MESDAMES, MESSIEURS,

L’orage vient de finir, et cependant nous sommes inquiets, anxieux,

comme si l’orage allait éclater. Presque toutes les choses humaines

demeurent dans une terrible incertitude. Nous considérons ce qui a

disparu, nous sommes presque détruits par ce qui est détruit; nous ne

savons pas ce qui va naître, et nous pouvons raisonnablement le

craindre. Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément; nos

craintes sont infiniment plus précises que nos espérances; nous

confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance

est derrière nous, mais le désarroi et le doute sont en nous et avec

nous. Il n’y a pas de tête pensante si sagace, si instruite qu’on la

suppose, qui puisse se flatter de dominer ce malaise, d’échapper à cette

impression de ténèbres, de mesurer la durée probable de cette période de

troubles dans les échanges vitaux de l’humanité.

Nous sommes une génération très infortunée à laquelle est échu de voir

coïncider le moment de son passage dans la vie avec l’arrivée de ces

grands et effrayants événements dont la résonance emplira toute notre

vie.

On peut dire que toutes les choses essentielles de ce monde ont été

affectées par la guerre, ou plus exactement, par les circonstances de la

guerre: L’usure a dévoré quelque chose de plus profond que les parties

renouvelables de l’être. Vous savez quel trouble est celui de l’économie

générale, celui de la politique des États, celui de la vie même des

individus: la gêne, l’hésitation, l’appréhension universelles. _Mais

parmi toutes ces choses blessées est l’Esprit._ L’Esprit est en vérité

cruellement atteint; il se plaint dans le cœur des hommes de l’esprit et

se juge tristement. Il doute profondément de soi-même.

Qu’est-ce donc que cet esprit? En quoi peut-il être touché, frappé,

diminué, humilié par l’état actuel du monde? D’où vient cette grande

pitié des choses de l’Esprit, cette détresse, cette angoisse des hommes

de l’esprit? C’est de quoi il faut que nous parlions maintenant.

* * * * *

L’homme est cet animal séparé, ce bizarre être vivant qui s’est opposé à

tous les autres, qui s’élève sur tous les autres, par ses...

_songes_,--par l’intensité, l’enchaînement, par la diversité de ses

_songes_! par leurs effets extraordinaires et qui vont jusqu’à modifier

sa nature, et non seulement sa nature, mais encore la nature même qui

l’entoure, qu’il essaye infatigablement de soumettre à ses songes.

Je veux dire que l’homme est incessamment et nécessairement opposé _à ce

qui est_ par le souci de _ce qui n’est pas_! et qu’il enfante

laborieusement, ou bien par génie, ce qu’il faut pour donner à ses rêves

la puissance et la précision mêmes de la réalité, et, d’autre part, pour

imposer à cette réalité des altérations croissantes qui la rapprochent

de ses rêves.

Les autres êtres vivants ne sont mus et transformés que par les

variations extérieures. Ils s’adaptent, c’est-à-dire qu’ils se

déforment, afin de conserver les caractères essentiels de leur existence

et ils se mettent ainsi en équilibre avec l’état de leur milieu.

Ils n’ont point coutume, que je sache, de rompre spontanément cet

équilibre, de quitter, par exemple, sans motif, sans une pression ou une

nécessité extérieures, le climat auquel ils sont accommodés. Ils

recherchent leur bien aveuglément; mais ils ne sentent pas l’aiguillon

de ce mieux qui est l’ennemi du bien et qui nous engage à affronter le

pire.

Mais l’homme contient en soi-même de quoi rompre l’équilibre qu’il

soutenait avec son milieu. Il contient ce qu’il faut pour se mécontenter

de ce qui le contentait. Il est à chaque instant autre chose que ce

qu’il est. Il ne forme pas un _système fermé_ de besoins, et de

satisfactions de ses besoins. Il tire de la satisfaction je ne sais quel

excès de puissance qui renverse son contentement. A peine son corps et

son appétit sont apaisés, qu’au plus profond de lui quelque chose

s’agite, le tourmente, l’illumine, le commande, l’aiguillonne, le

manœuvre secrètement? Et c’est l’Esprit, l’Esprit armé de toutes ses

questions inépuisables...

