AU SUJET D’ADONIS

Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse et de rêverie, un murmure

ordinaire d’absence et de distraction perpétuelle qui nous fait songer

sans effort d’un personnage fabuleux, toujours infiniment docile à la

plus douce pente de sa durée. Nous le voyons vaguement sur l’une de ces

images intérieures qui ne sont jamais loin de nous, quoiqu’elles se

soient formées il y a bien des années, des premières gravures et des

premières histoires que nous avons connues.

Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché

pour toujours à la figure imaginaire d’un poète, je ne sais quel sens

ambigu de fraîcheur et de profondeur, et quel charme emprunté des eaux?

Une consonance, parfois, fait un mythe. De grands dieux naquirent d’un

calembour, qui est une espèce d’adultère.

Il est donc un être qui songe, et qui s’écoule le plus naïvement du

monde. Nous le plaçons naturellement dans un parc, ou dans une campagne

délicieuse, dont il recherche les belles ombres. Nous lui donnons

l’attitude enchantée d’un solitaire qui jamais n’est véritablement seul;

soit qu’il se réjouisse avec lui-même de cette paix qui l’environne,

soit qu’il cause avec le renard, la fourmi, ou quelque autre de ces

animaux du siècle de Louis XIV qui parlaient un si pur langage.

Si les bêtes l’abandonnent, car même les plus sages ne laissent pas

d’être mobiles et facilement agitées par la moindre chose, il se tourne

vers le pays étendu au soleil, où il écoute le roseau, le moulin, les

nymphes se répondre. Il leur prête son silence, dont ils font une sorte

de symphonie.

Fidèle seulement à toutes les délices de la journée (mais encore à la

condition qu’elles se donnent d’elles-mêmes, et qu’il ne faille pas les

poursuivre ni les retenir fortement), on dirait qu’il suffise à sa

destinée de déduire par un fil de soie ce que chaque instant contient de

plus doux: elle en tire fragilement des heures infinies.

Rien ne ressemble à ce rêveur plus aisément que le nuage paresseux à qui

son regard se confie: cette molle dérive à travers les cieux le divertit

insensiblement de lui-même, de sa femme et de son enfant; elle le

transporte dans l’oubli de ses affaires, l’allège de toutes

conséquences, le dispense de toute prévision, car il est vain de vouloir

devancer la même brise qui nous emporte; plus vain, peut-être, de

prétendre toujours répondre des mouvements d’une vapeur.

*

* *

Mais un poème de six cents vers à rimes plates, faits comme ceux de

l’_Adonis_; un enchaînement si prolongé de la grâce; mille difficultés

vaincues, mille voluptés captées dans la continuité d’une trame

inviolable où elles se juxtaposent, sont resserrées et contraintes de se

fondre, donnant enfin l’illusion d’une tapisserie vaste et variée; tout

ce travail que le connaisseur considère par transparence, au travers des

prestiges de l’ouvrage, en dépit des mouvements de la chasse, des

vicissitudes de l’amour, et dont il s’émerveille à mesure que son esprit

le reconstitue, le fait renoncer sans retour à la première et primitive

idée qu’il avait gardée de La Fontaine.

*

* *

N’allons plus croire que quelque amateur de jardins, un homme qui perd

son temps comme il perd ses bas; à demi ahuri, à demi inspiré; un peu

niais, un peu narquois, un peu sentencieux; dispensateur aux bestioles

qui l’entourent d’une espèce de justice toute motivée de proverbes,

puisse être l’auteur authentique d’_Adonis_. Prenons garde que la

nonchalance, ici, est savante; la mollesse, étudiée; la facilité, le

comble de l’art. Quant à la naïveté, elle est nécessairement hors de

cause: l’art et la pureté si soutenus excluent à mon regard toute

paresse et toute bonhomie.

*

* *

On ne fait pas de la politique avec un bon cœur; mais davantage, ce

n’est pas avec des absences et des rêves que l’on impose à la parole de

si précieux et de si rares ajustements. La véritable condition d’un

véritable poète est ce qu’il y a de plus distinct de l’état de rêve. Je

n’y vois que recherches volontaires, assouplissement des pensées,

consentement de l’âme à des gênes exquises, et le triomphe perpétuel du

sacrifice.

Celui même qui veut écrire son rêve se doit d’être infiniment éveillé.

Si tu veux imiter assez exactement les bizarreries, les infidélités à

soi-même du faible dormeur que tu viens d’être; poursuivre dans ta

profondeur cette chute pensive de l’âme comme une feuille morte à

travers l’immensité vague de la mémoire, ne te flatte pas d’y réussir

sans une attention poussée à l’extrême, dont le chef-d’œuvre sera de

surprendre ce qui n’existe qu’à ses dépens.

Qui dit exactitude et style, invoque le contraire du songe; et qui les

rencontre dans un ouvrage doit supposer dans son auteur toute la peine

et tout le temps qu’il lui fallut pour s’opposer à la dissipation

permanente des pensées. Les plus belles, comme les autres, toutes ce

sont des ombres; et les fantômes ici, précèdent les vivants. Ce ne fut

jamais un jeu d’oisif que de soustraire un peu de grâce, un peu de

clarté, un peu de durée, à la mobilité des choses de l’esprit; et que de

changer ce qui passe en ce qui subsiste. Et plus la proie que l’on

convoite est-elle inquiète et fugitive, plus faut-il de présence et de

volonté pour la rendre éternellement présente, dans son attitude

éternellement fuyante.

*

* *

Même un fabuliste est loin de ressembler à ce distrait, que nous

formions distraitement naguère. Phèdre est tout élégances; le La

Fontaine des _Fables_ est plein d’artifices. Il ne leur suffit pas, sous

un arbre, d’avoir ouï la pie dans son babil, ni les rires ténébreux du

corbeau, pour les faire parler si heureusement: c’est qu’il y a un

étrange abîme entre les discours que nous tiennent les oiseaux, les

feuillages, les idées, et celui que nous leur prêtons: un intervalle

inconcevable.

