[1] Ces deux lettres, écrites _en vue de leur traduction en anglais_,
et publiées en avril et mai 1919, par l’_Athenæum_ de Londres, ont
paru ensuite dans la Nouvelle Revue Française.
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes
mortelles.
Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires
coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au
fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs
académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires,
leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs
symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous
savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la
cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de
l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de
richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces
naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
_Élam_, _Ninive_, _Babylone_ étaient de beaux noms vagues, et la ruine
totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur
existence même. Mais _France_, _Angleterre_, _Russie_... ce seraient
aussi de beaux noms. _Lusitania_ aussi est un beau nom. Et nous voyons
maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde.
Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les
circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de
Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout
inconcevables: elles sont dans les journaux.
*
* *
Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore. Il n’a
pas suffi à notre génération d’apprendre par sa propre expérience
comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus
formidables et les mieux ordonnées sont périssables _par accident_; elle
a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se
produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de
paradoxes, des déceptions brutales de l’évidence.
Je n’en citerai qu’un exemple: les grandes vertus des peuples allemands
ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous
avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la
plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés
à d’épouvantables desseins.
Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a
fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper
tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps; mais il a
fallu non moins de _qualités morales_. Savoir et Devoir, vous êtes donc
suspects?
*
* *
Ainsi la Persépolis spirituelle n’est pas moins ravagée que la Suse
matérielle. Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr.
Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l’Europe. Elle a senti,
par tous ses noyaux pensants qu’elle ne se reconnaissait plus, qu’elle
cessait de se ressembler, qu’elle allait perdre conscience--une
conscience acquise par des siècles de malheurs supportables, par des
milliers d’hommes du premier ordre, par des chances géographiques,
ethniques, historiques, innombrables.
Alors,--comme pour une défense désespérée de son être et de son avoir
physiologiques, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands
hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n’a
tant lu, ni si passionnément que pendant la guerre: demandez aux
libraires. Jamais on n’a tant prié, ni si profondément: demandez aux
prêtres. On a évoqué tous les sauveurs, les fondateurs, les protecteurs,
les martyrs, les héros, les pères des patries, les saintes héroïnes, les
poètes nationaux...
Et dans le même désordre mental, à l’appel de la même angoisse, l’Europe
cultivée a subi la reviviscence rapide de ses innombrables pensées:
dogmes, philosophies, idéaux hétérogènes; les trois cents manières
d’expliquer le Monde, les mille et une nuances du christianisme, les
deux douzaines de positivismes: tout le spectre de la lumière
intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles, éclairant d’une
étrange lueur contradictoire l’agonie de l’âme européenne. Tandis que
les inventeurs cherchaient fiévreusement dans leurs images, dans les
annales des guerres d’autrefois, les moyens de se défaire des fils de
fer barbelés, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les vols
d’avions, l’âme invoquait à la fois toutes les incantations qu’elle
savait, considérait sérieusement les plus bizarres prophéties; elle se
cherchait des refuges, des indices, des consolations dans le registre
entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales.
Et ce sont là les produits connus de l’anxiété, les entreprises
désordonnées du cerveau qui court du réel au cauchemar et retourne du
cauchemar au réel, affolé comme le rat tombé dans la trappe...
La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible
dans toute sa force; mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui,
par sa nature même, prend les apparences les plus trompeuses
(puisqu’elle se passe dans le royaume même de la dissimulation), cette
crise laisse difficilement saisir son véritable point, sa phase.
Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant en littérature,
en philosophie, en esthétique. Nul ne sait encore quelles idées et quels
modes d’expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles
nouveautés seront proclamées.
L’espoir, certes, demeure, et chante à demi-voix:
_Et cum vorandi vicerit libidinem
Late triumphet imperator spiritus._
Mais l’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions
précises de son esprit. Il suggère que toute conclusion défavorable à
l’être _doit être_ une erreur de son esprit. Les faits, pourtant, sont
clairs et impitoyables: Il y a des milliers de jeunes écrivains et de
jeunes artistes qui sont morts. Il y a l’illusion perdue d’une culture
européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à
sauver quoi que ce soit; il y a la science, atteinte mortellement dans
ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses
applications; il y a l’idéalisme, difficilement vainqueur, profondément
meurtri, responsable de ses rêves; le réalisme déçu, battu, accablé de
crimes et de fautes; la convoitise et le renoncement également bafoués;
les croyances confondues dans les camps, croix contre croix, croissant
contre croissant; il y a les sceptiques eux-mêmes, désarçonnés par des
événements si soudains, si violents, si émouvants, et qui jouent avec
nos pensées comme le chat avec la souris,--les sceptiques perdent leurs
doutes, les retrouvent, les reperdent, et ne savent plus se servir des
mouvements de leur esprit.
L’oscillation du navire a été si forte que les lampes les mieux
suspendues se sont à la fin renversées.
*
* *
Ce qui donne à la crise de l’esprit sa profondeur et sa gravité, c’est
l’état dans lequel elle a trouvé le patient.
Je n’ai ni le temps ni la puissance de définir l’état intellectuel de
l’Europe en 1914. Et qui oserait tracer un tableau de cet état? Le sujet
est immense; il demande des connaissances de tous les ordres, une
information infinie. Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi
complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent,
est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le
plus proche; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans
le même sac que l’historien. Laissons-les-y.
Mais je n’ai besoin maintenant que du souvenir vague et général de ce
qui se pensait à la veille de la guerre, des recherches qui se
poursuivaient, des œuvres qui se publiaient.
