L'enclos à la luzerne.
Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui
confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie
par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre
connaissance.
Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C'est lui qui a collé son
oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre
entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable
des allées.
Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d'une ombre
ce furent deux ombres qui s'approchèrent. Le retard de Valentine avait
été occasionné par une visite de Mme Danglars et d'Eugénie, visite qui
était prolongée au-delà de l'heure où Valentine était attendue. Alors,
pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à
Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien
qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il
souffrait.
Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d'intuition particulière
aux amants et son coeur fut soulagé. D'ailleurs, sans arriver à la
portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que
Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle
passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de
l'autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:
«Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.»
Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste
entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants
et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux
fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que
dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l'avantage,
dans le coeur du jeune homme du moins, était pour Valentine.
Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles
s'éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme
Danglars était arrivé.
En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu'un
regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au
lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un
banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage
et plongé son regard dans le fond de toutes les allées.
Ces précautions prises, elle courut à la grille.
«Bonjour, Valentine, dit une voix.
--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la
cause?
--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec
cette jeune personne.
--Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien?
--Personne; mais il m'a semblé que cela ressortait de la façon dont vous
vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux
compagnes de pension se faisant des confidences.
--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle
m'avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je
lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d'épouser M.
d'Épinay.
--Chère Valentine!
--Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette
apparence d'abandon entre moi et Eugénie; c'est que, tout en parlant de
l'homme que je ne puis aimer, je pensais à l'homme que j'aime.
--Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en
vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indéfini
qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est
au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'être belle, ce
n'est pas le tout pour un fruit que d'être beau.
--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.
--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux
tout à l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté
de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devînt amoureux
d'elle.
--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'étais là, et que ma
présence vous rendait injuste.
--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosité, et qui
émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars.
--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand
vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous
attendre à l'indulgence.
--Avec cela qu'entre vous vous êtes bien justes les unes envers les
autres!
--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements.
Mais revenez à votre question.
--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son
mariage avec M. de Morcerf?
--Maximilien, je vous ai dit que je n'étais pas l'amie d'Eugénie.
--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font
des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions
là-dessus. Ah! je vous vois sourire.
--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons
entre nous cette cloison de planches.
--Voyons, que vous a-t-elle dit?
--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait
le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie
libre et indépendante, et qu'elle désirait presque que son père perdît
sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly.
--Ah! vous voyez!
--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine.
--Rien, répondit en souriant Maximilien.
--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour?
--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez,
Valentine.
--Voulez-vous que je m'éloigne?
--Oh! non! non pas! Mais revenons à vous.
--Ah! oui, c'est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer
ensemble.
--Mon Dieu! s'écria Maximilien consterné.
--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et
vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer,
pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le
reproche amèrement, croyez-moi.
--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi;
si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de
votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction
profonde, éternelle, que Dieu n'a pas créé deux coeurs aussi en harmonie
que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout
pour les séparer.
--Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié
heureuse.
--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si
vite?
--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour
une communication de laquelle dépend, m'a-t-elle fait dire, une portion
de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop
riche, et qu'après me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre;
vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel?
--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvreté,
si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me
la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point
que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage?
--Je ne le crois pas.
--Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant
que je vivrai je ne serai pas à une autre.
--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?
--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc
vous dire que l'autre jour j'ai rencontré M. de Morcerf.
--Eh bien?
--M. Franz est son ami, comme vous savez.
--Oui; eh bien?
--Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain
retour.»
Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille.
«Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'était cela! Mais non, la communication ne
viendrait pas de Mme de Villefort.
--Pourquoi cela?
--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de
Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas
sympathique à ce mariage.
--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de
Villefort.
--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste
sourire.
--Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le
rompre, peut-être ouvrirait-elle l'oreille à quelque autre proposition.
--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme
de Villefort repousse, c'est le mariage.
--Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi
s'est-elle mariée elle-même?
--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai
parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations
qu'elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon
père même y avait consenti, à son instigation, j'en suis sûre; il n'y
eut que mon pauvre grand-père qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous
figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre
vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si
c'est un blasphème, et qui n'est aimé au monde que de moi. Si vous
saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m'a regardée, ce qu'il
y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui
roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles!
Ah! Maximilien, j'ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis
jetée à ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon père! On fera de
moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva
les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de
mon vieux grand-père m'a payée d'avance pour ce que je souffrirai.
--Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment
j'ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que
Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment
j'ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine,
quel est donc l'intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous
mariez pas?