Cette différence mystérieuse entre l’impression ou l’invention même les

plus nettes, et leur expression achevée, devient la plus grande

possible,--et donc la plus remarquable,--quand l’écrivain impose à son

langage le système des vers réguliers. C’est là une _convention_ qui a

été bien mal comprise. J’en dirai quelques mots.

*

* *

La liberté est si séduisante; elle l’est si particulièrement pour les

poètes; elle s’offre à leur fantaisie avec des raisons à ce point

spécieuses, et dont la plupart sont solides; elle se pare si proprement

de sagesse et de nouveauté, et nous presse, par tant d’avantages dont on

voit difficilement les ombres, de revenir sur les règles anciennes, d’en

considérer les absurdités, et de les réduire à la pure observance des

lois naturelles de l’âme et de l’ouïe, qu’on ne sait d’abord que lui

opposer. Peut-on même répondre à cette charmeresse qu’elle favorise

dangereusement la négligence, quand elle peut si aisément nous remontrer

une quantité accablante de vers très mauvais, très faciles et

terriblement réguliers? Il est vrai qu’il y en a contre elle une égale

quantité de détestables qui sont libres. Cette accusation vole entre les

deux camps: les meilleurs soutiens d’un parti sont les faibles qui sont

dans l’autre, et ils se ressemblent tellement qu’il est inexplicable

qu’ils se divisent.

Ce serait donc un grand embarras que de se décider s’il y avait

nécessité absolue. Quant à moi, je pense que tout le monde a raison, et

qu’il faut faire comme l’on veut. Mais je ne puis m’empêcher d’être

intrigué par l’espèce d’obstination qu’ont mise les poètes de tous les

temps, jusqu’aux jours de ma jeunesse, à se charger de chaînes

volontaires. C’est un fait difficile à expliquer que cet

assujettissement que l’on ne percevait presque pas, avant qu’il fût

trouvé insupportable. D’où vient cette obéissance immémoriale à des

commandements qui nous paraissent si futiles? Pourquoi cette erreur si

prolongée de la part de si grands hommes, et qui avaient un si grand

intérêt à donner le plus haut degré de liberté à leur esprit? Faut-il

résoudre cette énigme par une dissonance de termes, comme il est de mode

depuis l’affaiblissement de la logique, et penser qu’il existe un

instinct de l’artificiel? Ces mots jurent d’être mis ensemble.

*

* *

Je m’étonne d’une autre chose. Notre époque a vu naître presque autant

de prosodies qu’elle a compté de poètes, c’est-à-dire un peu plus de

systèmes que de têtes, car certaines en ont pu produire plusieurs. Mais,

dans le même temps, les sciences, comme l’industrie, poursuivant une

politique tout opposée, se créaient des mesures uniformes; elles se

donnaient des unités, elles les réalisaient en étalons dont elles

imposaient l’usage par des lois et par des traités; cependant que chaque

poète, prenant son être même pour collection de modules, instituait son

propre corps, la période personnelle de son rythme, la durée de son

souffle, comme types absolus. Chacun faisait de son oreille et de son

cœur, un diapason et une horloge universels.

N’était-ce pas risquer d’être mal entendus, mal lus, mal déclamés; ou de

l’être, du moins, d’une sorte tout imprévue? Ce risque est toujours très

grand. Je ne dis pas qu’une erreur d’interprétation nous nuise toujours,

et qu’un miroir d’étrange courbure quelquefois ne nous embellisse. Mais

les personnes qui redoutent l’incertitude des échanges entre l’auteur et

le lecteur, trouvent assurément dans la fixité du nombre des syllabes,

et dans les symétries plus ou moins factices du vers ancien, l’avantage

de limiter ce risque d’une manière très simple,--disons, si l’on veut,

grossière.

Quant à l’arbitraire de ces règles, il n’est pas, en lui-même, plus

grand que celui du langage, vocabulaire ou syntaxe.

*

* *

J’irai un peu plus loin dans l’apologie. Je ne juge pas impossible de

donner à cette convention et à cette rigueur si contestables, une valeur

propre et singulière. Écrire des vers réguliers, c’est là se remettre

sans doute à une loi étrangère, assez insensée, toujours dure, parfois

atroce; elle écarte de l’existence un infini de belles possibilités;

elle y appelle de très loin une multitude de pensées qui ne

s’attendaient pas d’être conçues. (Quant à celles-ci, j’admettrai que la

moitié d’entre elles ne valait pas de naître, et que l’autre moitié nous

procure, au contraire, des surprises délicieuses et des harmonies non

préétablies, tellement que la perte et le gain se compensent, et que je

n’aie plus à m’en occuper.) Mais toutes les beautés innombrables qui

demeureront dans l’esprit, toutes celles que l’obligation de rimer, la

mesure, la règle incompréhensible de l’hiatus empêchent définitivement

de se produire, semblent bien nous constituer une perte immense, dont on

peut véritablement se lamenter. Essayons une fois de nous en réjouir:

c’est la fonction d’un sage que de se contraindre toujours à changer une

perte dans l’apparence d’une perte. Il suffit de penser, il suffit de

s’approfondir, pour réussir assez souvent à rendre naïve l’idée que nous

avions d’abord d’une perte et d’un gain, en des matières idéales.

*

* *

Cent figures d’argile, si parfaites qu’on les ait pétries, ne donnent

pas à l’esprit la même grande idée qu’une seule de marbre à peu près

aussi belle. Les unes sont plus fragiles que nous-mêmes; l’autre l’est

un peu moins. Nous imaginons comme elle a résisté au statuaire; elle ne

voulait pas sortir de ses ténèbres cristallisées. Cette bouche, ces

bras, ont coûté de longs jours. Un artiste a frappé des milliers de

coups rebondissants, lents interrogateurs de la forme future. L’ombre

serrée et pure est tombée en éclats, elle a fui en poudre étincelante.

