La promesse.
C'était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet
instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné qu'il
allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la mort du
marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intéresserait son
amour pour Valentine.
Comme on va le voir, ses pressentiments s'étaient réalisés, et ce
n'était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et si
tremblant à la grille des marronniers.
Mais Valentine n'était pas prévenue de l'attente de Morrel, ce n'était
pas l'heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si
l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand
elle parut, Morrel l'appela; elle courut à la grille.
«Vous, à cette heure! dit-elle.
--Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et apporter de
mauvaises nouvelles.
--C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien.
Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante.
--Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre
émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien, je vous prie; car
tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle époque compte-t-on
vous marier?
--Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher,
Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma grand-mère, sur
laquelle j'avais compté comme sur un appui qui ne manquerait pas, non
seulement s'est déclarée pour ce mariage, mais encore le désire à tel
point que le retour seul de M. d'Épinay le retarde et que le lendemain
de son arrivée le contrat sera signé.»
Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda
longuement et tristement la jeune fille.
«Hélas! reprit-il à voix basse, il est affreux d'entendre dire
tranquillement par la femme qu'on aime: «Le moment de votre supplice est
fixé: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il
faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune
opposition.» Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M.
d'Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez à lui le lendemain
de son arrivée, c'est demain que vous serez engagée à M. d'Épinay, car
il est arrivé à Paris ce matin.»
Valentine poussa un cri.
«J'étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel;
nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre
douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez.
Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais
maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un
frisson m'a pris; bientôt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas
retentissants du commandeur n'ont pas plus épouvanté don Juan que ces
pas ne m'ont épouvanté. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre
le premier, et j'allais douter de moi-même, j'allais croire que je
m'étais trompé, quand derrière lui s'avance un autre jeune homme et que
le comte s'est écrié: «Ah! M. le baron Franz d'Épinay!» Tout ce que j'ai
de force et de courage dans le coeur, je l'ai appelé pour me contenir.
Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé: mais à coup sûr je suis
resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis sorti
sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes;
j'étais anéanti.
--Pauvre Maximilien! murmura Valentine.
--Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi comme à un homme
à qui votre réponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous
faire?»
Valentine baissa la tête; elle était accablée.
«Écoutez, dit Morrel, ce n'est pas la première fois que vous pensez à la
situation où nous sommes arrivés: elle est grave, elle est pesante,
suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner à une
douleur stérile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à l'aise et
boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans
doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre; mais
quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux et
rend immédiatement à la fortune le coup qu'il en a reçu. Est-ce votre
volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car
c'est cela que je viens vous demander.»
Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés.
Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute sa famille
enfin, ne lui était pas même venue.
«Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous
une lutte? Oh! dites un sacrilège. Quoi! moi, je lutterais contre
l'ordre de mon père, contre le voeu de mon aïeule mourante! C'est
impossible!»
Morrel fit un mouvement.
«Vous êtes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me
comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois réduit au silence.
Lutter, moi! Dieu m'en préserve! Non, non; je garde toute ma force pour
lutter contre moi-même et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant
à affliger mon père, quant à troubler les derniers moments de mon
aïeule, jamais!
--Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.
--Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'écria Valentine blessée.
--Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit
Maximilien.
--Mademoiselle! s'écria Valentine, mademoiselle! Oh! l'égoïste! il me
voit au désespoir et feint de ne pas me comprendre.
--Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire.
Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas
désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous
lier à votre mari.
--Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?
--Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais
juge dans cette cause, et mon égoïsme m'aveuglera, répondit Morrel, dont
la voix sourde et les poings fermés annonçaient l'exaspération
croissante.
--Que m'eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m'aviez trouvée
disposée à accepter votre proposition? Voyons, répondez. Il ne s'agit
pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.
--Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le
donner, ce conseil? dites.
--Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous
savez bien que je suis dévouée à vos affections.
--Valentine, dit Morrel en achevant d'écarter une planche déjà
disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma
colère; c'est que j'ai la tête bouleversée, voyez-vous, et que depuis
une heure les idées les plus insensées ont tour à tour traversé mon
esprit. Oh! dans le cas où vous refuseriez mon conseil!...
--Eh bien, ce conseil?
--Le voici, Valentine.»
La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
«Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux;
je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient
posées sur votre front.
--Vous me faites trembler, dit la jeune fille.
--Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est
digne d'être votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour
l'Angleterre ou pour l'Amérique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer
ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir à
Paris, que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille.»