Il demande éternellement en nous: Qui, quoi, où, en quel temps,

pourquoi, comment, par quel moyen? Il oppose le passé au présent,

l’avenir au passé, le possible au réel, l’image au fait. Il est à la

fois ce qui devance et ce qui retarde; ce qui construit et ce qui

détruit; ce qui est hasard et ce qui calcule; il est donc bien ce qui

n’est pas, et l’instrument de ce qui n’est pas. Il est enfin, il est

surtout, l’auteur mystérieux de ces rêves dont je vous parlais...

Quels rêves a faits l’homme?... Et parmi ces rêves quels sont ceux qui

sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés?

Regardons en nous-mêmes et regardons autour de nous. Considérons la

ville, ou bien feuilletons au hasard quelques livres, ou mieux encore

observons en nos cœurs leurs mouvements les plus naïfs...

Nous souhaitons, nous imaginons avec complaisance bien des étrangetés,

et ces souhaits sont fort antiques, et il semble que l’homme ne se

résoudra jamais à ne pas les former... Relisez la Genèse. Dès le seuil

du livre sacré, et les premiers pas dans le premier jardin, voici

paraître le rêve de la Connaissance, et celui de l’Immortalité: ces

beaux fruits de l’arbre de vie et de l’arbre de science, nous attirent

toujours. Quelques pages plus loin, vous trouverez dans la même Bible

les rêves d’une humanité tout unie, et collaborant à la construction

d’une tour prodigieuse. «Ils étaient un seul peuple et ils avaient pour

eux une même langue...» Nous le rêvons encore.

Vous y trouverez aussi l’histoire étrange de ce prophète qui, englouti

par un poisson, put se mouvoir dans l’épaisseur de la mer...

Chez les Grecs, il est des héros qui se construisent des appareils

volants. D’autres savent apprivoiser les fauves, et leur parole

miraculeuse déplace les montagnes, fait se mouvoir les blocs, opère des

constructions de temples, par une sorte de télémécanique merveilleuse...

Agir à distance; faire de l’or; transmuter les métaux; vaincre la mort;

prédire l’avenir; se déplacer dans des milieux interdits à notre espèce;

parler, voir, entendre, d’un bout du monde à l’autre; aller visiter les

astres; réaliser le mouvement perpétuel, que sais-je,--nous avons fait

tant de rêves que la liste en serait infinie. Mais l’ensemble de ces

rêves forme un étrange _programme_ dont la poursuite est comme liée à

l’histoire même des humains.

Tous les projets de conquête et de domination universelles, soit

matérielles, soit spirituelles, y figurent. Tout ce que nous appelons

_civilisation_, _progrès_, _science_, _art_, _culture_... se rapporte à

cette production extraordinaire et en dépend directement. On peut dire

que tous ces rêves s’attaquent à toutes les conditions données de notre

existence définie. _Nous sommes une espèce zoologique qui tend

d’elle-même à faire varier son domaine d’existence_, et l’on pourrait

former une table, un classement systématique de nos rêves, en

considérant chacun d’eux comme dirigé contre quelqu’une des conditions

initiales de notre vie. Il y a des rêves contre la pesanteur et des

rêves contre les lois du mouvement. Il en est contre l’espace et il en

est contre la durée. L’ubiquité, la prophétie, l’Eau de Jouvence ont été

rêvées, le sont encore sous des noms scientifiques.