Un homme s’est avancé au moyen du temps, contre une pierre; il s’est

glissé difficilement le long d’une amante si profondément endormie dans

l’avenir, et il a contourné cette créature peu à peu circonvenue, qui se

détache enfin de la masse de l’univers, comme elle fait de l’indécision

de l’idée. La voici un monstre de grâce et de dureté, né, pour un temps

indéterminé, de la durée et de l’énergie d’une même pensée. Ces

alliances si rebelles sont ce qu’il y a de plus précieux. Une grande âme

a cette faiblesse pour signe, de vouloir tirer d’elle-même quelque objet

dont elle s’étonne, qui lui ressemble, et qui la confonde, pour être

plus pur, plus incorruptible, et en quelque sorte plus nécessaire que

l’être même dont il est issu. Mais à soi seule, elle n’enfante que le

mélange de sa facilité et de sa puissance, entre lesquelles elle ne

distingue pas aisément; elle se restitue le bien et le mal; elle fait ce

qu’elle veut, mais elle ne veut que ce qu’elle peut; elle est libre, et

non souveraine. Il faut essayer, Psyché, d’user toute votre facilité

contre un obstacle; adressez-vous au granit, animez-vous contre lui, et

désespérez quelque temps. Voyez vos vains enthousiasmes choir, et vos

intentions déconcertées. Peut-être, n’êtes-vous pas encore assez assagie

pour préférer votre décision à vos complaisances. Vous trouvez cette

pierre trop dure, vous rêvez de la mollesse de la cire, et de

l’obéissance de l’argile? Mais suivez le chemin de votre pensée irritée,

bientôt vous rencontrerez cette inscription infernale: «_Il n’est rien

de si beau que ce qui n’existe pas._»

*

* *

Les exigences d’une stricte prosodie sont l’artifice qui confère au

langage naturel les qualités d’une matière résistante, étrangère à notre

âme, et comme sourde à nos désirs. Si elles n’étaient pas à demi

insensées, et qu’elles n’excitassent pas notre révolte, elles seraient

radicalement absurdes. On ne peut plus tout faire, une fois acceptées;

on ne peut plus tout dire; et pour dire quoi que ce soit, il ne suffit

plus de le concevoir fortement, d’en être plein et enivré, ni de laisser

échapper de l’instant mystique une figure déjà presque tout achevée en

notre absence. A un dieu seulement est réservée l’ineffable

indistinction de son acte et de sa pensée. Mais nous, il faut peiner; il

faut connaître amèrement leur différence. Nous avons à poursuivre des

mots qui n’existent pas toujours, et des coïncidences chimériques; nous

avons à nous maintenir dans l’impuissance, essayant de conjoindre des

sons et des significations, et créant en pleine lumière l’un de ces

cauchemars où s’épuise le rêveur, quand il s’efforce indéfiniment

d’égaliser deux fantômes de lignes aussi instables que lui-même. Nous

devons donc passionnément attendre, changer d’heure et de jour comme

l’on changerait d’outil,--et vouloir, vouloir... Et même, ne pas

excessivement vouloir.

*

* *

Pures aujourd’hui de toute force obligatoire et de toute fausse

nécessité, ces rigueurs des anciennes lois n’ont plus d’autre vertu que

de définir très simplement un monde absolu de l’expression. C’est là, du

moins, le sens nouveau que je leur trouve. Nous avons arrêté de

soumettre la nature,--je veux dire le langage,--à quelques autres règles

que les siennes, et qui ne sont pas nécessaires, mais qui sont nôtres;

et même nous poussons cette fermeté jusqu’à ne pas daigner de les

inventer: nous les recevons telles quelles.

Elles séparent nettement ce qui existe par soi-même de ce qui existe

spécialement par nous seuls. Voilà qui est proprement humain: un décret.

Mais nos voluptés, ni nos émotions, ne périssent, ni ne pâtissent de s’y

soumettre: elles se multiplient, elles s’engendrent aussi, par des

disciplines conventionnelles. Considérez les joueurs, tout le mal que

leur procurent, tout le feu que leur communiquent leurs bizarres

accords, et ces restrictions imaginaires de leurs actes: ils voient

invinciblement leur petit cheval d’ivoire assujetti à certain bond

particulier sur l’échiquier; ils ressentent des champs de force et des

contraintes invisibles que la physique ne connaît point. Ce magnétisme

s’évanouit avec la partie, et l’excessive attention qui l’avait si

longuement soutenu, se dénature et se dissipe comme un rêve... La

réalité des jeux est dans l’homme seul.

*

* *

Entendez-moi. Je ne dis pas que le «délice sans chemin» ne soit le

principe et le but même de l’art des poètes. Je ne déprise pas le don

éblouissant que fait notre vie à notre conscience, quand elle jette

brusquement dans le brasier mille souvenirs d’un seul coup. Mais,

jusques à nos jours, jamais une trouvaille, ni un ensemble de

trouvailles, n’ont paru constituer un ouvrage.

*

* *

J’ai seulement voulu faire concevoir que les nombres obligatoires, les

rimes, les formes fixes, tout cet arbitraire, une fois pour toutes

adopté, et opposé à nous-mêmes, ont une sorte de beauté propre et

philosophique. Des chaînes qui se roidissent à chaque mouvement de notre

génie, nous rappellent, sur le moment, à tout le mépris que mérite, sans

aucun doute, ce familier chaos, que le vulgaire appelle _pensée_ et dont

ils ignorent que les conditions _naturelles_ ne sont pas moins

fortuites, ni moins futiles, que les conditions d’une charade.