Valentine secoua la tête.
«Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insensé, et
je serais encore plus insensée que vous si je ne vous arrêtais pas à
l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.
--Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et
sans même essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.
--Oui, dussé-je en mourir!
--Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai encore que
vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me
prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc,
à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue;
demain vous serez irrévocablement promise à M. Franz d'Épinay, non point
par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de
comédie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre
propre volonté.
--Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien! dit Valentine; encore
une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si
votre soeur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez?
--Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un égoïste,
vous l'avez dit, et dans ma qualité d'égoïste, je ne pense pas à ce que
feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire,
moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour où
je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un
jour est venu où vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai
mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'était ma vie. Je
ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont
tourné, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive
tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore
ce qu'il n'a pas.»
Morrel prononça ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un
instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser
pénétrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait déjà au fond
de son coeur.
«Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine.
--Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant
Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je
vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour
qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir.
--Oh! murmura Valentine.
--Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant.
--Où allez-vous? cria en allongeant sa main à travers la grille et en
saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, à son
agitation intérieure, que le calme de son amant ne pouvait être réel; où
allez-vous?
--Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre
famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes
honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position.
--Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?»
Le jeune homme sourit tristement.
«Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!
--Votre résolution a-t-elle changé, Valentine?
--Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'écria la jeune
fille.
--Alors, adieu, Valentine!»
Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue
incapable; et comme Morrel s'éloignait, elle passa ses deux mains à
travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:
«Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'écria-t-elle; où allez-vous?
--Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrêtant à trois pas de la
porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des
rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller
trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela
serait insensé. Qu'a à faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin
pour la première fois, il a déjà oublié qu'il m'a vu; il ne savait même
pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles
ont décidé que vous seriez l'un à l'autre. Je n'ai donc point affaire à
M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point à lui.
--Mais à qui vous en prendrez-vous? à moi?
--À vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacrée; la femme
qu'on aime est sainte.
--À vous-même alors, malheureux, à vous-même?
--C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel.
--Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!»
Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'était sa pâleur, on
eût pu le croire dans son état ordinaire.
«Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix
mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais formé une
pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents
et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de
l'autre à livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un
héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans
paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous;
vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je
vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du
moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde.
Ma soeur est heureuse près de son mari; son mari n'est que mon
beau-frère, c'est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent
seules à moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence
devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j'attendrai jusqu'à la dernière
seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une
de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car
enfin d'ici là M. Franz d'Épinay peut mourir, au moment où vous vous en
approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au
condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du
possible dès qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je,
jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède,
sans espérance, j'écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère,
une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au
coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque
rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils
du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France.»
Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lâcha la
grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombèrent à ses
côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.
Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu.
«Oh! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas?
--Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe à vous?
vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.»
Valentine tomba à genoux en étreignant son coeur qui se brisait.
«Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon
véritable époux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la
souffrance: un jour peut-être nous serons réunis.
--Adieu, Valentine! répéta Morrel.
--Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une
expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
rester fille soumise: j'ai prié, supplié, imploré; il n'a écouté ni mes
prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle
en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, eh bien, je ne veux
pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez,
Maximilien, et je ne serai à personne qu'à vous. À quelle heure? à quel
moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prête.»
Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'éloigner, était
revenu de nouveau, et, pâle de joie, le coeur épanoui, tendant à travers
la grille ses deux mains à Valentine:
«Valentine, dit-il, chère amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me
parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous
devrais-je à la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me
forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout? en ce cas j'aime mieux
mourir.
--Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui
m'a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes
espérances, sur qui s'arrête ma vue égarée, sur qui repose mon coeur
saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison à ton tour;
Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Ô
ingrate que je suis! s'écria Valentine en sanglotant, tout!... même mon
bon grand-père que j'oubliais!
--Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru
éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu
lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement;
puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en
aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui
répondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va,
Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend,
c'est le bonheur que je te promets!
--Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu
me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis
est insensé, car mon père me maudira, lui; car je le connais lui, le
coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi écoutez-moi,
Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi?
si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous
attendrez, n'est-ce pas?
--Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne
se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le
prêtre, vous direz non.
--Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacré au monde,
par ma mère!
--Attendons alors, dit Morrel.
--Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait à ce mot; il y a tant
de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.
