AVANT-PROPOS[5]

[5] Cet avant-propos a paru en tête du recueil de poèmes de M. Lucien

Fabre: _La connaissance de la Déesse_, en 1920.

Un doute a disparu de l’esprit depuis quelque quarante années. Une

démonstration définitive a rejeté parmi les rêves l’antique ambition de

la quadrature du cercle. Heureux les géomètres, qui résolvent de temps à

autre, telle nébuleuse de leur système; mais les poètes le sont moins;

ils ne sont pas encore assurés de l’impossibilité de _quarrer_ toute

pensée dans une forme poétique.

Comme les opérations qui conduisent le désir à se construire une figure

de langage, harmonieuse et inoubliable, sont très secrètes et très

composées, il est permis encore,--il le sera toujours,--de douter si la

spéculation, l’histoire, la science, la politique, la morale,

l’apologétique (et, en général, toutes les sujettes de la prose), ne

peuvent prendre pour apparence, l’apparence musicale et personnelle d’un

poème. Ce ne serait qu’une affaire de talent: nulle interdiction

absolue. L’anecdote et sa moralité, la description et la généralisation,

l’enseignement, la controverse,--je ne vois pas de matière

intellectuelle qui n’ait été au cours des âges, contrainte au rythme, et

soumise par l’art à d’étranges,--à de divines exigences.

Ni l’objet propre de la poésie, ni les méthodes pour le joindre n’étant

élucidés, ceux qui les connaissent s’en taisant, ceux qui les ignorent

en dissertant, toute netteté sur ces questions demeure individuelle, la

plus grande contrariété dans les opinions est permise, et il y a, pour

chacune d’elles, d’illustres exemples, et des expériences difficiles à

contester.

A la faveur de cette incertitude, la production de poèmes appliqués aux

sujets les plus divers s’est poursuivie jusqu’à nous; même, les plus

grandes œuvres versifiées, les plus admirables, peut-être, qui nous

aient été transmises, appartiennent à l’ordre didactique ou historique.

Le _De natura Rerum_, les _Géorgiques_, l’_Énéide_, la _Divine Comédie_,

la _Légende des siècles_... empruntent une partie de leur substance et

de leur intérêt à des notions que la prose la plus indifférente aurait

pu recevoir. On peut les traduire sans les rendre tout insignifiants. Il

était donc à pressentir qu’un temps viendrait où les vastes systèmes de

cette espèce céderaient à la différenciation. Puisqu’on peut les lire de

plusieurs façons indépendantes entre elles, ou les disjoindre en moments

distincts de notre attention, cette pluralité de lectures devait

conduire quelque jour à une sorte de division du travail (C’est ainsi

que la considération d’un corps quelconque a exigé, dans la suite des

temps, la diversité des sciences.)

On voit enfin, vers le milieu du XIXe siècle, se prononcer dans notre

littérature, une volonté remarquable d’isoler définitivement la Poésie,

de tout autre essence qu’elle-même. Une telle préparation de la poésie à

l’état pur avait été prédite et recommandée avec la plus grande

précision par Edgar Poe. Il n’est donc pas étonnant de voir commencer

dans Baudelaire cet essai d’une perfection qui ne se préoccupe plus que

d’elle-même.

Au même Baudelaire appartient une autre initiative. Le premier parmi nos

poètes, il subit, il invoque, il interroge la Musique. Par Berlioz et

par Wagner, la musique romantique avait recherché les effets de la

littérature. Elle les a supérieurement obtenus; ce qui est aisé à

concevoir, car la violence, sinon la frénésie, l’exagération de

profondeur, de détresse, d’éclat ou de pureté qui étaient dans le goût

de ce temps-là, ne se traduisent guère dans le langage sans entraîner

avec elles bien des niaiseries et des ridicules insolubles dans la

durée; ces éléments de ruine sont moins sensibles chez les musiciens que

chez les poètes. C’est, peut-être, que la musique emporte avec elle une

sorte de vie qu’elle nous impose par le physique, tandis que les

monuments de la parole nous demandent, au contraire, de la leur

prêter...

Quoi qu’il en soit, une époque vint pour la poésie, où elle se sentit

pâlir et défaillir devant les énergies et les ressources de l’orchestre.