C’est un art de profond sceptique que la poésie savante. Elle suppose

une liberté extraordinaire à l’égard de l’ensemble de nos idées et de

nos sensations. Les dieux, gracieusement, nous donnent _pour rien_ tel

premier vers; mais c’est à nous de façonner le second, qui doit

consonner avec l’autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel.

Ce n’est pas trop de toutes les ressources de l’expérience et de

l’esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don.

*

* *

L’auteur de l’_Adonis_, il ne peut être qu’un esprit singulièrement

attentif, tout en délicatesses et en recherches. Ce La Fontaine, qui a

su faire, un peu plus tard, de si admirables vers variés, ne les saura

faire qu’au bout de vingt ans qu’il aura dédiés aux vers symétriques;

exercices d’entre lesquels _Adonis_ est le plus beau. Il donnait,

pendant ce temps-là, aux observateurs de son époque, un spectacle de

naïveté et de paresse dont ils nous transmirent naïvement et

paresseusement la tradition.

L’histoire littéraire est tissue comme l’autre de légendes diversement

dorées. Les plus fallacieuses sont nécessairement dues aux témoins les

plus fidèles. Quoi de plus trompeur que ces hommes véridiques qui se

réduisent à nous dire ce qu’ils ont vu, comme nous l’eussions vu

nous-mêmes? Mais que me fait ce qui se voit? Un des plus sérieux hommes

que j’aie connus, et du plus de suite dans les pensées, ne paraissait

ordinairement que la légèreté même: une seconde nature le revêtait de

balivernes. Il en est de notre esprit comme de notre chair: ce qu’ils se

sentent de plus important, ils l’enveloppent de mystère, ils se le

cachent à eux-mêmes; ils le désignent et le défendent par cette

profondeur où ils le placent. Tout ce qui compte est bien voilé; les

témoins et les documents l’obscurcissent; les actes et les œuvres sont

faits expressément pour le travestir.

Racine savait-il lui-même où il prenait cette voix inimitable, ce dessin

délicat de l’inflexion, ce mode transparent de discourir, qui le font

Racine, et sans lesquels il se réduit à ce personnage peu considérable

duquel les biographies nous apprennent un assez grand nombre de choses

qu’il avait de communes avec dix mille autres Français? Les prétendus

enseignements de l’histoire littéraire ne touchent donc presque pas à

l’arcane de la génération des poèmes. Tout se passe dans l’intime de

l’artiste comme si les événements observables de son existence n’avaient

sur ses ouvrages qu’une influence superficielle. Ce qu’il y a de plus

important,--l’acte même des Muses,--est indépendant des aventures, du

genre de vie, des incidents, et de tout ce qui peut figurer dans une

biographie. Tout ce que l’histoire peut observer est insignifiant.

Mais ce sont des circonstances indéfinissables, des rencontres occultes,

des faits qui ne sont visibles que pour un seul, d’autres qui sont à ce

seul si familiers ou si aisés qu’il les ignore, qui font l’essentiel du

travail. On trouve facilement par soi-même que ces événements incessants

et impalpables sont la matière dense de notre véritable personnage.

Chacun de ces êtres qui créent, à demi certain, à demi incertain de ses

forces, se sent un connu et un inconnu dont les rapports incessants et

les échanges inattendus donnent enfin naissance à quelque produit. Je ne

sais ce que je ferai; et pourtant mon esprit croit se connaître; et je

bâtis sur cette connaissance, je compte sur elle, que j’appelle _Moi_.

Mais _je me ferai une surprise_; si j’en doutais, je ne serais rien. Je

sais que je m’étonnerai de telle pensée qui me viendra tout à

l’heure,--et pourtant je me demande cette surprise, je bâtis et je

compte sur elle, comme je compte sur ma certitude. J’ai l’espoir de

quelque imprévu que je désigne, j’ai besoin de mon connu et de mon

inconnu.

Qu’est-ce donc qui nous fera concevoir le véritable ouvrier d’un bel

ouvrage? Mais il n’est positivement _personne_. Qu’est-ce que le Même,

si je le vois à ce point changer d’avis et de parti, dans le cours de

mon travail, qu’il le défigure sous mes doigts; si chaque repentir peut

apporter des modifications immenses; et si mille accidents de mémoire,

d’attention, ou de sensation, qui surviennent à mon esprit, apparaissent

enfin dans mon œuvre achevé, comme les idées essentielles, et les objets

originels de mes efforts? Et cependant cela est bien de moi-même,

puisque mes faiblesses, mes forces, mes redites, mes manies, mes ombres

et mes lumières, seront toujours reconnaissables dans ce qui tombe de

mes mains.

Désespérons de la vision nette en ces matières. Il faut se bercer d’une

image. J’imagine ce poète, un esprit plein de ressources et de ruses,

faussement endormi au centre imaginaire de son œuvre encore incréée,

pour mieux attendre cet instant de sa propre puissance qui est sa proie.

Dans la vague profondeur de ses yeux, toutes les forces de son désir,

tous les ressorts de son instinct se tendent. Là, attentive aux hasards

entre lesquels elle choisit sa nourriture; là, très obscure au milieu

des réseaux et des secrètes harpes qu’elle s’est faites du langage, dont

les trames s’entretissent et toujours vibrent vaguement, une mystérieuse

Arachné, muse chasseresse, guette.

*

* *

Prédestinés à s’unir par la molle et voluptueuse euphonie de leurs noms

grec[4] et latin, Vénus avec Adonis se rencontrent aux bords d’un

ruisseau, où l’un rêve,

_Il ne voit presque pas l’onde qu’il considère_;

où l’autre vient se poser et descendre de son char.

[4] Mais le nom grec d’Adonis procède d’un nom sémitique.

Vénus est assez connue. Rien de délicieux ne manque à cette abstraction

toute sensuelle, si ce n’est précisément ce qu’elle vole ici chercher.