--Je me fie à vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera
bien fait; seulement, si l'on passe outre à vos prières, si votre père,
si Mme de Saint-Méran exigent que M. Franz d'Épinay soit appelé demain à
signer le contrat....
--Alors, vous avez ma parole, Morrel.
--Au lieu de signer....
--Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici là, ne tentons pas
Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence
que nous n'ayons pas encore été surpris; si nous étions surpris, si l'on
savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource.
--Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....
--Par le notaire, M. Deschamps.
--Je le connais.
--Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce
mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu'à vous!
--Bien, bien! merci, ma Valentine adorée, reprit Morrel. Alors tout est
dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce
mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra
à la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma
soeur, là, inconnus si cela vous convient, faisant éclat si vous le
désirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonté,
et nous ne nous laisserons pas égorger comme l'agneau qui ne se défend
qu'avec ses soupirs.
--Soit, dit Valentine; à votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que
vous ferez sera bien fait.
--Oh!
--Eh bien, êtes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune
fille.
--Ma Valentine adorée, c'est bien peu dire que dire oui.
--Dites toujours.»
Valentine s'était approchée, ou plutôt avait approché ses lèvres de la
grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfumé, jusqu'aux
lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre côté de la froide et
inexorable clôture.
«Au revoir, dit Valentine, s'arrachant à ce bonheur, au revoir!
--J'aurai une lettre de vous?
--Oui.
--Merci, chère femme! au revoir.»
Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit
sous les tilleuls.
Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les charmilles, de
ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un
ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il
fût aimé ainsi, et disparut à son tour.
Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la
soirée et pendant toute la journée du lendemain sans rien recevoir.
Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il
allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reçut par la poste
un petit billet qu'il reconnut pour être de Valentine, quoiqu'il n'eût
jamais vu son écriture.
Il était conçu en ces termes:
«Larmes, supplications, prières, n'ont rien fait. Hier, pendant deux
heures, j'ai été à l'église Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux
heures j'ai prié Dieu du fond de l'âme, Dieu est insensible comme les
hommes, et la signature du contrat est fixée à ce soir, neuf heures.
«Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette
parole vous est engagée: ce coeur est à vous!
«Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille.
«Votre femme, Valentine de Villefort.
P.-S.--«Ma pauvre grand-mère va de plus mal en plus mal; hier, son
exaltation est devenue du délire: aujourd'hui son délire est presque de
la folie.
«Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je
l'aurai quittée en cet état?
«Je crois que l'on cache à grand-papa Noirtier que la signature du
contrat doit avoir lieu ce soir.»
Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il
alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du
contrat était pour neuf heures du soir.
Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore là qu'il en sut le plus:
Franz était venu lui annoncer cette solennité; de son côté, Mme de
Villefort avait écrit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne
l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Méran et l'état où se
trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont
elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait
toute sorte de bonheur.
La veille, Franz avait été présenté à Mme de Saint-Méran, qui avait
quitté le lit pour cette présentation, et qui s'y était remise aussitôt.
Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état d'agitation
qui ne pouvait échapper à un oeil aussi perçant que l'était l'oeil du
comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais;
si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui
tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée à Valentine,
et son secret resta au fond de son coeur.
Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de Valentine.
C'était la première fois qu'elle lui écrivait, et à quelle occasion! À
chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait à
lui-même le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle
autorité n'a pas la jeune fille qui prend une résolution si courageuse!
quel dévouement ne mérite-t-elle pas de la part de celui à qui elle a
tout sacrifié! Comme elle doit être réellement pour son amant le premier
et le plus digne objet de son culte! C'est à la fois la reine et la
femme, et l'on n'a point assez d'une âme pour la remercier et l'aimer.
Morrel songeait avec une agitation inexprimable à ce moment où Valentine
arriverait en disant:
«Me voici, Maximilien; prenez-moi.»
Il avait organisé toute cette fuite; deux échelles avaient été cachées
dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien
lui-même, attendait; pas de domestique, pas de lumière; au détour de la
première rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par
un surcroît de précautions, tomber entre les mains de la police.
De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de
Morrel; il songeait au moment où, du faîte de ce mur, il protégerait la
descente de Valentine, et où il sentirait tremblante et abandonnée dans
ses bras celle dont il n'avait jamais pressé que la main et baisé le
bout du doigt.
Mais quand vint l'après-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher,
il éprouva le besoin d'être seul; son sang bouillait, les simples
questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrité; il se renferma chez
lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien
comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir à dessiner,
pour la deuxième fois, son plan, ses échelles et son clos.
