DEUXIÈME LETTRE

Je vous disais, l’autre jour, que la paix est cette guerre qui admet des

actes d’amour et de création dans son processus: elle est donc chose

plus complexe et plus obscure que la guerre proprement dite, comme la

vie est plus obscure et plus profonde que la mort.

Mais le commencement et la mise en train de la paix sont plus obscurs

que la paix même, comme la fécondation et l’origine de la vie sont plus

mystérieuses que le fonctionnement de l’être une fois fait et adapté.

Tout le monde aujourd’hui a la perception de ce mystère comme d’une

sensation actuelle; quelques hommes sans doute, doivent percevoir leur

propre moi comme positivement partie de ce mystère; et il y a peut-être

quelqu’un dont la sensibilité est assez claire, assez fine et assez

riche pour lire en elle-même des états plus avancés de notre destin que

ce destin ne l’est lui-même.

Je n’ai pas cette ambition. Les choses du monde ne m’intéressent que

sous le rapport de l’intellect: tout par rapport à l’intellect. Bacon

dirait que cet intellect est une _Idole_. J’y consens, mais je n’en ai

pas trouvé de meilleure.

Je pense donc à l’établissement de la paix en tant qu’il intéresse

l’intellect et les choses de l’intellect. Ce point de vue est _faux_,

puisqu’il sépare l’esprit de tout le reste des activités; mais cette

opération abstraite et cette falsification sont inévitables: tout point

de vue est faux.

*

* *

Une première pensée apparaît. L’idée de culture, d’intelligence,

d’œuvres magistrales est pour nous dans une relation très

ancienne,--tellement ancienne que nous remontons rarement jusqu’à

elle,--avec l’idée d’Europe.

Les autres parties du monde ont eu des civilisations admirables, des

poètes du premier ordre, des constructeurs, et même des savants. Mais

aucune partie du monde n’a possédé cette singulière propriété

_physique_: le plus intense pouvoir _émissif_ uni au plus intense

pouvoir _absorbant_.

Tout est venu à l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout.

*

* *

Or, l’heure actuelle comporte cette question capitale: l’Europe

va-t-elle garder sa prééminence dans tous les genres?

L’Europe deviendra-t-elle _ce qu’elle est en réalité_, c’est-à-dire: un

petit cap du continent asiatique?

Ou bien l’Europe restera-t-elle _ce qu’elle paraît_, c’est-à-dire: la

partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le

cerveau d’un vaste corps?

Qu’on me permette, pour faire saisir toute la rigueur de cette

alternative, de développer ici une sorte de théorème fondamental.

Considérez un planisphère. Sur ce planisphère, l’ensemble des terres

habitables. Cet ensemble se divise en régions, et dans chacune de ces

régions, une certaine densité de peuple, une certaine qualité des

hommes. A chacune de ces régions correspond aussi une richesse

naturelle,--un sol plus ou moins fécond, un sous-sol plus ou moins

précieux, un territoire plus ou moins irrigué, plus ou moins facile à

équiper pour les transports, etc.

Toutes ces caractéristiques permettent de classer à toute époque les

régions dont nous parlons, de telle sorte qu’à toute époque, _l’état de

la terre vivante peut être défini par un système d’inégalités entre les

régions habitées de sa surface_.

A chaque instant, _l’histoire_ de l’instant suivant dépend de cette

inégalité donnée.

Examinons maintenant non pas cette classification théorique, mais la

classification qui existait hier encore dans la réalité. Nous apercevons

un fait bien remarquable et qui nous est extrêmement familier:

La petite région européenne figure en tête de la classification, depuis

des siècles. Malgré sa faible étendue,--et quoique la richesse du sol

n’y soit pas extraordinaire,--elle domine le tableau. Par quel

miracle?--Certainement le miracle doit résider dans la qualité de sa

population. Cette qualité doit compenser le nombre moindre des hommes,

le nombre moindre des milles carrés, le nombre moindre des tonnes de

minerai, qui sont assignés à l’Europe. Mettez dans l’un des plateaux

d’une balance l’empire des Indes; dans l’autre, le Royaume-Uni.