Une Vénus est bien difficile à peindre. Puisqu’elle porte toutes les

perfections, il est à peu près impossible de la rendre véritablement

séduisante. Ce qui nous captive dans un être, ce n’est pas ce degré

suprême de la beauté, ni des grâces si générales: c’est toujours quelque

trait particulier.

Quant à l’Adonis dont elle accourt se faire aimer, il ne laisse rien

paraître, dans La Fontaine, de ce mystique adolescent qui fut adoré dans

Byblos. Ce n’est qu’un très beau jeune homme dont on ne peut pas dire

grand’chose, une fois qu’on l’a admiré. On ne peut en tirer, sans doute,

que des actes agréables et magnifiques, qui suffiront aux Muses et

satisferont la Déesse. Il est ici pour faire l’amour, et puis mourir: il

n’y a pas besoin d’esprit pour ces grandes choses.

*

* *

Il ne faut pas s’émerveiller de la grande simplicité de ces héros: les

principaux personnages d’un poème, ce sont toujours la douceur et la

vigueur des vers.

*

* *

Le bonheur de nos amants est incomparable. On n’essaie pas de nous le

dépeindre: il faut éviter la fadeur, il faut se garder de la crudité.

Que va donc faire le poète, si ce n’est se fier à la poésie toute seule,

et user d’une musique délicieusement combinée, pour effleurer tout ce

que nous savons, et qui n’a jamais besoin que de nous être rappelé?

A Vénus, quoique si belle, et apparemment si satisfaite, il vient

toutefois le sentiment subtil qu’un rien de philosophie ne nuirait point

à ce bonheur. La volupté qui se partage, ou bien plutôt qui se redouble,

entre des amants, risque toujours quelque monotonie. Deux personnes qui

se renvoient à peu près les mêmes délices, finissent quelquefois par se

trouver trop peu différentes. Un couple, au plus haut période de son

bonheur, compose une sorte d’écho,--ou ce qui revient au même,--un

assemblage de miroirs parallèles,--Baudelaire disait: jumeaux.

La déesse montre par là une profondeur qui lui est peut-être venue de

ses démêlés avec Minerve. Elle a bien compris que l’amour ne peut être

infini, s’il se réduit à se finir aussi fréquemment qu’il se puisse. On

voit trop, dans la plupart des amants, leurs esprits s’ignorer aussi

naturellement que leurs corps se connaissent. Ils sont instruits de

leurs goûts et de leurs dégoûts, qu’ils ont appareillés, ou

harmonieusement unis; mais ils ne savent rien, et même ils ne veulent

rien savoir, de leur métaphysique et de leurs curiosités non

immédiatement utilisables. Mais l’amour sans l’esprit, à le supposer

répondu, et si rien ne le traverse, n’est plus qu’une occupation

régulière. Il y faut des malheurs ou des idées.

Quoi qu’il en soit, Vénus essaye d’un peu de réflexions sur la durée.

Elle montre qu’elle n’a pas lu grand’chose sur ce grave sujet. Héraclite

ni Zénon n’étaient encore nés. Kant avec Aristote, et le difficile M.

Minkowski, gisaient pêle-mêle dans l’anachronisme de l’avenir. Elle

remarque néanmoins fort exactement que le temps ne remonte jamais à sa

source; mais quelle n’est pas son erreur quand elle en dit cette belle

chose:

_Vainement pour les dieux il fuit d’un pas léger._

Elle ne prévoyait guère la destruction de ses plus beaux temples, ni la

décadence de son culte; j’entends, de son culte public.

Adonis ne l’écoute pas. On revient au plaisir tout court, dont le poète

lui-même est un peu las:

_Il est temps de passer au funeste moment

Où la triste Vénus doit quitter son amant._

Cette rapide platitude est un signe très apparent de la fatigue. Il est

vrai que, dans les vers, tout ce qui est nécessaire à dire est presque

impossible à bien dire.

*

* *

Vénus se doit donc absenter pour aller dans Paphos dissiper le bruit qui

y court que la déesse n’a plus de soin de ses adorateurs. Il est étrange

qu’elle ait tant de souci d’être adorée, tandis qu’elle aime et qu’elle

est aimée.

Mais la vanité, et ces niaiseries que nous croyons être les obligations

de notre état, nous persuadent toujours de sortir de notre chambre, qui

est ici une belle forêt. Personne encore ne s’est trouvé, même parmi les

dieux, qui se sentît assez puissant pour se moquer de ses fidèles. Et

quant à dédaigner les autels et les sanctuaires, les sacrifices qui s’y

consomment, les oraisons et les fumées qui s’en dégagent; quant à

détester les louanges, et à faire pleuvoir de dégoût le feu et les

ennuis sur toutes ces têtes que la seule crainte et leurs espoirs

désespérés font se tourner aux choses divines, je ne vois pas un

immortel qui s’y soit jamais résolu. Ce goût qu’ils ont de nous me

passe.

Vénus, pourtant si heureuse, et qui est presque toute-puissante, va donc

s’écarter un temps d’Adonis, pour ne pas indisposer sa clientèle de

dévots. S’il n’y avait point de ces bizarreries, il n’y aurait point de

dieux, ni peut-être point de poèmes, et assurément pas de femmes.