Enfin l'heure s'approcha.
Jamais l'homme bien amoureux n'a laissé les horloges faire paisiblement
leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par
marquer huit heures et demie à six heures. Il se dit alors qu'il était
temps de partir, que neuf heures était bien effectivement l'heure de la
signature du contrat, mais que, selon toute probabilité, Valentine
n'attendrait pas cette signature inutile; en conséquence, Morrel, après
être parti de la rue Meslay à huit heures et demie à sa pendule, entrait
dans le clos comme huit heures sonnèrent à Saint-Philippe-du-Roule.
Le cheval et le cabriolet furent cachés derrière une petite masure en
ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher.
Peu à peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massèrent en
grosses touffes d'un noir opaque.
Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant,
au trou de la grille: il n'y avait encore personne.
Huit heures et demie sonnèrent.
Une demi-heure s'écoula à attendre; Morrel se promenait de long en
large, puis, à des intervalles toujours plus rapprochés, venait
appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en
plus; mais dans l'obscurité on cherchait vainement la robe blanche; dans
le silence on écoutait inutilement le bruit des pas.
La maison qu'on apercevait à travers les feuillages restait sombre, et
ne présentait aucun des caractères d'une maison qui s'ouvre pour un
événement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage.
Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais
presque aussitôt cette même voix de l'horloge, déjà entendue deux ou
trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et
demie.
C'était déjà une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait
fixée elle-même: elle avait dit neuf heures, même plutôt avant qu'après.
Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur
lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.
Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son
oreille et faisaient monter la sueur à son front; alors, tout
frissonnant, il assujettissait son échelle et, pour ne pas perdre de
temps, posait le pied sur le premier échelon.
Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces
dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnèrent à
l'église.
«Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature
d'un contrat dure aussi longtemps, à moins d'événements imprévus; j'ai
pesé toutes les chances, calculé le temps que durent toutes les
formalités, il s'est passé quelque chose.»
Et alors, tantôt il se promenait avec agitation devant la grille, tantôt
il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé. Valentine
s'était-elle évanouie après le contrat, ou Valentine avait-elle été
arrêtée dans sa fuite? C'étaient là les deux seules hypothèses où le
jeune homme pouvait s'arrêter, toutes deux désespérantes.
L'idée à laquelle il s'arrêta fut qu'au milieu de sa fuite même la force
avait manqué à Valentine, et qu'elle était tombée évanouie au milieu de
quelque allée.
«Oh! s'il en est ainsi, s'écria-t-il en s'élançant au haut de l'échelle,
je la perdrais, et par ma faute!»
Le démon qui lui avait soufflé cette pensée ne le quitta plus, et
bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que certains
doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent
des convictions. Ses yeux, qui cherchaient à percer l'obscurité
croissante, croyaient, sous la sombre allée, apercevoir un objet gisant;
Morrel se hasarda jusqu'à appeler, et il lui sembla que le vent
apportait jusqu'à lui une plainte inarticulée.
Enfin la demie avait sonné à son tour, il était impossible de se borner
plus longtemps, tout était supposable; les tempes de Maximilien
battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba
le mur et sauta de l'autre côté.
Il était chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea
aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'était pas
venu jusque-là pour reculer.
En un instant il fut à l'extrémité de ce massif. Du point où il était
parvenu on découvrait la maison.
Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait déjà soupçonnée en
essayant de glisser son regard à travers les arbres: c'est qu'au lieu
des lumières qu'il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi qu'il
est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la masse grise et
voilée encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense
répandu sur la lune.
Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et passait devant
trois fenêtres du premier étage. Ces trois fenêtres étaient celles de
l'appartement de Mme de Saint-Méran.
Une autre lumière restait immobile derrière des rideaux rouges. Ces
rideaux étaient ceux de la chambre à coucher de Mme de Villefort.
Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pensée à
toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'était fait faire le
plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait.
Le jeune homme fut encore plus épouvanté de cette obscurité et de ce
silence qu'il ne l'avait été de l'absence de Valentine.
Éperdu, fou de douleur, décidé à tout braver pour revoir Valentine et
s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il fût, Morrel gagna la
lisière du massif, et s'apprêtait à traverser le plus rapidement
possible le parterre, complètement découvert, quand un son de voix
encore assez éloigné, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu'à
lui.