Regardez: le plateau chargé du poids le plus petit penche!

Voilà une rupture d’équilibre bien extraordinaire. Mais ses conséquences

sont plus extraordinaires encore: _elles vont nous faire prévoir un

changement progressif en sens inverse_.

Nous avons suggéré tout à l’heure que la qualité de l’homme devait être

le déterminant de la précellence de l’Europe. Je ne puis analyser en

détail cette qualité; mais je trouve par un examen sommaire que

l’avidité active, la curiosité ardente et désintéressée, un heureux

mélange de l’imagination et de la rigueur logique, un certain

scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné... sont les

caractères plus spécifiquement agissants de la Psyché européenne.

*

* *

Un seul exemple de cet esprit, mais un exemple de première classe,--et

de toute première importance: la Grèce--car il faut placer dans l’Europe

tout le littoral de la Méditerranée: Smyrne et Alexandrie sont d’Europe

comme Athènes et Marseille,--la Grèce a fondé la géométrie. C’était une

entreprise insensée: _nous disputons_ encore sur la _possibilité_ de

cette folie.

Qu’a-t-il fallu faire pour réaliser cette création fantastique?--Songez

que ni les Égyptiens, ni les Chinois, ni les Chaldéens, ni les Indiens

n’y sont parvenus. Songez qu’il s’agit d’une aventure passionnante,

d’une conquête mille fois plus précieuse et positivement plus poétique

que celle de la Toison d’Or. Il n’y a pas de peau de mouton qui vaille

la cuisse d’or de Pythagore.

Ceci est une entreprise qui a demandé les dons le plus communément

incompatibles. Elle a requis des argonautes de l’esprit, de durs pilotes

qui ne se laissent ni perdre dans leurs pensées, ni distraire par leurs

impressions. Ni la fragilité des prémisses qui les portaient, ni la

subtilité ou l’infinité des inférences qu’ils exploraient ne les ont pu

troubler. Ils furent comme équidistants des nègres variables et des

fakirs indéfinis. Ils ont accompli l’ajustement si délicat, si

improbable, du langage commun au raisonnement précis; l’analyse

d’opérations motrices et visuelles très composées; la correspondance de

ces opérations à des propriétés linguistiques et grammaticales; ils se

sont fiés à la parole pour les conduire dans l’espace en aveugles

clairvoyants... Et cet espace lui-même devenait de siècle en siècle une

création plus riche et plus surprenante, à mesure que la pensée se

possédait mieux elle-même, et qu’elle prenait plus de confiance dans la

merveilleuse raison et dans la finesse initiale qui l’avaient pourvue

d’incomparables instruments: définitions, axiomes, lemmes, théorèmes,

problèmes, porismes, etc...

J’aurais besoin de tout un livre pour en parler comme il faudrait. Je

n’ai voulu que préciser en quelques mots l’un des actes caractéristiques

du génie européen. Cet exemple même me ramène sans effort à ma thèse.

*

* *

Je prétendais que l’inégalité si longtemps observée au bénéfice de

l’Europe devait _par ses propres effets_ se changer progressivement en

inégalité de sens contraire. C’est là ce que je désignais sous le nom

ambitieux de théorème fondamental.

Comment établir cette proposition?--Je prends le même exemple: celui de

la géométrie des Grecs, et je prie le lecteur de considérer à travers

les âges les effets de cette discipline. On la voit peu à peu, très

lentement, mais très sûrement, prendre une telle autorité que toutes les

recherches, toutes les expériences acquises tendent invinciblement à lui

emprunter son allure rigoureuse, son économie scrupuleuse de «matière»,

sa généralité automatique, ses méthodes subtiles, et cette prudence

infinie qui lui permet les plus folles hardiesses... La science moderne

est née de cette éducation de grand style.

