver une remarquable
correspondance. Un vocabulaire commun,--le plus précis qui existe,--nous
permettait à chaque instant de ne pas nous mésentendre. L’algèbre et la
géométrie, sur le modèle desquelles je m’assure que l’avenir saura
construire un langage pour l’intellect, nous permettaient, de temps à
autre, d’échanger des signaux précis. Je trouvai dans mon visiteur un de
ces esprits pour lesquels le mien se sent un faible. J’aime ces amants
de la poésie qui vénèrent trop lucidement la déesse pour lui dédier la
mollesse de leur pensée et le relâchement de leur raison. Ils savent
bien qu’elle n’exige pas le _sacrifizio dell’ Intelletto_. Minerve ni
Pallas, Apollon chargé de lumière, n’approuvent pas ces abominables
mutilations que certains de leurs dévots égarés infligent à l’organisme
de la pensée; ils les repoussent avec horreur, porteurs d’une logique
toute sanglante que l’on vient de s’arracher, et que l’on veut consumer
sur leurs autels. Les véritables divinités n’ont pas de goût pour les
victimes incomplètes. Sans doute demandent-elles des hosties; c’est
l’exigence commune à toutes les puissances suprêmes, car il faut bien
qu’elles vivent; mais elles les veulent tout entières.
M. Lucien Fabre le sait bien. Ce n’est pas en vain qu’il s’est donné une
culture singulièrement dense et complète. L’art de l’ingénieur, auquel
il consacre non la meilleure, mais peut-être la plus grande part de son
temps, demande déjà de longues études et conduit celui qui s’y distingue
à une complexe activité: Il faut manœuvrer l’homme, exercer la matière,
trouver à des problèmes imprévus où la technique, l’économie, les lois
civiles et les lois naturelles introduisent des exigences
contradictoires, les solutions satisfaisantes. Ce genre de raisonnement
sur des systèmes complexes ne se prête guère à prendre forme générale.
Il n’y a pas de formules pour des cas si particuliers, pas d’équations
entre des données si hétérogènes; rien ne se fait à coup sûr, et les
tâtonnements eux-mêmes ne sont ici que des temps perdus si un sens très
subtil ne les oriente. Aux yeux d’un observateur qui sache négliger les
apparences, cette activité, ces hésitations réfléchies, cette attente
dans la contrainte, ces trouvailles se comparent assez bien aux moments
intérieurs d’un poète. Mais il y a peu d’ingénieurs, je le crains, qui
se doutent d’être aussi proches que je le suggère des inventeurs de
figures et des ajusteurs de paroles... Il n’y en a pas beaucoup plus qui
aient pratiqué, comme l’a fait M. Fabre, de profondes percées dans la
métaphysique de l’être. Il a fréquenté les philosophies. La théologie
elle-même ne lui est pas étrangère. Il n’a pas cru que le monde
intellectuel fût aussi jeune et aussi restreint que le vulgaire actuel
l’imagine. Peut-être son esprit positif a-t-il simplement estimé la
petitesse d’une probabilité? Comment croire, sans être étrangement
crédule, que les meilleurs cerveaux pendant une dizaine de siècles, se
soient épuisés, sans aucun fruit, en spéculations vaines et sévères? Je
pense quelquefois (mais honteusement et dans le secret de mon cœur),
qu’un avenir plus ou moins éloigné regardera les immenses travaux qui se
sont faits de nos jours sur le _continu_, le _transfini_, et quelques
autres concepts cantoriens, avec cet air de pitié que nous offrons aux
bibliothèques Scholastiques... Mais la théologie a pour matière certains
textes, M. Fabre n’a pas reculé devant l’hébreu!...