Le plus riche, le plus retentissant poème de Hugo est très loin de

communiquer à son auditeur ces illusions extrêmes, ces frissons, ces

transports; et dans l’ordre quasi-intellectuel, ces feintes lucidités,

ces types de pensée, ces images d’une étrange mathématique réalisée, que

libère, dessine ou fulmine la symphonie; et qu’elle exténue jusqu’au

silence, ou qu’elle anéantit d’un seul coup, laissant après elle dans

l’âme l’extraordinaire impression de la toute-puissance et du

mensonge... Jamais, peut-être, la confiance que les poètes placent dans

leur génie particulier, les promesses d’éternité qu’ils ont reçues dès

la jeunesse du monde et du langage, leur possession immémoriale de la

lyre, et ce premier rang qu’ils se flattent d’occuper dans la hiérarchie

des serviteurs de l’univers, n’ont paru si précisément menacés. Ils

sortaient accablés des concerts. Accablés,--éblouis; comme si, dans le

septième ciel transportés par une cruelle faveur, on ne les eût ravis

jusqu’à cette altitude que pour qu’ils connussent une lumineuse

contemplation de possibilités interdites et de merveilles inimitables.

Plus aiguës et plus incontestables sentaient-ils ces délices

impérieuses, plus la souffrance de leur orgueil était présente et

désespérée.

* * * * *

L’orgueil les conseilla. Il est, chez les hommes de l’esprit, une

nécessité vitale.

A chacun selon sa nature, il souffla donc l’âme de la lutte,--étrange

lutte intellectuelle; tous les moyens de l’art des vers, tous les

artifices de rhétorique et de prosodie connus furent rappelés; maintes

nouveautés sommées de se produire à la conscience surexcitée.

* * * * *

Ce qui fut baptisé: le _Symbolisme_, se résume très simplement dans

l’intention commune à plusieurs familles de poètes (d’ailleurs ennemies

entre elles) de «reprendre à la Musique, leur bien». Le secret de ce

mouvement n’est pas autre. L’obscurité, les étrangetés qui lui furent

tant reprochées; l’apparence de relations trop intimes avec les

littératures anglaise, slave ou germanique; les désordres syntaxiques,

les rythmes irréguliers, les curiosités du vocabulaire, les figures

continuelles,... tout se déduit facilement sitôt que le principe est

reconnu. C’est en vain que les observateurs de ces expériences, et que

ceux mêmes qui les pratiquaient, s’en prenaient à ce pauvre mot de

_Symbole_. Il ne contient que ce que l’on veut; si quelqu’un lui

attribue sa propre espérance, il l’y retrouve!--Mais nous étions nourris

de musique, et nos têtes littéraires ne rêvaient que de tirer du langage

presque les mêmes effets que les causes purement sonores produisaient

sur nos êtres nerveux. Les uns, Wagner; les autres chérissaient

Schumann. Je pourrais écrire qu’ils les haïssaient. A la température de

l’intérêt passionné, ces deux états sont indiscernables.

Un exposé des tentatives de cette époque demanderait un travail

systématique. Rarement plus de ferveur, plus de hardiesse, plus de

recherches théoriques, plus de savoir, plus de pieuse attention, plus de

disputes ont été, en si peu d’années, consacrés au problème de la beauté

pure. L’on peut dire qu’il fut abordé de toutes parts. Le langage est

chose complexe; sa multiple nature permettait aux chercheurs la

diversité des essais. Certains, qui conservaient des formes

traditionnelles du Vers français, s’étudiaient à éliminer les

descriptions, les sentences, les moralités, les précisions arbitraires;

ils purgeaient leur poésie de presque tous ces éléments intellectuels

que la musique ne peut exprimer. D’autres donnaient à tous les objets

des significations infinies qui supposaient une métaphysique cachée. Ils

usaient d’un délicieux matériel ambigu. Ils peuplaient leurs parcs

enchantés et leurs sylves évanescentes d’une faune tout idéale. Chaque

chose était allusion; rien ne se bornait à être; tout pensait, dans ces

royaumes ornés de miroirs; ou, du moins, tout semblait penser...

Ailleurs, quelques magiciens plus volontaires et plus raisonneurs,

s’attaquaient à l’antique prosodie. Il y en avait pour qui l’audition

colorée et l’art combinatoire des allitérations paraissaient ne plus

avoir de secrets; ils transposaient délibérément les timbres de

l’orchestre dans leurs vers: ils ne s’abusaient pas toujours. D’autres

retrouvaient savamment la naïveté et les grâces spontanées de l’ancienne

poésie populaire. La philologie, la phonétique étaient citées aux débats

éternels de ces rigoureux amants de la Muse.