Il est des rêves contre le principe de Mayer, et d’autres contre le

principe de Carnot. Il en est contre les lois physiologiques et d’autres

contre les données et les fatalités ethniques: l’égalité des races, la

paix éternelle et universelle sont de ceux-ci... Supposons que nous

ayons construit cette table et que nous la considérions. Nous serions

assez vite tentés de la compléter par le tableau des réalisations. En

regard de chaque rêve nous placerions ce qui s’est fait pour le

réaliser. Si par exemple dans une colonne nous avons inscrit le désir de

voler dans les airs et le nom d’Icare,--dans la colonne des acquisitions

nous inscrirons les noms fameux de Léonard de Vinci, d’Ader, de Wright

et de leurs successeurs. Je pourrais multiplier ces exemples, ce serait

une sorte de jeu que nous n’avons pas le temps de jouer. D’ailleurs il

faudrait construire également une table des _déceptions_, des rêves non

réalisés. Les uns sont définitivement condamnés,--la quadrature du

cercle, la création gratuite de l’énergie, etc... Les autres sont encore

dans nos espérances non déraisonnables.

Mais il faut revenir à notre tableau des _réalisations_, c’est sur lui

que je voulais attirer votre attention.

Si donc nous considérons cette liste, liste très honorable, nous

pourrons faire cette remarque:

_De toutes ces réalisations, les plus nombreuses, les plus surprenantes,

les plus fécondes ont été accomplies par une partie assez restreinte de

l’humanité, et sur un territoire très petit relativement à l’ensemble

des terres habitables._

L’Europe a été ce lieu privilégié; l’Européen, l’esprit européen,

l’auteur de ces prodiges.

Qu’est-ce donc que cette Europe? C’est une sorte de cap du vieux

continent, un appendice occidental de l’Asie. Elle regarde naturellement

vers l’Ouest. Au Sud, elle borde une illustre mer dont le rôle, je

devrais dire la fonction, a été merveilleusement efficace dans

l’élaboration de cet esprit européen qui nous occupe. Tous les peuples

qui vinrent sur ses bords se sont pénétrés; ils ont échangé des

marchandises et des coups; ils ont fondé des ports et des colonies où

non seulement les objets du commerce, mais les croyances, les langages,

les mœurs, les acquisitions techniques, étaient les éléments des

trafics. Avant même que l’Europe actuelle ait pris l’apparence que nous

lui connaissons, la Méditerranée avait vu dans son bassin oriental, une

sorte de pré-Europe s’établir. L’Égypte, la Phénicie, ont été comme des

pré-figures de la civilisation que nous avons arrêtée; vinrent ensuite

les Grecs, les Romains, les Arabes, les populations ibériques. On croit

voir autour de cette eau étincelante et chargée de sel, la foule des

dieux et des hommes les plus imposants de ce monde: Horus, Isis, et

Osiris; Astarté et les kabires; Pallas, Poséidon, Minerve, Neptune, et

leurs semblables, règnent concurremment sur cette mer qui a ballotté les

étranges pensées de saint Paul, comme elle a bercé les rêveries et les

calculs de Bonaparte...

Mais sur ses bords, où tant de peuples s’étaient déjà mêlés et heurtés,

et instruits les uns les autres, vinrent, au cours des âges, d’autres

peuples encore, attirés vers la splendeur du ciel, par la beauté et par

l’intensité particulière de la vie sous le soleil. Les Celtes, les

Slaves, les peuples germaniques, ont subi l’enchantement de la plus

noble des mers; une sorte de _tropisme_ invincible, s’exerçant pendant

des siècles, a donc fait de ce bassin aux formes admirables, l’objet du

désir universel et le lieu de la plus grande activité humaine. Activité

économique, activité intellectuelle, activité politique, activité

religieuse, activité artistique, tout se passe ou, du moins, tout semble

naître, autour de la mer intérieure. C’est là que l’on assiste aux

phénomènes précurseurs de la formation de l’Europe et que l’on voit se

dessiner à une certaine époque la division de l’humanité en deux groupes

de plus en plus dissemblables: l’un, qui occupe la plus grande partie du

globe, demeure comme immobile dans ses coutumes, dans ses connaissances,

dans sa puissance pratique; il ne progresse plus, ou ne progresse

qu’imperceptiblement.

L’autre est en proie à une inquiétude et à la recherche perpétuelles.

Les échanges s’y multiplient, les problèmes les plus variés s’agitent

dans son sein, les moyens de vivre, de savoir, de pouvoir s’accroître,

s’y accumulent de siècle en siècle avec une rapidité extraordinaire.