Mais une fois née, une fois éprouvée et récompensée par ses applications

matérielles, notre science devenue moyen de puissance, moyen de

domination concrète, excitant de la richesse, appareil d’exploitation du

capital planétaire,--cesse d’être une «fin en soi» et une activité

artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation devient une

valeur d’échange. L’utilité du savoir fait du savoir une _denrée_, qui

est désirable non plus par quelques amateurs très distingués, mais par

Tout le Monde.

Cette denrée, donc, se préparera sous des formes de plus en plus

maniables ou comestibles; elle se distribuera à une clientèle de plus en

plus nombreuse; elle deviendra chose du Commerce, chose enfin qui

s’imite et se produit un peu partout.

Résultat: l’inégalité qui existait entre les régions du monde au point

de vue des arts mécaniques, des sciences appliquées, des moyens

scientifiques de la guerre ou de la paix,--inégalité sur laquelle se

fondait la prédominance européenne,--tend à disparaître graduellement.

Donc, _la classification des régions habitables du monde tend à devenir

telle que la grandeur matérielle brute, les éléments de statistique, les

nombres,--population, superficie, matières premières,--déterminent enfin

exclusivement ce classement des compartiments du globe_.

Et donc, la balance qui penchait de notre côté, quoique nous

_paraissions_ plus légers, commence à nous faire doucement

remonter,--comme si nous avions sottement fait passer dans l’autre

plateau le mystérieux appoint qui était avec nous. _Nous avons

étourdiment rendu les forces proportionnelles aux masses!_

*

* *

Ce phénomène naissant peut, d’ailleurs, être rapproché de celui qui est

observable dans le sein de chaque nation et qui consiste dans la

diffusion de la culture, et dans l’accession à la culture de catégories

de plus en plus grandes d’individus.

Essayer de prévoir les conséquences de cette diffusion, rechercher si

elle doit ou non amener nécessairement une _dégradation_, ce serait

aborder un problème délicieusement compliqué de physique intellectuelle.

Le charme de ce problème pour l’esprit spéculatif, provient d’abord de

sa ressemblance avec le fait physique de la diffusion,--et ensuite du

changement brusque de cette ressemblance en différence profonde, dès que

le penseur revient à son premier objet, qui est _hommes_ et non

_molécules_.

Une goutte de vin tombée dans l’eau la colore à peine et tend à

disparaître, après une rose fumée. Voilà le fait physique. Mais supposez

maintenant que, quelque temps après cet évanouissement et ce retour à la

limpidité, nous voyions, çà et là, dans ce vase qui semblait redevenu

eau _pure_, se former des gouttes de vin sombre et _pur_,--quel

étonnement...

Ce phénomène de Cana n’est pas impossible dans la physique

intellectuelle et sociale. On parle alors du _génie_ et on l’oppose à la

diffusion.

*

* *

Tout à l’heure, nous considérions une curieuse balance qui se mouvait en

sens inverse de la pesanteur. Nous regardons à présent un système

liquide passer, comme spontanément, de l’homogène à l’hétérogène, du

mélange intime à la séparation nette... Ce sont ces images paradoxales

qui donnent la représentation la plus simple et la plus pratique du rôle

dans le Monde de ce qu’on appelle,--depuis cinq ou dix mille

ans,--_Esprit_.

*

* *

--Mais l’Esprit européen,--ou du moins ce qu’il contient de plus

précieux,--est-il totalement diffusible? Le phénomène de la mise en

exploitation du globe, le phénomène de l’égalisation des techniques et

le phénomène démocratique, qui font prévoir une _deminutio capitis_ de

l’Europe, doivent-ils être pris comme décisions absolues du destin? Ou

avons-nous quelque liberté _contre_ cette menaçante conjuration des

choses?

C’est peut-être en cherchant cette liberté qu’on la crée. Mais pour une

telle recherche, il faut abandonner pour un temps la considération des

ensembles, et étudier dans l’individu pensant, la lutte de la vie

personnelle avec la vie sociale[2].

[2] La suite et les conclusions de cette étude n’ont pas encore paru.

Variété I · 第 11 / 23 题