Ce fut un temps de théories, de curiosités, de gloses et d’explications

passionnées. Une jeunesse assez sévère repoussait le dogme scientifique

qui commençait de n’être plus à la mode, et elle n’adoptait pas le dogme

religieux qui n’y était pas encore; elle croyait trouver dans le culte

profond et minutieux de l’ensemble des arts une discipline, et peut-être

une vérité, sans équivoque. Il s’en est fallu de très peu qu’une espèce

de religion fût établie... Mais les œuvres mêmes de ce temps-là ne

trahissent pas positivement ces préoccupations. Tout au contraire, il

faut observer avec soin ce qu’elles interdisent, et ce qui cessa de

paraître dans les poèmes, pendant cette période dont je parle. Il semble

que la pensée abstraite, jadis admise dans le Vers même, étant devenue

presque impossible à combiner avec les émotions immédiates que l’on

souhaitait de provoquer à chaque instant; exilée d’une poésie qui se

voulait réduire à son essence propre; effarouchée par les effets

multipliés de surprise et de musique que le goût moderne exigeait, se

soit transportée dans la phase de préparation et dans la théorie du

poème. La philosophie, et même la morale, tendirent à fuir les œuvres

pour se placer dans les réflexions qui les précèdent. C’était là un très

véritable _progrès_. La philosophie, si l’on en déduit les choses vagues

et les choses réfutées, se ramène maintenant à cinq ou six problèmes,

précis en apparence, indéterminés dans le fond, niables à volonté,

toujours réductibles à des querelles linguistiques, et dont la solution

dépend de la manière de les _écrire_. Mais l’intérêt de ces curieux

travaux n’est pas si amoindri qu’on pourrait le penser: il réside dans

cette fragilité et dans ces querelles mêmes, c’est-à-dire dans la

délicatesse de l’appareil logique et psychologique de plus en plus

subtil qu’elles demandent qu’on emploie; il ne réside plus dans les

conclusions. Ce n’est donc plus faire de la philosophie que d’émettre

des considérations même admirables sur la nature et sur son auteur, sur

la vie, sur la mort, sur la durée, sur la justice... Notre philosophie

est définie par son appareil, et non par son objet. Elle ne peut se

séparer de ses difficultés propres, qui constituent sa _forme_; et elle

ne prendrait la _forme_ du vers sans perdre son être, ou sans corrompre

le vers. Parler aujourd’hui de poésie philosophique (fût-ce en invoquant

Alfred de Vigny, Leconte de Lisle, et quelques autres), c’est naïvement

confondre des conditions et des applications de l’esprit incompatibles

entre elles. N’est-ce pas oublier que le but de celui qui spécule est de

fixer ou de créer une notion,--c’est-à-dire un _pouvoir_ et un

_instrument de pouvoir_, cependant que le poète moderne essaye de

produire en nous un _état_, et de porter cet état exceptionnel au point

d’une jouissance parfaite?...

* * * * *

Tel, à un quart de siècle de distance, et séparé de ce jour par un abîme

d’événements, m’apparaît dans l’ensemble le grand dessein des

symbolistes. Je ne sais ce que l’avenir retiendra de leurs multiformes

efforts, lui qui n’est pas un juge nécessairement lucide et équitable.