Bientôt la différence de savoir positif et de puissance, entre elle et

le reste du monde, devient si grande qu’elle entraîne une rupture de

l’équilibre. L’Europe se précipite hors d’elle-même; elle part à la

conquête des terres. La civilisation renouvelle les invasions primitives

dont elle inverse le mouvement. L’Europe, sur son propre sol, atteint le

maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de

l’ambition.

Cette Europe triomphante qui est née de l’échange de toutes choses

spirituelles et matérielles, de la coopération volontaire et

involontaire des races, de la concurrence des religions, des systèmes,

des intérêts, _sur un territoire très limité_, m’apparaît aussi animée

qu’un marché où toutes choses bonnes et précieuses sont apportées,

comparées, discutées, et changent de mains. C’est une Bourse où les

doctrines, les idées, les découvertes, les dogmes les plus divers, sont

_mobilisés_, sont _cotés_, montent, descendent, sont l’objet des

critiques les plus impitoyables et des engouements les plus aveugles.

Bientôt les apports les plus lointains arrivent abondamment sur ce

marché. D’une part les terres nouvelles de l’Amérique, de l’Océanie et

de l’Afrique, les antiques Empires de l’Extrême-Orient envoient à

l’Europe leurs matières premières pour les soumettre à ces

transformations étonnantes qu’elle seule sait accomplir. D’autre part,

les connaissances, les philosophies, les religions de l’ancienne Asie

viennent alimenter les esprits toujours en éveil, que l’Europe produit à

chaque génération; et cette machine puissante transforme les conceptions

plus ou moins étranges de l’Orient, en éprouve la profondeur, en retire

les éléments utilisables.

Notre Europe, qui commence par un marché méditerranéen, devient ainsi

une vaste usine; usine au sens propre, machine à transformations, mais

encore usine intellectuelle incomparable. Cette usine intellectuelle

reçoit de toutes parts toutes les choses de l’esprit; elle les distribue

à ses innombrables organes. Les uns saisissent tout ce qui est nouveauté

avec espoir, avec avidité, en exagèrent la valeur; les autres résistent,

opposent à l’invasion des nouveautés l’éclat et la solidité des

richesses déjà constituées. Entre l’acquisition et la conservation, un

équilibre mobile doit se rétablir sans cesse, mais un sens critique

toujours plus actif attaque l’une ou l’autre tendance, exerce sans pitié

les idées en possession et en faveur; éprouve et discute sans pitié les

tendances de cette régulation toujours obtenue.

Il faut que notre pensée se développe et il faut qu’elle se conserve.

Elle n’avance que par les extrêmes, mais elle ne subsiste que par les

moyens. L’ordre extrême, qui est l’automatisme, serait sa perte; le

désordre extrême la conduirait encore plus rapidement à l’abîme.

Enfin, cette Europe peu à peu se construit comme une ville gigantesque.

Elle a ses musées, ses jardins, ses ateliers, ses laboratoires, ses

salons. Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle

a Paris. Il y a des cités pour l’Art, d’autres pour la Science, d’autres

qui réunissent les agréments et les instruments. Elle est assez petite

pour être parcourue en un temps très court, qui deviendra bientôt

insignifiant. Elle est assez grande pour contenir tous les climats;

assez diverse pour présenter les cultures et les terrains les plus

variés. Au point de vue physique, c’est un chef-d’œuvre de tempérament

et de rapprochement des conditions favorables à l’homme. Et l’homme y

est devenu l’Européen. Vous m’excuserez de donner à ces mots d’Europe et

d’Européen une signification un peu plus que géographique, et un peu

plus qu’historique, mais en quelque sorte _fonctionnelle_. Je dirais

presque, ma pensée abusant de mon langage, qu’une _Europe_ est une

espèce de système formé d’une certaine diversité humaine et d’une

localité particulièrement favorable; façonnée enfin par une histoire

singulièrement mouvementée et vivante. Le produit de cette conjoncture

de circonstances est un Européen.