À ce bruit, il fit un pas en arrière, déjà à moitié sorti du feuillage,
il s'y enfonça complètement et demeura immobile et muet, enfoui dans son
obscurité.
Sa résolution était prise: si c'était Valentine seule, il l'avertirait
par un mot au passage; si Valentine était accompagnée, il la verrait au
moins et s'assurerait qu'il ne lui était arrivé aucun malheur; si
c'étaient des étrangers, il saisirait quelques mots de leur conversation
et arriverait à comprendre ce mystère, incompréhensible jusque-là.
La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du
perron, Morrel vit apparaître Villefort, suivi d'un homme vêtu de noir.
Ils descendirent les marches et s'avancèrent vers le massif. Ils
n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vêtu de noir, Morrel
avait reconnu le docteur d'Avrigny.
Le jeune homme, en les voyant venir à lui, recula machinalement devant
eux jusqu'à ce qu'il rencontrât le tronc d'un sycomore qui faisait le
centre du massif; là il fut forcé de s'arrêter.
Bientôt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs.
«Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se déclare
décidément contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre!
N'essayez pas de me consoler; hélas! la plaie est trop vive et trop
profonde! Morte, morte!»
Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer ses dents.
Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-même disait
maudite?
«Mon cher monsieur de Villefort, répondit le médecin avec un accent qui
redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amené ici pour
vous consoler, tout au contraire.
--Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effrayé.
--Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en
est un autre plus grand encore peut-être.
--Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous
me dire encore?
--Sommes-nous bien seuls, mon ami?
--Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces précautions?
--Elles signifient que j'ai une confidence terrible à vous faire, dit le
docteur: asseyons-nous.»
Villefort tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta
debout devant lui, une main posée sur son épaule. Morrel, glacé
d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur,
dont il craignait qu'on entendît les battements.
«Morte, morte!» répétait-il dans sa pensée avec la voix de son coeur.
Et lui-même se sentait mourir.
«Parlez, docteur, j'écoute, dit Villefort; frappez, je suis préparé à
tout.
--Mme de Saint-Méran était bien âgée sans doute, mais elle jouissait
d'une santé excellente.»
Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes.
«Le chagrin l'a tuée, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette
habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis!...
--Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le
chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en
un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix
minutes.»
Villefort ne répondit rien; seulement il leva la tête qu'il avait tenue
baissée jusque-là, et regarda le docteur avec des yeux effarés.
«Vous êtes resté là pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny.
--Sans doute, répondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de
ne pas m'éloigner.
--Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel Mme de Saint-Méran a
succombé?
--Certainement; Mme de Saint-Méran a eu trois attaques successives à
quelques minutes les unes des autres, et à chaque fois plus rapprochées
et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé, déjà depuis quelques minutes
Mme de Saint-Méran était haletante; elle eut alors une crise que je pris
pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commençai à m'effrayer
réellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et
le cou tendus. Alors, à votre visage, je compris que la chose était plus
grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux, mais
je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les
battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous étiez pas encore
retourné de mon côté. Cette seconde crise fut plus terrible que la
première: les mêmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche
se contracta et devint violette.
«À la troisième elle expira.
«Déjà, depuis la fin de la première, j'avais reconnu le tétanos; vous me
confirmâtes dans cette opinion.
--Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous
sommes seuls.
--Qu'allez-vous me dire, mon Dieu?
--Que les symptômes du tétanos et de l'empoisonnement par les matières
végétales sont absolument les mêmes.»
M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, après un instant
d'immobilité et de silence, il retomba sur son banc.
«Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien à ce que vous me dites
là?»
Morrel ne savait pas s'il faisait un rêve ou s'il veillait.
«Écoutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma déclaration et
le caractère de l'homme à qui je la fais.
--Est-ce au magistrat ou à l'ami que vous parlez? demanda Villefort.
--À l'ami, à l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptômes
du tétanos et les symptômes de l'empoisonnement par les substances
végétales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que
je dis là, je vous déclare que j'hésiterais. Aussi, je vous le répète,
ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est à l'ami. Eh bien, à
l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a duré, j'ai
étudié l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Méran; eh
bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Méran est morte
empoisonnée, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tuée.
--Monsieur! monsieur!
--Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises
nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de
Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine ou de strychnine,
que par hasard sans doute, que par erreur peut-être, on lui a
administrée.»
Villefort saisit la main du docteur.
