«Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte
du jardin, ni par celle de la rue.»
Morrel regarda la jeune fille avec étonnement.
«Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sûre, c'est
celle de l'appartement de mon grand-père.»
Elle se leva.
«Venez, dit-elle.
--Où cela? demanda Maximilien.
--Chez mon grand-père.
--Moi, chez M. Noirtier?
--Oui.
--Y songez-vous, Valentine?
--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et
nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.
--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que lui
ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombé de mes
yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien
vous-même toute votre raison, chère amie?
--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est
de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me suis
chargée de garder.
--Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même.
--Oui, répondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.»
Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui
conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied.
Arrivés sur le palier de l'appartement, ils trouvèrent le vieux
domestique.
«Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.»
Elle passa la première.
Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit
par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards
avides sur l'entrée de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla.
Il y avait dans la démarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque
chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de
brillant qu'il était, son oeil devint-il interrogateur.
«Cher père, dit-elle d'une voix brève, écoute-moi bien: tu sais que
bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant,
excepté toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?»
Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.
«C'est donc à toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins
ou mes espérances?»
Le paralytique fit signe que oui.
Valentine prit Maximilien par la main.
«Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.»
Le vieillard fixa son oeil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel.
«C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme négociant de
Marseille dont tu as sans doute entendu parler?
--Oui, fit le vieillard.
--C'est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre
glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la
Légion d'honneur.»
Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait.
«Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le
vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai
qu'à lui! Si l'on me force d'en épouser un autre, je me laisserai mourir
ou je me tuerai.»
Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées
tumultueuses.
«Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune
fille.
--Oui, fit le vieillard immobile.
--Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants,
contre la volonté de mon père?»
Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:
«C'est selon.»
Maximilien comprit.
«Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir dans la
chambre de votre aïeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de
causer un instant avec M. Noirtier?
--Oui, oui, c'est cela», fit l'oeil du vieillard.
Puis il regarda Valentine avec inquiétude.
«Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père?
--Oui.
--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parlé de toi, qu'il sait
bien comment je te parle.»
Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce
sourire fût voilé par une profonde tristesse:
«Il sait tout ce que je sais», dit-elle.
Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel, recommanda à Barrois
de ne laisser entrer personne; et après avoir embrassé tendrement son
grand-père et dit adieu tristement à Morrel, elle partit. Alors Morrel,
pour prouver à Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et
connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le
papier, et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe.
«Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui
je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins à son
égard.
--J'écoute», fit Noirtier.
C'était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en
apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le
seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.
Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austérité remarquables,
imposait à Morrel, qui commença son récit en tremblant.
Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aimé Valentine
et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli
l'offre de son dévouement. Il lui dit quelles étaient sa naissance, sa
position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard
du paralytique, ce regard lui répondit:
«C'est bien, continuez.
--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son
récit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes
espérances, dois-je vous dire nos projets?
--Oui, fit le vieillard.
--Eh bien, voilà ce que nous avions résolu.»
Et alors il raconta tout à Noirtier: comment un cabriolet attendait dans
l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa
soeur, l'épouser, et dans une respectueuse attente espérer le pardon de
M. de Villefort.
«Non, dit Noirtier.
--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire?
--Non.
--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment?
--Non.
--Eh bien, il y a un autre moyen», dit Morrel.
Le regard interrogateur du vieillard demanda:
«Lequel?»
«J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'Épinay, je suis
heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et
je me conduirai avec lui de manière à le forcer d'être un galant homme.
Le regard de Noirtier continua d'interroger.
«Ce que je ferai?
--Oui.
--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui
raconterai les liens qui m'unissent à Mlle Valentine; si c'est un homme
délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même à la main
de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure
acquis jusqu'à la mort; s'il refuse, soit que l'intérêt le pousse, soit
qu'un ridicule orgueil le fasse persister, après lui avoir prouvé qu'il
contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre
que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et
je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'épousera pas Valentine;
s'il me tue, je serai bien sûr que Valentine ne l'épousera pas.»
Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère
physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue
exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que
la couleur ajoute à un dessin solide et vrai.
Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à
plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non.
«Non? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet, comme vous
avez déjà désapprouvé le premier?
--Oui, je le désapprouve, fit le vieillard.
--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernières paroles
de Mme de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite-fille ne
se fît point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?»
Noirtier resta immobile.
«Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.
--Oui.
--Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule,
Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entré
ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement
devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances
se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux
partis que je vous propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui
soit le bon; dites-moi celui des deux que vous préférez: autorisez-vous
Mlle Valentine à se confier à mon honneur?
--Non.
--Préférez-vous que j'aille trouver M. d'Épinay?
--Non.
--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du
Ciel?»
Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand
on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d'athéisme dans
les idées du vieux jacobin.
«Du hasard? reprit Morrel.
--Non.
--De vous?
--Oui.
--De vous?
--Oui, répéta le vieillard.
--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon
insistance, car ma vie est dans votre réponse: notre salut nous viendra
de vous?
--Oui.
--Vous en êtes sûr?
--Oui.
--Vous en répondez?
--Oui.»
Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle
fermeté, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la
puissance.
«Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, à moins qu'un
miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement,
comment pourrez-vous, vous, enchaîné dans ce fauteuil, vous, muet et
immobile, comment pourrez-vous vous opposer à ce mariage?»
Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que celui des
yeux sur un visage immobile.
«Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.
--Oui. Mais le contrat?»
Le même sourire reparut.
«Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas signé?
--Oui, dit Noirtier.
--Ainsi le contrat ne sera même pas signé! s'écria Morrel. Oh!
pardonnez, monsieur! à l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis
de douter; le contrat ne sera pas signé?
--Non», dit le paralytique.
Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette promesse d'un
vieillard impotent était si étrange, qu'au lieu de venir d'une force de
volonté, elle pouvait émaner d'un affaiblissement des organes; n'est-il
pas naturel que l'insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des
choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il
soulève, le timide des géants qu'il affronte, le pauvre des trésors
qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle
Jupiter.
Soit que Noirtier eût compris l'indécision du jeune homme, soit qu'il
n'ajoutât pas complètement foi à la docilité qu'il avait montrée, il le
regarda fixement.
«Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma
promesse de ne rien faire?»
Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une
promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage à la main.
«Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.
--Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux.»
Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce
serment.
Il étendit la main.
«Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez
décidé pour agir contre M. d'Épinay.
--Bien, fit des yeux le vieillard.
--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?
--Oui.
--Sans revoir Mlle Valentine?
--Oui.»
Morrel fit signe qu'il était prêt à obéir.
«Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils
vous embrasse comme l'a fait tout à l'heure votre fille!»
Il n'y avait pas à se tromper à l'expression des yeux de Noirtier.
Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit
où la jeune fille avait posé les siennes.
Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.
Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par Valentine;
celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d'un corridor
sombre qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin.
Arrivé là, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un
instant au haut du mur, et par son échelle en une seconde, il fut dans
l'enclos à la luzerne, où son cabriolet l'attendait toujours.
Il y remonta, et brisé par tant d'émotions, mais le coeur plus libre, il
rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il
eût été plongé dans une profonde ivresse.