Il nous faut examiner ce personnage par rapport aux types plus simples

de l’humanité. C’est une manière de monstre. Il a une mémoire trop

chargée, trop entretenue. Il a des ambitions extravagantes, une avidité

de savoir et de richesses illimitée. Comme il appartient généralement à

quelque nation qui a plus ou moins dominé le monde à son heure, et qui

rêve encore ou de son César, ou de son Charles-Quint, ou de son

Napoléon, il y a en lui un orgueil, un espoir, des regrets toujours près

de se réveiller. Comme il appartient à un temps, à un continent qui ont

vu tant d’inventions prodigieuses et tant de hardiesses heureuses dans

tous les genres, il n’est de conquêtes scientifiques ni d’entreprises

qu’il ne puisse rêver. Il est pris entre des souvenirs merveilleux et

des espoirs démesurés, et s’il lui arrive de verser parfois dans le

pessimisme, il songe malgré lui que le pessimisme a produit quelques

œuvres du premier ordre. Au lieu de s’abîmer dans le néant mental, il

tire un chant de son désespoir. Il en tire quelquefois une volonté dure

et formidable, un motif d’actions paradoxal et fondé sur le mépris des

hommes et de la vie.

*

* *

_Mais qui donc est Européen?_

Je me risque ici, avec bien des réserves, avec les scrupules infinis que

l’on doit avoir quand on veut préciser provisoirement ce qui n’est pas

susceptible de véritable rigueur,--je me risque à vous proposer un essai

de définition. Ce n’est pas une définition logique que je vais

développer devant vous. C’est une manière de voir, un point de vue,

étant bien entendu qu’il en existe une quantité d’autres qui ne sont ni

plus ni moins légitimes.

Eh bien, je considérerai comme européens tous les peuples qui ont subi

au cours de l’histoire les trois influences que je vais dire.

La première est celle de Rome. Partout où l’Empire romain a dominé, et

partout où sa puissance s’est fait sentir; et même partout où l’Empire a

été l’objet de crainte, d’admiration et d’envie; partout où le poids du

glaive romain s’est fait sentir, partout où la majesté des institutions

et des lois, où l’appareil et la dignité de la magistrature ont été

reconnus, copiés, parfois même bizarrement singés,--là est quelque chose

d’européen. Rome est le modèle éternel de la puissance organisée et

stable.

Je ne sais pas les raisons de ce grand triomphe, il est inutile de les

rechercher maintenant, comme il est oiseux de se demander ce que

l’Europe fût devenue si elle ne fût devenue romaine.

Mais le fait nous importe seul, le fait de l’empreinte étonnamment

durable qu’a laissée, sur tant de races et de générations, ce pouvoir

superstitieux et raisonné, ce pouvoir curieusement imprégné d’esprit

juridique, d’esprit militaire, d’esprit religieux, d’esprit formaliste,

qui a le premier imposé aux peuples conquis les bienfaits de la

tolérance et de la bonne administration.

Vint ensuite le christianisme. Vous savez comme il s’est peu à peu

répandu dans l’espace même de la conquête romaine. Si l’on excepte le

Nouveau Monde, qui n’a pas été christianisé, tant que peuplé par des

chrétiens, si l’on excepte la Russie, qui a ignoré dans sa plus grande

partie la loi romaine et l’empire de César, on voit que l’étendue de la

religion du Christ coïncide encore aujourd’hui presque exactement avec

celle du domaine de l’autorité impériale. Ces deux conquêtes, si

différentes, ont cependant une sorte de ressemblance entre elles, et

cette ressemblance nous importe. La politique des Romains, qui s’est

faite toujours plus souple et plus ingénieuse, et de qui la souplesse et

la facilité croissaient avec la faiblesse du pouvoir central,

c’est-à-dire avec la surface et l’hétérogénéité de l’Empire, a introduit

dans le système de domination des peuples par un peuple une nouveauté

très remarquable.