Pareilles tentatives ne vont point sans audaces, sans risques, sans

cruautés exagérées, sans enfantillages... La tradition,

l’intelligibilité, l’équilibre psychique, qui sont les victimes

ordinaires des mouvements de l’esprit vers son objet, ont quelquefois

souffert de notre dévotion à la plus pure beauté. Nous fûmes ténébreux

quelquefois; et quelquefois puérils. Notre langage ne fut pas toujours

aussi digne de louanges et de durée que notre ambition le souhaitait; et

nos innombrables thèses peuplent mélancoliquement les doux enfers de

notre souvenir... Passe encore pour les œuvres, passe pour les opinions

et les préférences techniques! Mais notre Idée elle-même, notre

Souverain Bien, ne sont-ils plus maintenant que de pâles

éléments de l’oubli? Faut-il périr à ce point? Comment périr, ô

camarades?--Qu’est-ce donc qui a si secrètement altéré nos certitudes,

atténué notre vérité, dispersé nos courages? A-t-on fait cette

découverte que la lumière puisse vieillir? Et comment se peut-il (c’est

ici le mystère), que ceux qui vinrent après nous, et qui s’en iront tout

de même, rendus vains et désabusés par un changement tout semblable,

aient eu d’autres désirs que les nôtres, et d’autres dieux? Il nous

apparaissait si clairement qu’il n’y avait pas de défaut dans notre

idéal! N’était-il pas déduit de toute l’expérience des littératures

antérieures? N’était-ce pas la fleur suprême et merveilleusement

retardée, de toute la profondeur de la culture?

Deux explications de cette espèce de ruine se proposent. On peut penser,

d’abord, que nous étions les simples victimes d’une illusion

spirituelle. Elle dissipée, il ne nous resterait plus que la mémoire

d’actes absurdes et d’une passion inexplicable... Mais un désir ne peut

pas être illusoire. Rien n’est plus spécifiquement réel qu’un désir, en

tant que désir: pareil au Dieu de saint Anselme, son idée, sa réalité

sont indissolubles. Il faut donc chercher autre chose, et trouver pour

notre ruine un argument plus ingénieux. Il faut supposer, au contraire,

que notre voie était bien l’unique; que nous touchions par notre désir à

l’essence même de notre art, et que nous avions véritablement déchiffré

la signification d’ensemble des labeurs de nos ancêtres, relevé ce qui

paraît dans leurs œuvres de plus délicieux, composé notre chemin de ces

vestiges, suivi à l’infini cette piste précieuse, favorisée de palmes et

de puits d’eau douce; à l’horizon, toujours, la poésie pure... Là, le

péril; là, précisément notre perte; et là même, le but.

Car c’est une limite du monde qu’une vérité de cette espèce; il n’est

pas permis de s’y établir. Rien de si pur ne peut coexister avec les

conditions de la vie. Nous traversons seulement l’idée de la perfection

comme la main impunément tranche la flamme; mais la flamme est

inhabitable, et les demeures de la plus haute sérénité sont

nécessairement désertes. Je veux dire que notre tendance vers l’extrême

rigueur de l’art,--vers une conclusion des prémisses que nous

proposaient les réussites antérieures,--vers une beauté toujours plus

consciente de sa genèse, toujours plus indépendante de tous _sujets_, et

des attraits sentimentaux vulgaires comme des grossiers effets de

l’éloquence,--tout ce zèle trop éclairé, peut-être conduisait-il à

quelque état presque inhumain. C’est là un fait général: la

métaphysique, la morale, et même les sciences, l’ont éprouvé.

La poésie absolue ne peut procéder que par merveilles exceptionnelles;

les œuvres qu’elle compose entièrement constituent dans les trésors

impondérables d’une littérature ce qui s’y remarque de plus rare et de

plus improbable. Mais, comme le vide parfait, et de même que le plus bas

degré de la température, qui ne peuvent pas être atteints, ne se

laissent même approcher qu’au prix d’une progression épuisante

d’efforts, ainsi la pureté dernière de notre art demande à ceux qui la

conçoivent, de si longues et de si rudes contraintes qu’elles absorbent

toute la joie naturelle d’être poète, pour ne laisser enfin que

l’orgueil de n’être jamais satisfait. Cette sévérité est insupportable à

la plupart des jeunes hommes doués de l’instinct poétique. Nos

successeurs n’ont pas envié notre tourment; ils n’ont pas adopté nos

délicatesses; ils ont pris quelquefois pour des libertés ce que nous

avions essayé comme difficultés nouvelles; et parfois ils ont déchiré ce

que nous n’entendions que disséquer. Ils ont rouvert aussi sur les

accidents de l’être les yeux que nous avions fermés pour nous faire plus

semblables à sa substance... Tout ceci était à prévoir. Mais la suite,

non plus, n’était pas impossible à conjecturer. Ne devait-on pas essayer

quelque jour de lier notre passé antérieur et ce passé qui vint après

lui, en empruntant de l’un et de l’autre ceux de leurs enseignements qui

sont compatibles? Je vois çà et là ce travail naturel se faire dans

quelques esprits. La vie ne procède pas autrement; et ce même procès qui

s’observe dans la suite des êtres, et dans lequel la continuité et

l’atavisme se combinent, la vie littéraire le reproduit dans ses

enchaînements...