«Oh! c'est impossible! dit-il, je rêve, mon Dieu! je rêve! C'est
effroyable d'entendre dire des choses pareilles à un homme comme vous!
Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous
pouvez vous tromper!
--Sans doute, je le puis, mais....
--Mais?...
--Mais, je ne le crois pas.
--Docteur, prenez pitié de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant
de choses inouïes, que je crois à la possibilité de devenir fou.
--Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Méran?
--Personne.
--A-t-on envoyé chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas
soumise?
--Aucune.
--Mme de Saint-Méran avait-elle des ennemis?
--Je ne lui en connais pas.
--Quelqu'un avait-il intérêt à sa mort?
--Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule héritière,
Valentine seule.... Oh! si une pareille pensée me pouvait venir, je me
poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter
une pareille pensée.
--Oh! s'écria à son tour M. d'Avrigny, cher ami, à Dieu ne plaise que
j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien,
d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est là qui parle tout bas
à ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut.
Informez-vous.
--À qui? comment? de quoi?
--Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas trompé, et
n'aurait-il pas donné à Mme de Saint-Méran quelque potion préparée pour
son maître?
--Pour mon père?
--Oui.
--Mais comment une potion préparée pour M. Noirtier peut-elle
empoisonner Mme de Saint-Méran?
--Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les
poisons deviennent un remède; la paralysie est une de ces maladies-là. À
peu près depuis trois mois, après avoir tout employé pour rendre le
mouvement et la parole à M. Noirtier, je me suis décidé à tenter un
dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine;
ainsi, dans la dernière potion que j'ai commandée pour lui il en entrait
six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralysés
de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutumé par des doses
successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne
que lui.
--Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de
M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Méran, et jamais Barrois n'entrait
chez ma belle-mère. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous
sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde,
quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui
me guide à l'égal de la lumière du soleil, eh bien! docteur, eh bien!
j'ai besoin, malgré cette conviction de m'appuyer sur cet axiome,
_errare humanum est_.
--Écoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrères en
qui vous ayez autant confiance qu'en moi?
--Pourquoi cela, dites? où voulez-vous en venir?
--Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarqué, nous
ferons l'autopsie.
--Et vous trouverez des traces de poison?
--Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons
l'exaspération du système nerveux, nous reconnaîtrons l'asphyxie
patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par
négligence que la chose est arrivée, veillez sur vos serviteurs; si
c'est par haine, veillez sur vos ennemis.
--Oh! mon Dieu! que me proposez-vous là, d'Avrigny? répondit Villefort
abattu; du moment où il y aura un autre que vous dans le secret, une
enquête deviendra nécessaire, et une enquête chez moi, impossible!
Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant
le médecin avec inquiétude, pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez
absolument, je le ferai. En effet, peut-être dois-je donner suite à
cette affaire; mon caractère me le commande. Mais docteur, vous me voyez
d'avance pénétré de tristesse: introduire dans ma maison tant de
scandale après tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et
moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas où j'en suis,
un homme n'a pas été procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'être
amassé bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire
ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et
moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines. Si
vous étiez un prêtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous êtes un
homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne
m'avez rien dit, n'est-ce pas?
--Mon cher monsieur de Villefort, répondit le docteur ébranlé, mon
premier devoir est l'humanité. J'eusse sauvé Mme de Saint-Méran si la
science eût eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois
aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible
secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent là-dessus,
qu'on impute à mon ignorance le silence que j'aurai gardé. Cependant,
monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-être cela ne
s'arrêtera-t-il point là.... Et quand vous aurez trouvé le coupable, si
vous le trouvez, c'est moi qui vous dirai: Vous êtes magistrat, faites
ce que vous voudrez!
--Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je
n'ai jamais eu de meilleur ami que vous.»
Et comme s'il eût craint que le docteur d'Avrigny ne revînt sur cette
concession, il se leva et entraîna le docteur du côté de la maison.
Ils s'éloignèrent.
Morrel, comme s'il eût besoin de respirer, sortit sa tête du taillis, et
la lune éclaira ce visage si pâle qu'on eût pu le prendre pour un
fantôme.
«Dieu me protège d'une manifeste mais terrible façon, dit-il. Mais
Valentine, Valentine! pauvre amie! résistera-t-elle à tant de douleurs?»
En disant ces mots il regardait alternativement la fenêtre aux rideaux
rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs.