Si donc je fais abstraction de tout détail, et si je me borne à
l’impression rapide, et à ce _total naturel_ que donne une perception
instantanée, je ne vois--_rien!_--Rien, quoique ce fût un rien
infiniment riche.
Les physiciens nous enseignent que dans un four porté à l’incandescence,
si notre œil pouvait subsister, il ne verrait--rien. Aucune inégalité
lumineuse ne demeure et ne distingue les points de l’espace. Cette
formidable énergie enfermée aboutit à l’invisibilité, à l’égalité
insensible. Or, une égalité de cette espèce n’est autre chose que le
_désordre_ à l’état parfait.
Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale?--De la libre
coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus
dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés.
C’est là ce qui caractérise une époque _moderne_.
Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne et de donner ce
nom à certain mode d’existence, au lieu d’en faire un pur synonyme de
_contemporain_. Il y a dans l’histoire des moments et des lieux où nous
pourrions nous introduire, _nous modernes_, sans troubler excessivement
l’harmonie de ces temps-là, et sans y paraître des objets infiniment
curieux, infiniment visibles, des êtres choquants, dissonants,
inassimilables. Où notre entrée ferait le moins de sensation, là nous
sommes presque chez nous. Il est clair que la Rome de Trajan, et que
l’Alexandrie des Ptolomées nous absorberaient plus facilement que bien
des localités moins reculées dans le temps, mais plus spécialisées dans
un seul type de mœurs et entièrement consacrées à une seule race, à une
seule culture et à un seul système de vie.
Eh bien! l’Europe de 1914 était peut-être arrivée à la limite de ce
modernisme. Chaque cerveau d’un certain rang était un carrefour pour
toutes les races de l’opinion; tout penseur, une exposition universelle
de pensées. Il y avait des œuvres de l’esprit dont la richesse en
contrastes et en impulsions contradictoires faisait penser aux effets
d’éclairage insensé des capitales de ce temps-là: les yeux brûlent et
s’ennuient... Combien de matériaux, combien de travaux, de calculs, de
siècles spoliés, combien de vies hétérogènes additionnées a-t-il fallu
pour que ce carnaval fût possible et fût intronisé comme forme de la
suprême sagesse et triomphe de l’humanité?
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* *
Dans tel livre de cette époque--et non des plus médiocres--on trouve,
sans aucun effort--une influence des ballets russes,--un peu du style
sombre de Pascal,--beaucoup d’impressions du type Goncourt,--quelque
chose de Nietzsche,--quelque chose de Rimbaud,--certains effets dus à la
fréquentation des peintres, et parfois le ton des publications
scientifiques,--le tout parfumé d’un je ne sais quoi de britannique
difficile à doser!... Observons, en passant, que dans chacun des
composants de cette mixture, on trouverait bien d’autres _corps_.
Inutile de les rechercher: ce serait répéter ce que je viens de dire sur
le modernisme, et faire toute l’histoire mentale de l’Europe.
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* *
Maintenant, sur une immense terrasse d’Elsinore, qui va de Bâle à
Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, aux marais de la Somme, aux
craies de Champagne, aux granits d’Alsace,--l’Hamlet européen regarde
des millions de spectres.
Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie et la mort des
vérités. Il a pour fantômes tous les objets de nos controverses; il a
pour remords tous les titres de notre gloire; il est accablé sous le
poids des découvertes, des connaissances, incapable de se reprendre à
cette activité illimitée. Il songe à l’ennui de recommencer le passé, à
la folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les deux
abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer le monde: l’ordre et le
désordre.
S’il saisit un crâne, c’est un crâne illustre.--_Whose was
it?_--Celui-ci fut _Lionardo_. Il inventa l’homme volant, mais l’homme
volant n’a pas précisément servi les intentions de l’inventeur: nous
savons que l’homme volant monté sur son grand cygne (_il grande uccello
sopra del dosso del suo magnio cecero_) a, de nos jours, d’autres
emplois que d’aller prendre de la neige à la cime des monts pour la
jeter, pendant les jours de chaleur, sur le pavé des villes... Et cet
autre crâne est celui de _Leibnitz_ qui rêva de la paix universelle. Et
celui-ci fut _Kant_, _Kant qui genuit Hegel, qui genuit Marx, qui
genuit_...
Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais s’il les
abandonne!... Va-t-il cesser d’être lui-même? Son esprit affreusement
clairvoyant contemple le passage de la guerre à la paix. Ce passage est
plus obscur, plus dangereux que le passage de la paix à la guerre; tous
les peuples en sont troublés. «Et moi, se dit-il, moi, l’intellect
européen, que vais-je devenir?... Et qu’est-ce que la paix? _La paix
est, peut-être, l’état de choses dans lequel l’hostilité naturelle des
hommes entre eux se manifeste par des créations, au lieu de se traduire
par des destructions comme fait la guerre._ C’est le temps d’une
concurrence créatrice, et de la lutte des productions. Mais Moi, ne
suis-je pas fatigué de produire? N’ai-je pas épuisé le désir des
tentatives extrêmes et n’ai-je pas abusé des savants mélanges? Faut-il
laisser de côté mes devoirs difficiles et mes ambitions transcendantes?
Dois-je suivre le mouvement et faire comme Polonius, qui dirige
maintenant un grand journal? comme Laertes qui est quelque part dans
l’aviation? comme Rosenkrantz, qui fait je ne sais quoi sous un nom
russe?
--Adieu, fantômes! Le monde n’a plus besoin de vous. Ni de moi. Le
monde, qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale,
cherche à unir aux bienfaits de la vie, les avantages de la mort. Une
certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout
s’éclaircira; nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société
animale, une parfaite et définitive fourmilière.»