*

* *

Elle fait mille recommandations à l’amant dont elle suspend si

futilement le ministère. Le petit discours qu’elle lui tient pour le

mettre en garde contre les deux dangers imaginables, celui qu’il périsse

et celui qu’il soit infidèle, est d’une proportion délicieuse. J’y

remarque ce très beau vers, où paraît tout à coup le grand art et la

puissance abstraite de Corneille; et qui vient quand elle conjure Adonis

de ne pas s’attacher aux nymphes de ces bois. Elle dit:

_Leurs fers après les miens ont pour vous de la honte._

*

* *

Quels adieux sont les leurs! Ce ne sont que huit vers, mais huit

merveilles; ou plutôt, c’est une merveille de huit vers, ce qui est

presque infiniment plus rare et plus étonnant que huit beaux vers. Il

est impossible de séparer plus voluptueusement deux êtres; et, par ce

pur déchirement, d’ajouter quelque chose à l’idée que nous nous faisions

de la douceur de leur unité. Usant d’un raffinement qui n’a pas beaucoup

d’exemples, dans notre poésie, La Fontaine ici ressaisit, comme sur le

mode mineur, le motif des moments délicieux qu’il nous avait fait

entendre tout à l’heure. Il les avait accordés à ses héros:

_Jours devenus moments, moments filés de soie..._

Et maintenant, il les leur retire:

_Moments pour qui le sort rend vos vœux superflus,

Délicieux moments, vous ne reviendrez plus!_

*

* *

Adonis souffre alors tous les maux de l’absence.

C’est dire qu’il dénombre toutes les perfections du bonheur qu’il vient

de perdre. Les corps séparés, l’âme est tout occupée du contraste des

deux réalités qui se la disputent; elle se restitue même des douceurs

qu’elle avait à peine perçues; le passé qui revient semble plus riche

que le présent disparu duquel il procède; et le temps de l’éloignement

travaille à roidir, avec une croissante cruauté, le lien intérieur que

tant de caresses avaient insensiblement tressé. Adonis est comme une

pierre arrêtée dans sa chute, pendant laquelle elle avait cessé de

peser. Si elle sent quelque chose, elle doit ressentir sur le moment

tous les violents effets d’un mouvement brusquement aboli; et puis toute

sa pesanteur qu’elle avait comme perdue, étant libre d’y obéir. Ainsi le

sentiment de l’amour, que la possession exténue, la perte et la

privation le développent. Posséder, c’est n’y plus penser; mais perdre,

c’est posséder indéfiniment en esprit.

Adonis malheureux était sur le point d’avoir de l’esprit. Ces terribles

souvenirs que laisse après elle une saison trop tiède et voluptueuse,

l’exerçaient, l’approfondissaient, le menaient au seuil des doutes les

plus importants, et ils menaçaient de le conduire à ces internes

difficultés qui, à force de diviser notre sentiment, nous obligent

d’inventer notre intelligence.

Adonis allait avoir de l’esprit, il s’empresse d’ordonner une chasse.

Plutôt mourir que de réfléchir.

*

* *

Il faut bien avouer que cette malheureuse chasse est la partie faible du

poème. Elle est presque aussi fatale à son chantre qu’elle va l’être à

son héros.

Comment se tirer d’une chasse? Les auteurs du XVIe et ceux du XVIIe

siècles qui ont traité de ce beau sujet nous ont laissé des morceaux

d’une vigueur, d’une précision, et donc d’un langage admirables. A l’un

d’eux, et non des plus connus, Victor Hugo n’a pas dédaigné de prendre

toute une grande page du plus beau style, qu’il a textuellement, ou peu

s’en faut, introduite avec avantage dans le conte charmant du Beau

Pécopin et de la Belle Bauldour. Mais La Fontaine, tout maître des Eaux

et Forêts qu’il est, ne nous présente ici qu’une vénerie de rhétorique

pure. A défaut du déduit d’une chasse savante, on eût attendu, de ce

futur animateur de la gent à poils et à plumes, je ne sais quelle

sylvestre fantaisie. On conçoit ce que l’homme désigné par les dieux

pour écrire les Fables eût pu faire de toutes ces bêtes en mouvement,

les unes pressées et fouaillées, les autres traquées et forcées, toutes

hors d’elles-mêmes, les chiens sonnant, les piqueurs chevauchant et

cornant la menée. Il eût inventé les colloques et les pensées de ces

acteurs; et les propos des volatiles, spectateurs et sûrs dans leurs

arbres, nous eussent appris, par un artifice très naturel, les

événements de la journée. Toutes ces âmes élémentaires, les

raisonnements qu’elles se tiennent, leurs stratégies, les passions qui

les occupent, la figure que font les hommes dans ce rude plaisir, ce

sont là des motifs dont les Fables sont pleines, et de qui la

combinaison nous eût composé une chasse infiniment neuve et

divertissante.

Mais on dirait que La Fontaine n’a pas reconnu qu’il touchait presque,

ici, à celui qu’il devait être un peu plus tard. Loin de pressentir

qu’il se trouvait conduit par son sujet sur les lisières de son royaume

naturel, il a visiblement élaboré avec quelque ennui les trois cents

vers que cette chasse l’obligeait de faire. Or, le bâillement n’est pas

si éloigné du rire qu’il ne se combine parfois curieusement avec lui.

Ils ont une frontière commune, aux approches de laquelle le ridicule

d’agir à contre-cœur se tourne facilement en action burlesque. Si donc

je trouve des vers essentiellement comiques dans un développement qui

n’en comportait pas de tels, et jusqu’à l’occasion d’accidents graves et

funestes, je sens l’auteur excédé se venger tout à coup de soi-même, de

sa tâche trop volontaire, et du mal qu’il se donne, par quelque drôlerie

qui lui échappe invinciblement. Le rire et le bâiller nous surprennent

en flagrant délit de refus.

L’assemblée des veneurs ne se passe donc pas qu’elle ne s’égaye de

diverses caricatures. Celle-ci me plaît assez, dont tout le comique est

dans la sonorité du vers:

_On y voit arriver Bronte au cœur indomptable._

*

* *

Il s’agissait aussi de nous peindre le monstre, qui est un sanglier très

redoutable; un de ces solitaires qui ne se fient qu’à leurs défenses, et

dont la dure dentée découd les chevaux et blesse les mâtins «au coffre

du corps».

Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire est toujours

un peu plus effrayante que lui. Il est bien connu que les misérables

monstres n’ont jamais pu faire dans les arts qu’une figure ridicule. Je

ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, qui non seulement nous

fasse la moindre peur, mais encore qui laisse notre sérieux en

équilibre. Le gros poisson qui dévora le prophète Jonas, et qui, dans

les mêmes parages, engloutit un peu plus tard l’aventureux Sinbad; ce

même, qui dans une autre circonstance de sa carrière, fut peut-être le

sauveur et le transporteur d’Arion; en dépit de sa grande courtoisie, et

malgré cette honnêteté scrupuleuse qui lui fait si exactement restituer

sur le rivage ses repas d’hommes distingués, et les rendre en si bel

état à leurs occupations et à leurs études, au lieu même où ils se

proposaient d’aller, quoiqu’il ne soit pas formidable par destination,

mais plutôt officieux et facile, ne laisse pas d’être infiniment

comique. Mais voyez cet extravagant composé animal que transfixe Roger

tout armé d’or, aux pieds de la délicieuse Angélique de M. Ingres;

figurez-vous ce dugong ou ce marsouin dont les brusques ébrouements et

les jeux brutaux dans l’écume de la mer viennent effaroucher les chevaux

d’Hippolyte; entendez braire dans sa caverne le cornard et lamentable

Fafner,--ils n’ont jamais pu obtenir de personne l’aumône d’un peu de

terreur. Ils ne se consolent que par cette observation: que les monstres

plus humains, les Cyclopes, les Gwinplaine, les Quasimodo, n’ont pas

trouvé beaucoup plus de crédit ni d’autorité qu’eux-mêmes. Le complément

nécessaire d’un monstre, c’est un cerveau d’enfant.

Ce malheur d’être ridicules, qui surmonte pour eux le malheur d’être

monstres, ne semble pas tenir, toutefois, à l’impuissance de leurs

inventeurs, tant qu’à leur nature même, et à leur vocation

extraordinaire, comme il est aisé de s’en convaincre par la moindre

visite au Muséum. Là, le biscornu authentique, la combinaison des ailes

avec la lourdeur, celle d’un col très délié avec le ventre le plus

pesant; là, les véritables dragons, les guivres qui ont existé, les

hydres décalquées sur l’ardoise, les tortues gigantesques à tête de

porc, toutes ces populations successives qui ont habité les étages

inquiets de notre demeure, et qui ont cessé de plaire à cette planète,

proposent à notre actualité le grotesque de la nature. Ce sont comme les

gravures de la mode anatomique. Nous ne croyons pas d’être si bizarres;

et nous nous en tirons enfin par le sentiment de l’improbable, et par la

considération d’une maladresse et d’une bêtise primitive qui n’est

mesurable que par le rire.

*

* *

Laissons le monstre. Passons sur la lutte assez froide qui s’engage. Je

n’en veux détacher qu’un distique d’une exécution charmante, dont la

musique moqueuse m’a toujours amusé:

_Nisus, ayant cherché son salut sur un arbre,

Rit de voir ce chasseur plus froid que n’est un marbre._

*

* *

C’est en vain que vaguement pareilles par leur conduite, comme elles le

sont par les fluides mœurs et par l’incertaine espèce, à ces filles

folles du Rhin qui tentèrent, sous d’autres cieux, de sauver le fauve

Siegfried, les divinités des eaux s’efforcent de préserver Adonis.

Instruites que les héros courent toujours directement à leur perte,

elles essayent toutefois d’égarer celui-ci, et de lui faire manquer le

rendez-vous de la mort. Elles opposent aux Destins ces plus beaux vers

du monde:

_Les nymphes, de qui l’œil voit les choses futures,

L’avaient fait égarer en des routes obscures.

Le son des cors se perd par un charme inconnu..._

Les Destins se moquent des vers; sans lesquels cependant, leur nom même

serait tombé depuis longtemps du dictionnaire de l’usage. Les Naïades

n’ont pas de prise sur l’âme de ce passant tout orientée à la mort.

Adonis doit périr: il faut bien que tous les chemins l’y conduisent. Il

entre au fort de la chasse, impatient de venger son ami Palmire qui

vient d’être légèrement blessé; il fonce, il frappe, il est frappé. Le

monstre et le héros se meurent; mais ils meurent dans le plus beau

style. Voici le sanglier expirant:

_Ses yeux d’un somme dur sont pressés et couverts,

Il demeure plongé dans la nuit la plus noire._

Et quant à Adonis:

_On ne voit plus l’éclat dont sa bouche était peinte,

On n’en voit que les traits._

*

* *

Vénus informée par les vents, Vénus accourue affolée, il ne lui reste

plus qu’à nous chanter son désespoir, ce qu’elle exécute en déesse. Rien

de plus beau que l’attaque et le développement de cette noble partie

finale; mais je trouve, d’autre part, à ces plaintes achevées une

importance singulière. Presque toutes les qualités que Racine ne fera

paraître que dans quelques années, distinguent cette suite d’une

quarantaine de vers. Si l’auteur de _Phèdre_ eût imaginé de la conduire

sur le cadavre d’Hippolyte et de la faire exhaler ses regrets, je ne

sais s’il eût pu leur donner un son plus pur et faire rendre à la reine

désespérée une lamentation plus harmonieuse.

Il faut bien remarquer que l’_Adonis_ est écrit vers 1657, une dizaine

d’années avant l’épanouissement de Racine, et que dans ce discours

funèbre dont je m’occupe, le ton, les enchaînements, le profil

monumental, la sonorité même, sont parfois indiscernables de ceux que

l’on admire dans ses meilleures tragédies.

De qui sont de tels vers?

_Mon amour n’a donc pu vous faire aimer la vie!

Tu me quittes, cruel! Au moins ouvre les yeux,

Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux;

Vois de quelle douleur ton amante est atteinte!