Voilà ce que je disais à M. Fabre, un jour qu’il était venu me parler de

ses recherches et de ses vers. Je ne sais quel esprit d’imprudence et

d’erreur avait inspiré à son âme sage et claire le désir d’en interroger

une autre qui ne l’est pas trop. Nous cherchions à nous expliquer sur la

poésie, et quoique ce genre de conversation passe et repasse très

aisément par l’infini, nous arrivions à ne pas nous perdre. C’est que

nos pensées différentes, chacune se mouvant et se transformant dans son

infranchissable domaine, parvenaient à se conserver une remarquable

correspondance. Un vocabulaire commun,--le plus précis qui existe,--nous

permettait à chaque instant de ne pas nous mésentendre. L’algèbre et la

géométrie, sur le modèle desquelles je m’assure que l’avenir saura

construire un langage pour l’intellect, nous permettaient, de temps à

autre, d’échanger des signaux précis. Je trouvai dans mon visiteur un de

ces esprits pour lesquels le mien se sent un faible. J’aime ces amants

de la poésie qui vénèrent trop lucidement la déesse pour lui dédier la

mollesse de leur pensée et le relâchement de leur raison. Ils savent

bien qu’elle n’exige pas le _sacrifizio dell’ Intelletto_. Minerve ni

Pallas, Apollon chargé de lumière, n’approuvent pas ces abominables

mutilations que certains de leurs dévots égarés infligent à l’organisme

de la pensée; ils les repoussent avec horreur, porteurs d’une logique

toute sanglante que l’on vient de s’arracher, et que l’on veut consumer

sur leurs autels. Les véritables divinités n’ont pas de goût pour les

victimes incomplètes. Sans doute demandent-elles des hosties; c’est

l’exigence commune à toutes les puissances suprêmes, car il faut bien

qu’elles vivent; mais elles les veulent tout entières.

M. Lucien Fabre le sait bien. Ce n’est pas en vain qu’il s’est donné une

culture singulièrement dense et complète. L’art de l’ingénieur, auquel

il consacre non la meilleure, mais peut-être la plus grande part de son

temps, demande déjà de longues études et conduit celui qui s’y distingue

à une complexe activité: Il faut manœuvrer l’homme, exercer la matière,

trouver à des problèmes imprévus où la technique, l’économie, les lois

civiles et les lois naturelles introduisent des exigences

contradictoires, les solutions satisfaisantes. Ce genre de raisonnement

sur des systèmes complexes ne se prête guère à prendre forme générale.

Il n’y a pas de formules pour des cas si particuliers, pas d’équations

entre des données si hétérogènes; rien ne se fait à coup sûr, et les

tâtonnements eux-mêmes ne sont ici que des temps perdus si un sens très

subtil ne les oriente. Aux yeux d’un observateur qui sache négliger les

apparences, cette activité, ces hésitations réfléchies, cette attente

dans la contrainte, ces trouvailles se comparent assez bien aux moments

intérieurs d’un poète. Mais il y a peu d’ingénieurs, je le crains, qui

se doutent d’être aussi proches que je le suggère des inventeurs de

figures et des ajusteurs de paroles... Il n’y en a pas beaucoup plus qui

aient pratiqué, comme l’a fait M. Fabre, de profondes percées dans la

métaphysique de l’être. Il a fréquenté les philosophies. La théologie

elle-même ne lui est pas étrangère. Il n’a pas cru que le monde

intellectuel fût aussi jeune et aussi restreint que le vulgaire actuel

l’imagine. Peut-être son esprit positif a-t-il simplement estimé la

petitesse d’une probabilité? Comment croire, sans être étrangement

crédule, que les meilleurs cerveaux pendant une dizaine de siècles, se

soient épuisés, sans aucun fruit, en spéculations vaines et sévères? Je

pense quelquefois (mais honteusement et dans le secret de mon cœur),

qu’un avenir plus ou moins éloigné regardera les immenses travaux qui se

sont faits de nos jours sur le _continu_, le _transfini_, et quelques

autres concepts cantoriens, avec cet air de pitié que nous offrons aux

bibliothèques Scholastiques... Mais la théologie a pour matière certains

textes, M. Fabre n’a pas reculé devant l’hébreu!...