--N'avez-vous pas entendu tout à l'heure que je vous disais que j'étais
riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mère, près de
cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le
marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m'en laisser autant; M.
Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule héritière.
Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui
n'attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or,
Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée
en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du
marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils.
--Oh! que c'est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme!
--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son
fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue
de l'amour maternel, est presque une vertu.
--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de
cette fortune à ce fils.
--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout
à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement?
--Valentine, mon amour m'est toujours resté sacré, et comme toute chose
sacrée, je l'ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon
coeur; personne au monde, pas même ma soeur, ne se doute donc de cet
amour que je n'ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me
permettez-vous de parler de cet amour à un ami?»
Valentine tressaillit.
«À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'à
vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami?
--Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces
sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne
pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et
vous vous demandez où et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant
vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c'est
dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n'est qu'un
souvenir qui se réveille?
--Oui.
--Eh bien, voilà ce que j'ai éprouvé la première fois que j'ai vu cet
homme extraordinaire.
--Un homme extraordinaire?
--Oui.
--Que vous connaissez depuis longtemps alors?
--Depuis huit ou dix jours à peine.
--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit
jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami.
--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous
voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois
que cet homme sera mêlé à tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir,
que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante
diriger.
--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine.
--Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu'il
devine... le bien surtout.
--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme,
Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me
dédommager de tout ce que j'ai souffert.
--Pauvre amie! mais vous le connaissez!
--Moi?
--Oui. C'est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils.
--Le comte de Monte-Cristo?
--Lui-même.
--Oh! s'écria Valentine, il ne peut jamais être mon ami, il est trop
celui de ma belle-mère.
--Le comte, l'ami de votre belle-mère, Valentine? mon instinct ne
faillirait pas à ce point; je suis sûr que vous vous trompez.
--Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus Édouard qui règne à
la maison, c'est le comte: recherché de madame de Villefort, qui voit en
lui le résumé des connaissances humaines; admiré, entendez-vous, admiré
de mon père, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus
d'éloquence des idées plus élevées; idolâtré d'Édouard, qui, malgré sa
peur des grands yeux noirs du comte, court à lui aussitôt qu'il le voit
arriver, et lui ouvre la main, où il trouve toujours quelque jouet
admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon père; M. de
Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est
chez lui.
--Eh bien, chère Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites,
vous devez déjà ressentir ou vous ressentirez bientôt les effets de sa
présence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer
des mains des brigands; il aperçoit Mme Danglars, c'est pour lui faire
un cadeau royal; votre belle-mère et votre frère passent devant sa
porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a
évidemment reçu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu
des goûts plus simples alliés à une haute magnificence. Son sourire est
si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent
son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi?
S'il l'a fait, vous serez heureuse.
--Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde
seulement pas, ou plutôt, si je passe par hasard, il détourne la vue de
moi. Oh! il n'est pas généreux, allez! ou il n'a pas ce regard profond
qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez à tort; car s'il
eût été généreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette
maison, il m'eût protégée de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il
joue, à ce que vous prétendez, le rôle de soleil, il eût réchauffé mon
coeur à l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh!
mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage à un
officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache
et un grand sabre, mais ils croient pouvoir écraser sans crainte une
pauvre fille qui pleure.
--Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.
--S'il en était autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait
diplomatiquement, c'est-à-dire en homme qui, d'une façon ou de l'autre,
veut s'impatroniser dans la maison, il m'eût, ne fût-ce qu'une seule
fois honorée de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a
vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui être bonne à rien, et il
ne fait pas même attention à moi. Qui sait même si, pour faire sa cour à
mon père, à Mme de Villefort ou à mon frère, il ne me persécutera point
aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons,
franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mépriser ainsi sans
raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille
en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je
suis mauvaise, et je vous dis là sur cet homme des choses que je ne
savais pas même avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette
influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce même sur moi;
mais s'il l'exerce, c'est d'une manière nuisible et corruptrice, comme
vous le voyez, de bonnes pensées.
--C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus;
je ne lui dirai rien.
--Hélas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne
puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne
demande pas mieux que d'être convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous
ce comte de Monte-Cristo?
--Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que
le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi,
comme je vous l'ai déjà dit, mon affection pour lui est-elle tout
instinctive et n'a-t-elle rien de raisonné. Est-ce que le soleil m'a
fait quelque chose? Non; il me réchauffe, et à sa lumière je vous vois,
voilà tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi?