Hélas! J’ai beau crier: il est sourd à ma plainte.

Une éternelle nuit l’oblige à me quitter..._

_Encor si je pouvais le suivre en ces lieux sombres!

Que ne m’est-il permis d’errer parmi les ombres!_

_Je ne demandais pas que la Parque cruelle

Prît à filer leur trame une peine éternelle;

Bien loin que mon pouvoir l’empêchât de finir,

Je demande un moment et ne puis l’obtenir..._

Et le reste. On se tromperait assez aisément sur le nom de l’auteur.

Acante avait dix-neuf ans au moment que ces vers purent se répandre.

Bien des gens avaient dû en avoir connaissance, sinon par le célèbre

manuscrit, chef-d’œuvre du calligraphe Nicolas Jarry, que le poète avait

offert à Fouquet, du moins par les copies qui devaient passer de main en

main, et circuler de groupe en groupe, de salon à salon.

Je ne parierais pas que Racine n’eût pas su notre _Adonis_ par cœur.

Peut-être ces accents de Vénus ont-ils communiqué à cette pure voix dont

je disais les vertus tout à l’heure le ton initial et son premier

sentiment d’elle-même? Il en faut assez peu pour enfanter un grand homme

dans un jeune homme ignorant de ses dons. Les plus grands, et même les

plus saints, ont eu besoin de précurseurs.

*

* *

Il est naturel et absurde de regretter les belles choses qui ne se sont

pas faites, et qui nous semblent encore avoir été possibles, bien après

que l’événement a démontré qu’il n’y avait pas de place pour elles dans

le monde. Ce sentiment étrange est presque inséparable de la

considération de l’histoire: nous regardons la suite du temps comme une

route dont chaque point est un carrefour...

Moi, devant _Adonis_, je regrette toutes les heures dépensées par La

Fontaine à cette quantité de Contes qu’il nous a laissés et dont je ne

puis souffrir le ton rustique et faux, les vers d’une facilité

répugnante

_Nos deux époux, à ce que dit l’histoire,

Sans disputer n’étaient pas un moment..._, etc.

leur bassesse générale, et tout l’ennui que respire un libertinage si

contraire à la volupté et si mortel à la poésie. Et je regrette plus

encore les quelques _Adonis_ qu’il eût pu faire au lieu de ces Contes

assommants. Quelles idylles et quelles églogues il était né pour écrire!

Chénier qui s’y est mis avec tant de bonheur, et qui suit un peu de La

Fontaine, ne nous console pas entièrement de cette perte imaginaire. Son

art semble plus mince, moins pur, et moins mystérieux que celui de notre

auteur. On en voit plus clairement les moyens.

*

* *

Cet _Adonis_ de La Fontaine a été écrit il y a environ deux cent

soixante ans. Dans cet espace, la langue française n’a pas été sans

varier. Puis, le lecteur d’aujourd’hui est bien éloigné du lecteur de

1660. Il a d’autres souvenirs, et une tout autre «sensibilité»; il n’a

pas la même culture, en supposant qu’il en ait une (il en a quelquefois

plusieurs, il arrive qu’il n’en ait point du tout); il a perdu et il a

gagné; il n’est presque plus de la même espèce. Mais la considération du

_lecteur le plus probable_ est l’ingrédient le plus important de la

composition littéraire; l’esprit de l’auteur, qu’il le veuille, qu’il le

sache, ou non, est comme _accordé_ sur l’idée qu’il se fait

nécessairement de son lecteur; et donc le changement d’époque, qui est

un changement de lecteur, est comparable à un changement dans le texte

même, changement toujours imprévu, et incalculable.

Réjouissons-nous de pouvoir encore lire _Adonis_, et presque tout avec

délices; mais ne pensons pas que nous lisions celui même des

contemporains de l’auteur. Ce qu’ils prisaient le plus, peut-être nous

échappe-t-il; ce qu’ils regardaient à peine nous touche quelquefois

étrangement. Certaines choses charmantes se sont faites profondes;

d’autres, tout insipides. Songez aux attraits et aux dégoûts que ce

texte peut exciter chez un homme de nos jours, nourri des poètes

modernes; toutes ces lectures prochaines l’ont harmonisé à elles; et son

esprit comme son oreille, sont devenus sensibles à des impressions que

l’auteur n’avait jamais pensé de produire; insensibles à des effets

qu’il avait soigneusement étudiés. Jamais Racine, par exemple, quand il

a écrit son illustre vers:

_Dans l’Orient désert quel devint mon ennui!_

ne s’est imaginé de peindre autre chose que le désespoir d’un amant.

Mais l’accord magnifique de ces trois mots, quand le temps le transporte

et le fait traverser le XIXe siècle, trouve un renforcement inattendu et

une résonance extraordinaire dans la poésie romantique; dans une âme de

notre époque, il se mélange merveilleusement à quelques-uns des plus

beaux vers de Baudelaire. Il se détache d’Antiochus, il prend une

généralité pure et nostalgique. Son élégance finie se transforme en

beauté infinie: cet «Orient», ce «désert», cet «ennui», combinés sous

Louis XIV, acquièrent un sens illimité, et la puissance d’un charme, par

le fait d’un autre siècle qui ne peut plus les concevoir que dans sa

couleur.

Il en est ainsi d’_Adonis_. Quel plaisir aujourd’hui retirer de ce conte

galant? Il se ranime, peut-être, par le contraste d’une forme si douce

et de si claires mélodies avec notre système de discordances, et cette

tradition de l’excessif que nous avons docilement reçue. Nos yeux brûlés

demandent un repos à ces grâces fondues et à ces ombres transparentes;

notre bouche exaspérée retrouve quelque étrangeté à l’eau pure. Il peut

même nous arriver que le bien dire nous séduise par soi seul.

Variété I · 第 14 / 23 题