Cette culture générale, mais ces habitudes de rigueur; ce sens pratique

et décisif, mais ces connaissances glorieusement inutiles, témoignent

ensemble d’une volonté qui les compose et les ordonne. Il arrive qu’elle

les ordonne à la poésie. Le cas est très remarquable: il faut s’attendre

à voir un esprit de cette préparation et de cette netteté reprendre

selon sa nature les problèmes éternels dont j’ai dit quelques mots, il y

a quelques pages. S’il se réduisait à une intelligence purement

technique, on le verrait sans doute innover brutalement, et porter dans

un art antique, une énergie aux inventions naïves. Les exemples ne sont

pas introuvables: le papier souffre tout; le désir d’étonner est le plus

naturel, le plus facile à concevoir des désirs; il permet au moindre

lecteur de déchiffrer sans effort le très simple secret de bien des

œuvres surprenantes. Mais à un degré un peu plus élevé de conscience et

de connaissance, on voit bien que le langage n’est pas si aisément

perfectible; que la prosodie n’est pas sans avoir été sollicitée de bien

des façons au cours des siècles; on comprend que toute l’attention et

tout le travail que nous pouvons dépenser à contredire les résultats de

tant d’expériences acquises, doivent nécessairement nous manquer sur

d’autres points. Il faut payer d’un prix inconnu le plaisir de ne pas

utiliser le connu. Un architecte peut dédaigner la statique, ou essayer

de se faire infidèle aux formules de la résistance des matériaux. C’est

là se moquer des probabilités; la sanction, cent mille fois contre une,

ne se fera pas attendre. La sanction, en littérature, est moins

effrayante; elle est aussi beaucoup moins prompte; mais le temps,

toutefois, se charge assez vite de répondre par l’oubli d’une œuvre, à

l’oubli des règles les plus simples de la psychologie appliquée. Nous

sommes donc intéressés à calculer nos hardiesses et nos prudences aussi

correctement que nous le pouvons.

M. Fabre, bon calculateur, n’a pas ignoré le poète Lucien Fabre. Ce

dernier s’étant proposé de faire ce qu’il y a de plus difficile et de

plus enviable dans notre art,--je veux dire un système de poèmes formant

drame spirituel, et drame achevé qui se joue entre les puissances mêmes

de notre être,--les précisions et les exigences du premier trouvaient un

emploi naturel dans cette construction. Le lecteur jugera cet effort

curieusement audacieux de donner à des entités directement mises en

œuvre, la vie et le mouvement le plus passionné. Éros, le très bel et le

très violent Éros, mais un Éros secrètement asservi à quelque Raison qui

en déchaîne, comme elle sait les contraindre, les fureurs, est le

véritable coryphée de ces poèmes. Je ne dis pas que cette raison,

parfois, ne transparaisse un peu trop nettement dans le langage. J’ai

cru devoir contester à M. Fabre quelques mots dont il a usé, et qui me

semblent difficilement absorbés par la langue poétique. C’est un

reproche assez instable que je lui faisais là, cette langue change comme

l’autre; et les termes géométriques qui provoquaient çà et là mes

résistances, peut-être se fondront à la longue, comme tant d’autres mots

techniques l’ont fait, dans le métal abstrait et homogène du langage des

dieux.

* * * * *

Mais tout jugement que l’on veut porter sur une œuvre doit faire état,

avant toute chose, des difficultés que son auteur s’est données. On peut

dire que le relevé de ces gênes volontaires, quand on arrive à le

reconstituer, révèle sur-le-champ le degré intellectuel du poète, la

qualité de son orgueil, la délicatesse et le despotisme de sa nature. M.

Fabre s’est assigné de nobles et rigoureuses conditions; il a voulu que

ses émotions pour intenses qu’elles apparussent dans ses vers, soient

étroitement coordonnées entre elles, et soumises à l’invisible

domination de la connaissance. Peut-être, par endroits, cette reine

ténébreuse et voyante souffre-t-elle quelques sursauts et quelques

diminutions de son empire,--car, ainsi que l’auteur le dit

magnifiquement:

_L’ardente chair ronge sans cesse

Les durs serments qu’elle a jurés._

Mais quel poète pourrait s’en plaindre?

Variété I · 第 16 / 23 题