De même que la _Ville par Excellence_ finit par admettre dans son sein

presque toutes les croyances, par naturaliser les dieux les plus

éloignés et les plus hétéroclites, et les cultes les plus divers,--le

gouvernement impérial, conscient du prestige qui s’attachait au nom

romain, ne craignit pas de conférer la cité romaine, le titre et les

privilèges du _civis romanus_, à des hommes de toutes races et de toutes

langues. Ainsi, par le fait de la même Rome, les dieux cessent d’être

attachés à une tribu, à une localité, à une montagne, à un temple ou à

une ville, pour devenir universels, et en quelque sorte communs;--et

d’autre part, la race, la langue et la qualité de vainqueur ou de

vaincu, de conquérant ou de conquis, le cèdent à une condition juridique

et politique uniforme qui n’est accessible à personne. L’empereur

lui-même peut être un Gaulois, un Sarmate, un Syrien, et il peut

sacrifier à des dieux très étrangers... C’est une immense nouveauté

politique.

Mais le christianisme, à la parole de saint Pierre, quoique l’une des

très rares religions qui fussent mal vues à Rome, le christianisme, issu

de la nation juive, s’étend de son côté aux gentils de toute race; il

leur confère par le baptême la dignité nouvelle de chrétien comme Rome

conférait à ses ennemis de la veille la cité romaine. Il s’étend peu à

peu dans le lit de la puissance latine, il épouse les formes de

l’empire. Il en adopte même les divisions administratives (_Civitas_ au

Ve siècle désigne la ville épiscopale). Il prend tout ce qu’il peut à

Rome, il y fixe sa capitale et non point à Jérusalem. Il lui emprunte

son langage. Un même homme né à Bordeaux peut être citoyen romain et

même magistrat, il peut être évêque de la religion nouvelle. Le même

_Gaulois_, qui est préfet impérial, écrit en pur _latin_ de belles

hymnes à la gloire du fils de Dieu qui est né _juif_ et sujet d’Hérode.

Voici déjà un Européen presque achevé. Un droit commun, un dieu commun;

le même droit et le même dieu; un seul juge pour le temps, un seul Juge

dans l’éternité.

Mais, tandis que la conquête romaine n’avait saisi que l’homme politique

et n’avait régi les esprits que dans leurs habitudes extérieures, la

conquête chrétienne vise et atteint progressivement le profond de la

conscience.

Je ne veux même pas essayer de mesurer les modifications extraordinaires

que la religion du Christ a imposées à cette conscience _qu’il fallait

rendre universelle_. Je ne veux même pas tenter de vous exposer comment

la formation de l’Européen en a été singulièrement influencée. Je suis

contraint de ne me mouvoir qu’à la surface des choses, et d’ailleurs les

effets du christianisme sont bien connus.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vous rappelle seulement quelques-uns des caractères de son action; et

d’abord il apporte une morale _subjective_, et surtout il impose

l’unification de la morale. Cette nouvelle unité se juxtapose à l’unité

juridique que le droit romain avait apportée; l’analyse, des deux côtés,

tente à unifier les prescriptions.

Allons plus avant.

La nouvelle religion exige l’examen de soi-même. On peut dire qu’elle

fait connaître aux hommes de l’Occident cette vie intérieure que les

Indous pratiquent à leur manière depuis des siècles déjà; que les

mystiques d’Alexandrie avaient aussi, à leur manière, reconnue,

ressentie et approfondie.

Le christianisme propose à l’esprit les problèmes les plus subtils, les

plus importants et même les plus féconds. Qu’il s’agisse de la valeur

des témoignages; de la critique des textes, des sources et des garanties

de la connaissance; qu’il s’agisse de la distinction de la raison ou de

la foi, de l’opposition qui se déclare entre elles, de l’antagonisme

entre la foi et les actes et les œuvres; qu’il s’agisse de la liberté,

de la servitude, de la grâce; qu’il s’agisse des pouvoirs spirituel et

matériel et de leur mutuel conflit, de l’égalité des hommes, des

conditions des femmes, que sais-je encore?--Le christianisme éduque,

excite, fait agir et réagir des millions d’esprits pendant une suite de

siècles.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Toutefois nous ne sommes pas encore des Européens accomplis. Il manque