Cette culture générale, mais ces habitudes de rigueur; ce sens pratique
et décisif, mais ces connaissances glorieusement inutiles, témoignent
ensemble d’une volonté qui les compose et les ordonne. Il arrive qu’elle
les ordonne à la poésie. Le cas est très remarquable: il faut s’attendre
à voir un esprit de cette préparation et de cette netteté reprendre
selon sa nature les problèmes éternels dont j’ai dit quelques mots, il y
a quelques pages. S’il se réduisait à une intelligence purement
technique, on le verrait sans doute innover brutalement, et porter dans
un art antique, une énergie aux inventions naïves. Les exemples ne sont
pas introuvables: le papier souffre tout; le désir d’étonner est le plus
naturel, le plus facile à concevoir des désirs; il permet au moindre
lecteur de déchiffrer sans effort le très simple secret de bien des
œuvres surprenantes. Mais à un degré un peu plus élevé de conscience et
de connaissance, on voit bien que le langage n’est pas si aisément
perfectible; que la prosodie n’est pas sans avoir été sollicitée de bien
des façons au cours des siècles; on comprend que toute l’attention et
tout le travail que nous pouvons dépenser à contredire les résultats de
tant d’expériences acquises, doivent nécessairement nous manquer sur
d’autres points. Il faut payer d’un prix inconnu le plaisir de ne pas
utiliser le connu. Un architecte peut dédaigner la statique, ou essayer
de se faire infidèle aux formules de la résistance des matériaux. C’est
là se moquer des probabilités; la sanction, cent mille fois contre une,
ne se fera pas attendre. La sanction, en littérature, est moins
effrayante; elle est aussi beaucoup moins prompte; mais le temps,
toutefois, se charge assez vite de répondre par l’oubli d’une œuvre, à
l’oubli des règles les plus simples de la psychologie appliquée. Nous
sommes donc intéressés à calculer nos hardiesses et nos prudences aussi
correctement que nous le pouvons.
M. Fabre, bon calculateur, n’a pas ignoré le poète Lucien Fabre. Ce
dernier s’étant proposé de faire ce qu’il y a de plus difficile et de
plus enviable dans notre art,--je veux dire un système de poèmes formant
drame spirituel, et drame achevé qui se joue entre les puissances mêmes
de notre être,--les précisions et les exigences du premier trouvaient un
emploi naturel dans cette construction. Le lecteur jugera cet effort
curieusement audacieux de donner à des entités directement mises en
œuvre, la vie et le mouvement le plus passionné. Éros, le très bel et le
très violent Éros, mais un Éros secrètement asservi à quelque Raison qui
en déchaîne, comme elle sait les contraindre, les fureurs, est le
véritable coryphée de ces poèmes. Je ne dis pas que cette raison,
parfois, ne transparaisse un peu trop nettement dans le langage. J’ai
cru devoir contester à M. Fabre quelques mots dont il a usé, et qui me
semblent difficilement absorbés par la langue poétique. C’est un
reproche assez instable que je lui faisais là, cette langue change comme
l’autre; et les termes géométriques qui provoquaient çà et là mes
résistances, peut-être se fondront à la longue, comme tant d’autres mots
techniques l’ont fait, dans le métal abstrait et homogène du langage des
dieux.
* * * * *
Mais tout jugement que l’on veut porter sur une œuvre doit faire état,
avant toute chose, des difficultés que son auteur s’est données. On peut
dire que le relevé de ces gênes volontaires, quand on arrive à le
reconstituer, révèle sur-le-champ le degré intellectuel du poète, la
qualité de son orgueil, la délicatesse et le despotisme de sa nature. M.
Fabre s’est assigné de nobles et rigoureuses conditions; il a voulu que
ses émotions pour intenses qu’elles apparussent dans ses vers, soient
étroitement coordonnées entre elles, et soumises à l’invisible
domination de la connaissance. Peut-être, par endroits, cette reine
ténébreuse et voyante souffre-t-elle quelques sursauts et quelques
diminutions de son empire,--car, ainsi que l’auteur le dit
magnifiquement:
_L’ardente chair ronge sans cesse
Les durs serments qu’elle a jurés._
Mais quel poète pourrait s’en plaindre?