Non; son odeur récrée agréablement un de mes sens. Je n'ai pas autre
chose à dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitié
pour lui est étrange comme la sienne pour moi. Une voix secrète
m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amitié imprévue et
réciproque. Je trouve de la corrélation jusque dans ses plus simples
actions, jusque dans ses plus secrètes pensées entre mes actions et mes
pensées. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je
connais cet homme, l'idée absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive
de bien émane de lui. Cependant, j'ai vécu trente ans sans avoir eu
besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il
m'a invité à dîner pour samedi, c'est naturel au point où nous en
sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre père est invité
à ce dîner, votre mère y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui
sait ce qui résultera dans l'avenir de cette entrevue? Voilà des
circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois
là-dedans quelque chose qui m'étonne; j'y puise une confiance étrange.
Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me
faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je
vous le jure, à lire dans ses yeux s'il a deviné mon amour.
--Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et
j'aurais véritablement peur pour votre bon sens, si je n'écoutais de
vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que
du hasard dans cette rencontre? En vérité, réfléchissez donc. Mon père,
qui ne sort jamais, a été sur le point dix fois de refuser cette
invitation à Mme de Villefort, qui, au contraire, brûle du désir de voir
chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est à grand-peine qu'elle a
obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai, à part
vous, Maximilien, d'autre secours à demander dans ce monde qu'à mon
grand-père, un cadavre! d'autre appui à chercher que dans ma pauvre
mère, une ombre!
--Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour
vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur
moi, aujourd'hui, ne me convainc pas.
--Ni la vôtre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez
pas d'autre exemple à me citer....
--J'en ai un, dit Maximilien en hésitant; mais en vérité, Valentine, je
suis forcé de l'avouer moi-même, il est encore plus absurde que le
premier.
--Tant pis, dit en souriant Valentine.
--Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour
moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois,
depuis dix ans que je sers, dû la vie à un de ces éclairs intérieurs qui
vous dictent un mouvement en avant ou en arrière, pour que la balle qui
devait vous tuer passe à côté de vous.
--Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur à mes prières de cette
déviation des balles? Quand vous êtes là-bas, ce n'est plus pour moi que
je prie Dieu et ma mère, c'est pour vous.
--Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant
que je vous connusse, Valentine?
--Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, méchant, revenez donc à
cet exemple que vous-même avouez être absurde.
--Eh bien, regardez par les planches, et voyez là-bas, à cet arbre, le
cheval nouveau avec lequel je suis venu.
--Oh! l'admirable bête! s'écria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas
amené près de la grille? je lui eusse parlé et il m'eût entendue.
--C'est en effet, comme vous le voyez, une bête d'un assez grand prix,
dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornée,
Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh
bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Médéah_, je
le nomme ainsi. Je demandai quel était son prix: on me répondit quatre
mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez
bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le
coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regardé, m'avait
caressé avec sa tête et avait caracolé sous moi de la façon la plus
coquette et la plus charmante. Le même soir j'avais quelques amis à la
maison: M. de Château-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais
sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaître, même de nom. On
proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez
riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner. Mais
j'étais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose à faire que
d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis.
«Comme on se mettait à table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa
place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose à peine vous avouer cela,
Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittâmes à minuit. Je
n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand
de chevaux. Tout palpitant, tout fiévreux, je sonnai; celui qui vint
m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'élançai de l'autre côté de la
porte à peine ouverte. J'entrai dans l'écurie, je regardai au râtelier.
Oh! bonheur! _Médéah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la
lui applique moi-même sur le dos, je lui passe la bride, _Médéah_ se
prête de la meilleure grâce du monde à cette opération! Puis, déposant
les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand
stupéfait, je reviens ou plutôt je passe la nuit à me promener dans les
Champs-Élysées. Eh bien, j'ai vu de la lumière à la fenêtre du comte, il
m'a semblé apercevoir son ombre derrière les rideaux. Maintenant,
Valentine, je jurerais que le comte a su que je désirais ce cheval, et
qu'il a perdu exprès pour me le faire gagner.
--Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous êtes trop fantastique, en
vérité... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de
la poésie ne saurait s'étioler à plaisir dans une passion monotone comme
la nôtre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous?
--Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison...
votre doigt le plus petit, que je le baise.
--Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux
voix, deux ombres!
--Comme il vous plaira, Valentine.
--Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?
--Oh! oui.»
Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt à travers
l'ouverture, mais sa main tout entière par-dessus la cloison.
Maximilien poussa un cri, et s'élançant à son tour sur la borne, saisit
cette main adorée et y appliqua ses lèvres ardentes; mais aussitôt la
petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir
Valentine, effrayée peut-être de la sensation qu'elle venait d'éprouver!