quelque chose à notre figure; il y manque cette merveilleuse

modification à laquelle nous devons non point le sentiment de l’ordre

public et le culte de la cité et de la justice temporelle; et non point

la profondeur de nos âmes, l’idéalité absolue et le sens d’une éternelle

justice; mais il nous manque cette action subtile et puissante à quoi

nous devons le meilleur de notre intelligence, la finesse, la solidité

de notre savoir,--comme nous lui devons la netteté, la pureté et la

_distinction_ de nos arts et de notre littérature; c’est de la Grèce que

nous vinrent ces _vertus_.

Il faut encore admirer à cette occasion le rôle de l’Empire romain. Il a

conquis pour être conquis. Pénétré par la Grèce, pénétré par le

christianisme, il leur a offert un champ immense, pacifié et organisé;

il a préparé l’emplacement et modelé le moule dans lequel l’idée

chrétienne et la pensée grecque devaient se couler et se combiner si

curieusement entre elles.

Ce que nous devons à la Grèce est peut-être ce qui nous a distingués le

plus profondément du reste de l’humanité. Nous lui devons la discipline

de l’Esprit, l’exemple extraordinaire de la perfection dans tous les

ordres. Nous lui devons une méthode de penser qui tend à rapporter

toutes choses à l’homme, à l’homme complet; l’homme se devient à

soi-même _le système de références_ auquel toutes choses doivent enfin

pouvoir s’appliquer. Il doit donc développer toutes les parties de son

être et les maintenir dans une harmonie aussi claire, et même aussi

apparente qu’il est possible. Il doit développer son corps et son

esprit. Quant à l’esprit même, il se défendra de ses excès, de ses

rêveries, de sa production vague et purement imaginaire, par une

critique et une analyse minutieuses de ses jugements, par une division

rationnelle de ses fonctions, par la régulation des formes.

De cette discipline la science devait sortir, Notre science,

c’est-à-dire le produit le plus caractéristique, la gloire la plus

certaine et la plus personnelle de notre esprit. L’Europe est avant tout

la créatrice de la science. Il y a eu des arts de tous pays, il n’y eut

de véritables sciences que d’Europe.

Sans doute, il existait, avant la Grèce, en Égypte et en Chaldée, une

sorte de science dont certains résultats peuvent sembler encore

remarquables; mais c’était une science _impure_ qui se confondait tantôt

avec la technique de quelque métier, qui comportait d’autres fois des

préoccupations infiniment peu scientifiques. L’observation a toujours

existé. Le raisonnement a toujours été employé. Mais ces éléments

essentiels n’ont de prix et n’obtiennent de succès régulier que si

d’autres facteurs ne viennent pas en vicier l’usage. Pour construire

notre science il a fallu qu’un modèle relativement parfait lui fût

proposé, qu’une première œuvre lui fût offerte comme Idéal, qui

présentât toutes les précisions, toutes les garanties, toutes les

beautés, toutes les solidités, et qui définît une fois pour toutes, le

concept même de _science_ comme construction pure et séparée de tout

souci autre que celui de l’édifice lui-même.

*

* *

La géométrie grecque a été ce modèle incorruptible, non seulement modèle

proposé à toute connaissance qui vise à son état parfait, mais encore

modèle incomparable des qualités les plus typiques de l’intellect

européen. Je ne pense jamais à l’art classique que je ne prenne

invinciblement pour exemple le monument de la géométrie grecque. La

construction de ce monument a demandé les dons les plus rares et les

plus ordinairement incompatibles. Les hommes qui l’ont bâti étaient de

durs et pénétrants ouvriers, des penseurs profonds, mais des artistes

d’une finesse et d’un sentiment exquis de la perfection.