La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre aux rideaux
rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'éteindre sa lampe, et la
veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.
À l'extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois
fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la cheminée jeta
au-dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et une ombre vint un
instant s'accouder au balcon.
Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.
Il n'était pas étonnant que cette âme ordinairement si courageuse et si
forte, maintenant troublée et exaltée par les deux plus fortes des
passions humaines, l'amour et la peur, se fût affaiblie au point de
subir des hallucinations superstitieuses.
Quoiqu'il fût impossible, caché comme il l'était, que l'oeil de
Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l'ombre de la
fenêtre; son esprit troublé le lui disait, son coeur ardent le lui
répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible, et, par
un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors de sa
cachette, et en deux enjambées, au risque d'être vu, au risque d'effrayer
Valentine, au risque de donner l'éveil par quelque cri involontaire
échappé à la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait
large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangée de caisses d'orangers
qui s'étendait devant la maison, il atteignit les marches du perron,
qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans résistance
devant lui.
Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux levés au ciel suivaient un nuage
d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme était celle d'une ombre
qui monte au ciel; son esprit poétique et exalté lui disait que c'était
l'âme de sa grand-mère.
Cependant, Morrel avait traversé l'antichambre et trouvé la rampe de
l'escalier; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas;
d'ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d'exaltation que la
présence de M. de Villefort lui-même ne l'eût pas effrayé. Si M. de
Villefort se fût présenté à sa vue, sa résolution était prise: il
s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et
d'approuver cet amour qui l'unissait à sa fille, et sa fille à lui;
Morrel était fou.
Par bonheur il ne vit personne.
Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par
Valentine du plan intérieur de la maison lui servit; il arriva sans
accident au haut de l'escalier, et comme, arrivé là, il s'orientait, un
sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait
à suivre; il se retourna; une porte entrebâillée laissait arriver à lui
le reflet d'une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette
porte et entra.
Au fond d'une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête et
dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de
Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l'avait fait
possesseur.
À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins d'une large
bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait
au-dessus de sa tête, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et
raidies.
Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut avec
des accents qui eussent touché le coeur le plus insensible, la parole
s'échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la
douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes.
La lune, glissant à travers l'ouverture des persiennes, faisait pâlir la
lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de
désolation.
Morrel ne put résister à ce spectacle; il n'était pas d'une piété
exemplaire, il n'était pas facile à impressionner, mais Valentine
souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c'était plus qu'il
n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom,
et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil,
une tête de Madeleine du Corrège, se releva et demeura tournée vers lui.
Valentine le vit et ne témoigna point d'étonnement. Il n'y a plus
d'émotions intermédiaires dans un coeur gonflé par un désespoir suprême.
Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce
qu'elle n'avait point été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous
le drap funèbre et recommença à sangloter.
Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hésitait à
rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque
coin et le doigt sur les lèvres.
Enfin Valentine osa la première.
«Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici? Hélas! je vous dirais: soyez le
bienvenu, si ce n'était pas la Mort qui vous eût ouvert la porte de
cette maison.
--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes,
j'étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir,
l'inquiétude m'a pris, j'ai sauté par-dessus le mur, j'ai pénétré dans
le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident....
--Quelles voix?» dit Valentine.
Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de
Villefort lui revint à l'esprit, et, à travers le drap, il croyait voir
ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes.
«Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris.
--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans
effroi et sans colère.
--Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me retirer.
--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.
--Mais si l'on venait?»
La jeune fille secoua la tête.
«Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre
sauvegarde.»
Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap.
«Mais qu'est-il arrivé à M. d'Épinay? dites-moi, je vous en supplie,
reprit Morrel.
--M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne
grand-mère rendait le dernier soupir.
--Hélas! dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait
en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de
Valentine.
--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce
sentiment eût dû recevoir à l'instant même sa punition, c'est que cette
pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu'on terminât le mariage le
plus tôt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protéger, elle
aussi agissait contre moi.
--Écoutez!» dit Morrel.
Les deux jeunes gens firent silence.
On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet
du corridor et les marches de l'escalier.
«C'est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine.
--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.
--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine étonnée.
--Je le présume» dit Morrel.
Valentine regarda le jeune homme.
Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort
alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin puis il remonta
l'escalier.
Arrivé dans l'antichambre, il s'arrêta un instant, comme s'il hésitait
s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Méran.
Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fit pas un mouvement;
on eût dit qu'une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes
ordinaires.