Songez à la subtilité et à la volonté qu’il leur a fallu pour accomplir

l’ajustement si délicat, si _improbable_, du langage commun au

raisonnement précis; songez aux analyses qu’ils ont faites d’opérations

motrices et visuelles très composées; et comme ils ont bien réussi dans

la correspondance nette de ces opérations avec les propriétés

linguistiques et grammaticales. Ils se sont fiés à la parole et à ses

combinaisons pour les conduire sûrement dans l’espace. Sans doute, cet

espace est devenu une pluralité d’espaces; sans doute s’est-il

singulièrement enrichi, et sans doute cette géométrie, qui semblait si

rigoureuse jadis, a laissé voir bien des défauts dans son cristal. Nous

l’avons examinée de si près que là où les Grecs voyaient un axiome, nous

en comptons une douzaine.

A chacun de ces postulats qu’ils avaient introduits, nous savons qu’on

en peut substituer quelques autres, et obtenir une géométrie cohérente

et parfois physiquement utilisable.

Mais songez à la nouveauté que fut cette forme presque solennelle et qui

est dans son dessin général si belle et si pure. Songez à cette

magnifique division des moments de l’Esprit, à cet ordre merveilleux où

chaque acte de la raison est nettement placé, nettement séparé des

autres; cela fait penser à la structure des temples, machine statique

dont les éléments sont tous visibles et dont tous déclarent leur

fonction.

L’œil considère la charge, le soutien de la charge, les parties de la

charge, le tas et ses moyens d’équilibre, l’œil divise et régit sans

effort ces masses bien dressées dont la taille même et la vigueur sont

appropriées à leur rôle et à leur volume. Ces colonnes, ces chapiteaux,

ces architraves, ces entablements et leurs subdivisions, et les

ornements qui s’en déduisent sans jamais déborder de leurs places et de

leur appropriation, me font songer à ces membres de la science pure,

comme les Grecs l’avaient conçue: _définitions_, _axiomes_, _lemmes_,

_théorèmes_, _corollaires_, _porismes_, _problèmes_... c’est-à-dire la

machine de l’esprit rendue visible, l’architecture même de

l’intelligence entièrement dessinée,--le temple érigé à l’Espace par la

Parole, mais un temple qui peut s’élever à l’infini.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Telles m’apparaissent les trois conditions essentielles qui me semblent

définir un véritable Européen, un homme en qui l’esprit européen peut

habiter dans sa plénitude. Partout où les noms de César, de Gaius, de

Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de saint Paul,

partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont eu une

signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. Toute race

et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et

soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument

européenne.

On en trouve qui n’ont reçu qu’une ou deux de ces empreintes.

Il y a donc quelque trait bien distinct de la race, de la langue même et

de la nationalité, qui unit et assimile les pays de l’Occident et du

Centre de l’Europe. Le nombre des notions et des manières de penser qui

leur sont communes, est bien plus grand que le nombre des notions que

nous avons de communes avec un Arabe ou un Chinois...

En résumé, il existe une région du globe qui se distingue profondément

de toutes les autres au point de vue humain. Dans l’ordre de la

puissance, et dans l’ordre de la connaissance précise, l’Europe pèse

encore aujourd’hui beaucoup plus que le reste du globe. Je me trompe, ce

n’est pas l’Europe qui l’emporte, c’est l’Esprit Européen dont

l’Amérique est une création formidable.

Partout où l’Esprit Européen domine, on voit apparaître le maximum de

_besoins_, le maximum de _travail_, le maximum de _capital_, le maximum

de _rendement_, le maximum _d’ambition_, le maximum de _puissance_, le

maximum de _modification de la nature extérieure_, le maximum de

_relations_ et d’_échanges_.

Cet ensemble de maxima est Europe, ou image de l’Europe.

D’autre part, les conditions de cette formation, et de cette inégalité

étonnante, tiennent évidemment à la qualité des individus, à la qualité

moyenne de l’_Homo Europæus_. Il est remarquable que l’homme d’Europe

n’est pas défini par la race, ni par la langue, ni par les coutumes,

mais par les désirs et par l’amplitude de la volonté... Etc...

Variété I · 第 13 / 23 题